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Juil 15 2015

Les inégalités scolaires ne sont-elles pas d’abord produites par l’école ? Le numérique peut-il résoudre ce problème ?

A force de vouloir la même école au même âge pour tous les enfants, on pouvait croire que tous les enfants devaient apprendre les mêmes savoirs au même moment et les maîtriser en même temps. Rapport après rapport, on s’aperçoit que dans le système scolaire tel qu’il est actuellement, il y a des inégalités qui perdurent. Plutôt que de déplorer cela, il est temps de se questionner sur le fait qu’une certaine image de l’école se traduit par une « normalité » dans le rythme auquel tous les enfants doivent apprendre. S’ils ne suivent pas ce rythme, soit ils sont précoces, soit ils sont en difficulté, soit ils sont « à besoins particuliers ». Cette question n’est pas nouvelle, des établissements expérimentaux comme le lycée d’Hérouville Saint Clair en ont même fait un axe de leur projet, mais il se renouvelle avec le numérique. D’un univers qui contrôle et qui définit des frontières à un espace poreux et en relation de plus en plus régulière avec son environnement, le monde scolaire se trouve confronté à une redéfinition de sa relation aux inégalités scolaires.
Force est d’observer que le numérique est tantôt un étendard, tantôt un repoussoir, tantôt un bouc émissaire en particulier en éducation. Face aux questions d’inégalités entre les élèves, le numérique est souvent évoqué (cf Pascal Plantard) sous différentes formes : équipement, compétences, usages… Dans l’école égalitaire, le numérique a bien du mal à trouver une place. Dans l’enseignement des disciplines professionnelles et techniques la question ne se pose pas au nom de l’adéquation entre les métiers et la formation qui y prépare. C’est dans la partie mal nommée « enseignement général » que l’on ne peut parvenir à lire autre chose que des impulsions, des velléités, voire des équipements. Rappelons ici, à titre d’exemple, que l’une des raisons de l’abandon de l’option informatique au lycée tient à son caractère considéré comme élitiste : l’option étant choisie par des élèves ayant des parcours scolaires de réussite dans des filières plutôt scientifiques. Paradoxalement, la mise en place du B2i, qui devait permettre de lutter contre les inégalités a été largement freinée aussi bien par les cadres intermédiaires que par les tenants d’un enseignement de l’informatique. Les premiers estimant que cela ne les concernait pas vraiment(cf rapport de l’IGEN en 2003)les seconds voulant continuer leur projet d’instaurer une discipline informatique à l’école. L’inégalité des usages, pourtant constamment signalée dans les travaux de recherche, n’a pas été perçue comme nécessitant de la part de l’école un effort particulier. Le B2i en a subit les conséquences : mal mis en place voire totalement dévoyé dans certains établissements, il s’est ensuite intégré dans le socle commune de compétences (2005 -2006), perdant en partie son identité, mais aussi subissant les effets des pratiques « allégées » de la mise en place du socle et surtout de la certification des compétences, dont pourtant il était le précurseur.
Revenons aux faits : les terminaux personnels mobiles connectés ont envahi les poches, les sacs et les cartables des jeunes. Les usages qui en sont fait sont d’abord marqués par le fait social : exister dans la société actuelle impose l’usage du numérique. Le monde scolaire, velléitaire, n’a pas été capable de préciser un positionnement sur le sujet. De 1970 à 2000, un confortable discours sur l’informatique en faisait d’abord un objet professionnel et donc éloigné de la sphère scolaire, hors enseignements spécifiques. De 2000 à 2015, la prise de conscience de la place du numérique est restée aussi hésitante qu’auparavant, la décentralisation renforçant les inégalités territoriales du fait des prises de décision et des moyens disponibles localement. Entre plans et stratégies, l’absence de vision véritablement stratégique (la volonté exprimée par Vincent Peillon étant surtout centrée sur l’organisation institutionnelle – mise en place de la DNE) sur le numérique au quotidien a cependant été marquée par quelques « objets » significatifs. C’est en particulier le cas des Environnements Numériques de Travail (ENT) et du cahier de texte numérique (CTN). Si les premiers sont toujours l’objet d’interrogations nombreuses et surtout de pratiques éclatées et peu pérennes, le second a marqué assez significativement les pratiques des enseignants et surtout la relation enseignant-élèves-parents en créant un lien nouveau non plus seulement fondé sur des données administratives produites (notes, emplois du temps, sanctions…) mais sur des données pédagogiques à partager (travail à faire, suivi de cours). Intégré aux ENT le cahier de texte numérique en est l’une des composantes les plus consultées, voire la plus consultée. Il manque cependant à ce jour une analyse qualitative des usages parentaux et des usages hors temps scolaires de ces moyens sous le prisme de l’égalité scolaire.

