Juin 11 2013

Faut-il supprimer l’option « enregistrer sous » ?

L’arrivée des tablettes amène à questionner l’existence d’une fonction qui marque tous les utilisateurs d’ordinateur depuis de longues années : la fonction « enregistrer sous ». En quoi cette fonction est-elle marquante ? Parce qu’elle désigne le choix d’inscrire dans la « chair » de l’ordinateur l’objet saisi, repérer, choyé parfois (image, texte son etc…). Cette fonction est aussi marquante parce qu’elle rappelle à nombre d’entre nous que, parfois, l’on ne se rappelle plus du nom et de l’endroit où l’on a enregistré ce document. Ainsi revenir sur un document antérieur dont on ne se souvient plus du nom devient un enfer… Rappelons aussi l’époque (encore survivante en partie) des noms de fichiers en 8 lettres un point et une extension qui nous obligeait à des trésors d’imagination pour trouver le mnémonique adapté à la situation. Sans compter les différentes commandes ésotériques du MS DOS ou d’UNIX afin d’accéder au contenu des supports de stockage et doc au nom des fameux fichiers en question.

Récemment une enseignante nous disait son soulagement de n’avoir plus cette crainte de perdre les documents après quelques mois d’essai de la tablette qui lui avait été confiée. Malheureusement un autre nous disait son désarroi lorsque, connecté à l’ENT de l’établissement, avec une même tablette elle se trouvait dans l’impossibilité d’y déposer son fichier texte directement faute d’un « gestionnaire de fichier ». Il lui fallait passer par un certain « dropbox » au mieux pour échanger son texte avec d’autres quand ce n’était pas simplement par la boite « email ». Entre simplification et limitation, il ne faut pas choisir, il faut subir !!! Car après trente années et plus de systèmes d’exploitation qui nous ouvraient les portes aux coulisses de notre machine, certains nous les ferme, avec les tablettes et plus encore avec les smartphone. Certes  la mutation n’est pas complètement accomplie, mais on y tend. Comme si nous étions des enfants d’école primaire, plus prompt à perdre leurs cahiers qu’à écrire dedans !!!

La suppression de l’option « enregistrer sous » doit être mise en parallèle avec un autre phénomène qui se développe à grande vitesse : ne vous préoccupez plus d’enregistrer votre travail, d’autres le font à votre place, pour leur plus grand bonheur de vendeur de bases de données personnalisées, ou encore de surveillant du monde… Car si l’on enregistre à votre place, en particulier en ligne, c’est bien sûr pour votre bien : qui ne souvient pas de ces pertes de données la veille d’un moment important où il faut les utiliser.  « Confiez-moi vos données » semblent désormais dire certains fournisseurs de services, quand ce n’est pas plus simplement, je m’occupe de tout, il ne vous reste plus qu’à « vivre en ligne », je me charge du reste. Aussi certains en profitent pour enregistrer bien plus que ce que l’on souhaite, quand ce n’est pas déjà ce que l’on décide de garder. L’enjeu est de taille, sécuritaire et sécurisant, en même temps. Mais que reste-t-il à l’humain usager de ces moyens : le triste constat qu’il risque d’être dépendant de ces marchands d’octets devenus maîtres dans l’art de les conserver et surtout des les exploiter.

Si l’on essaie de faire du lien, on s’aperçoit qu’il s’agit là d’une des étapes les plus significatives de la numérisation rematérialisante. Car il n’y a pas dématérialisation, mais autre matérialisation de la trace sous forme numérique. Il y a donc rematérialisation dans un autre univers des sons, textes, images, etc…. Là où il y a une dématérialisation, c’est dans les représentations mentales qui sont attachées à ces objets numérisés : il devient de moins en moins aisé de définir la trajectoire des objets numériques que nous fabriquons. Ils disparaissent peu à peu, nous en perdons le contrôle, ils deviennent « gris ».

Pour l’enfant qui découvre ces objets, la question se pose à l’envers de nous autres qui sommes « nés sans ». Ce n’est pas une absence, c’est un fait du contexte. Ils ne s’en étonnent pas, voire même n’imaginent même pas l’existence de cet élément qu’est le fichier et le nom auquel il est attaché. Certes petit à petit il redécouvre ces éléments, mais il peut largement s’en passer. D’ailleurs nombre d’adultes rebutés par ces questions de gestion informatique n’ont pas hésité à faire le pas qui a fait la fortune d’Apple et bientôt d’autres compagnies qui suivent ce courant, en gardant toutefois quelques distances que l’on peut facilement constater en comparant quelques « OS » (operating system d’antan), devenus aujourd’hui, pour la plupart des jeunes un objet désuet. D’ailleurs Google l’a mieux compris qu’Apple : il a abandonné l’OS pour aller vers l’humanoïde, l’Android, tandis que l’OS continue de faire son chemin de plus en plus invisible.

La question sous jacente à ce constat est celle du niveau de conscience que chacun de nous choisit d’avoir vis à vis des objets techniques qui l’entourent. Certains diront qu’il faut même l’enseigner à l’école : oui mais comment, si l’on ne veut pas obtenir l’effet inverse que celui escompté, du fait d’une scolarisation de l’objet. L’amélioration des performances techniques de nos voitures nous a désormais condamnés à la même dépendance. Une voiture hybride, exposée dans la gare du Havre faisait récemment le regard interrogateur et un peu séduit de deux hommes âgés, anciens connaisseurs de mécanique, qui devisaient devant ce moteur qui cachait le plus possibles ses secrets derrières des carters et autres boites entourant de mystère ce fonctionnement. Ainsi, comme avec les objets numériques, le progrès disaient-ils, ils se sentaient dépassés. Les jeunes qui passaient là savaient bien qu’il n’y avait rien à voir, et d’ailleurs ils passaient leur chemin. Car le premier phénomène que provoque cette manière de faire de la technique c’est de l’ignorer, au risque d’en être certes dépendant, mais aussi de la mépriser. Bruno Latour nous rappelle que la technique est davantage présente quand elle est en panne que quand elle fonctionne. Aussi la plupart des gens tentent de prendre leur revanche, en exigeant le fonctionnement : je ne veux pas savoir ce qu’il y a dedans, je veux que cela fonctionne. Ce qu’il y a dedans c’est le problème des spécialistes.

On peut faire l’hypothèse que certains enseignants sont dans ce cas. Percevant la complexité et les enjeux sociaux, ils veulent que « ça fonctionne », d’où le grand retour de la « maintenance » sur la scène de l’informatique scolaire. Par contre ils ne veulent plus qu’on leur demande de « mettre les mains dans le cambouis ». Surtout qu’à la maison ils ont largement renoncé à le faire, presque perdu l’habitude, surtout pour les moins aguerris. Du coup lorsque trois machines sur quinze ne fonctionnent pas immédiatement et comme prévu, c’est un problème majeur. On observe donc une transformation du rapport à l’objet technique qui devient d’abord un objet social dont la dimension technique semble disparaître. On peut penser que les concepteurs de ces produits ont réussi une partie de leur projet en se « fondant dans le paysage des usages ». L’engouement souvent déraisonnable pour les tablettes est peut-être à aller chercher là : l’élu, le décideur, l’enseignant peuvent enfin être à pied d’égalité avec le technicien, le spécialiste. Si cela s’avère le cas pour les usages du quotidien, il ne faut pas rêver en matière d’enseignement et d’apprentissage scolaire. Au vu du nombre d’applications de type EAO (Enseignement Assisté par Ordinateur) comparables à celles développées dans les années 1980, on s’aperçoit qu’à nouveau on confond la réussite de l’objet technique avec la réussite de l’apprentissage. Ce postulat repose sur l’idée que la complexité technique antérieure aurait empêché les bons usages scolaires… Or c’est principalement la faiblesse pédagogique qui est en cause, mais on semble l’ignorer et on reproduit les mêmes approches antérieures dont on connaît depuis longtemps les limites.
Il ne suffit pas de simplifier la technique pour favoriser la pertinence pédagogique de ses usages. L’illusion de maîtrise de l’objet cache la réalité de la complexité de l’acte d’apprentissage… chacun feint de ne pas le savoir. En rendant invisible la fonction enregistrer sous, on n’a pas supprimé la fonction apprendre…

A suivre et à débattre

BD

Dernière minute :

On reproche aux jeunes de ne pas être « techno-compétents » !!! Si l’on fait une étude sur l’ensemble de la population, et en particulier enseignante, on risque d’avoir le même résultat, voire pire… On nous dit que les jeunes utilisent les fonctions qui leur plaisent, sans discernement, mais qu’en est-il des adultes, dans leur grande majorité ? Avec le développement des couches ergonomiques qui permettent un usage sans difficulté, il y a fort à parier que nombre d’adultes seront encore plus en difficulté qu’aujourd’hui. Arrêtons de prendre les jeunes pour des croutes ou des naïfs… Non ils ne savent pas tout, loin de là, mais quel regard ont-ils sur les pratiques des adultes ?

 

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(3 commentaires)

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  1. Ce texte me fait penser aux réflexions menées il y a déjà bien longtemps par Neal Stephenson http://www.cryptonomicon.com/beginning.html sous le titre « In the beginning was the command line ». La question centrale était celle d’interface utilisateur, et donc la question de la représentation des données (fichiers). Je me souviens particulièrement d’un long propos autour de la notion de document et que le concept de document numérique n’avait rien à voir avec celui de document papier, ce qui ajoutait selon l’auteur, à la confusion des utilisateurs. Mais, disons qu’avec le recul, pour un natif du numérique, ou quelqu’un qui baigne dedans depuis sa naissance et qui n’écrit plus beaucoup sur papier (c’est le cas de très nombreux jeunes adultes), la notion de document est celle de document numérique qui n’est pas la nôtre (les anciens). Les choses changent et effectivement, le « enregistrer sous… » qui tend à disparaître est une chose étrange pour les vieux pratiquants. Mais après tout, nous n’étions peut-être que liés à une technologie qui se cherchait…
    Je ne partage pas la vision que Google est allé plus loin avec Androïd qu’Apple avec iOS. J’ai plutôt l’impression inverse. Il reste d’ailleurs encore sur Androïd de quoi bidouiller les fichiers faussement cachés, alors que sous iOS ils ont totalement disparu, et pour peu qu’on utilise iCloud, même la localisation des données est un concept obsolète. Je crois iOS est bien plus user-centric qu’Androïd qui garde toujours, et je pense que c’est un défaut majeur dont souffre encore Windows sous certains aspects, un côté technophile…

    • Arthur Derop on 17 juin 2013 at 12 h 53 min
    • Répondre

    Il s’agit pour moi plus de la fonction « enregistrer » tout court (qui implique de fait un « sous tel chemin ») que de la fonction « enregistrer sous » expression traduite de l’anglais « save as » qui devrait plutôt être traduite comme « enregistrer sous le nom » et utilisée pour enregistrer un second document basée sur le premier, tout en conservant les deux versions.

    1. En fait le piège est que la fonction enregistrer est déjà automatisée dans de nombreux logiciels, pas l’enregistrer sous. Or celle ci est activée automatiquement au premier enregistrement s’il n’y pas d’antécédent.
      Pour ma part il ne s’agit que des mots inscrits dans des menus et pas plus

  1. […] Faut-il supprimer l’option « enregistrer sous » […]

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