Un dénombrement, un chiffre, un nombre suffisent-ils pour comprendre ?

Un phénomène récurrent se développe sur les réseaux sociaux et plus globalement sur le web : présenter ses idées en affichant un nombre. Cela donne 10 idées pour changer, 5 bonnes raisons d’utiliser, pédagogie 3.0, etc… Cette rhétorique appartient, semble-t-il, davantage aux journaux de mode qu’au travail des idées et pourtant elle gagne du terrain. Certes les typologies de toutes sortes ont souvent bonne presse, car elles permettent à chacun de « rationnaliser » la réalité, du moins de le croire… mais il faut aussi prendre garde au risque de simplification d’une réalité qui est souvent complexe.

Pourquoi faudrait-il avoir une attitude critique face à cette forme de présentation de la réalité ? Les raisons sont multiples mais tout d’abord il convient de ne pas nier l’intérêt et la force heuristique de ce genre de formulation. Effectuer un dénombrement est d’abord un signal de rationalisation. Si le chiffre n’est pas trop élevé il indique que la réalité est intellectuellement accessible. En effet si l’on énonce les « 103 raisons de ne pas utiliser les TCE dans la classe par exemple », on risque de voir son propos négligé car trop difficilement lisible. En d’autres termes, l’intérêt du dénombrement c’est que c’est plus facile à comprendre si l’on reste dans des valeurs raisonnables.

Mais l’utilisation de nombres, voire de chiffre, a une vertu qui dans un monde rationnel et d’enseignement n’est pas neutre : la force du nombre c’est aussi celle de la note. Or la notation est perçue comme un critère de scientificité, et donc de vérité. Dès lors que l’on effectue un dénombrement, on gagne en scientificité. Ainsi dans l’argumentation, et dans l’envie de convaincre son auditoire, on a tout intérêt à classer, ordonner, typologiser, taxonomiser etc… Plusieurs sites internet s’en font une spécialité, comme celui-ci dont cette page confirme cette manie : http://www.espritsciencemetaphysiques.com/9-traits-caractere-communs-gens-heureux-nen-parlent-pas.html. D’autres sites dans le monde procèdent de la même façon, mais là où c’est plus inquiétant, c’est lorsque l’on s’approche des recherches scientifiques et en particulier des tentatives de typologie de toutes sortes.

Ainsi il vaut la peiner d’explorer l’exemple de la caractérologie que l’on retrouve dans cette ouvrage de  René Le Senne [(1882-1954), Philosophe français, professeur à la Sorbonne], Traité de caractérologie (1945). (Paris: Les Presses universitaires de France, 1963) que l’on peut aussi trouver en ligne : http://classiques.uqac.ca/classiques/le_senne_rene/traite_de_caracterologie/traite_caracterologie.html. De même que pour la morphopsychologie, ce genre de typologie vise bien sûr à donner de la réalité une version intelligible du monde qui nous entoure. Mais ce qui s’ajoute, c’est que l’on assiste là à une tentative de manipulation du lecteur qui de manière inconsciente est invité à se situer dans cette typologie ou dans ces dénombrements. A la manière des tests de psychologie des journaux de mode, il s’agit en fait d’outils pour travailler sa propre image de soi. On se rappelle l’exemple de la classification des maladies (nosographie en psychiatrie) qui décrivant les symptômes de manière accessible et qui fait qu’ainsi chacun se sent malade ou se croit appartenir à une des catégories.

Là où ces typologies atteignent leur limite c’est lorsque l’on regarde de plus près la réalité qu’elles sont censées représenter. Regarder de plus près, c’est d’abord chercher des informations qualitatives venues des personnes elles-mêmes. C’est là que l’on commence à tordre les catégories, les indicateurs, les caractéristiques identifiées et dénombrées. On s’aperçoit assez rapidement qu’il est difficile d’enfermer un comportement humain dans une grille pré-établie. Aussi certains essaient des construire ces grilles à partir d’observations plus fines, plus longues, mais là encore, les modèles résistent et les catégories montrent leurs limites.

L’informatique, binaire encore à ce jour, est un des plus beaux représentants de la tentative permanente de catégorisation. Malgré la logique floue ou encore l’intelligence artificielle, l’informatique en reste réduit à des modèles très sommaires. Là encore les chiffres sont rassurants (zéro et un, c’est ce qu’il y a de plus simple…), mais ils réduisent la réalité à des modélisations pré-établies.
Si une urgence est prioritaire dans le cadre de la numérisation de nos sociétés, c’est d’éduquer aux limites des nombres, et en particulier à ceux de l’informatique. Plutôt que de nous faire croire à l’intelligence des machines, on ferait beaucoup mieux de nous en révéler les limites, en ayant simplement une honnêteté basique quant aux limites propres au modèle.

Cet engouement pour les dénombrements et les catégorisations n’est pas nouveau. Il correspond à une recherche de compréhension rationnelle du monde. Au moment où les croyances de toutes sortes mènent des peuples à la catastrophe et des humains à la mort, les dénombrements, les caractérisations, les dichotomisations sont autant de formes de croyances nouvelles, mais basées sur une pseudo rationalité qui nous amènent vers une « compréhension réduite du monde ». Il est temps de dénoncer ces formes lorsqu’elles tentent de s’imposer sans accompagner leur déploiement des réserves que la simple analyse scientifique amènerait à mettre en évidence…

A suivre et à débattre

BD

PS dernière minute : ce 25 juillet, le journal le Monde titre ainsi un article  « 10 raisons de sortir ce week-end » sous la plume de Catherine Pacary, confirmant ainsi doublement cette analyse puisque le nombre est suivi du mot raison….

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(1 commentaire)

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  1. Rappelons également l’une des caractéristiques du web actuel, le bruit ! Et face à cette réalité de flux continu de données d’information et ainsi d’hyperchoix, l’internaute est d’autant plus sensible aux propositions qui réduisent et hiérarchisent l’information…

  1. […] 'Un phénomène récurrent se développe sur les réseaux sociaux et plus globalement sur le web : présenter ses idées en affichant un nombre. Cela donne 10 idées pour changer, 5 bonnes raisons d’utiliser, pédagogie 3.0, etc… Cette rhétorique appartient, semble-t-il, davantage aux journaux de mode qu’au travail des idées et pourtant elle gagne du terrain. Certes les typologies de toutes sortes ont souvent bonne presse, car elles permettent à chacun de « rationnaliser » la réalité, du moins de le croire… mais il faut aussi prendre garde au risque de simplification d’une réalité qui est souvent complexe.Pourquoi faudrait-il avoir une attitude critique face à cette forme de présentation de la réalité ?…'  […]

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