Les récentes publications sur les populations les plus défavorisées n’ont pas pris en compte de manière significative et explicite l’importance du numérique dans les mécanismes de développement des inégalités sociales voire scolaires. Or le Credoc dans son enquête annuelle (2014, à partir de la page 135) a mis en évidence des usages différents en lien avec les niveaux sociaux (CSP). Une analyse plus avancée des difficultés des élèves permet de faire du lien entre usages du numérique et trajectoire scolaire. Tout comme avec le livre, l’accès et les modes d’usages du numérique sont déterminants dans la socialisation, l’accès aux savoirs et plus généralement l’apprentissage. L’école, institution fondée sur l’accès à l’écrit et au livre, a réussi à lutter contre ces inégalités dans un premier temps en permettant l’accès de la plus grande partie de la population à la lecture écriture. Cependant le fait que près de 160 000 élèves sortent du système scolaire chaque année en difficulté dans ces domaines(analyse confirmée depuis 1996) interroge la capacité de l’école à répondre à sa mission. En ne parvenant pas à définir une ligne de conduite sur le numérique, elle augmente encore cette incapacité à remplir sa mission pour tous.  Certains mêmes (comme le sénateur Jacques Grosperrin) vont jusqu’à changer d’avis et revendiquer l’interdiction des « tablettes » au collège, confirmant ainsi la labilité des visées politiques. Il semble bien que les supports numériques et les contenus associés ne soient que la prolongation du livre et de l’écrit et que les compétences de lecture et d’écriture à l’ère du numérique ne soient soumises aux mêmes dynamiques inégalitaires que le papier.

Dès lors que peut, que doit faire le monde scolaire ? Tout sauf l’ignorer d’abord. Un rejet radical du numérique, comme certains le rêvent serait simplement un acte de discrimination sociale. Ensuite, les trois langages, informatique, usage, information-communication que nous avons évoqués par ailleurs ne peuvent être ignorés dans leur contexte numérique. Comme pour l’écrit, la grammaire et le vocabulaire n’ont jamais suffit à développer la pertinence d’usage en réception comme en émission. De plus la contextualisation des usages du  numérique, contrairement à l’écrit et surtout au livre, s’est fortement élargie et concerne désormais aussi bien des gens qui, à l’époque de l’exclusivité du livre, n’avaient pas accès à celui-ci, que des lieux et des temps non prévus pour l’accès à ces moyens et supports. Une école égalitaire ne peut ignorer ce changement et ce d’autant moins que c’est sous l’effet de l’industrie et du commerce que cette évolution se produit. Prendre en compte c’est permettre à chacun de situer. Encore faut-il que les éducateurs eux-mêmes soient en mesure de situer. Or on s’aperçoit que c’est le premier problème à affronter. Et la formation ne suffit pas, elle que l’on convoque systématiquement sans jamais en explorer la forme et les dispositifs pertinents. Le recours à l’autoformation des enseignants est insuffisant et pourtant indispensable. Car contrairement à d’autres apprentissages, le numérique impose davantage de pratiques à celui qui veut les comprendre que des contenus plus traditionnels. Or ce qui fait la différence, les inégalités c’est justement la forme d’usage, et là le monde scolaire peut faire quelque chose… si tant est qu’il veuille réellement lutter contre ces inégalités…

