Déc 19 2012

Et si le problème du web c’était le web lui-même…

Les débats sur la culture informationnelle et sur les compétences que tout un chacun devrait posséder est bien intéressant, mais il néglige le plus souvent un point essentiel : celui du web lui-même et plus généralement des instruments multimédia connectés dont nous disposons « actuellement » et leur développement. On entend souvent dire que les jeunes ne savent plus (s’ils le savaient avant) s’orienter dans l’information et ont donc besoin de développer des compétences informationnelles spécifiques, certains ajoutent des compétences numériques et informatiques. En d’autres termes l’équation usage du numérique par rapport à l’humain ne se résout que d’un seul coté, celui de l’humain. Cette position est très intéressante car elle s’appuie sur ce qui est en place, c’est à dire le modèle de transmission des savoirs issus d’un monde basé sur une histoire longue de plusieurs siècle qui associe principalement l’écrit manuscrit (plusieurs millénaires) puis imprimé (plusieurs siècles) et industrialisé (deux siècles) et enfin numérisé (30 années et encore). Or ce que l’on observe actuellement est un changement tel dans la relation à l’information, aux savoirs et donc la construction des connaissances, que la première réaction légitime est d’utiliser nos repères antérieurs pour aborder cette question. Mais cela est trop partiel (et souvent accompagné d’autres problématiques plus institutionnelles). En effet la courte durée d’existence du numérique ne doit pas être analysé sur la base, soit des seuls modèles anciens, soit sur la base de ce qui émerge. Rien n’est stabilisé ! Et cela va prendre encore du temps. Les zélateurs ou les détracteurs peuvent combattre/débattre, mais le terrain est en train continue de se transformer et est encore loin d’être stabilisé. En d’autres termes l’organisation de l’information à l’ère du numérique est encore comme un enfant prématuré, voire même avant, et ne peut donc être analysé avec ces seuls deux prismes que sont les modèles antérieurs et l’état actuel des technologies.

On le sent, les périodes de transition de toutes sortes font émerger des demandes multiples des personnes qui y voient des opportunités justifiées de repositionnement en cours. C’est le cas de la culture informationnelle et de la culture informatique. Cependant il faut au delà des discours, en particulier de « personnes autorisées peu pratiquantes » (cf. le débat Michel Serres – Alain Finkielkraut sur France Culture), il faut analyser en prenant plus de recul les évènements en cours. Que peut-on tenter de dire ? Nous entrons dans la troisième ère de l’information. Après « l’ère de la conservation » de l’information, la trace écrite, nous sommes passés à « l’ère de la diffusion » (du livre aux médias de flux). Aujourd’hui nous voyons émerger « l’ère du partage ». Cette troisième dénomination, certes bien imparfaite et discutable, tente d’introduire l’idée que le rapport auteur lecteur est devenu techniquement symétrique. Cette nouveauté dans notre société contemporaine est un bouleversement considérable et le monde scolaire et universitaire en est l’un des premiers à la subir. Nous sommes encore fortement marqués, dans la société française en particulier, par le rationalisme et le centralisme issus de la révolution française. L’émergence de la symétrie dans ce contexte modifie complètement les relations humaines et en particulier celle entre celui qui dispose/diffuse le savoir et celui qui découvre, acquiert le savoir. Un intrus vient de s’immiscer dans la relation, remettant en cause l’ordre établi depuis plusieurs siècles.

Fort heureusement les temporalités éducatives et culturelles ne sont pas celles des technologies dont on tente de nous faire croire qu’elles sont toujours nouvelles… ce qui encourage tous les discours de l’éblouissement (positif, merveilleux ou négatif, aveuglant). Et en premier lieu ce qui est beaucoup plus lent qu’on tente de nous le faire croire, c’est le développement de l’organisation, le traitement et la mise à disposition des informations numériques. Il faut le répéter, les codes ergonomiques, les règles de grammaire, les formes fondamentales sont d’abord toujours en évolution, mais, dans le cas du numérique elles sont émergentes, en construction. Nous sommes loin d’une réalité stable ayant des codes reconnus de tous et des formes modélisables et donc enseignables. Rappelons que dans les années 80 on était convaincu de la nécessité d’enseigner le langage basic… Rappelons que l’éducation aux médias et plus largement les centres de documentation et d’information (et encore davantage les BCD du primaire) sont, de manière explicité, très récents (1961 pour les premières expérimentations de documentation en établissement scolaire, 1974 pour la première institutionnalisation).

