Noël sera célébré à la date des prochaines élections ! que vivent les tablettes !!!

Les tablettes sont elles un attrape-électeur ? A en croire la multiplication des distributions prochaines de tablettes dans les écoles, collèges et lycées de France, on peut se demander quelle mouche a donc piqué nos élus. Après l’étonnant résultat publié par le baromètre Parie Dauphine et Médiamétrie annonçant que 8 français sur 10 pensent que les tablettes seraient utiles aux élèves, et les nombreux articles publiés, dont celui de l’académie des sciences, la tablette est parée de toutes les vertus… en particulier pédagogiques, à défaut d’éducatives. Yvelines, Somme, Corrèze, Hauts de Seine, Rhône, Poitiers, Le puy en Velay, Angers, Jura, Lille etc…(le site du ministère n’est même pas à jour sur le sujet, il n’arrive plus à suivre) sont parmi ceux qui ont mis le paquet sans compter ceux qui en rêvent ou ceux qui avancent sans appuis des collectivités, mais sur d’autres fonds, parfois directement ceux des sociétés qui les vendent ou encore ceux des parents.

C’est un peu Noël pour l’électeur. Mais c’est surtout le plein de questions pour ceux qui ont à les mettre en oeuvre, voire à les utiliser dans la classe. Car bien souvent ce sont les derniers concernés, au moins pour la décision. Car pour la suite ils sont incités, voire davantage, à définir ce qui va en être fait. On déclare expérimenter à tour de bras et pourtant…. on ne fait guère autre chose que de tâtonner… voire de bricoler… Car les équipes qui se voient dotées de tels équipements sont obligées de s’adapter aux environnements qui leur sont fournis et d’inventer la vie qui va avec.

L’engouement des élus, des politiques, pour les tablettes est-il lié à une « révélation » pédagogique ? Est-il lié à une idée « moderniste » ? Est-il un geste « politique ». Les personnels qui accompagnent ces projets se posent bien des questions et se heurtent d’abord à de nombreuses questions de terrain qui rendent la mise en oeuvre de ces choix délicate. Déploiement, suivi, sécurité, applications, sont au premier rang et puis viennent les questions plus lourdes de sens : que va-t-on bien pouvoir en faire en classe. Certaines équipes, certains enseignants semblent déjà refuser ces équipements. Les arguments sont variables mais en tout cas reflètent, acceptation ou non, des inquiétudes. Or les premiers temps des usages des tablettes méritent une analyse plus approfondie. Le rapport préliminaire publié il y a quelques jours par Thierry Karsenty et Aurélien Fiévez : « l’iPad à l’école : usages, avantages et défis » (9/12/2013) devra être approfondi et analysé de manière critique. En effet la dernière phrase de la partie nommée Sommaire laisse le lecteur sur sa fin :  » Nos résultats montrent notamment que la clé du succès d’une intégration réussie de l’iPad en contexte scolaire serait avant toute chose la formation adéquate des enseignants et la sensibilisation des élèves aux usages éducatifs et scolaires réfléchis. »

En d’autres termes, pour l’instant, on s’amuse beaucoup, on bricole pas mal, mais surtout on redit à nouveau ce que l’on dit depuis longtemps sur le développement des TIC en éducation : elles ne sont rien sans une vraie vision de l’enseignement au sein de laquelle le numérique tient une place « juste » et « pertinente » en regard des besoins pour apprendre. Car le mot qui manque, ou qui se fait rare, dans quasiment tous les documents c’est celui « d’apprendre ». Non pas qu’il n’apparaît pas, mais qu’on ne pose jamais clairement la question des « besoins de l’apprendre » dans l’environnement social actuel et donc de quels moyens doit-on se doter pour le rendre possible. Or la réponse fournie dans la plupart des cas par ces politiques c’est de mettre un objet courant de la vie sociale dans un environnement scolaire, sans aller beaucoup plus loin. Et les élus d’attendre le fameux « ROI » retour sur investissement (en anglais) pédagogique, autrement dit des utilisations que l’on pourra montrer. Probablement ont-ils quelques souvenirs amers de l’expérience informatique, puis TBI et autres équipements qui n’ont pas pour autant fait changer l’école, ni sa pédagogie, contrairement à ce qu’espéraient certains comme Jean Michel Fourgous par exemple.