A suivre et à débattre

BD

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(6 commentaires)

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  1. thierryklein

    1) Il faudrait déjà, à mon avis, remettre en cause le terme « inégalité scolaire ». Car dans votre article, presque à chaque fois que vous l’employez, on pourrait le remplacer très avantageusement par « différence de niveau » ou « différence de performance scolaire ». Or une différence de niveau n’est pas, a priori, une inégalité. Un bon élève n’est pas, a priori, un privilégié. Renommer la performance scolaire en « inégalité », c’est tomber dans la pure idéologie, la pure propagande. Cela aboutit, stupidement mais logiquement, à combattre la transmission de la connaissance au nom de la lutte pour l’égalité. Le fait que presque tout le monde le fasse et que ce soit devenu un lieu commun n’apporte, sur le fond, pas plus de crédibilité à cet a priori qui n’est en rien scientifique.

    2) ‘L’inégalité’ au sens où vous l’entendez, c’est à dire en fait la corrélation de la réussite scolaire avec l’origine sociale, ne « perdure » pas comme vous l’écrivez. Elle augmente, de façon dramatique depuis une quarantaine d’années, depuis en fait que, confondant les notions de performance scolaire et d’inégalité, on cherchant à faire de l’école un instrument de la lutte contre « l’inégalité » au détriment de la performance scolaire de tous les élèves (qu’on considère, toujours idéologiquement, comme un « code » que se transmettraient les classes privilégiées – et effectivement, stupidement mais logiquement, si les maths ne sont qu’un code, comme la politesse, à quoi sert de les apprendre ?). En fait, plus on lutte contre cette « inégalité » et plus on l’augmente.

    3) Sans rentrer dans le détail du rapport Grosperrin, celui-ci, finalement, ne fait que reprendre l’avis d’Obama (ou de Jobs), à savoir que les tablettes, sous la forme sous laquelle elles sont actuellement exploitées (à l’école, à la maison…) sont essentiellement une « distraction, un détournement ». (Voir http://www.speechi.net/fr/index.php/2010/05/11/comment-lipad-contribue-au-retrecissement-du-savoir/). Leur potentiel est certain, la réalisation de ce potentiel n’est actuellement prouvée par aucune étude et leur divulgation massive tient (va tenir) de la fascination technophile.

    Cordialement,

    Thierry Klein

    1. admin

      Vous ne m’avez probablement pas bien compris, et vous faites un raccourci dans l’interprétation qui me semble un peu rapide, voir aussi idéologique que celui que vous dénoncez, mais je crois aussi que je ne vous comprends pas bien. Votre idée de remise en cause suppose que vous etayiez d’une autre manière le concept, ce que vous ne faites pas, surtout en déclarant qu’elle augmente depuis quarante années ce que les travaux des chercheurs ne prouvent pas (reliez les travaux de Langouet et autres).
      Une des questions de fond que m’évoque votre propos est que ce qui fait problème c’est l’écart entre le paradigme scolaire et le paradigme du numérique social et que tant que l’on reste dans ces cadres d’analyse sans essayer des les dépasser on n’avance pas dans le débat.
      Enfin certaines phrases un peu rapide de votre texte mériteraient quelques explications. Quand au rapport Grosperrin il ne parle pas que des tablettes…

  2. thierryklein

    Bonjour,

    – L’inégalité scolaire ne correspond à aucune définition précise (concept totalement mou) si ce n’est l’usage qui est fait habituellement; idéologiquement et politiquement de ce terme à savoir  » corrélation de la réussite scolaire avec l’origine sociale ». C’est difficile à remettre en cause du fait de la faiblesse même du concept. On pourrait définir quelque chose de plus fort: il y a inégalité certaine si deux élèves de niveau scolaire identique n’ont pas accès au même niveau de réussite (par exemple la même école). Et décider alors de que l’école française est très égalitaire, dans la mesure où une grande partie des épreuves sont faites à l’aveugle (avec pour conséquence que les oraux étant biaisés du fait même de l’apparence physique – sans parler même de la « reconnaissance sociale » qui s’effectue très rapidement à l’oral. On les supprimerait pour plus d’égalité, ce qui va contre toutes les politiques actuelles qui prônent la « facilité d’expression », l’importance de l’oral, etc…).