La création du HTML en 1991 au CERN, a marqué un premier pas vers une grammaire technique de l’information. On a pu penser que les choses étaient stabilisées, mais au contraire, cet avènement (en lien avec bien d’autres langages et modèles) a ouvert un ensemble de possibles jamais connus auparavant. Et on voudrait croire que tout est désormais stable et que l’on peut « figer » une culture dans ces domaines. Outre qu’une culture est d’abord vivante, dans le cas du numérique les changements induits ne le sont qu’extrêmement progressivement et sont surtout encore émergents. Ce qui est intéressant, en éducation en particulier, c’est qu’on a tendance à être amnésique (cela a été observé il ya déjà plus de trente années par Geneviève Jacquinot et rappelé récemment pas Jacques Viens) pour tout ce qui concerne les liens entre pédagogie et technologies de l’information et de la communication. Face à des situations nouvelles, nous avons naturellement tendance à nous baser sur nos concepts antérieurs pour les aborder. Nous sommes dans une phase transitoire, il nous faut modérer nos analyses et être très modestes.

Un des faits récents les plus dérangeants est la manière dont les jeunes se sont approprié les technologies à l’insu de ceux qui les leur ont données. Il ne s’agit pas d’évoquer ici les propos de M Prensky et d’autres dont on connait la fragilité scientifique, mais de synthétiser ce que toutes les enquêtes nous disent des pratiques sociales du numérique en particulier chez les jeunes. La surprise est tellement grande qu’aujourd’hui on tente de canaliser et, bien évidemment, on prend l’école (qui est souvent la bonne à tout faire de la république) comme vecteur, mais aussi comme amplificateur de ce  problème. Cette stratégie prend de nombreux canaux dont les plans successifs (ou stratégies) des pouvoirs en place, ou encore les revendications de tel ou tel groupe professionnel qui y voit une opportunité ou un risque, ou même encore le développement de discours de toutes sortes, moins (ou plus ?)  étayés les uns que les autres sur l’école, le numérique etc… La méconnaissance de ce qu’est apprendre et la fragilité des évolutions techniques, compliquent beaucoup les choses, et c’est souvent celui qui parle le plus fort qui se fait entendre… ce qui est évidemment dangereux.

Il faut le rappeler clairement : nous assistons à une émergence, à une évolution, à une transformation dont on peut, historiquement, dire qu’elle est fondamentale pour la vie en société. Nous pouvons dire que l’instabilité actuelle des codes issus de ces transformation doit nous inciter à la plus grande prudence pour ce qui est de prendre des orientations définitives… ou déclarées comme telles. Nous pouvons observer, historiquement là encore, que les grandes étapes de transformation de nos sociétés s’accompagnent d’un imaginaire individuel et collectif qui ramasse plein d’autres choses que ce dont il est question. Mais fondamentalement il faut y voir une question essentielle : de quel humain parlons nous au travers des évolution de contexte, dont la principale aujourd’hui est celle de l’apparition de prothèse cognitives bien hésitantes et bien sommaires, mais déjà terriblement efficaces, en particulier auprès des jeunes et confortées par un univers marchand et économique qui tente d’en profiter à très court terme. Or c’est ce court terme qu’il nous faut combattre dans toutes les analyses proposées… Le web est encore loin d’avoir dit son dernier mot et le numérique avec…

A suivre et à débattre

BD

PS on pourra lire en complément le texte de Bruno Latour : Latour, Bruno, « Plus elles se répandent, plus les bibliothèques deviennent centrales », BBF, 2011, n° 1, p. 34-36 consulté le 19 12 2012

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(10 commentaires)

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    • Marie-Odile on 21 décembre 2012 at 11 h 02 min
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    Bonjour,

    « L’émergence de la symétrie…modifie complètement les relations humaines et en particulier celles entre celui qui dispose/diffuse le savoir et celui qui découvre, acquiert le savoir.,,, remettant en cause l’ordre établi depuis plusieurs siècles. »
    me fait penser à ce qu’écrivait Jacqueline de Romilly dans un de ses ouvrages en s’adressant à ses étudiants  » Mes chers élèves vous ne m’avez jamais rien appris!  »
    Amicalement

    1. Merci beaucoup de cette magnifique citation si éclairante sur ce qui nous sépare avec cette dame…

      Dommage qu’elle n’ai rien appris de ses étudiants avant le web, c’est peut-être ce qui a déterminé ses prises de position ultérieures quand le web est arrivé

  1. >l’organisation de l’information à l’ère du numérique est encore comme un enfant prématuré.

    C’est très juste, nous avons encore énormément à apprendre ! Les outils sont bien là, mais nous ne savons pas encore bien les utiliser.

    Cet article est très intéressant, il dénote d’une compréhension aigue de ce qu’est l’internet. Il est diffusé via un site web et ai relayé via les média sociaux. Cependant sa mise en forme ne me semble pas adapté au web, l’article est en effet difficile à lire (et augmenter la taille des caractères n’y change rien).

