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Oct 31 2014

Efficacité du numérique et preuve scientifique

L’ouvrage d’André Tricot et Franck Amadieu, « Apprendre avec le numérique, mythes et réalités » (Retz 2014) est intéressant à plusieurs titres. En premier lieu il se veut une approche scientifique de questions bien présentes dans l’actualité, celle de la pertinence des moyens numériques dans les apprentissages. Ensuite il donne une grille de lecture et des moyens d’évaluation non seulement des réalités, mais aussi des travaux scientifiques eux-mêmes. Enfin il révèle aussi des questions importantes, parfois non traitées dans ce petit ouvrage (c’est la mode des livres courts, vite écrits, vite lus) comme la différence entre outil et instrument, la notion de contextualisation, celle d’ingénierie des dispositifs ou celle du lien entre école et société, etc…. Il est vrai que les auteurs ont limité leurs travaux à deux domaines disciplinaires : la psychologie et les sciences de l’éducation ce qui réduit logiquement la portée de certaines analyses ou recommandations qui devraient aussi s’appuyer sur d’autres disciplines. Mais la qualité principale de ce livre est d’inviter chacun des acteurs du domaine, de l’enseignant au chercheur, du parent au jeune, à réfléchir en prenant de la distance par rapport à des propos médiatiques et en évitant l’écueil de l’analyse purement idéologique.

Le danger de la lecture de ce livre est de s’en tenir aux trois pages de conclusion. Il faut conseiller au lecteur d’éviter ces dernières pages tant elles nous semblent caricaturales ou elliptiques par rapport à l’ensemble du travail présenté. On ressent en effet une certaine difficulté à situer la place du numérique dans l’éducation et plus particulièrement dans l’enseignement scolaire. D’ailleurs exprimer l’impression d’être au début de l’apprentissage avec le numérique, c’est ne pas prendre en compte suffisamment l’histoire de l’apprentissage (pourtant évoqué dès l’introduction à partir de la citation d’un texte de Thomas Edison sur le cinéma). De même dans les conclusions, l’allusion indirecte à la notion de contexte (cognition située, par exemple) montre que ce champ d’étude a été sous-estimé or il est très présent dans certains travaux de recherche (cf. Claude Bastien par exemple).

Là où ce livre est utile c’est dans l’invitation faite à chacun de questionner une série de mythes. En choisissant une affirmation à démentir, les auteurs restreignent leur propos et se font donc réducteurs par rapport aux questions scientifiques sous-jacentes. D’ailleurs ils le montrent parfois en ouvrant des perspectives complémentaires à leur intitulé. Mais c’est aussi la forme de l’ouvrage qui incite à cela. D’ailleurs, et c’est une de nos principales questions, « les outils ne sont que des outils » nous laisse sur notre faim. Mais la forme de l’ouvrage contraint l’auteur (consciemment ou pas) comme la machine et ses logiciels embarqués contraignent l’usager. Car pour nous les outils ne sont pas que des outils… (cf. un billet précédent sur le sujet). En évoquant rapidement le contexte et la notion de dispositif (concept qui fait l’objet de plusieurs publications) les auteurs montrent bien qu’il faut aller plus loin. Malheureusement les exemples scientifiques proposés sont nécessaires mais laissent beaucoup d’interrogations quant à la possibilité d’inférer certaines conclusions (d’ailleurs les auteurs le signalent eux-mêmes)

Notre deuxième question porte sur l’absence d’analyse du monde scolaire et de ses contraintes. Nos observations montrent toutes que la manière dont est organisée l’école est déterminante sur la possibilité d’y utiliser des objets nouveaux. Autrement dit le contexte, à nouveau est déterminant. Si les auteurs l’évoquent à plusieurs reprises, ils ne vont pas jusqu’à questionner la forme scolaire, la laissant comme une évidence. On peut comprendre cette approche compte tenu de la force d’inertie du système et son histoire multiséculaire. On peut aussi se demander si poser les questions de ce livre sans questionner la forme scolaire et ses déclinaisons factuelles ne présente pas le risque de conforter l’idée que puisque le numérique pose plus de question à l’école qu’il n’en résout alors il faut le laisser en dehors de l’école. Ce serait alors abandonner toute une partie du projet d’éducation de nos sociétés au profit du seul projet d’instruire.

Notre troisième question porte sur les compétences métacognitives nécessaires autour de la capacité d’abstraction. On peut faire l’hypothèse que la centration sur l’apprendre (en contexte formel) et non sur le comprendre (en toutes situations) en est l’origine. Cependant, à plusieurs reprises, l’appel à la métacognition est utilisé. Or la question de l’abstraction est au centre du processus de compréhension et de conceptualisation. Certes ce n’était pas l’objet de l’ouvrage, mais en laissant de côté ce point, les auteurs laissent de côté des travaux sur cette question qui n’est pas issue du numérique mais qui est renouvelée par lui. Ils y font d’ailleurs allusion à propos des animations et des schématisations pouvant faire obstacle à l’apprentissage. On peut penser que ces parti pris sont aussi issus du courant expérimentaliste dans lequel s’origine les travaux présentés à la différence des courants cliniques et pragmatiques qui sont souvent à l’origine des questionnements évoqués.

Ecrire pour rendre accessible un questionnement à tous est la première vertu de cet ouvrage. Mettre en question certaines affirmations hâtives diffusées dans le grand public permet de resituer les savoirs disponibles. Cependant la brièveté de l’ouvrage et la forme retenue, nécessaires pour son utilisabilité et son utilité, entravent quelque peu le projet. En effet l’obligation éditoriale peut réduire les questionnements, la forme médiatique peut obliger à des raccourcis ou des propositions, la volonté de démontrer peut se heurter à la volonté d’exprimer. Mais s’il avait fallu aller jusqu’au bout c’est autant de livres que de chapitre qu’il aurait fallu y consacrer. Cependant la lecture de ce livre et les preuves scientifiques avancées laissent penser qu’il y a beaucoup de savoirs incertains qui mériteraient d’être remis en cause aussi bien sur un plan méthodologique que sur un plan épistémologique. Les auteurs en sont semble-t-il bien conscients, c’est pourquoi il faut recommander particulièrement la lecture de cet ouvrage non pas comme un ouvrage fini, mais comme un ouvrage qui doit ouvrir à la réflexion collective, en particulier dans les équipes pédagogiques.

A suivre et à débattre

BD

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(1 commentaire)

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  1. admin

    On pourra relire en complément et pour mémoire cette Revue Française de Pédagogie, n° 111, avril-mai-juin 1995 .
    On y trouvera des éclairages complémentaires que l’on peut regretter de ne pas voir pris réellement en compte par les auteurs ci-dessus
    Bruno Devauchelle

  1. Efficacité du numérique et preuve...

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