Juin 12 2015

L’art du plagiaire, avec et sans le numérique

Et si plagier était un art, surtout quand on ne se fait pas prendre par la patrouille !!! La peur du plagiat est récurrente dans les établissements d’enseignement et ce d’autant plus que nous allons passer d’une période de naïveté à une période de performance. En effet si nombre d’étudiants et d’élèves sont naïvement en train de pomper sur Internet et de faire du copier coller, certains sont en train de développer des stratégies plus élaborées. Est-ce nouveau ? Non pas vraiment. Mais ce qui est intéressant c’est d’observer quelques manières de faire qui montrent une maturité du plagiat qui pourrait amener à réfléchir différemment la relation à l’évaluation, mais aussi à l’emprunt non déclaré de contenus.

Rappelons d’abord cette loi simple : tout emprunt non cité (guillement – source) est un plagiat. Rappelons aussi que, et là ce n’est pas du plagiat mais du droit, la loi limite les emprunts en quantité et en nature (DADVSI… et suivants). Signalons aussi qu’un enseignant est d’abord un assemblier (que ce soit à l’école ou à l’université) et que l’assemblage que constitue son cours n’est qu’en peu de chose une « oeuvre de création » (cf la loi) et que c’est surtout une vaste récupération de sources variées et intégrées dans un nouveau document, un nouveau cours, c’est à dire une forme de pré-digestion. N’oublions pas enfin que le système d’évaluation/contrôle mis en place dans de nombreuses activités d’enseignement incite/permet/encourage plus ou moins le plagiat, la copie, la tricherie.

Mais examinons simplement quelques manières de faire observées au cours des dernières années :
1 – la plus rudimentaire, la copie de larges passages de contenus d’internet dans un rapport ou mémoire.
2 – L’insertion habile de contenus numériques au coeur d’un texte personnel sans citation et dans la continuité du texte
3 – La citation à géométrie variable qui met entre guillemet certains passages et continue, hors guillemet la suite du texte qui est pourtant copiée, mais présentée comme un texte personnel
4 – L’emprunt multiple de cours passages sur des oeuvres en lignes, mais aussi sur des oeuvres papier non encore disponible pour les logiciels antiplagiat. Le taux de plagiat se réduit ainsi et n’est donc que difficilement sanctionnable sans un travail de vérification « à la main »
5 – L’écriture en langue étrangère à partir de documents extérieurs au périmètre des logiciels antiplagiat et de l’enseignant
6 – L’emprunt à des documents non disponibles pour les logiciels antiplagiat
7 – La réécriture « intelligente » ou « personnalisée » de passages empruntés à des sources disponibles en ligne

Certains s’interrogent sur la quantité de « plagiat acceptable ». Si l’on y réfléchit en toute rigueur, aucun plagiat ne peut être acceptable et accepté : que ce soit une ligne ou des pages, le plagiat est une infraction. Certes il peut s’agir d’une erreur, mais encore faut-il pouvoir le vérifier. C’est pourquoi le bénéfice de la bienveillance permettra d’accepter tel ou tel oubli de guillemet et de référence. Cependant, chaque enseignant sait bien que nul ne peut prétendre être totalement pur. Des emprunts inconscients existent même chez certains qui inscrivent dans leurs textes des phrases qu’ils sortent de leurs lectures en en ayant oublié le souvenir et la trace. Condamner immédiatement tout plagiat suppose que l’intention soit explicitement énoncée ou repérable. Dans tous les autres cas, il semble qu’une explication s’impose avec le plagiaire. Un travail sur preuves et sur questions. C’est à partir de ce travail que l’on peut alors décider de la conduite à tenir.

Mais en amont du plagiat il est des pratiques qui questionnent. Dans un ordre d’idée voisin, nous rencontrons parfois des bibliographies non lues et surtout non liées au texte proposé. On met en biblio des textes, mais il ne renvoient à aucun passage du mémoire. Dans la même veine, on trouve l’inverse, des références dans le texte non remises en bibliographie. Sans compter des erreurs importantes dans les citations, liens et références. On trouve aussi dans certains textes dits scientifiques, attestés par un diplôme et publiés, des erreurs importantes qui sont passées au travers de la vigilance de l’auteur mais aussi des correcteurs. Certains « bidonnages » récents ont montré que la vigilance des lecteurs pouvait être mise à mal. Ainsi si le plagiat est un fait qui pose problème, l’absence de références sérieuses est un problème connexe et qui relève parfois de la même tromperie intellectuelle.