    – pour ce qui est de cette corrélation, les chiffres sont connus. On est passé de 30% d’enfants d’ouvriers dans les grandes écoles dans les années 50 à 8% dans les années 90 et à 6% dans les années 2000 (rapports Euriat-Thélot, je cite de mémoire. Les chiffres à l’X ou l’ENA suivent exactement la même tendance, dans les mêmes proportions. il existe d’autres sources qui vont dans le même sens). C’est pourquoi de fait « plus on lutte contre cette inégalité, plus on l’augmente », de façon mécanique et très compréhensible. Car en confondant performance scolaire et « égalité » (au sens de « corrélation avec origine sociale »), on rend plus inégalitaire (toujours dans le même sens) l’accès à la performance scolaire.

    – rapport Grosperrin: je n’ai fait que commenter votre citation initiale « sans rentrer dans les détails ».

    – « Une des questions de fond que m’évoque votre propos est que ce qui fait problème c’est l’écart entre le paradigme scolaire et le paradigme du numérique social et que tant que l’on reste dans ces cadres d’analyse sans essayer des les dépasser on n’avance pas dans le débat. » -> Je ne comprends effectivement pas cette phrase.

    Cordialement,
    Thierry Klein

    1. admin

      Votre conception de l’inégalité scolaire est très élitiste (référence à la classe sociale). Il faut revenir à Condorcet et au projet de l’instruction publique pour comprendre égalité et inégalité dans une société qui a comme devise « Liberté Egalité Fraternité »
      Le paradoxe du monde scolaire et du numérique social c’est que le premier prétend favoriser l’égalité sans y parvenir et que le numérique ne vise pas l’égalité mais y parvient partiellement, ouvrant ainsi une brèche déjà entr’aperçue avec les médias de flux : l’éducation des masses et surtout l’ouverture aux savoirs potentiellement identique à tous. C’est pour cela que l’école est aujourd’hui en grande difficulté face au numérique. Elle doit se repenser dans cette perspective si elle veut atteindre son but d’égalitarisation de la société.

  3. thierryklein

    Bonjour,
    – Je n’ai aucune conception de l’inégalité scolaire, en fait, je ne sais pas ce que c’est. Je dénonce simplement l’emploi de ce terme à tort et à travers, de façon compassionnelle et idéologiquement orientée.
    – Je dirais de l’école ce que vous dîtes du numérique : elle doit avoir pour but de développer la connaissance uniquement, sans se préoccuper de cette pseudo « égalité ». Ce faisant, elle parvient partiellement à rétablir l’égalité, en tous cas à la rétablir bien mieux que tous ceux qui se targuent d’égalité. C’est ainsi, et uniquement ainsi, qu’elle parvient )à l’éducation des masses et à l’ouverture d’un savoir identique pour tous. Alors, elle devient alors un vrai instrument d’émancipation citoyenne (alors qu’aujourd’hui, elle devient un instrument d’asservissement – ceci est un autre débat).
    – « votre conception est très élitiste ». Je ne veux pas répondre à ceci, c’est plus un anathème qu’autre chose. Le mot « élitiste » est aujourd’hui un de ces mots, comme « petit-bourgeois », « trotskiste » ou « cosmopolite » en d’autres temps, qui visent à condamner sans faire appel à la raison. Il faudrait sans doute d’abord définir « ‘de quoi cette injure est-elle le nom » (réponse rapide: l’impossibilité d’admettre que le concept d’inégalité n’a aucune base rationnelle réelle).

    1. admin

      Si si, vous avez une conception de l’inégalité scolaire, tout comme moi, et probablement aussi idéologique ou compassionnelle que la mienne !!! Cela est tout à fait logique et même normale. Cependant les mots ont un sens et j’essaie de faire avec, comme vous.
      A suivre bien sûr.
      Bruno Devauchelle

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