Elargir les compétences à l’ère du numérique

Cinq compétences pour l’apprentissage de demain

 

Si le développement de l’informatique et de l’internet ont mis à portée de la main des sources documentaires très impressionnantes, ainsi que des moyens d’y accéder, seul ou à plusieurs jamais connus auparavant sous cette forme et cette quantité, alors il est probable qu’un rééquilibrage des compétences individuelles à accéder aux savoirs et à construire ses connaissances est indispensable. L’accès aux savoirs, sous sa forme de recherche et de veille, est déjà bien développé et les référentiels se sont multipliés au cours des dernières années ainsi que les débats et propositions pour le développer. Par contre la notion de construction des connaissances, souvent moins travaillée, est particulièrement marquée par cette évolution. Le modèle de l’apprentissage scolaire, chemin prescrit de cette construction est concurrencé par des formes nouvelles issus d’univers différents et parfois concurrents. Ainsi le monde marchand, celui de la publicité, celui des médias de masse, par exemple, ont développé des stratégies qui ont pour but d’influencer les jeunes et les adultes en leur « apprenant » des comportements, en développant chez eux des compétences qui ont peu de choses à voir avec les demandes scolaires. L’univers familial et personnel des jeunes est marqué par le développement de stratégies qui sont aussi des marques plus ou moins formelles de ces compétences dans la construction des connaissances.

Ce qui est surtout marquant au cours des vingt dernières années, c’est le développement rapide d’une nouvelle injonction qui invite à se « développer par soi même ». Au delà de l’affrontement traditionnel autour du libéralisme, on trouve en fait une opposition ontologique entre l’individuel et le collectif, entre ce qui relève de la personne et ce qui relève de l’organisation sociale qui entoure la personne. Or le numérique, sous toutes ses formes, a réveillé cette opposition et a permis que les questions posées soient renouvelées et donc que soient recherchées des réponses nouvelles. L’histoire de l’informatique et de son développement dans la société illustre cette tension entre les serveurs centraux et les terminaux individuels. Les smartphones illustrent actuellement parfaitement cela, tant ils sont personnels, et tant ils ont besoin de serveurs (et services) puissants pour leur permettre de rendre les services attendus. Dans les années 1980, c’était un renversement, en 2010 c’est une sorte de cohabitation de la question au sein même de l’objet utilisé.

L’individu est donc amené à chercher de plus en plus souvent, individuellement d’abord, les moyens de son développement, alors qu’ils ont longtemps été imposés de l’extérieur. Mais l’individu, soucieux de son propre bien être, mesure aussi l’importance de l’autre aussi bien comme ennemi que comme allié. Autour de lui des machines ont automatisé un certain nombre de tâche et d’objet qui font que le rapport à l’information, s’est dématérialisé et que son accès suppose de nouvelles formes de travail. L’accès est bien sûr insuffisant, il faut transformer l’information, le savoir en connaissances et c’est là que cinq compétences sont indispensables pour répondre aux cinq défis posés par ces évolutions.

Compétence 1 : L’auto-direction

Donner une direction à ses apprentissages est un moyen essentiel pour développer ses connaissances. Sans cette direction, on peut aller n’importe où, papillonner, zapper. C’est d’ailleurs ce que l’on reproche à beaucoup de jeunes, en particulier devant un écran connecté. La découverte du monde suppose simultanément les deux axes : aller dans une direction, regarder autour de soi. Dans un système d’enseignement traditionnel, les deux axes sont guidés, encadrés. La direction est donnée par des programmes, et regarder autour de soi doit y être le plus souvent référé, on entend parfois cette réflexion d’un enseignant : « regardez bien autour de vous ». mais dès que ce regard sort des limites donnée par la direction imposée, un rappel à l’ordre est effectué (relire Marcel Pagnol ne peut pas faire de mal). Un système sélectif incite encore davantage à se laisser diriger plutôt qu’à se diriger soi même. Dans le cadre de l’apprentissage, la figure du passionné est intéressante à examiner, car justement, la direction est liée à la passion. Le regard autour de soi est certes focalisé, mais il est organisé autour de cette passion. Le danger serait alors l’enfermement dans la direction prise, d’où l’importance d’apprendre à regarder autour de soi. Si dans le quotidien sans technologie cela est assez ouvert, compte tenu de mon espace d’action, sur Internet interviennent les algorithmes qui organisent le regard, en lui proposant/imposant des choix calculés. La fameuse sérendipité, suppose parfois du courage, ou, en tout cas un ensemble de techniques pour l’alimenter.

Compétence 2 – l’auto-régulation

L’activité d’apprentissage au quotidien suppose de la concentration, de l’attention, de la motivation et de la volition. Quand on regarde quelqu’un capable de rester concentrer plusieurs heures sur une activité, on est étonné, voire admiratif, en tout cas interrogé. C’est ce qui se passe quand on voit des jeunes seuls ou en groupes capable de passer des heures sur un projet lié aux technologies. Le sentiment d’auto-efficacité cher à Albert Bandura est un élément à prendre en compte dans cette dimension.

Les écrans ont souvent été décriés sur ce point, car favorisant la dispersion et l’absence d’approfondissement. On constate qu’une offre très large de possibilités peut faire tourner la tête. Mais on sait aussi que devant ces possibilités, l’autorégulation est le facteur clé car non seulement il pose la question de la focalisation, mais aussi il impose une réflexion sur la durabilité de cette focalisation. Or c’est la gestion dans la durée qui est difficile à mener. Nombre d’adultes qui déplorent cette incapacité chez les jeunes sont eux-mêmes à rappeler à l’ordre dès qu’ils sont en situation d’apprentissage formel (constatation empirique de près de trente années de formation continue des enseignants). Les psychologues cogniticiens sont attentifs à cette dimension comme en témoigne Laurent Cosnefroy dans son livre éponyme. Plus encore, les rythmes de la vie quotidienne et l’évolution des milieux professionnels génèrent ces risques qui imposent l’autorégulation.

Compétence 3 – L’auto-évaluation

En complément des deux première compétences, l’autoévaluation s’impose. Le sens de ce terme est double : je m’évalue moi même, je suis capable moi-même d’évaluer.

S’évaluer soi même suppose un manière de faire qui est incongrue : sortir de la situation dans laquelle on est pour s’y regarder. Oxymore, s’évaluer soi-même suppose un aller retour constant, un dialogue, une dialectique même entre le soi et l’extérieur (autre, objets, actants). L’écran n’est pas d’abord un miroir. Ils le devient progressivement lorsqu’on le considère avec son support informatique sous jacent : l’environnement personnel de l’activité. Il faut donc avoir deux axes d’action : d’une part gérer son environnement d’activité numérique, d’autre part savoir développer les espaces réflexifs nécessaires, c’est à dire les réseaux, les documents etc… qui renvoient en miroir des éléments qui nous oblige à mesurer notre « déformation ».

Etre capable d’évaluer, indissociable de l’évaluation de soi, est un élément essentiel face au numérique. Les écrans, dont la platitude physique (pour l’instant) laisse à penser à la platitude interne de ce qui s’y affiche, sont des surfaces qui rendent difficile l’évaluation. Ils sont « un goulet d’étranglement du contexte ». En d’autres termes l’écran ne laisse à voir qu’une infime partie du contexte de ce qui y est affiché alors que en dehors de cette surface, ce contexte est beaucoup plus large, même s’il est insuffisant comme nous l’enseigne la systémie. Du coup, être capable d’évaluer c’est d’abord savoir constituer le contexte, puis le traiter en référence à soi. La connaissance de soi est indissociable de cette activité puisque le soi est la référence de l’évaluation de l’autre. Plus que la connaissance purement rationnelle, c’est aussi le repérage indispensable de ses propres cadres et limites, aussi bien cognitifs qu’affectifs, relationnels, sociaux… L’isolement face aux écrans peut constituer à ce sujet un grand danger. Les interactions deviennent alors essentielles.

Compétence 4 – L’interaction

Pour la sociologie de l’acteur réseau (Callon Latour Akrich), le monde qui nous entoure est peuplé d’actants, qu’ils soient ou non humains. En d’autres termes ce qui nous entoure c’est de l’humain physiquement présent ou de « l’humain embarqué ». Le développement du multimédia numérique, en particulier, a renforcé l’omniprésence du terme « interactif », donnant interactivité et interaction. La psychologie cognitive, en particulier Vygotsky, a mis en évidence le rôle des interactions humaines pour le développement des apprentissages. Le développement de l’informatique a mis en avant l’interactivité machinique en premier lieu, puis plus récemment, par le développement de la mise en réseau, le potentiel d’interaction humaine, rendu célèbre par l’adoption massive des réseaux sociaux numériques.

