Qui peut parler de quoi, quand et comment ? Éduquer à l’écriture à l’ère du numérique

Quand chacun de nous se permet d’écrire, de commenter, de suivre, de relayer… à défaut de regarder, de lire, de contempler, apparaît alors une nouvelle forme d’être au monde, d’être aux autres, d’être à la connaissance. Qui sont donc ceux qui se taisent ? Qui sont donc ces non usagers ? Qui sont aussi donc ceux qui s’expriment ? Qui sont ces bavards, parfois agressifs ? Ces questions n’ont d’intérêt que si on les renvoie à l’importance qu’a pris aujourd’hui la circulation de l’information dans nos sociétés. L’observation de cette circulation est riche d’enseignement et pourtant elle n’apporte pas grand chose de nouveau en matière de psychologie sociale. Les comportements humains, médiatisés ou non semblent être de même nature, mais avec certaines amplifications ponctuelles qui peuvent faire penser à quelque chose de différent.

La notion de « majorité silencieuse » si souvent invoquée, est un indicateur du rapport à l’expression. Est-ce une majorité silencieuse parce qu’elle ne trouve pas de quoi, ni où s’exprimer ou parce qu’elle ne veut pas s’exprimer :
Si l’on prend la première hypothèse, cela voudrait dire que la possibilité de l’expression est confisquée. Ainsi dans les médias, les journalistes confisqueraient la parole des lecteurs et des auditeurs. Ainsi dans la classe l’enseignant confisquerait la parole des élèves (sauf peut-être celle des meilleurs, et encore à condition qu’elle soit conforme). Il suffirait alors d’ouvrir les portes de l’expression pour que les choses changent. Les expériences de démocratie directe nous ont montré qu’il n’en était pas ainsi et que la possibilité de s’exprimer ne suffit pas à produire de l’expression.
Si l’on prend la deuxième hypothèse, on peut penser qu’il y a une typologie immuable des personnes, ceux qui s’expriment, ceux qui se taisent. A moins que l’expression suppose une éducation, pas un enseignement non, mais un cadre de développement qui permettrait cette expression.

Le basculement actuel provoqué par le numérique met cette question en avant surtout avec le web 2.0. Habitués que sont les adultes de plus de 35 ans à une « soumission à l’autorité de la parole », il y a forcément surprise devant les torrents de parole, de mots, d’images, de vidéos…. qui surgissent sur la toile, en particulier fabriqués par des plus jeunes que soi. Non seulement l’expression est possible, mais en plus les outils la permettant sont devenus accessibles, du texte à l’image, de l’audio à la vidéo. Voir des jeunes de 10 ans réaliser des vidéos puis les mettre en ligne sur le web, sans aide d’un adulte à proximité est impressionnant. Où l’ont-ils donc appris ? Connaissent-ils les codes de l’audiovisuel ? Connaissent-ils leurs droits ? Ont-ils conscience qu’ils y jouent leur identité ? Toutes ces questions sont-elles des questions de « vieux », habitués aux codes des autorités de parole anciens ?

Les analystes des nouvelles générations remarquent que les formes d’expression s’appuient en priorité sur deux piliers : une forme de narcissisme d’une part, la dérision de l’autre. Ainsi s’exprimer, pour nombre de jeune serait une sorte de « plaisir solitaire » que l’on partage ? On observe, cependant que ces pratiques sont aussi un entraînement à entrer dans un monde de l’expression qui est en train de changer. Quand un lecteur se dit impressionné par ce que vous écrivez, il exprime sa propre hésitation à s’exprimer sur les mêmes supports. L’effet livre, qui touche un auteur, qui peut alors dire qu’il a été publié, est ancien et fonctionne toujours, même si le livre n’a pas a priori de valeur. Un certain nombre de codes établis font que l’autorité de celui qui s’est exprimé entrave celui qui reçoit freinant sa capacité à s’exprimer.

Il semble que nous soyons dans une étape intermédiaire. Les changements ne s’effectuent ni à la vitesse des changements technologiques, ni à celle des commentateurs de toutes sortes. Dans le domaine de l’expression, il semble que l’on observe que les modes antérieurs de fonctionnement perdurent et que l’autorité ne se déplace que lentement, beaucoup plus lentement que ne le laisse croire la médiatisation des blogs, SMS et autres Facebook. Au début du déploiement des réseaux en ligne, avant même qu’Internet ne se popularise et standardise, les premiers à emprunter les chemins de l’expression ont été ceux qui avaient une maîtrise technique importante et qui étaient, en plus, porteurs du développement des TIC. Désormais, l’ergonomie a rendu possible l’accès de tous à des formes d’expression variées. Malheureusement le système scolaire n’a pas vu venir cela. Aussi a-t-on tendance à sur-médiatiser les expériences autour des expressions nouvelles (twitter, facebook, blogs etc…), ce qui ne doit pas cacher la réalité et la rareté des pratiques. En d’autres termes l’enseignement de l’expression reste encore bien classique en regard du potentiel d’expression disponible.

Il y a un an j’évoquais dans un article non publié (refusé) par la revue « Le Français aujourd’hui » en partie cette question. Il me semble d’ailleurs que la non publication de l’article peut révéler cette difficulté à engager des évolutions dans le monde de l’éducation et dans l’enseignement du Français en particulier. Développer la capacité d’expression sur ces nouveaux supports mérite outre une attention soutenue en matière d’évolution de la langue et de sa pratique, mais aussi en termes d’enseignement. L’école ne forme pas des écrivains, elle ne forme qu’à peine des écriveurs. Or nous avons devant nous un espace d’expression exceptionnel, il est dommage qu’elle ne sache pas s’en emparer. En 2006, au Liban, j’animais un stage sur l’utilisation du blog pour développer l’écriture en Français et l’ambassade organisait, via la mission culturelle, un concours de blogs d’expression… On ne peut que constater que ce genre d’initiative ne s’est pas généralisé et, en tout cas que ces formes nouvelles d’expressions, à l’époque précurseur de la généralisation des réseaux sociaux numériques n’ont pas encore vraiment droit de cité dans l’enseignement en France…

A suivre et à débattre

BD

3 Comments

  1. Luc dit :

    « L’école ne forme pas des écrivains, elle ne forme qu’à peine des écriveurs »… J’ai des doutes.
    Ce « Je » insoumis qui s’exprime partout, mais hors de notre éducation nationale, est bien tapé sur des claviers.
    Est-ce alors surprenant qu’il ne soit rien imaginé dans les réformes à venir pour que nos enfants et petits enfants apprennent à l’école à taper leurs textes sur des claviers, en complément des outils « traditionnels » que nous n’utilisons pourtant presque plus ?
    La simple question du non apprentissage d’une technique essentielle aujourd’hui pour que ces JE s’expriment n’est-elle pas un révélateur de l’incompréhension des enjeux de l’usage des outils numériques ? Pathologie d’un pays de vieux écriveurs ou dramatique oubli ?

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