Mar 31 2014

De 1968 à aujourd’hui, histoire de tsunamis jamais arrivés ?

Pierre Bourdieu, Jean Marie Albertini, Goery Delacote, Marie France Kouloumdjian et Pierre Babin, Michel Alberganti, Emmanuel Davidenkoff, quoi de commun entre eux : la perception de changements systémiques en éducation, dont, pour les trois derniers une place prépondérante est donnée au numérique comme levier de changement (le plus remarquable bien que parmi d’autres). Pour le premier, c’est deux mois avant l’explosion de Mai 1968 que se réunit un colloque national à Amiens pour envisager des changements en éducation, en particulier dans la formation des maîtres et la recherche. André de Peretti, un des principaux organisateurs de ce colloque avec André Lichnerowicz, aimait encore récemment parlé de ce moment qui se voulait re-fondateur mais qui n’a jamais été concrètement traduit dans les faits. Le Tsunami d’alors était la massification scolaire. Celui d’aujourd’hui est lié à l’incapacité du système scolaire et universitaire à accomplir ses ambitions de toujours, menacé qu’il est désormais par le numérique, ce que Emmanuel Davidenkoff nous propose comme analyse.

La question récurrente soumise à l’analyse est celle de l’articulation entre l’école, le système éducatif et la société. Michel Alberganti soulève déjà cette question en 2000 après avoir été visiter les laboratoires de recherche, principalement en Amérique du Nord. Goery Delacôte entre dans la question éducative par l’interrogation sur la fonction des musées et du partage des savoirs.  Marie France Koulmdjian et Pierre Babin entrent par la télévision (dominante au moment de leur écrit) et anticipent sur l’informatique pour soulever la question des discours sur les jeunes d’une part et sur le rôle des éducateurs d’autre part. Jean Marie Albertini soulève la question depuis bien longtemps (c’est l’un des pères des serious game, mais bien oublié).En effet dès le début des années 1960 et jusqu’au développement de l’informatique d’enseignement et de formation, il n’a de cesse de montrer la nécessaire évolution de l’enseignement et de l’apprendre dans nos sociétés. Quand à Pierre Bourdieu et les autres membres de ce colloque d’Amiens, la problématique école et société est centrale, ce que deux mois plus tard la rue confirmera.

Ce qui est intéressant dans la relecture de ces différents ouvrages (références ci-dessous) c’est qu’elles viennent compléter ou confirmer le travail d’Emmanuel Davidenkoff. La première constante de tous ces auteurs concernant le système scolaire c’est la nécessité d’une « autonomie pragmatique pluridisciplinaire » de l’enseignement. Cela signifie que, concrètement, il faut laisser de la place dans l’enseignement à des temps non formatés (par les disciplines) au profit de temps de travail par projet, en autonomie et sur des objets qui dépassent les découpages disciplinaires. La deuxième constante, qui celle-ci progresse au travers de ces écrits est la concurrence qui petit à petit se fait jour en éducation. Michel Alberganti décrit les Moocs dans les vingt dernières pages de son ouvrage. Goery Delacote énonce la place des technologies interactives, comme le fait Jean Marie Albertini. La concurrence vient d’abord du développement des usages des moyens numériques. Elle vient ensuite du développement d’un marché de l’éducation, ce que E Davidenkoff met fortement en avant en prédisant sa banalisation. Elle vient enfin de l’autonomisation progressive des individus face aux institutions d’état. Cela n’est pas explicitement montré dans ces ouvrages, mais cela traduit ce qui est présent en filigrane, la montée d’un « libéralisme éducatif individuel ». Faut-il le souhaiter ou le déplorer ? La question ne se pose pas, il suffit de le constater et de l’analyser pour ensuite faire des choix, fondés en humanité. En effet ce nouveau mode d’être à l’éducation est élitiste et concurrentiel, mais il fait face à un système étatique lui aussi élitiste et concurrentiel. Simplement au nom de principes opposés, le résultat est le même, et c’est ce que, in fine, montre le livre d’ E. Davidenkoff. Or ce qu’il faut interroger, ce sont ces principes qui opposés dans le fondement sont identiques dans les conséquences de leur application.

Quelques passages pour nous éclairer sur cette analyse :
« Cette situation [le système scolaire actuel] pourrait perdurer encore un certain temps avant que l’écart entre le mode d’enseignement et la réalité de la société ne devienne plus supportable. Mais les nouvelles techniques de communication interviennent aujourd’hui comme catalyseurs du changement. […] L’éducation nationale se trouve ainsi devant un carrefour décisif. Si elle ne s’approprie pas les nouvelles techniques d’enseignement, il ne fait guère de doute que celles-ci se développeront en dehors des établissements scolaires » M Alberganti p 194-195

On pourra lire avec intérêt le passage consacré à l’ordinateur cartable (p.230) qui fait écho à l’expérimentation française du cartable électronique de Savoie à la même époque. De même le passage consacré (p.232) sur les Universités en ligne ne fait rien d’autre que de décrire ce que l’on appelle aujourd’hui les Moocs en évoquant le projet World Campus.

Dans son ouvrage, Goery Delacote (p.260) écrit : « Grâce à ces outils, ce sont des individus à l’intérieur des micro-groupes qui apprennent. Le contraire d’une technologie qui favorise un comportement schizophrène et solitaire, où chacun enfermé dans sa bulle de solitude serait rivé à son écran d’ordinateur. Cependant les risques d’une telle utilisation existent. Pour les éviter, il faut au moins satisfaire deux conditions. La première est que le design de ces outils soit en fait construit autour de l’apprentissage, qu’il soit centré sur celui qui apprend et non plus sur la délivrance d’information et que des tâches d’apprentissages soient conçues pour tirer le meilleur parti de ces outils. La deuxième idée est que ces outils doivent être conçus pour un usage collectif, pour susciter la curiosité »

Dans la suite de ces lignes, l’auteur nous rappelle, évidemment, le rôle de ce qu’il appelle « personne ressource » que d’autres nomment tuteur, médiateur, voir enseignant (mais là on sent qu’il faudrait peut-être changer l’intitulé).

« Les enseignants retrouveront leur rôle social et leur influence s’ils acceptent de devenir en quelque sorte des leaders d’opinion et si leur attitude n’est pas que distance, mais aussi présence au monde des médias » ( MF Kouloumdjian, P. Babibn, p.156)
« Faisons d’abord goûter, puis comprendre et apprendre »(p.154)
« Le mal qui guette l’enseignant est de tuer en lui le plaisir en le remplaçant par le culte désséché de l’exactitude dans l’exposé« (p.154)
Dans leur ouvrage ces deux auteurs évoquent aussi bien la récurrence des thématiques de défiance face aux technologie que l’importance d’y faire face de manière constuctive et construite.

Et le Tsunami numérique alors ?
Dans son ouvrage, E Davidenkoff n’aborde pas deux questions essentielles et complémentaires de son propos : les lieux d’accès aux savoirs, la capacité d’auto-apprentissage (autoformation, autodirection, autorégulation). Du coup il manque à la vague évoquée un élément pourtant clé et abordé en périphérie : celui qui apprend et son rapport au savoir. Il est possible qu’il pense que ce champ soit déjà labouré par les « nantis scolaires » et qu’il ne risque pas d’émerger. Toutefois c’est oublier quelques éléments de l’histoire. Certes la fracture dénoncée risque d’abord de provoquer des violences civiles importantes – la révolte des oubliés de la connaissance – mais surtout de ces révoltes ont émergé des volontés d’accéder aux savoirs à la connaissance. Certes les révolutions qui se sont succédé dans de nombreux pays ont montré qu’il y avait quelque chose de l’ordre de Sisyphe dans ces évolutions. Mais l’espérance de cette prise de conscience pourrait freiner cette spirale infernale. Condorcet avait fixé des limites aux savoirs du peuple pour qu’il comprenne, participe, mais ne se révolte pas. En général ceux qui accèdent au pouvoir tentent cette équation. Mais une autre hypothèse peut se faire jour : que l’accès aux savoirs par tous et pour tous soit l’occasion de reconstruire des sociétés beaucoup plus collectives, solidaires. Les moyens numériques, pour peu qu’on ne les laisse pas aux mains des seuls deux pouvoirs en place l’état et le marché, sont des vecteurs essentiels de cette utopie.

A suivre et à débattre

BD

Ressources bibliographiques

  • Jean Marie Albertini, La pédagogie nj’est plus ce qu’elle sera, Seuil/presses du CNRS 1992
  • Michel Alberganti, A l’école des robots ? L’informatique, l’école et vos enfants, Calmann Lévy, 2000
  • Pierre Bourdieu, Système et innovation, in Pour une école nouvelle, Formation des Maîtres et recherche en éducation, actes du colloque national Amiens 1968, Dunod 1969.
  • Emmanuel Davidenkoff, Le tsunami numérique, Education, tout va changer, êtes vous prêts, Stock 2014
  • Goery Delacote, Savoir apprendre, nouvelles méthodes, Editions Odile Jacob 1996
  • Marie France Kouloumdjian et Pierre Babin, Les nouveaux modes de comprendre, la génération de l’audiovisuel et de l’ordinateur, Le Centurion, 1983
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  1. […] Michel Pribyl : La motivation vient d'amener les enfants déjà à écrire, mêler les arts plastiques, concevoir une idée, se représenter leur projet, manipuler les TICE et aussi l'expression orale. Tout ça c'est des objectifs qui sont dans les compétences à atteindre à l'école primaire. Le déroulement de l'activité M.B. : Je leur ai demandé de se regrouper par affinité. De 1968 à aujourd’hui, histoire de tsunamis jamais arrivés. […]

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