De l’outil à l’intention

L’idée qui sous tend l’utilisation du terme outil, comme un objet dont on choisit ce que l’on en fait, est celle, supposée, d’une indépendance de principe entre l’homme et la technique. Entre différence et indépendance, il y a un écart trop souvent franchi. Or nous vivons dans un monde peuplé d’objets techniques qui sont autant d’intermédiaire entre l’humain et le monde sensible qui l’entoure. Cependant il y a des situations sans intermédiaire présent dans la relation physique, mais avec des éléments techniques présents dans l’imaginaire des protagonistes : lorsque je parle à quelqu’un, je parle à partir de connaissances qui influent sur mon propos. Or ces connaissances sont pour une grande partie d’entre elles issues d’éléments médiés (télévision, internet, école, livre…). Ainsi quand je dis à un ami ce que j’ai vu à la télévision pour illustrer mon propos, j’introduis une médiation technique et cognitive dans une relation humaine. Toutefois une partie de nos échanges humains ne sont pas ou très peu médiés par les technique, sur un plan imaginaire : les sentiments, les émotions, la foi etc…. Cependant l’omniprésence de la technique tend non seulement à faire oublier l’humain, mais aussi la technique elle-même dont Bruno Latour nous rappelle qu’elles existent particulièrement quand elles ne fonctionnent pas.

Parler de l’informatique ou du numérique comme d’un outil c’est oublier la quantité d’humain embarqué. Les enseignants sont ainsi, et pas seulement à propos du numérique, confrontés à cette problématique des objets techniques. La plupart des chercheurs qui travaillent cette question renvoient unanimement, en France, au travail de Pierre Rabardel sur la genèse instrumentale et son analyse de l’instrument comme l’articulation entre un artefact et un ou plusieurs schèmes d’usage. En d’autres termes rencontrer un instrument sous la forme d’un « objet technique » c’est rencontrer deux intentions : celles des concepteurs de l’objet, celle de l’utilisateur que chacun de nous tente d’être. Le sentiment d’indépendance avec l’objet technique est souvent exprimé, voire ressenti, mais bien loin d’être aussi réel. Dans le cas des objets numériques, la séparation entre le contenu et le support technique de celui-ci renforce, double cette interrogation sur l’intention embarquée. Si l’on compare une tablette et un ordinateur portable on est amené à constater, au premier abord les différences techniques : forme, taille, périphérique, vitesse de mise en service, mobilité,… Dès que vous avez mis en route l’appareil, vous vous retrouvez confronté à une deuxième instance : celle des logiciels (souvent accompagnée par le système d’exploitation). Or les logiciels eux aussi contiennent ces éléments d’intention humaine à tous les niveaux de leurs fonctionnements : interface graphique, ergonomie fonctionnelle, fonctionnalités…

Au moment où nombre de foyers envisagent d’acquérir des tablettes numériques ou des smartphones (phablettes ?), loin de se poser des questions sur ces intentions qui vont les contraindre, la fascination exerce son effet. Cette fascination pour les objets techniques est un des éléments d’arrière plan du développement de nos sociétés industrielles qui a permis le niveau de confort apparent de la plus grande partie de la population. En faisant l’acquisition d’une tablette, je vais d’abord, sans en être conscient, aller à la rencontre de la logique des concepteurs. C’est ce qu’ils cachent dedans qui va nous fasciner, en particulier au premier abord. Car ensuite ce sera le temps de l’habituation, celui de la pratique ordinaire, de l’usage. Or quand on regarde l’écart entre ce premier moment et les temps ultérieurs, on s’aperçoit d’une modification progressive des « manières de faire » pour reprendre Michel de Certeau (autre grand auteur classique du domaine). Ce sont ces manières de faire qui sont le symbole de cette rencontre des intentions et de son issue. Or celle-ci peut aller de l’abandon à la soumission, ou de l’usage élémentaire à l’exploration voire le démontage (regardons le devenir de certains jouets… ou objets techniques lorsqu’ils ne sont presque plus utilisés).

Quand nous proposons d’aller « regarder derrière l’écran », nous voulons d’abord signifier l’importance qu’il y a pour l’acheteur de situer son acte dans un contexte plus large qui associe aussi bien la dimension économique que sociale ou culturelle ou encore la dimension imaginaire. Car la force de persuasion présente, en particulier dans des périodes aussi symboliques que celles des fêtes et anniversaires, rencontre un accueil particulièrement positif et peu critique. Mais surtout ce qui est souvent absent, c’est la projection de l’usager pressenti dans les usages futurs. On n’achète pas, la plupart du temps, une tablette pour répondre à un manque qu’il faut combler pour assurer l’équilibre de la vie quotidienne. En fait on ressent une sorte de besoin flou autour duquel on est persuadé que l’objet pourra nous servir à bien plus de choses que ce que l’on en connait au moment de l’achat. C’est cet « imaginaire du vide » qui est particulièrement vif dans ce domaine des objets numériques. Or céder à l’imaginaire du vide c’est aussi risquer de se soumettre à l’intention de l’Autre. En l’occurrence il s’agit d’une intention essentiellement marchande, avant même d’être une intention de mieux être. Mais l’idéologie du progrès, lorsque l’on n’y prend garde, provoque cet aveuglement qui fait qu’a priori, la technique est bonne. Or en réifiant l’objet parce qu’on le désigne comme technique, on en oublie qu’il est d’abord une intention humaine multiforme, complexe et irréductible à la seule matérialité apparente ou pas. C’est dans l’agencement de cette matérialité que se constitue cette intention.

