Les usages des jeunes, oui, mais pas sans « accompagnement » !

L’article qu’a publié récemment le Monde : « Les ados et la télévision : « Non merci, je vais sur l’ordi » LE MONDE | 24.08.2013″  a croisé une remarque faite par des voisins de vacances qui ne parvenaient pas à faire sortir leurs enfants (12 ans) de la connexion aux réseaux sociaux pour les emmener promener ou jouer au grand air. De plus une visite à l’Ecole 42, fameuse école qui vise à recruter des informaticiens de génie et à les former, ainsi que la lecture de nombreux articles sur cette expérience n’est pas sans poser problème.
Quelle éducation, quel enseignement est possible dans un monde peuplé d’écrans plus attirants les uns que les autres ?

Rappelons d’abord qu’une mauvaise habitude fait souvent « emmêler » ou « confondre » éducation et enseignement ou plutôt scolarité et cela selon les contextes. Certes l’un et l’autre sont liés, mais il est toujours nécessaire de rappeler de ce dont on parle car trop souvent on pourrait penser que l’éducation se réduit à la scolarisation, en particulier dans une société dans laquelle la parentalité est très bousculée. D’ailleurs ces voisins aux prises avec leurs enfants ayant du mal à sortir de leur univers en est un témoignage bien partiel mais suffisamment illustratif pour qu’on en parle. Le tropisme des écrans interactifs n’a pas fini de nous déstabiliser, adultes comme jeunes. Car l’un des éléments les plus étonnants de ces évolutions c’est d’abord la difficulté de nombreux adultes à se situer par eux-mêmes face à ces écrans. On le savait de la télévision, mais cela restait du domaine caché de la maison. Avec les écrans mobiles, on peut le voir à l’oeuvre au quotidien, dans les transports en commun par exemple. Oui nombre d’adultes ne parviennent pas à contrôler leur propre relation à l’écran. Sorte de cordon ombilical qui vous relie à quelque chose d’indéfini, l’écran est une ouverture vers un autre, un ailleurs, imaginaire, mais dont l’absence partielle est souvent assez mal supportée.

Déplorer l’attitude des jeunes c’est aussi déplorer les choix éducatifs des adultes, mais encore faut-il faire le travail personnel qui s’impose. Mais ce qui est très intéressant dans cette évolution c’est le renvoi à la responsabilité et au choix. Certes avec tous les médias, papiers ou autres, la question est un peu la même. Mais avec la place prise par le numérique dans le quotidien elle devient cruciale. Car outre la consommation dite passive, en réalité en réception, il y a désormais une consommation dite active, en émission. Si l’on compare avec l’écrit, auquel l’école est censée former, force est de constater que la très grande majorité des jeunes et des adultes en font très peu usage au cours de leur vie, ou tout au moins dans des usages fonctionnels restreints. Tout le monde n’écrit pas des livres, des articles etc… Qu’en est-il alors du numérique ?

On constate que la multiplication des écrans entraine la multiplication des écrits (de toutes sortes). Elle entraine même la multiplication en réception comme en émission. Car la possibilité de diffusion permise « autorise ». Même si elle ne déclenche pas des torrents de littérature, cette évolution libère de nombreux complexes (les fautes d’orthographes témoignent de cela). Opportunité formidable dont on se demande pourquoi les enseignants de lettres ne profitent pas davantage. Or l’attirance pour ces écrans semble si importante qu’on se demande pourquoi on ne va pas y voir de plus près. A regarder les jeunes qui se sont lancés dans l’aventure de « l’école 42 » on constate cette fascination pour les écrans dépasse parfois le raisonnable, non pas en terme d’addiction, mais en terme d’espérance. Car dans ce cas, c’est l’espoir d’un avenir qui est en jeu et ce qui est visé, c’est la capacité à se dépasser, et aussi à dépasser les autres (une autre forme d’élitisme). Ce qui est surprenant en observant tous ces comportements c’est de constater leur force, leur énergie.

Comment se fait-il que cette énergie se canalise de telle manière sur des objets qui semblent parfois bien futiles, mais qui ne le sont pas forcément ? Parce que le principe de dynamisme qui prévaut dans ces activités témoignent d’une certaine forme d’effort bien différente de celle que ceux qui ne sont pas nés avec réprouvent bien souvent. Sans se faire d’illusion, aujourd’hui comme hier, la ludicité d’un grand nombre de ces pratiques ne doit pas être magnifiée, ni minorée d’ailleurs. Par contre elles recèlent un trésor probablement sous exploité de potentialités individuelles et collectives.

Outre la nécessaire lucidité sur soi qu’il est bien plus facile à avoir quand on a une somme d’expérience que quand on découvre le monde, il y a une posture à construire, tant du coté des adultes que de celui des jeunes, mais à faire advenir pour eux. Or la responsabilité des adultes c’est bien la construction de la jeunesse et du monde dans lequel elle va vivre. Malheureusement on prétend souvent le premier terme, mais on refuse souvent d’en assumer le second. Construire la jeunesse, les adultes le revendiquent, mais le monde qui restera après eux (après nous), ils ont bien plus de mal à accepter leur responsabilité. En choisissant de mettre des écrans dans les mains de nos enfants, il faut aussi en assumer la construction des pratiques et non pas se contenter de les observer en les critiquant.

En ce début d’année scolaire, au moment où le ministère parle d’éducation « au et par » le numérique, il y a surement un travail à engager dans les équipes éducatives sur le sens de cette éducation, qui justement ne se limite pas à un enseignement, mais qui prétend bien participer à la construction sociale à la prise de conscience de ce que certains nomment injustement culture numérique ce qui est simplement la culture à l’ère du numérique. C’est qu’arrive le mot qui fâche : accompagnement. Effectivement c’est un mot fourre-tout, mais surtout un mot-valise qui facilite la stimulation de l’imaginaire. Si l’étymologie du mot (manger le pain avec) est respectée, alors il y a là une approche riche et variée qui ouvre des possibilités dont la principale est celle de la posture d’humilité qu’elle impose dans la relation. Or c’est souvent là que le bât blesse  dans un monde scolaire fondé justement, de part et d’autre sur une autre posture relationnelle.

Il se trouve que le numérique en impose aux adultes autant qu’aux jeunes mais de manière un peu différente. Et justement il propose (voire impose matériellement) des évolutions dans la gestion de la relation. Outre le rôle de l’écran, mais la feuille de papier aurait pu susciter ces mêmes évolutions la dynamique en moins, c’est le potentiel d’actions nouvelles permises par ces dispositifs techniques qui enrichit les possibilités pédagogiques. Mais cet enrichissement ne prend son sens que si une nouvelle posture relationnelle est développée (élève rapaillé, enseigner par dessus l’épaule etc…) de manière réfléchie. L’engouement technologique ne fait pas perdre de vue les éléments plus traditionnels de la vie quotidienne personnelle et professionnelle, il introduit des situations qui posent question à l’éducateur. La principale de ces questions est « la perte de contact », autrement dit « l’impossibilité d’en parler » ensemble, bref d’un accompagnement véritable. A lire et à entendre les nombreuses réactions à l’emploi de ce terme, on comprend que le chemin à parcourir est encore long…

A suivre et à débattre

BD

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