Remettre en perspective les TIC en éducation avec Jacques Ellul

Lors de nombreux échanges récents l’histoire de l’informatique à l’école est revenue au devant de la scène car on pouvait avoir l’impression que ce qui était appelé nouveauté ou innovation avait un air de « déjà vu ». Le meilleur moyen de s’en rendre compte est de revisiter ce qui a été écrit il y a plusieurs années et de voir si l’intuition se confirme.

L’informatique scolaire a fait très tôt (années 1970) couler beaucoup d’encre. Peu nombreux sont ceux qui se souviennent que certains philosophes de cette époque en avaient parlé. C’est le cas de Jaques Ellul dont certaines idées irriguent encore nombre de penseurs d’aujourd’hui (On trouve chez Bernard Stiegler par exemple des choses qui y font écho). Récemment un inspecteur général impliqué dans l’enseignement de l’informatique rétorquait qu’il ne fallait pas négliger les changements techniques intervenus depuis ces dernières années et ajoutait qu’on ne pouvait pas en rester à l’histoire. Cette approche qui témoigne d’une posture qui n’est pas neutre face aux technologies et aux progrès techniques et scientifiques est à questionner. Entre les « geeks », les « technogeeks », les « allergeeks », il faut trouver un chemin qui mettre surtout en perspective l’informatique et l’éducation. Or c’est justement ce que propose Jacques Ellul dans un court article publié en 1981 dans la revue Education 2000 («Informatique et enseignement, Jacques Ellul, 1981 p 85-92, Revue Education 2000 n°19 juin 1981)

En voici quelques passages sélectionnés dans le fil du texte et commentés :

« Il ne faut pas s’imaginer que l’informatique va produire un changement du courant social par elle-même. Il paraît vraisemblable qu’elle  entraînera d’une part une croissance de l’atomisation sociale et en même temps une centralisation croissante »
Cette vision anticipatrice se vérifie particulièrement aujourd’hui. Pourtant à l’époque la mobilité connectée n’était qu’à peine un rêve.

« Une culture n’est pas une accumulation d’informations, mais une organisation capable d’assimiler et de mettre en place ces informations. »
Faire face aux informations suppose quelques compétences. Mais surtout, cela ne peut constituer une « culture ». On s’étonne de lire si tôt ce propos alors qu’en 1981 on est encore bien loin de l’Internet que nous connaissons en 2013.

« Une intelligence n’est pas un outil capable de répondre aux questions du quitte ou double, mais une capacité de critique d’analyse et de synthèse que ni la tv ni aucun ordinateur ne permettront de développer. »
Le rêve de modélisation du fonctionnement mental et sa simulation sur un ordinateur est tenace. Le spectacle du monde n’est pas suffisant pour le comprendre…. même interactif. Au moment où ce texte est écrit, les discours sur la télévision et l’audiovisuel se multiplient. On sait aujourd’hui que beaucoup de propos ont été prononcés « dans le vide ». Mais avec cette phrase on revient à l’essentiel.

« Autrement dit, tout doit se jouer dans une relation humaine souple où celui qui est investi d’autorité manifeste à un niveau tolérable et de façon telle qu’elle puisse être un facteur de développement de l’autonomie de la personne de l’élève et non pas une « mise au pas » et une conformisation. »
Cette remarque sur l’autorité comme constructrice de l’autonomie de l’autre devrait faire réfléchir dans certains cénacles politiques et techniques. Elle devrait aussi figurer au fronton des futurs ESPE

« La conjugaison professeur ordinateur conduit à magnifier le rôle du professeur, agent de culture d’une part et de formation de personnalité de l’élève d’autre part »
On trouve ici une proposition qui mériterait du travail d’opérationnalisation. En tout cas cela peut servir de cadre d’analyse des pratiques innovantes ou non d’usage des TIC en classe.

« L’ordinateur est évidemment un instrument d’intégration et de contrôle social »
Nous sommes en 1981 quand cette phrase est écrite. En juillet 2013, elle prend un relief particulier : d’une part c’est toujours d’actualité, d’autre part même en disant cela, ça ne change rien au fonctionnement humain vis à vis des TIC.