Au moment d’un achat aussi symbolique que celui d’un objet numérique, nous baissons la garde sur nous même et sur les objets que nous pouvons acquérir. Nous le voulons bien car il y a aussi la fascination du mystère, de la découverte, voire de la domination de l’objet qui peut nous agiter…

A suivre et à débattre

BD

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(3 commentaires)

    • ELIE on 18 décembre 2013 at 14 h 21 min
    • Répondre

    Il y aurait beaucoup à dire, mais simplement deux choses :
    – il faut distinguer l’outil de l’instrument : le premier est le terme le plus pauvre que nous pouvons employer pour désigner un objet technique, puisque le mot outil désigne simplement le fait qu’il s’agit de quelque chose d’ « utile », c’est-à-dire qui répond à un (ou plusieurs ) usages. l’instrument au contraire implique déjà l’idée que le rapport entre l’ « usager » et l’objet technique n’est plus un simple rapport indépendant et extérieur d’un moyen (l’outil) à un une fin (celle de l’usager) qui resterait tout à fait extérieure au premier. L’instrument ( même famille qu’instruire, instruere) suppose que celui qui l’utilise est instruit par l’instrument technique tant sur ses fins que sur les potentialités du moyen utilisé pour l’atteindre : l’instrument est « technique » en ce sens qu’il permet un ajustement interne fin/moyen, là où l’outil est à peine encore un objet « technique » (sa technicité lui semble extérieure et détachable). l’instrument instruit celui qui en use.
    – à rebours tout « outil » réellement technique, même le plus humble, est déjà plus et autre chose qu’un simple « machin » défini seulement par son « utilité ». Il ne faut donc pas trop facilement céder à la tentation ou à l’illusion de penser que l’oubli de la présence de l’intention humaine caractériserait plus spécifiquement les objets techniques les plus récents, et notamment numériques. En réalité, le premier couteau, la première lampe à huile mettent déjà en jeu de l’intelligence cristallisée, toute une procédure de résolution de problème afin d’assurer à l’objet technique un existence suffisamment objective pour être capable de résister à son propre fonctionnement, en dépit des obstacles tant internes que liés à son environnement. Sur tous ces points, et bien d’autres, la référence majeure renvoie aux travaux de Gilbert Simondon.

    1. Merci de votre contribution

      Tout d’abord, je pense que tout objet construit par l’homme embarque son intention. La question est de savoir en quoi, par l’instrument, cette intention s’impose à l’usager. il n’y a pas de construit humain sans intention, explicite ou implicite. r c’est cet implicite qui fait croire à l’absence d’intention.
      J’ai quelques interrogations sur votre distinction, étymologique, qui est certes intéressante mais qui demande à être élargie ou interrogée. Les mots ont une vie depuis leur origine et Jacques Ardoino, avec lequel j’ai eu la chance de travailler « l’écoute des termes » s’employait toujours à nous faire travailler la vie et les influences (subies ou agies) d’un mot au cours de sa carrière. Car les mots deviennent aussi des instruments, s’ils ne le sont pas déjà par défaut, dès lors qu’ils sont exprimés, comme traduction de l’intention de celui qui les exprime.
      Si la référence à Simondon est importante, voire essentielle, n’oublions pas les débats sur sa démarche et les critiques de sa position (entre les deux périodes principales de son travail. De plus n’oublions pas que depuis Simondon plusieurs travaux, dont ceux de Rabardel, par exemple, ou plus récemment certains éléments des travaux de Bruno Latour, doivent compléter cette pensée.

      Merci beaucoup de ces apports

    • Thierry Huort on 5 avril 2017 at 9 h 46 min
    • Répondre

    Bel échange!! J’ai trouvé vos écrits en cherchant sur Googel des arguments pour une de mes positions : « L’intention précède l’outil et non l’inverse »…qu’en pensez-vous?
    Nous « digitalisons » la formation par exemple…mais il reste qu’au départ la démarche est purement pédagogique, simplement pour nos intentions « pédagogiques » nous avons maintenant un choix plus large d’outils, de supports et de média….
    Respectueusement

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