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Oct 24 2014

Le praticien, le journaliste, l’expert, le formateur, le consultant et le scientifique

Les distinctions catégorielles ne sont pas sans interroger sur les raisons et les effets produits sur les personnes qui sont concernées par ces typologies, ces catégorisations. Dans le domaine qui nous intéresse ici, le numérique et l’éducation, pour prendre les deux catégories génériques les plus  larges, on peut tenter une analyse à partir de plusieurs productions recueillies ici ou là, sous forme numérique ou sous forme papier. Sans vouloir faire œuvre exacte il me semble important d’essayer de clarifier ces différentes catégories d’intervenant sur le champ du numérique en éducation : elles ont parfois des effets excluant, sont parfois conflictuelles, sont parfois complices….

Plusieurs points de vue peuvent permettre d’alimenter le débat et aider à analyser ces catégories :

  • D’abord celui des personnes nommées et de leurs caractéristiques personnelles (CV ?).
  • Ensuite celui de leur activité (métier, champ d’action).
  • Enfin les publics auxquels ils s’adressent (grand public, pairs,…).
  • On peut aussi analyser les distinctions en les regardant opérer dans le champ des activités dans lesquelles ces personnes sont appelées à opérer en proximité, et en analysant leurs relations.

Faire ce travail de manière précise et détaillée relèverait probablement d’une longue enquête. Ce n’est pas le propos ici. Nous relèverons simplement quelques faits saillants observés au cours de rencontres récentes ou plus anciennes, ou de propos entendus, ou même encore d’analyses personnelles qui seront alors auto-analysées.

La comparaison entre deux ouvrages dans un billet récent de ce blog(S Enlart,S Charbonnier d’une part, S Octobre de l’autre), m’a amené à m’interroger sur les postures respectives des auteurs et sur les comparaisons envisageables. Assistant récemment au départ en retraite d’un universitaire de renom, je me suis aussi questionné sur le « tout petit monde » qui participait à cet évènement. Participant à des rencontres sur le numérique à l’invitation des organisateurs, je me suis aussi interrogé sur qui j’y étais, pour moi, et pour ceux que je rencontrais. Étant invité dans divers cénacles à témoigner, observer, analyser, animer, commenter, je me suis demandé si j’étais bien autorisé à tenir parole et dans ces conditions à quel titre, dans quelle catégorie ? Pour le dire autrement y a-t-il continuité ou rupture entre ces différentes postures ou n’est-ce qu’un construit social protecteur ?

Évidemment, je suis tombé en premier lieu sur la question du lien entre la forme et le fond… Est-ce que la surface visible de l’activité, soit par les actes, soit par les discours, peut nous permettre de qualifier la qualité de cette activité, d’en mesurer la force informationnelle ? On dit souvent que le chercheur produit des savoirs nouveaux. Et les autres alors ? Ne sont-ils que condamnés à traduire ces savoirs nouveaux dans d’autres sphères, d’autres cénacles ? Certains sont prompts à le penser voire à la dire. Ainsi un chercheur qui travaille avec un consultant disait qu’il avait permis de prendre de la hauteur, un autre disait qu’il apportait de la distance, un troisième permettait de définir l’objet, un autre encore qu’il s’écartait de l’agitation de l’action. On le voit la forme impact fortement le fond et réciproquement, le tout articulé autour de la notion de posture.

Quand vous allez dans des salons du numériques variés, il est toujours intéressant d’observer les croisements entre les groupes. Praticiens, chercheurs, consultants, commerçants mêmes, se croisant, ils découvrent parfois, avec plaisir, des possibilités d’échange, voire même de collaboration. A l’opposé certains découvrent les oppositions radicales : ils ne sont pas sur le terrain, et alors concrètement, moi dans ma pratique, sont souvent des arguments envoyés en direction des experts, consultants, chercheurs et autres formateurs. Car on touche là encore à des questions d’identité d’une part mais aussi d’auto-valorisation (ou dévalorisation de l’action). Regarder dans un forum les productions des praticiens peut rapidement amener celui qui a une autre posture à dénigrer ce qu’il voit. De même le regard interrogatif du praticien sur le discours « théorisé » l’amène parfois à des réflexions très critiques.

On ne se comprend pas et pourtant il nous faut dialoguer. Du côté des chercheurs il y a plusieurs éléments qui permettent de créer cette continuité souhaitée par nous. La recherche action, longtemps dénigrée et pourtant particulièrement nécessaire dans des domaines en fort mouvement comme le numérique. Le travail d’observation de terrain avec sa cohorte de moyens comme l’observation en classe, les entretiens individuels ou de groupe (focus-group) et autres méthodes d’investigations qui permettent au chercheur de partager le terrain avec les praticiens. Associer des praticiens à des projets de recherche est aussi un moyen de faire percevoir cette continuité et plus encore de la vivre. A l’opposé, le travail spéculatif qui consiste à parler sur ce que les autres disent crée une forte distance dont il faut toujours interroger la forme et le fond. D’ailleurs certains « penseurs » ont-ils du mal à faire ce travail rigoureux qui consiste à aller voir derrière les écrits déjà là pour fonder leur propre raisonnement.

Entre les chercheurs et les praticiens on trouve nombre d’intermédiaires qui, au lieu d’être vraiment des traducteurs sont parfois pris dans la tentation de prendre parti, surtout lorsque les enjeux personnels sont fort (reconnaissance, salaire etc..). Du coté des chercheurs, comme de celui des praticiens des enjeux personnels peuvent aussi impacter fortement le travail. Le monde du numérique attire beaucoup de monde. Les médias aussi sont prompts à s’emparer des propos et activités des uns et des autres, pour en faire leur miel. Le journaliste se pose des questions : de quel côté est-il ? Quelle est sa légitimité sur le sujet dont il traite ?

Le développement massif du numérique, un fait social total, en particulier depuis quinze ans, a ouvert des espaces de pratiques et de discours nouveaux. Ils sont portés par un ensemble d’intérêts : le savoir, le commerce, la culture, la politique, l’économie. Chacun utilise les acteurs qu’il tente parfois d’instrumentaliser. Le politique cherchera le praticien innovant; le commerce cherchera le passionné de sa marque, le chercheur essaiera de trouver un terrain accueillant (car sans terrain, pas de recherche…) etc…
Etes-vous pour ou contre finalement ? C’est la question que l’on se pose quand on écoute les discours des uns et des autres. Cela permet de comprendre dans quelle relation on est par rapport à l’objet numérique. Cette question et trop binaire pour constituer un modèle à généraliser, mais en tout cas il est toujours intéressant d’utiliser ce prisme, quel que soit la posture de l’interlocuteur, pour comprendre s’il peut y avoir continuité ou rupture. On peut remarquer qu’il est plus aisé d’échanger quand cette question est mise de côté, même provisoirement. Autrement dit, c’est dans la capacité à séparer l’objet de travail des personnes qui le travaillent que l’on peut espérer une continuité entre tous ces intervenants du paysage numérique.

A suivre et à débattre

BD

PS ce texte est écrit en hommage à tous ceux avec lesquels j’ai eu et j’ai encore, et j’espère j’aurai, l’occasion d’échanger et de confronter nos points de vue, analyses, observations et compréhensions de ce que l’on partage comme terrain d’intérêt.

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