« En face de la propagande j’ai montré par ailleurs que la défense ne consiste pas à faire une contre-propagande (qui reste une propagande !) mais bien à démonter les mécanismes de propagande, à expliquer les ressorts et les processus, à montrer pourquoi telle personne dit ceci, à apprendre au propagandé ce qui va se passer, sur quoi, en lui, on agit, comment on attend qu’il réagisse et comment il peut déjouer cela. »
L’éducation aux médias et à l’information peut aisément s’inspirer de cette réflexion pour construire une partie de son projet. Si le mot propagande peut sembler désuet, il n’en est pas moins approprié quand on regarde les publicités nombreuses pour les tablettes ou les smartphones en ce moment. Maintenant on parle simplement de publicité…. comme si on avait oublié….

« Ce n’est pas en refusant de faire de l’informatique en classe que l’on préservera les élèves. Ils seront possédés par les gadgets et des écoles d’entreprises. Il faut au contraire leur apprendre ce que c’est, comment on s’en sert, ce qui est possible avec ces appareils, démonter à la fois l’appareil et la société dans laquelle il se développe et montrer le réseau de toute l’informatique pour apprendre à l’élève à se méfier et à critiquer cette évolution. »
Encore une fois, Jacques Ellul a vu juste. En refusant de dissocier technique et usage, il nous pose une question intéressante à travailler, entre B2i et ISN, par exemple…

« Mais il faut partir de la certitude que c’est quand on connait effectivement une situation que l’on peut la dominer. C’est quand on a analysé les éléments du pouvoir que l’on peut élaborer un contre pouvoir. C’est toujours à partir d’une appréhension exacte, approfondie, rigoureuse de la réalité que l’ion peut trouver une réponse au défi de cette réalité. Il serait alors nécessaire de concevoir cet enseignement non pas comme « comment peut-on se servir le mieux possible de l’ordinateur ? Comment peut-on servir le mieux possible l’informatique ? Comment être, grâce à l’informatique, un agent plus utile au développement de la société ? Mais bien : « Comment, connaissant les pièges et les dangers de ce réseau, de ces mémoires, de ces contrôles qui recouvrent la société, trouver une parade, une riposte pour sauvegarder la liberté de l’homme et sa capacité de jugement ? Comment détourner l’informatique de son orientation évidente pour la faire servir à un contre pouvoir ? Comment rompre la systématique technicienne précisément en utilisant l’extrême développement de cette technique. » »
Au delà de l’informatique, on remarque la nécessité sans cesse rappelée de la vigilance vis à vis des sciences et techniques. Bruno Latour a su nous faire part de ces mêmes questionnements, en partant lui, du laboratoire et de son fonctionnement.

« Il n’a encore jamais été pratiqué, cet enseignement « en partie double », d’une part apprendre une science ou une technique, d’autre part, et en même temps, apprendre la critique à l’égard de cette même science et technique. »
Au travail serait-on tenté d’écrire en lisant cette phrase. On s’étonne de la faible connaissance en épistémologie de nombre de nos collègues spécialistes des disciplines.

« Il faut, autrement dit accéder à un niveau supérieur de l’enseignement ou la critique soit intégrée et effectuée à partir de la connaissance qu’il n’y a pas de science innocente et qu’il faut l’apprendre aux élèves. »
La notion d’innocence ne s’oppose pas à celle de coupable comme bien souvent on le fait. Il s’agit simplement de penser aux effets nocifs possibles quelque soit la science. En d’autres termes éviter une naïveté. Là encore, il suffit de regarder les questions que pose le fonctionnement de l’industrie chimique et pharmaceutique pour comprendre l’actualité de cette phrase.

Des débats mériteraient d’être engagés afin d’aller plus loin dans ces réflexions et surtout de les actualiser, les contextualiser. Ce qui est inquiétant à la lecture de ces lignes c’est le peu de prise de conscience qu’elles ont occasionnée. Nous aimons que l’on nous fasse croire aux mirages et aux illusions. Chacun de nous, quoiqu’on en dise, est pris dans cette tourmente et a bien du mal à s’en extraire…. C’est une sorte de combat à la Sisyphe… Mais même dans ces conditions il ne faut pas renoncer au questionnement.

A débattre

Bruno Devauchelle

4 Comments

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