Pour une école compensatrice ?

La publication de plusieurs rapports sur l’enseignement scolaire (primaire en septembre, PISA en décembre; histoire géographie en décembre) ainsi que les évaluations internationales semblent dénoncer les très grandes difficultés qu’affronte l’école française à accomplir sa mission. En introduisant son article paru dans le Monde du 29 décembre 2007 par cette affirmation :; »Une bonne connaissance du français est indispensable à l’apprentissage des autres disciplines » après avoir titré son article, « l’apprentissage de l’histoire et de la géographie dépend étroitement de la maîtrise de la langue », le journaliste Luc Cédelle semble désigner un coupable : l’enseignement du français (des lettres, de la littérature, de la langue ???). Cette hypothèse qui vient renforcer les idées selon lesquelles l’école ne fait plus son travail mérite d’être analysée avec soin. Il est toujours plus facile de désigner une cause (surtout si elle est scientifique) que de l’analyser, cela rassure, nous en avons beaucoup trop d’exemples quotidiens dans nos établissements scolaires. Ancien enseignant de lettres histoire géo en lycée professionnel (ayant eu le concours sans en avoir les diplômes spécifiques), et par ailleurs spécialisé dans l’intégration des TIC dans l’enseignement depuis le début de mon entrée dans le monde de l’enseignement, de la formation et de la recherche, je voudrais proposer ici une thèse qui, me semble-t-il, émerge de plus en plus clairement :

* – l’écart entre l’univers scolaire et la vie quotidienne est devenu tel que l’école traditionnelle française est désormais dans l’incapacité de résoudre les fractures culturelles et sociales nées des conditions de vie.

Quelques observations : les récentes rapports publiés qui suscitent ce texte semblent nous signaler un « appauvrissement du langage » perceptible dès le début de la scolarité : « La non-maîtrise de la langue parlée étant une des causes majeures de l’échec scolaire, »(rapport HCE Résultats de l’école primaire, sept 2007,p.21). Malheureusement les seules conclusions qui en sont tirées visent à désigner les dysfonctionnements de l’école maternelle et élémentaire. A l’instar de ce document, l’ensemble des rapports issus des organes internes d’évaluation du système cherchent dans la seule école les remèdes à des problèmes qui selon moi la dépasse largement.

Les débats sur les TIC à l’école illustrent, comme auparavant ceux sur l’audiovisuel que l’on a soigneusement enterrés depuis d’ailleurs, la difficulté grandissante du modèle scolaire, de la forme scolaire à répondre aux besoins éducatifs actuels. Quelles sont aujourd’hui les sources les plus importantes d’enrichissement (!) du langage des adultes et de leurs enfants ? Cette simple question dont la réponse peut facilement se lire dans les statistiques de gestion des loisirs de chacun de nous permet de dire que les médias électroniques et les supports technologiques d’information et de communication sont devenus les principaux vecteurs de contact avec le langage et ses contextes d’énonciation.

Rêvant d’écriture et de poêsie comme nombre d’adolescents (tes) je me suis trop souvent retrouvé mis en difficulté par l’école car n’étant pas canoniquement correct. Mes écrits ne pouvaient passer la barre de ma stricte intimité, et en tout cas aucun accompagnement ne m’était accessible si mes parents, mes proches n’y pourvoyaient pas eux-mêmes. Confiants qu’ils étaient envers l’école, ils ont su lui donner quitus de son diagnostic et ainsi interdire toute vélléité scribouillarde. Il faut dire qu’à l’époque écrire était sacré. Désormais écrire, et je suis en train de le faire, est AUTORISE. Pas seulement écrire, mais aussi se donner la possibilité d’être lu, sans que les fourches caudines de l’école ne me soient de nouveau imposées. Croisant cette histoire personnelle et l’observations des pratiques spontanées des jeunes avec les ressources technologiques d’information et de communication contemporaires, je m’aperçois qu’un énorme potentiel existe, mais que le système scolaire ne peut plus le prendre en compte. Se débattant dans les rapports et aussi sur les plateaux de télévision la question scolaire est devenue idéologique a tel point qu’il est très difficile d’engager des débats de fond et surtout des réflexions collectives qui ne soient pas spectacularisées par le support médiatique ou par l’enjeu idéologique. Et ce n’est pas Béatrice Schönberg qui avec sa nouvelle émission télévisée dont le premier numéro consacré à l’école qui a réussi à dépasser le modèle (le pouvait-elle seulement ?, A défaut de le vouloir…).

