Des idées, venues d'ailleurs

Il est toujours stimulant d’apprendre des autres surtout lorsque cet apprendre vous amène à revisiter vos conceptions et de les affiner. C’est pourquoi je vous invite à écouter (visionner) les deux conférences de Michel Serres et de Bernard Stiegler données à l’occasion des 40 ans de l’INRIA (Lille Décembre 2007). http://interstices.info/upload/b-stiegler/b-stiegler.ram http://interstices.info/upload/m-serres-lille/m-serres-lille.ram

Cela m’a amèné à réfléchir deux questions : celle de la mémorisation et celle de la transformation du temps en espace. Entre les deux conférences, il y a des points communs : l’évidence d’une révolution culturelle, l’importance du rapport au temps et à la distance… On y entend entre autres que les distances ne se réduisent pas, mais que c’est un autre repère aux distances qui se fabrique; autrement dit qu’il faut changer de mode de pensée et non pas analyser les nouveautés avec les cadres de pensée antérieurs. On y entend aussi (B. Stiegler) que le modèle économique et social émergent est celui de la « contribution »; autrement dit il y a convergence entre les deux conférenciers pour dire que c’est l’ensemble du modèle social qui change et que cela peut se repérer dans l’histoire lors de l’invention de l’écriture, puis du papier, puis de l’imprimerie et plus récemment par la mécanisation et enfin l’informatique en réseau (Internet). On assisterait donc à un changement radical d’échelle, mais surtout de repères et c’est ceux-là qu’il faut identifier.

Michel Serres nous propose de revisiter, entre autres, l’externalisation progressive de la mémoire. Ce constat ne l’amène pas, à mon avis, aussi loin qu’il pourrait s’en faire l’analyste. En effet il n’évoque pas la formidable transformation cognitive en cours jusqu’au bout. Peut-être se refuse-t-il à des spéculations, mais il faut, me semble-t-il, reconnaîre que ce n’est pas la fonction mémoire qui disparaît, mais plutôt qu’elle se transforme. Si l’importance de mémoriser les contenus s’amenuise chaque jour, car ils sont accessibles en permanence sur la toile, l’importance de repérer et de mobiliser les ressources est désormais central. On pourrait renvoyer à la lecture de cet excellent petit livre dont le titre est « Comment parler des livres que l’on a pas lus ? » (Pierre Bayard Ed Minuit 2007), pour mesurer l’enjeu cognitif et se situer dans cette planète dans laquelle les contenus sont trop nombreux pour tenir dans une seule tête. Or la question des apprentissages fondamentaux dans un tel contexte mérite d’être posée : que faut-il maîtriser pour être en mesure de mobiliser ces ressources tout au long de la vie ? Deux niveaux imbriqués peuvent se poser ici : celui des processus cognitifs et celui de connaissances. A ces deux niveaux s’ajoute un niveau méta, à savoir la possibilité d’enrichir en permanence les processus et les connaissances… compte tenu des évolutions de l’environnement. La question que pose ainsi Michel Serres est qu’il ne nous resterait que « l’inventivité » et non plus la répétition. On voit bien que se pose ici la question de l’enseignement et de la formation. Comment former des êtres humains libres dans un tel contexte ?

Du coté Bernard Stiegler, ce qui est frappant c’est la transformation du temps en espace. Si je retiens particulièrement cet aspect de cette conférence c’est parce que c’est une question essentielle de son argumentation et qui fonde ce qu’il appelle la « grammatisation »(S.Auroux). En effet il construit un édifice théorique, méthodique et technique qui consiste petit à petit à grammatiser le monde informationnel et communicationnel qui nous entoure pour mieux se l’approprier. Ainsi il démontre que l’écriture (entre autre dans le domaine de la musique) rend possible la spatialisation du temps. Autrement dit ce processus permet de proposer, grace au développement des technologies (en particulier celles de « l’inscription ») une approche analytique de la réalité, impossible sans ce processus qui consiste à « transformer » le réel en une forme abordable (ce qu’il appelle « la discrètisation »). B. Stiegler, pour moi, nous invite à cette « réduction » du monde, cette formalisation qui permet de le rendre accessible. Il nomme cela « l’hypermatériel » comme transformation actuelle. Fort heureusement, il conclut sur la notion « d’amatorat » qui permet, selon moi , de dépasser les risques de rationnalisation froide qu’il suggérait dans le processus de grammatisation.

En terme d’éducation et pour reprendre un débat antérieur sur ce blog. Les formalismes, tels ceux de l’arborescences sont peut être des passages obligés actuellement (ce que semble confirmer l’engouement progressif pour les schémas heuristiques et la construction des ontologies) pour appréhender le monde et l’analyser mais ils sont notoirement insuffisant si l’on ne permet pas aux jeunes d’entrer dans les « cercles.. d’amateurs » qui redonnent vie à ces combinatoires, c’est à dire qui en montrent les limites par rapport à l’humain et donc la nécessité de les questionner et de les dépasser.

Une bien belle fin d’année ô combien stimulante intellectuellement

BD

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