Mai 13 2013

De la jeunesse, de l’adolescence, des adultes et des TIC en général…

La segmentation des thèmes de travail, des objets de recherche entraîne le risque d’une vision partielle d’un thème, où au moins un risque d’analyse tronquée d’un fait. La question de l’adolescence fait partie de ces objets de travail, de réflexion, qui peuvent amener à ce type d’approche. La lecture du livre, passionnant et à recommander à tous les éducateurs, de Davide Le Breton « Une brève histoire de l’Adolescence » (JC Béhar éditeur, 2013) n’échappe pas, au moins partiellement à ce choix de centration qui tend à occulter des éléments de contextes qui mériteraient pourtant d’être pris en compte. Par contre l’entrée choisie par l’auteur, son champ principal de recherche, amène, en contrepoint à reconsidérer d’autres approches et analyses qui seraient centrées elles sur d’autres objets. Ainsi en est-il souvent des TIC et en particulier de l’importance qu’ils ont pour les jeunes, constituant une entrée qui occulte elle-même d’autres angles d’analyse qui méritent autant, voire davantage d’être pris en compte. Entre équilibre et déséquilibre, il nous faut accepter de signaler ce qui nous semble important et aussi mettre en exergue les points d’ombres qui nous semblent insuffisamment développés.

L’adolescence est un construit social d’à peine un siècle. Le développement de la scolarisation pour tous accompagne largement cette construction qui fut certes amorcée avec Jean Jacques Rousseau, mais qui n’a pu se traduire comme phénomène social qu’avec la fin du travail des enfants en bas âges et la montée en puissance des parcours scolaires comme essentiels pour chaque individu. Depuis les années 1950, la construction de l’adolescence avec son cortège d’imaginaire a pris une forme nouvelle relayée par les médias de masse et/ou culturels. Le cinéma, sur lequel David Le Breton appuie une partie de ses arguments, est un bon observatoire de cette évolution que tout sociologue des médias et de la culture se doit de connaître et d’analyser. Mais bien davantage, la radio (le « transistor ») puis la télévision et enfin l’ordinateur et internet, appuyés par le téléphone portable, le tout désormais intégrés, sont des espaces d’observation et d’analyse des conduites adolescentes mais aussi et surtout un vecteur de fabrication de cette « culture » adolescente trop souvent présentée de manière caricaturale. Plus que d’une présentation caricaturale, cette adolescente est « fabriquée » par un ensemble d’acteurs, adultes, qui sont dans une posture de « prescription » au travers des médias et de la publicité.

Parler de l’adolescence, et en particulier des conduites adolescentes actuelles (en particulier en lien avec les TIC) ne peut se faire sans parler des « intentions adultes » qui sont contenues dans les prescriptions d’image et d’usage véhiculées par ces vecteurs de diffusion (marketing viral compris). Malheureusement, le livre de David Le Breton n’évoque la question qu’incidemment. Il parle des problèmes de consistance des adultes, du recul de la position éducative des adultes (p.69) par exemple. Il évoque aussi le problème du développement des consumérismes et en particulier de la place que les adolescents et l’adolescence ont sur le marché. Enfin il rappelle la question de l’adulescence qui amène actuellement nombre d’adultes à vivre dans une sorte de continuité adolescente au-delà du temps. Ces rappels auraient, selon moi, mérité un traitement spécifique et peut-être même un chapitre ou un autre livre : quelle adolescence, quels adolescents construisent les adultes aussi bien, ceux qui portent les messages que ceux qui les consomment.

L’environnement médiatique actuel est si fourni, en particulier en médias de masse qui sont loin de céder la place aux alternatives possibles sur le web (regardez comment Google répond à nos questions depuis sa création permet de percevoir cela), que l’ensemble de la population, avec les relais de médiation que sont les journalistes, animateurs, mais aussi les personnes en responsabilité, entre autres éducative, en est très fortement imprégné. Même en s’en défendant nous sommes tous marqués par la force de ces messages et l’image de la société qu’ils colportent. Et dans cette image l’adolescent se construit petit à petit, ou plutôt est construit petit à petit par les adultes. Les intentions de ces adultes, ceux qui ont créé le système scolaire, ceux qui construisent et transmettent l’information, ceux qui tentent d’influencer les comportements au travers de toutes les formes de publicité, il est temps de les expliciter. Malheureusement David Le Breton n’offre peut-être pas suffisamment de clés.

