Les nuages s’accumulent au-dessus de nos têtes !

Un peu d’histoire ne fait pas de mal, surtout si cela nous éclaire sur l’avenir. Dans les années 70 et au début des années 80 l’informatique vécue par les personnels principalement administratifs des établissements scolaires s’effectuait sur des terminaux passifs connectés à des serveurs distants. Actuellement, la tendance est au développement de « clients légers » connectés à des serveurs distants. Dans les deux cas applications et données sont stockées sur les dits serveurs. Entre temps est passée la révolution du « Personal Computer ». Que nous apprend cette révolution ? Que chacun a un droit sur ce qu’il fait sur sa machine et que ce droit porte autant sur les outils que sur les données. Or cette dimension est mise à mal. Michel Serres peut bien nous raconter l’histoire de Saint Denis (40è anniversaire de l’INRIA en 2007) ce qui est devant nous ce n’est plus la même chose. En d’autres termes, la seconde révolution de l’informatique, appelée numérique connectée, c’est vraiment la perte de mémoire locale. Dans mon ordinateur, mon portable, ma tablette, il n’y a plus grand chose d’autres qu’un intermédiaire vers un monde distant.

Essayez d’utiliser une tablette sans pouvoir vous connecter à Internet, et vous constaterez que vous êtes très rapidement limité et que le message d’alerte rituel « vous devez être connecté pour continuer à utiliser cette application » va se présenter de multiples fois, vous interdisant la poursuite du travail et vous renvoyant inexorablement à la page d’accueil. Certes, on pourra dire que ce n’est pas le cas pour tout, mais la tendance est de plus en plus nette. On ne peut que constater le développement du « Cloud », en quelques sortes, les nuages s’accumulent au dessus de nos têtes. Cette évolution n’est pas que symbolique, elle se traduit par des contraintes nouvelles et des formes d’usages adaptées, sans compter le développement de toutes les formes de transmission d’information par ondes radioélectriques.

A écouter certains chefs d’établissements scolaires, voire d’entreprises ou d’autres institutions, la fameuse externalisation des services et en particulier basée sur le nuage pourrait bien résoudre un sérieux problème qui s’impose progressivement : les compétences locales nécessaires sont de plus en plus importantes, difficiles à trouver et dans les années à venir impossible à gérer. Le professeur branché, le jeune informaticien issu d’un BTS ou d’un IUT, le parent d’élève passionné seront bientôt à ranger au rang des objets de collection d’une époque où chacun pouvait encore maîtriser la complexité numérique de son environnement. Car c’est cette complexité qui rend de plus en plus lourde, voire impossible la gestion locale des moyens informatiques et plus globalement du numérique.

Le passage par l’informatique personnelle a pourtant laissé des traces dans la tête des anciens des années 1980 2010. Mais depuis 2000 les ordinateurs perdent une partie de leur tête et la confient à d’autres. Nous sommes là au coeur d’un problème ontologique : la relation entre l’individuel et le collectif est un dilemme permanent de la condition humaine. Dois-je accepter de me laisser piloter par le collectif ? Que dois-je garder par devers moi, que dois-je laisser au collectif. Les  tenants du nationalisme donnent une version, ceux du mondialisme une autre, les libéraux/libertaires une autre encore. Mais le dilemme reste là. La tension du sociale est aussi celle de l’éducation : faire de l’unique et pourtant faire du commun. Le problème posé est que la technique ne nous demande plus notre avis. Ou plutôt avoir un avis sur la question suppose une connaissance assez avancée des systèmes et de l’organisation de la société.

A ceux qui s’étonnent de l’espionnage par le numérique de l’ensemble de la population on pourra dire que ce n’est qu’une des contradictions logiques de la vie en société. Les grands cris poussés à propos de révélations supposées ne doivent pas cacher une réalité bien ancienne, une sorte de fantasme partagé : le contrôle de l’autre, des autres. L’enfant puis l’adolescent connaissent bien cette angoisse face au monde qui les entoure. Le film ancien Hybernatus a d’ailleurs bien illustré de manière populaire et humoristique cette question. Est-ce moi qui contrôle le monde ou le monde qui me contrôle ? Or éduquer c’est d’abord permettre à chacun de vivre cette contradiction ou cette tension. Ceux qui accèdent à des positions dominantes dans la société et qui comprennent bien cela sont tentés d’en user et d’en abuser… Les grandes compagnies informatiques, relayées par les pouvoirs politiques sont évidemment au premier rang de la gestion de cette question. Masi un simple conseil des maîtres ou conseil de classe peuvent faire rapidement ressurgir cette question.

