Lecture numérique ou livre numérique ?

En se faisant l’écho sur son site du rapport de l’enquête du syndicat national de l’édition à propos du livre numérique, (http://www.educnet.education.fr/numerique/actualites/veille-education-numerique/mai-2013/usages-livre-numerique) le ministère de l’éducation nous invite à réfléchir d’abord sur l’avenir du livre, mais surtout sur l’avenir de la lecture. Malheureusement l’enquête, comme beaucoup d’autres se limitent à la question du livre mais évitent la question plus fondamentale de la lecture. Comme s’il fallait parfois réduire la lecture au livre, sorte d’apriori idéologique, qui dénierait à toute lecture non livresque une légitimité. En fait on comprend bien le sens de l’interrogation d’un syndicat professionnel qui s’inquiète de son avenir, celui des professions du livre.

La place prise par la lecture et l’écriture dans notre société est telle que c’est un sujet quasiment inexplorable en profondeur, tant l’imaginaire qui y est associé est fort. D’autant plus que cet imaginaire s’appuie sur un système scolaire qui, à l’instar de l’ensemble de la société, s’est appuyé sur le Livre comme objet symbolique de la possession et de la diffusion du savoir. Or les écrits et les lectures ne se réduisent pas au livre et encore moins, désormais au texte seul. Et cela n’apparaît jamais alors que c’est un des biais de ces enquêtes sur la lecture des livres.

Le développement des supports mobiles connectés (tablettes, liseuses et autre smartphone) a élargi les possibilités d’accès aux documents de toutes natures et permis des formes de consultation beaucoup plus souples du fait de cette mobilité des machines et des réseaux sans fils. Si nous prenons simplement les publications numériques au format PDF, dont beaucoup ont tout du livre, on s’étonne de ne pas en entendre parler dans les enquêtes. Or ces documents, constituent aujourd’hui une base de lecture particulièrement vaste mais aussi gratuite, dans la plupart des cas. Si par livre, il faut entendre littérature et manuel scolaire, alors évidement le champ est restreint et donc les analyses faussées. Assimiler livre et lecture c’est faire un raccourci trop important pour ne pas être mis en question.

Désormais chacun de nous est sollicité pour des multiplicités de lecture, dès lors qu’il a accès à un écran connecté. Ces lectures sont multimodales et s’effectuent dans un cadre qui est désormais aussi aisé à mettre en oeuvre qu’avec le livre. En d’autres termes, il nous faut admettre que les écrans mobiles et connectés ouvrent un espace des possibles jamais connu auparavant. En effet les supports papiers, aussi riches soient-ils sont plus difficilement déplaçables que ces machines. De plus les capacités de mémoire et d’affichage (multimédia), mais aussi de traitement par l’utilisateur, sont impressionnantes, permettant même de s’affranchir de la connexion par moments.

De cette évolution, que d’aucuns craignent d’analyser sur le fond, découle la nécessité de s’interroger sur la manière dont les personnes, les jeunes en particulier développent leurs compétences de « lecteur ». Si l’on considère l’histoire, on s’aperçoit qu’apprendre s’est progressivement complexifié au fur et à mesure du développement des technologies support de la transmission. De la simple mémorisation à la transcription, puis de la transcription à la dissertation… On peut aussi considérer que les actes liés à la lecture se sont surtout complexifiés du fait de la demande de vérification des effets de cette lecture ou au moins de cette réception d’informations/savoirs. En fait on parlera désormais au pluriel et surtout on évitera de réduire la lecture à des usages normés. Il faudra donc parler de lectures plurielles.

La multiplication des possibilités d’accès à toutes sortes de documents sans intermédiaire rend de plus en plus insaisissable l’acte de lecture. Les lieux qui y étaient traditionnellement consacrés élargissent progressivement leur offre (ordinateurs en libre service dans les espaces documentaires et bibliothèques par exemple). De nouveaux espaces personnels ou collectifs offrent de nouvelles opportunités de se confronter aux documents de toutes origines. Les formes d’expression, évoluent aussi et s’ouvrent à de nouvelles pratiques qui concurrencent le livre. Les discussions nombreuses et enflammées autour de ce phénomène ne facilitent pas la compréhension de ce qui se passe et encore moins les expériences nouvelles. La place prise par la dimension marchande et industrielle du fait du numérique est réelle et n’est pas sans poser question. Mais avec le livre, cela était aussi un problème, mais moins visible. l’âpreté du combat des éditeurs témoigne cependant de cette même dimension, mais à une autre échelle, ce qui suscite évidemment leurs craintes.

Avec les manuels scolaires, les questions sont encore plus vives. La question centrale est celle de l’usage des supports que les enseignants recommandent pour leurs enseignements. De manière plus secondaire, mais pas moins importante, c’est la question du passage du fait à l’information, de l’information, de l’information au savoir et du savoir à la connaissance. La multiplication des supports, en particulier le rapide développement de la vidéo change le contexte dans lequel on enseigne. La mise en contact direct, la lecture immédiate, au sens propre du terme, génère une inversion dans la construction du chemin de l’apprendre. Certes les manuels scolaires avaient déjà fait une mutation dans les années 80 en changeant l’organisation des contenus et en donnant une plus grande place au document support, par rapport aux synthèses, analyses, cours… Mais le déferlement de nouveaux contenus oblige les éditeurs à élargir leur offre et à seconder le papier, toujours présent, par une offre en ligne qui prend en compte cette évolution. Mais se pose alors la question des limites, du coût et du droit. Ce d’autant plus que devant ces sources nouvelles, d’aucuns fabriquent des livres scolaires d’un nouveau genre, entre assemblage de sources et organisation rationnelle de contenus.

Malgré ces nouvelles formes de propositions des acteurs du livre, les nouvelles lectures remettent à plat la place du livre, puis plus largement celle de l’édition. Le foisonnement des contenus en ligne fait tomber des exclusivités qu’avaient les médiateurs. Ils leur faut partager avec d’autres, parfois non moins légitime comme les encyclopédies collaboratives en ligne. La nature même des médiations possible est en train d’évoluer. L’éditeur, l’enseignant et même l’auteur voient leur terrain de jeu se modifier, encore faut-il inventer de nouvelles formes de travail qui intègrent ces nouvelles lectures.

A suivre et à débattre

BD

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :