Avr 12 2013

Des tablettes comme s’il en pleuvait…

Elle ressemble de loin à un livre d’une centaine de page, sa couverture s’anime dès qu’on la touche (ou presque), elle tient dans le cartable, parfois même dans la sacoche voire dans la poche, on peut même l’utiliser « comme un livre » à la plage, dans son lit, loin du monde… la tablette est enfin l’outil numérique à portée de la main et du regard que tout les amateurs d’écrans attendaient dans leur rêves les plus fous depuis près de quarante années d’ordinateur individuel (cf. le goupil !!!).

L’analogie avec des objets proches facilite son appropriation, l’ergonomie globale la rend « transparente », autant dire que les trésors de traitement (et d’intelligence) humain embarqués et cachés dans ces machines sont devenus invisibles, autrement dit l’opacité des traitements est le corollaire de l’aisance de prise en main. En fait petit à petit ces objets se sont faits de plus en plus « discrets » et omniprésents. Comment dès lors, en lien avec le smartphone d’ailleurs (dont l’avenir nous dira s’ils sont des modèles complémentaires ou concurrents), ne pas voir ce curieux engouement irraisonné qui saisit nombre de nos collègues dans les établissements scolaires. Au delà du phénomène marchand, il se produit autre chose qui a davantage à voir avec l’intime de chacun de nous.

En 1983, lorsque nous étions une quarantaine d’enseignants (sur 230) de l’établissement scolaire dans lequel j’enseignais qui achetions nos ordinateurs personnels (commodore, oric et autres…) le fantasme de la domination sur la machine était un des moteurs essentiels de nos conduites d’achat, puis de programmation. Aujourd’hui un fantasme proche semble présent : si l’on ne domine pas par la programmation on domine par l’appropriation. Assistant à la prise en main d’un des smartphones les plus connus par un « rétif technologique », on pouvait très nettement observer cette « jouissance » de pouvoir enfin obtenir facilement quelque chose de ces machines qui longtemps lui avait échappé. Car la domination de la machine a longtemps supposé une connaissance avancée de ses moteurs (comme jadis la voiture). Désormais, on peut utiliser la machine sans un long temps d’apprentissage. Ceci ne signifie pas qu’on la domine techniquement, mais qu’on à l’impression d’en faire ce que l’on en veut, une autre forme de domination, bien plus superficielle (ce qui est faux bien sûr, demandés aux possesseurs d’iPhone ou d’iPad de vous dire où et comment sont stockés les documents qu’ils téléchargent ou enregistrent).

Pour le dire autrement et pour reprendre les termes popularisés (dans le monde scientifique) par Pierre Rabardel, sommes nous instrumentalisés par les machines ou instrumentalisons nous ces objets, artefact et dispositifs techniques ? La multiplication des initiatives en éducation impliquant l’arrivée des tablettes rend ringards les marchands de TBI (dans les salons, ils réduisent petit à petit leurs espaces… au profit des tablettes). Après les dépenses, parfois insensées au regard des usages effectifs, les décideurs, séduits par une brillante démonstration commerciale, et quelques arguments pseudo pédagogiques (les exerciseurs ont encore de beaux jours devant eux, Bled ferait encore fortune), sont près à de nouvelles dépenses, sans pour autant étudier, analyser, mesurer, les véritables enjeux de l’introduction de ces objets dans l’enseignement. Point besoin de réfléchir, il suffit de lire la presse… et de regarder les statistiques d’achat…

Equiper les élèves, les classes, les enseignants, de tablettes et autres netbook (mais ça aussi c’est ringardisé), nécessite d’aller au delà des effets de modes. Malheureusement, et nombre d’initiateurs de tels projets seront dans le déni, la question de fond n’est pas réellement posée et les raisons de ces conduites pas vraiment avouées : faire un coup médiatique, mieux contenir des élèves qu’on arrive plus à « bien » tenir dans les classes, relancer des dynamiques de motivation etc…. Malheureusement l’histoire des technologies est peuplée de ces fantasmes qui font jouer à la technologie un rôle qu’elle ne sait pas tenir (même si quelques ingénieux tentent de l’embarquer dans la machine) : améliorer la pédagogie, la didactique, bref améliorer les apprentissages (et non pas les résultats scolaires ce qui est souvent bien différent). La complexité de la personne est irréductible à des 0 et des 1… et de même à des imageries médicales qui nous donnent à voir de belles images de cerveaux qui mettent d’abord en évidence notre ignorance « des » fonctionnements de celui-ci, en particulier chez l’homme.

Si fantasme de domination il peut y avoir, il peut aussi y avoir un fantasme anthropomorphique. La belle histoire de l’évêque Denis que Michel Serres racontait en 2007 à Lille lors de l’anniversaire de l’INRIA (on a d’ailleurs oublié ce moment) est risquée ; notre cerveau serait notre ordinateur. Mais le philosophe est habile, car il nous raconte en filigrane que si l’on externalise quelque chose ce n’est pas le cerveau, mais certaines activités que l’on imposait au cerveau du fait des outils disponibles (la parole, le papier, l’écrit, le livre) et de leurs limites. Du coup cela libère le cerveau. Le même termine son exemple en disant que nous sommes « condamnés à être intelligents ». Or la tablette produit aussi cette effet illusoire, cette illusion : nous sommes devenus intelligents car elle « obéit au doigt et à l’oeil ». En fait il n’en est pas ainsi, puisqu’en fait nous lui obéissons au moins autant qu’elle nous obéit… Illusions d’adultes qui sont fascinés par ce qu’ils ont créés, mais quotidien de nos enfants qui vont vite démystifier ces illusions, parce que pour le compte ils sont nés avec.

Si éduquer c’est conduire hors de, alors le monde scolaire va avoir fort à faire dans les vingt prochaines années. Séduits par la puissance de conviction de ces machines, les éducateurs rêvent ainsi de leur propre puissance de séduction envers les élèves. La tablette, meilleur alliée de l’enseignant ? Peut-être en tout cas, rencontre de deux imaginaires : celui du maître qui domine l’élève, celui de la machine qui domine l’homme. Plus encore, dans une autre dimension, possible réconciliation dans l’école atour d’un artefact qui deviendrait médiateur d’une situation qui se dégrade, si tant est que ce soit le cas. Au vu de l’engouement « spontané » (?) et surtout de la multiplication des initiatives, il faut reconnaître que nous assistons là à un phénomène qu’il faut analyser en finesse et avec précision. Malheureusement les travaux de recherche sont souvent masqués par les bruits des marchands du temple…. prompt à transformer des impressions en certitudes puis des certitudes en vérités…

A suivre et à débattre

BD

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(1 commentaire)

    • Luc on 12 avril 2013 at 10 h 54 min
    • Répondre

    « Dans un autre ordre d’idées, la section du Nord-ouest du MIT Enterprise Forum a publié un rapport alarmant, mettant en garde contre un risque sérieux de « bulle technologique », semblable à la bulle Internet de la fin des années quatre-vingt-dix, du fait de la multiplication des promesses mirobolantes et du peu d’effet réel constaté. »

    extrait de « États-Unis : le GERM est-il dans le fruit ? » par Alain Chaptal sur http://www.afae.fr/spip.php?article363

    Alors, alarmant pour le complexe edu-industriel qui nous matraque avec ses tablettes, ou rassurant ? Le règne de pratiques individuelles (moi élève et ma tablette miroir) va-t-il s’effacer pour permettre de retrouver un peu de réflexion sur des pratiques collectives (nous qui apprenons avec nos profs et avec les autres) ?

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