Avec la multiplication des usages de l’informatique et avec l’adoption massive du nomadisme (considéré ici comme la continuité connectée) la tentation est grande de souhaiter un service permanent : toute ma puissance de travail informatique partout et tout le temps !  Les jeunes qui découvrent ce monde considèrent qu’il va de soi, qu’il est déjà là ! Il semble tout à fait possible  que la question posée ici puisse paraître désuète et frileuse pour un jeune hyperconnecté. Mais pour quiconque s’intéresse à la question de la liberté individuelle et à l’éducation, elle est de la plus haute importance. Si l’ignorance cognitive a été dénoncée à l’époque des lumières; il faudra peut-être dénoncer « l’ignorance métacognitive » comme un danger émergent et donc comme une base pour repenser l’éducation, l’enseignement la formation.

On pourra me dire que « j’ai peur que le ciel me tombe sur la tête », à l’instar des gaulois rigolards et combatifs, mais le risque de la déconnexion c’est aussi le risque de la « perte de connaissance ». Le développement de l’informatique en nuage est en train de provoquer une reconfiguration sociale majeure. Pour l’instant elle n’est pas perceptible au quotidien, mais elle apparaît, tel l’iceberg, ici ou là, signalant la présence possible d’un continent gelé ! Le risque est grand que contrairement à ce qui se passe dans la nature, ce continent gelé ne s’étende et ne recouvre progressivement notre conscience de ce qui nous entoure. La médiatisation et la médiation sont des phénomènes de notre époque, mais ils sont aussi les symboles d’une rupture vers d’autres modes de relation au monde. Il faudra évidemment trouver des assurances et des contre pouvoirs à cela. Pour l’instant c’est l’envahissement et l’absence de réaction de fond, de long terme.

Eduquer des jeunes et des adultes au numérique ne peut éviter désormais ces questions. Au « allo t’es où ? » cher à Maurizio Ferraris va peut-être succéder, le « chéri où t’a mis mes données ? Le développement de l’humain est constamment passé par la lutte contre la déshumanisation que provoque parfois la vie en société. S’ouvre devant nous une nouvelle ère dans laquelle il est probable que de nouvelles exigences se fassent jour : celle de la réhumanisation dans la société numérique et celle de la métacognition, comme compétence à connaître les processus (les siens et ceux qui nous entourent) permettant d’accéder à la connaissance.

A suivre et à débattre

Bruno Devauchelle

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(3 commentaires)

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    • Claude on 20 juillet 2013 at 5 h 53 min
    • Répondre

    Et on fait quoi ? Que proposez-vous ?

    Pourquoi les ENT doivent-il nécessairement être centralisés ? J’avoue avoir du mal à comprendre les enjeux des ENT centralisés et pourquoi il n’y a que ce modèle comme s’il était évident.
    Pourquoi ne nous propose-t-on pas d’outils développés par une académie mais installables localement sur un serveur d’établissement ?
    Pourquoi ne nous propose-t-on pas un serveur d’authentification centralisé de type CAS (ce qui évite la multiplicité des identifiants et mots de passe) et nous laisse-t-on pas choisir les outils ?

    1. Les questions que je pose sur les ENT et leur avenir ne sont pas des questions pour lesquelles je peux prétendre seul apporter des réponses. Votre commentaire prouve d’ailleurs que l’on doit associer les usagers locaux pour mieux travailler. Mais ma crainte est aussi celle d’une hypercentralisation incontrôlable qui est, à mon avis déjà largement en place sans que nous en ayons réellement conscience.
      L’un des problèmes posé par les solutions locales c’est la robustesse, la durabilité, la maintenance, la continuité de service ect… or localement nous n’avons que difficilement les moyens de fournir ce niveau de prestation. C’est pourquoi les grandes multinationales de l’informatique occupent presque tout le terrain des pratiques quotidiennes et disqualifient les ENT locaux aux yeux des usagers.

      Les questions posées le restent… les solutions n’existent probablement pas à l’échelle à laquelle nous agissons.

  1. Merci pour cet article. Ces nouveaux enjeux de la vie en société sont inévitables mais y penser et les appréhender est une façon constructive d’avancer et de faire en sorte que la technologie soit utilisée comme on voudrait l’utiliser et non pas que l’humain subisse une évolution qu’il aura de plus en plus de mal à saisir. Pour ma part, toute évolution a ses avantages et ses défauts, l’essentiel est que chacun apprenne à faire la part des choses et tirer le meilleur parti de la technologie tout en laissant de côté ce qui est néfaste.

  1. […] Les nuages s’accumulent au-dessus de nos têtes ! […]

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