La lecture et l’analyse des flux d’activité dans ces univers nous montre rapidement que la gestion des interactions de toutes natures est un élément indispensable du développement personnel. Cela suppose outre la maitrise des usages des outils, la compréhension fine des usages induits, possibles ou non. Gérer son réseau, dit-on est essentiel. Encore faut-il apprendre à le faire. Bizarrement les adolescents, adeptes du groupe de pairs, ont rapidement développé cette compétence, mais ils l’ont aussi rapidement limitée, du fait des outils (numériques ou non) dont ils disposent, mais aussi des obligations sociales d’appartenance et de devenir social. Au delà des réseaux, qui peuvent être enfermants, rassurants et limitant, la gestion des interactions suppose une connaissance des éléments sous jacents aux actants qui nous entourent, que ce soit dans les domaines de la psychologie sociale, ou de la sociologie, par exemple, ou ceux de l’algorithmique ou de la gestion stratégique (changement, innovation, organisation…). Or les interactions pour les apprentissages sont nécessaires et supposent d’articuler processus individuel et processus relationnel. Les artefacts de médiation de ces interactions, les contextes et l’histoire sont à prendre en compte, c’est à dire à maîtriser suffisamment tant sur le plan technique que cognitif.

Compétence 5 – L’auto-apprentissage

Sugata Mitra évoque la notion « d’Environnement d’Apprentissage Auto-Organisé [EAAO] ». En disant cela il rassemble probablement les quatre compétences que nous venons d’évoquer. Mais il en est une, très personnelle, voire intime qui doit être prise en compte qui concerne les mécanismes cognitifs profonds qui permettent le passage du signal à l’information puis de l’information à la connaissance. Les méthodes de toutes sortes qui sont publiées rencontrent un public d’autant plus large que cette boite noire reste incompréhensible en grande partie, encore aujourd’hui, malgré de nombreux progrès.

Si l’on considère les propos tenus par les personnes qui préconisent « l’enseignement explicite », on peut penser qu’il est impossible d’apprendre en dehors d’un contexte formel bien spécifique. Si l’on observe la vie quotidienne on s’aperçoit qu’il y a une multiplicité de « manières de faire » mais que c’est la maîtrise de ces manières de faire qui permet une réussite (à préciser bien sûr) en particulier dans les apprentissages. L’avènement de l’ère numérique et connectée a ouvert un espace nouveau d’initiatives (Mooc, classe inversée etc…) d’enseignement mais aussi un espace nouveau d’autodidaxie (qui n’est pas un apprentissage solitaire, rappelons le ici). Ces deux principales évolutions se rejoignent au cœur de notre questionnement initial sur le rôle de soi dans l’apprentissage.

Des travaux comme ceux de Britt Mary Barth, Antoine de la Garanderie, Philippe Carré et bien d’autres, aussi critiquables soient-ils, ont mis en évidence la nécessité de travailler cette dimension de l’apprendre. La multiplication des sources n’a pas été suivie de la multiplication des autodidactes par exemple. Pas plus que les technologies n’engendrent de nouvelles pédagogies. En renvoyant au sujet apprenant, il faut aller au plus intime de soi. Car derrière toutes les techniques et recettes, il y a cette force d’apprendre qui fait que l’enfant, tout petit, est capable d’élaborer des stratégies pour résoudre les problèmes qu’il rencontre dans sa vie de tous les jours. Ces constructions aussi bien réelles qu’imaginaires sont à la base de ce qui fait l’apprendre au long de la vie. Cela passe aussi bien par la manipulation des objets, que par la réflexion, l’expérience, le tâtonnement, le braconnage etc… autrement dit la liberté de faire son chemin.

En conclusion, l’idée défendue ici est celle qui invite les adultes à réfléchir différemment le rapport l’accès aux savoirs dans une société fortement numérisée. Opportunité, cause, conséquence, peu importe, la question se pose actuellement devant un système à bout de souffle, et pourtant socialement efficace. Or ce système est porté par la société plus qu’il ne la porte, comme en rêvaient les philosophes des lumières. Avec le développement du numérique c’est devenu de plus en plus évident. Il reste maintenant à organiser la réflexion sur ces questions et la prise en compte de ces cinq compétences comme pivot pour préparer les jeunes scolarisés à leur avenir dans un monde tel qu’il est.

7 Comments

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  2. […] L’objet initial de ce billet était la présentation de ce MOOC mais j’ai été trop bavarde et je préfère les billets courts. Prochain billet, donc, le MOOC_inum et mes objectifs d’apprentissage! Parce qu’il a particulièrement fait écho en moi, je vous invite à continuer votre navigation avec le regard éclairé de Bruno Devauchelle sur les compétences à l’heure du numérique. […]

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