La fameuse phrase prononcée par Patrick Lelay en 2004 : »Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible » avait fait suffisamment parler pour qu’elle ne retombe pas aux oubliettes de la banalité consumériste. Or cette phrase est pourtant révélatrice d’une conception imaginaire de l’humain, fondée sur la possible manipulation de la faiblesse de l’humain. Ainsi un certain nombre d’adultes agissent de manière consciente et intentionnelle afin d’influencer la population et en particulier les jeunes (et là David Le Breton est explicite) en vue d’une adoption « spontanée » sans aucun sens critique de l’environnement offert. Ce qui est plus inquiétant pour l’observateur du quotidien, c’est que peu de choses, dans le comportement des adultes « ordinaires » ne vient se poser en opposition ou en distance critique avec ces prescriptions : il suffit de voir « notre » attitude avec « nos » écrans dans la vie quotidienne pour s’en rendre compte. Il manque à cela un autre relais, celui des médias de masse, celui de « l’indice de popularité ». Nombre de responsables de médias de masse disent que ce qu’ils proposent c’est ce que souhaite le public. Et cet argument tient grâce à ce fameux indice de popularité (taux de fréquentation… nombre de clics). Cette « raison » est logique dans leur posture mais elle est fausse dans le fond. Il y a de nombreuses années, quand il n’y avait qu’une deux ou trois chaines de télévision, on a pu entendre cette phrase prononcée au repas du soir « qu’est-ce qu’il y a de moins mal à regarder ce soir ? ». Déjà assujettie, cette famille est presque soumise à ce diktat du nombre sans le savoir.

D’un coté la publicité directe ou indirecte, d’un autre la puissance du mimétisme, d’un troisième les relais médiatiques. A ces trois prescripteurs il faut en ajouter un quatrième, plus insidieux, les légitimeurs. Personnages politiques, personnes autorisées, enseignants, chercheurs, etc… La population désigne en son sein des relais accrédités pour dire ce qui est le bien, le mal etc…  Les relais médiatiques sont à la frontière de ces autres relais dont ils sont parfois la caisse de résonnance, la double légitimation. On peut même penser qu’il y a une « collusion inconsciente » qui se fait. L’effet est très puissant puisqu’il organise une société et la guide dans son évolution. Ainsi parler des adolescents donne une porte d’entrée sur ces manières de faire. Ce qui est assez intéressant c’est de noter le fatalisme de certains de ces légitimeurs au nom du « on n’y peut rien », « tous pourris » voire la théorie du complot. Car le but ultime des manipulateurs c’est d’amener chacun de nous à l’abandon de sa conscience première au profit de leurs prescriptions. Et nombre de ceux qui pensent s’en abstraire sont en réalités pris par ces filets, nous mêmes y compris.

Parler des adolescents aujourd’hui c’est offrir un point d’entrée dans une lecture plus globale de notre société. Ils sont en quelque sorte le miroir déformant de nos comportements d’adultes, de nos intentions, de nos prescriptions. En cela la lecture de l’ouvrage de David Le Breton peut se faire à deux niveaux : en premier lieu à celui de la compréhension de ce qu’est l’adolescence aujourd’hui; en second lieu à celui de l’analyse de notre société contemporaine et de ses évolutions (dérives ?). Au final, ce document nous invite à une réflexion sur la liberté individuelle, par rapport à cette vieille question du déterminisme que Jean Paul Sartre avait évoquée dans son roman « les jeux sont faits » (Gallimard 1947). Le développement des TIC et de leur fort potentiel imaginaire de liberté individuel, issu du contexte de création du web, doivent nous amener à continuer de développer l’analyse et la réflexion sur le type de société que nous sommes en train de construire…

A suivre, à débattre, et surtout à travailler

BD

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