Il semble bien qu’il faille réfléchir à plusieurs points : d’une part la nécessaire interrogation des modalités d’évaluation en place et en particulier celles qui incitent au plagiat (non volontairement bien sûr); d’autre part l’idée d’emprunt d’un passage à un autre auteur n’est pas une faute, sauf si cet autre n’est pas respecté.
Le respect de l’oeuvre, différent de la propriété intellectuelle, c’est d’abord celui de la citation sourcée, mais encore faudrait-il assouplir ce droit de citation explicite et sourcé car finalement les limites imposées par la loi sont trop restrictives. Le respect de l’oeuvre c’est surtout le respect du au travail humain, quel qu’il soit, que l’on soit d’accord ou non. Cela commence par le respect du nommage de l’auteur, avant même la source. Cela continue par le respect du travail et donc dans la critique de celui-ci de la distinction entre la personne et la production. Enfin cela repose aussi sur le respect de la logique intellectuelle de l’oeuvre utilisée : on ne cite pas de passages sans préciser le cadre de pensée dans lequel elle s’inscrit, au risque de faire dire à un auteur le contraire de ce qu’il pense.
Le respect de l’autre, c’est, au final le respect de soi : qui suis-je si ma valeur est fondée sur ces pratiques illégales ou limites. Qui suis-je si l’autre et son oeuvre n’existe pas pour moi ? Qui suis-je si je ne suis pas capable de me construire moi-même, par moi même, mais en lien avec les autres ?
Dans un contexte social, économique et politique qui met en avant la réussite de soi avant le bien commun, le plagiat, la triche, le contournement, le détournement, incivilité ordinaires sont des pratiques, qui bien qu’illégales, qui sont en réalité encouragées…on peut se demander pourquoi ?

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(2 commentaires)

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    • Véronique Bonnet on 17 juin 2015 at 5 h 48 min
    • Répondre

    Monsieur,
    je voulais vous remercier tout particulièrement d’avoir écrit ces lignes :

    « Le respect de l’autre, c’est, au final le respect de soi : qui suis-je si ma valeur est fondée sur ces pratiques illégales ou limites. Qui suis-je si l’autre et son œuvre n’existe pas pour moi ? Qui suis-je si je ne suis pas capable de me construire moi-même, par moi même, mais en lien avec les autres ? »
    Et d’avoir précisé que l’œuvre que chacun édifie, qu’elle passe ou non par des textes – mais après tout l’existence que chacun tisse parmi les autres est aussi à sa manière un texte – ne saurait fouler aux pieds le « bien commun », au nom d’une prétendue « réussite de soi ».
    Vous vous interrogez à la fin de votre texte sur cette étrange inversion des choses, qui fait que la plupart du temps c’est la réussite de soi qui prévaut sur le respect. Il me semble qu’à partir du moment où des compagnies qui sont parties prenantes dans les réseaux sociaux s’arrogent le droit, par des conditions d’utilisations complexes difficiles à lire et jamais lues, de s’approprier indument tous les documents, photographies, métadonnées, des utilisateurs, alors il est impossible de dissocier la question du plagiat de la question du pillage des data. L’éthique que vous appelez alors de vos vœux, et que les Lumières appelaient de leurs vœux, est alors une éthique qui est même plus qu’une éthique. Qu’elle relève d’une autonomie, c’est-à-dire d’une loi donnée à soi par soi.
    ( cf ma conférence du 31 mai dernier à la Cité des Sciences : http://www.april.org/ethique-du-libre-une-lecture-philosophique-veronique-bonnet )
    En ce jour où les candidats au baccalauréat vont composer en philosophie, je voulais non seulement vous remercier de votre texte, mais aussi suggérer d’ouvrir cette réflexion sur les appropriations indues à la question du pillage des données des usagers de l’internet, ainsi qu’aux perspectives éthiques, et même plus qu’éthiques, ouvertes par le projet humaniste qui est celui du Free Software. Respecter l’autonomie de l’utilisateur de l’informatique, qui, comme le disait Richard Stallman « touche à sa vie même ». Soit à la vie oeuvrée qu’il tisse et à laquelle il s’exerce dans sa vie privée, tout autant que citoyenne et publique, et non pas malgré l’autre mais avec l’autre.

    Véronique Bonnet.

    1. Bonjour

      Merci à mon tour de votre commentaire qui me conforte, m’encourage et me réconforte.
      Je vais aller au plus vite écouter votre conférence

      Cordialement
      Bruno Devauchelle

  1. […] "Et si plagier était un art, surtout quand on ne se fait pas prendre par la patrouille !!! La peur du plagiat est récurrente dans les établissements d’enseignement et ce d’autant plus que nous allons passer d’une période de naïveté à une période de performance. En effet si nombre d’étudiants et d’élèves sont naïvement en train de pomper sur Internet et de faire du copier coller, certains sont en train de développer des stratégies plus élaborées.Est-ce nouveau ? Non pas vraiment. Mais ce qui est intéressant c’est d’observer quelques manières de faire qui montrent une maturité du plagiat qui pourrait amener à réfléchir différemment la relation à l’évaluation, mais aussi à l’emprunt non déclaré de contenus…"  […]

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