Est-ce parce que des milliers de tablettes seront offertes en ces temps fêtes commerciales que les élus se demandent comment suivre ? Il est certain que l’engouement impressionnant, voire vertigineux, pour ces milliers de tablettes distribuées sans contrôle aux enfants, aux jeunes et aux adultes soulève ce genre question. Au moment où le ministre parle d’une éducation au et par le numérique, l’opportunité de faire un geste de « modernité » est tentant. Malheureusement le ministre, pas plus que les élus de tous bords, n’osent déplacer le curseur vers ce qui est finalement l’essence même de la problématique actuelle : repenser l’apprendre, scolaire et non scolaire, académique et non académique dans notre société d’aujourd’hui et de demain. Le système scolaire est à bout de souffle, comme le montrent les propos alarmistes sur le collège aussi bien que les résistances des classes prépa. Entre catastrophe et résistance, ne changeons rien. De bas en haut et de haut en bas, chacun se dit qu’il est bien plus confortable de ne rien faire évoluer. Or nombre d’élèves n’en peuvent plus. La leçon imagée de sir Ken Robinson devrait pourtant nous faire réfléchir. Les élèves, les étudiants ne sont pas ignorants des règles du monde scolaire, plus même, ils les ont intériorisées pour mieux les contourner et cela de plus en plus souvent comme en témoignent de plus en plus les enseignants déplorant les attitudes de leurs élèves.

Repenser l’apprendre, ce n’est plus l’élève au centre du système, encore moins l’enseignant, et surtout pas les technologies, tablettes comprises. C’est d’abord repenser le lien entre l’humain et son développement social et cognitif. Pour ce faire il faut d’abord analyser le cadre environnemental de l’activité quotidienne de chacune des catégories sociales : de l’élève au cadre, de l’ouvrier à l’étudiant, de l’employé administratif à l’artisan. Chacun a vu son cadre se peupler de moyens numériques. Il est aisé de le constater et d’en dessiner les modalités (encore que cela soit trop rarement fait). Dans quelle mesure ce cadre en évolution est-il en rupture avec le précédent. Pourquoi chaque malade (ou presque) va-t-il sur Internet avant de consulter son médecin ?  Pourquoi la plupart des clients utilisent-ils Internet pour préparer voire remplacer leurs conduites d’achat ? Cette nouvelle dépendance s’étend petit à petit à de nombreux pans de la vie quotidienne, et l’accès aux savoirs en est l’un deux, qui, lui non plus, n’échappe pas à ces pratiques. Or le monde scolaire et universitaire a réussi à limiter les choses, au moins partiellement (il détient le monopole de la certification… payante). En effet les ressources d’apprentissage disponibles en ligne se sont multipliées. De la Khan Académie à mademoiselle Annick, chacun y va de son projet, mais il y a bien longtemps que du « matériau » de base est disponible en ligne. Or que manque-t-il ? L’intention ? L’envie d’apprendre ? La manière de diriger son apprentissage ? L’accompagnement ? Un peut tout cela. Ce que l’on observe le plus simplement c’est que l’on est passé d’un environnement social où l’apprendre était dirigé de l’extérieur par des institutions (écoles, bibliothèques..) à un environnement social qui met à disposition, indépendamment des institutions, des ressources de l’apprendre.

Dans une société dans laquelle le modèle scolaire (programme, disciplines, horaires, locaux, examen…) reste figé sur une base qui a plus d’un siècle, on ne peut que constater l’écart qui se creuse. Vouloir le combler en attribuant des machines puis en déplorant ensuite le peu de formation des enseignants et de culture de l’apprendre des élèves est insuffisant… voire même inconscient. C’est donc à un vrai travail auprès des élus, responsables et décideurs qu’il faudrait s’engager pour éviter des catastrophes trop prévisibles… Malheureusement la temporalité de l’apprendre ce n’est pas la temporalité de l’élection, de la popularité, de la médiatisation (cf. un récent billet de François Morel à propos de la santé du président). Quand à la pédagogie, ce n’est pas le numérique qui la changera, mais plutôt la façon d’être des jeunes face à l’apprendre. Or c’est celle-ci qui est en train de changer, et de manière bien plus importante qu’on ne le pense. D’autant plus que les marchands de solutions toutes faites sont en embuscade…

A suivre et à débattre

BD

One Comment

  1. J’ai l’impression d’assister à ce qui s’est déjà récemment passé avec les TNI… Les commerçant font du lobbying, mais que font les conseillers TICE, les IPR ? Il faut engager une vraie réflexion pédagogique, sinon, le décrochage entre les jeunes et l’école sera irrémédiable. Je crois encore plus fortement dans la création de technico-pédagogues pour faire avancer ces réflexions sur les modalités nouvelles d’apprentissage.

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