Pour reformuler ma thèse, et surtout pour l’affiner, je dirai que l’école de la sélection de l’excellence a fini de vivre son temps. Or elle perdure (il suffit de lire les études de Louis Chauvel ou Eric Maurin pour s’en rendre compte) malgré tout. Pendant ce temps les médias de masse, appuyés par la puissance de la publicité et du commerce ont déployé un modèle nouveau qui ne s’impose aucune des règles scolaires (regardons le détournements de l’orthographe dans les publicités par exemple) ou des règles et valeurs que l’école prétend proposer. Ce décalage constaté n’est pas un appel au rapprochement, un mimétisme serait catastrophique et conforterait un modèle, c’est un appel à la redéfinition, c’est à dire à une véritable révolution des mentalités.

L’école de Jules Ferry semblait proposer de former des citoyens, l’école d’aujourd’hui formerait des citoyens consommateurs ? Neil Postmann écrivait (le centurion 1981) Enseigner c’est résister, Ivan Illitch avait publié dix années plus tôt « Deschooling Society » « une société déscolarisée » (et non pas une société sans école). Aujourd’hui le questionnement d’Illitch est encore plus d’actualité, mais c’est désormais la situation qui l’impose. A moins de choisir une école de la sélection qui aurait pour tâche d’éliminer les récalcitrants au modèle scolaire et de les abandonner au monde médiatique. Mais ce qui est encore plus fort dans ce modèle élitiste (républicain ou non) c’est qu’une fois qu’il les a sélectionnés, il apprend à ceux qu’il a choisi à imposer aux autres leur domination en maintenant la masse dans une forme d’ignorance. Ne reviendrait-on pas ici dans une analyse qui va de Hegel à Feuerbach puis Marx et appuyée par Platon et son mythe de la caverne ?

Pour revenir à la question du langage à l’origine de ce questionnement, il faut poser la question de la culture actuelle des élites. Nous avons déjà eu l’occasion de nous étonner à propos de celle-ci et encore aujourd’hui (billet publié dans Libération le 28 décembre) à propos de celle du président de la république. En fait bien plus que de culture littéraire, artistique ce qui est un raccourci formidable quand ont parle de la société, il faut parler simplement de Culture c’est à dire ce qui fait le ciment du vivre ensemble en société. Les religions et leurs franges extrêmes ont bien compris cette faiblesse et s’en nourissent actuellement. Or elles ont été pour la plupart d’entre elles des actrices essentielles et bienfaisantes au cours des derniers siècles (en excluant bient évidemment les nombreuses exactions dérivées et qui en sont détournées). L’absence de Culture est la première chose qui guette notre société actuelle. La question du langage à l’école est le révélateur. Mais reprenons aussi ce petit ouvrage, désormais épuisé, intitulé « Que lisent les enseignants ?, Lectures et diffusion des connaissances en éducation, (Étévé Christiane (Dir.), Gambart Christian (Collab.) INRP, 1992) pour nous alerter sur notre propre culture. Sommes nous, nous aussi enseignants, encore capables de culture ? Il ne s’agit pas ici de fustiger tel ou tel, mais plutôt de signaler les signes d’épuisements culturels perceptibles dans de nombreux débats qui signalent que le métier d’ens
eignant ne permet plus un véritable accès à la Culture mais une obligation de centration sur la culture professionnelle à court terme (pour faire bref les programmes et leur application).

Ainsi de langage dont il est question nous basculons plus largement vers la Culture (mais aussi les cultures). L’écart entre l’école et la vie quotidienne n’est pas seulement de contenu, il est aussi de forme (mais peut-on séparer les deux ?). Ce n’est pas en proposant des renforcements du coté de la seule évaluation ou des seuls programmes que l’on pourra faire évoluer les choses. Il me semble qu’il faut libérer l’initiative scolaire. Autoriser les enseignants à inventer (comme nous invite Michel Serres dans sa récente conférence du 11 décembre à l’INRIA), dans et hors de l’école, afin de faire en sorte que cette institution ne soit pas qu’un « lieu de savoir » mais aussi un « lieu de connaissance ».

A débattre

BD

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