    Ce que je souhaite souligné ici, c’est que même quand on comprend bien la situation, il faut du temps avant de s’y inscrire au mieux. C’est en cela qu’il me semble juste de parler d’enfant prématuré 🙂

    1. Merci de votre commentaire.
      De fait la mise en page est difficile, je vais peut-être changer de police….

      1. Ecrire pour le web ne repose pas que sur la police de caractères et sa taille. Il faut envisager découper les paragraphes différemment, user du gras et de l’italique pour faire ressortir les choses importantes, les citations et références.

        La lecture sur le web est rapide, un utilisateur doit rapidement faire de gros efforts pour ne pas lire « en diagonale ». Les paragraphes doivent donc essayer d’évoquer une seule idée, et celle là doit se dégager clairement pour attirer le regard 😉

        Les articles web doivent se faire une place dans une monde très visuel, ou l’infographie et la vidéo sont de « gros concurrents ». Ecrire sur le web est un métier (et ce n’est pas le mien … mais j’y suis sensible)

        Hope This Help!

        1. Intéressant comme commentaire.
          Vous oubliez tout simplement l’intention. Or votre intention est davantage centrée sur la popularité (liée à l’apparence) que sur la qualité (liée au contenu. Je suis très étonné de vous lire ainsi. Ecrire est déjà un métier, Ecrire sur le web n’est pas qu’un seul métier, il est au moins constitué de deux métiers… or vous semblez oublier le premier : le sens de l’écrit…

          J’ai à plusieurs reprise eu ce même commentaire et j’y ai répondu de la façon suivante : d’une part on peut effectivement améliorer la lisibilité (ergonomie) mais on peut aussi choisir une certaine austérité (philosophie). Vaut-il mieux être vu par nombre de personnes ou lu réellement par quelques personnes ? Il me semble que les deux approches sont différentes et ne doivent pas être confondues, car les finalités sont bien différentes. En fait si on assimile popularité à reconnaissance, alors on risque de tomber dans la manipulation… qui vise à augmenter la popularité. Si on assimile qualité à influence alors on tombe dans le lobbying. En fait il me semble qu’il faut aller entre les deux : d’une part le respect formel du lecteur en améliorant l’accessibilité du contenu, d’autre par le respect fondamental du lecteur en lui donnant à « partager » avec « l’auteur » une réflexion, une pensée, une vision.

          Je préfère que mes billets soient lus par 5000 personnes qui s’intéressent au contenu, que 1 million de personnes qui font du buzz sur ce que je propose. Or cette manière de faire appartient encore à l’auteur et ne peut être contesté sauf à définir une norme qui est probablement le début de l’aliénation. Et c’est ce que tente de faire le monde de la publicité (cf Le Lay et le temps de cerveau disponible).

            • ocarbone on 26 décembre 2012 at 10 h 34 min

            Merci de cet éclairage !

            Je n’avais pas encore imaginé que l’austérité pouvait être une stratégie suivie dans le but de filtrer son auditoire.

            On cherche souvent a mettre en place un système d’inscription pour « filtrer », mais il est vrai que le « design » a une incidence naturelle qui peut certainement se suffire à elle seule.

            Cela me donne à réfléchir : Dans un monde où internet est souvent utilisé pour toucher « les masses », on peut aussi vouloir ne pas toucher « tout le monde » 🙂

            • admin on 26 décembre 2012 at 17 h 15 min
              Author

            Il est vrai que d’aucuns se sont mordus les doigts par la passé d’une image austère…
            Au delà, je crois à cette adage qui dit qu’un bel emballage n’a jamais vendu longtemps un mauvais produit.
            Je crois moins à cet adage qui dit qu’un mauvais emballage d’un bon produit empêche sa diffusion

            En fait il y a le contenu et il y a l’ego de l’auteur du contenu. Or dans le cas précis, l’auteur peut se satisfaire de cette forme d’austérité. D’ailleurs cette austérité n’est pas toujours vécue comme telle par d’autres lecteurs.

            Effectivement on peut ne pas vouloir toucher tout le monde, mais plutôt s’assurer de toucher ceux que l’on vise… à influencer

            Merci de vos commentaires

            • ocarbone on 11 janvier 2013 at 18 h 04 min

            En effet, ça marche !!

            Ce site m’intéresse : les sujets sont intéressants et bien traités, dois-je le négliger uniquement parceque j’ai du mal à le lire ?
            Non je fais des efforts, je suis intéressé et ne trouve pas forcément un contenu similaire ailleurs … donc je fais des efforts pour adhérer à ce blog.

            Donc je retiens que même si l’austérité peut être un frein à l’adoption, elle permet de se garantir un lectorat vraiment intéressé 🙂

            Merci pour cette « leçon » 😉

        2. PS, c’est bien vous qui avez évoqué la question de la taille des caractères !!!

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