Une contradiction, plus c’est simple plus il faudrait être compétent…

Un article publié récemment (le 11 12 2012) « Contre l’illettrisme numérique en entreprise« (http://abonnes.lemonde.fr/sciences/article/2012/12/06/contre-l-illettrisme-numerique-en-entreprise_1801258_1650684.html) l’auteur Louis Becq (directeur du système d’information d’une division business chez un opérateur de télécommunications) déclare en conclusion de son propos : « Chacun croit avoir appris l’informatique par l’usage qu’il en a au quotidien. Pourtant, qui comprend véritablement son fonctionnement, sa mécanique intime, sa puissance et… ses limites ? L’entreprise emploie en son sein une population de 95 % d’illettrés numériques qui, chaque jour, chaque instant, ont devant les yeux un livre ouvert aux mots indéchiffrables, essayant de suivre l’histoire qu’on leur raconte à travers les quelques images qui parsèment le récit et auxquelles ils s’accrochent, essayant de donner le change, pestant contre ce SI qui ne marche toujours pas, ne sachant pas quoi faire d’autre. »

Ce propos interroge évidemment la formation des usagers mais aussi le fonctionnement de la gestion des Systèmes d’Information (SI) dans les organisations. Plusieurs remarques sont nécessaires pour commencer. D’abord le SI ne peut se limiter à l’informatique et sa gestion, contrairement à ce que veulent nous faire croire nombre de professionnels. Ensuite le développement des logiciels tend toujours et depuis longtemps vers une utilisablité maximale, c’est à dire une transparence pour l’utilisateur, une ergonomie qui tend à rendre la machine et ses traitements invisibles. De plus nombre de développement informatique ont « enfermé » les usagers dans les logiques et les intentions des concepteurs sans leur permettre de s’en échapper (l’Ipad et Ios l’illustre bien). Enfin quand on parle d’illettrisme numérique en général on ne dit rien d’autre qu’un sentiment d’incompréhension face à l’usager, ses usages et ses compétences et donc on ne précise pas ce qui doit constituer le lettrisme numérique la « numéritie ».

Le problème posé par ce propos dont les commentaires illustrent bien l’ambigüité, est celui des services informatiques des organisations. Nous avons déjà eu l’occasion ici de parler de cette difficulté de relation avec les usagers dans le contexte scolaire il y a trois ans. Depuis, je n’ai de cesse d’avoir des témoignages complémentaires de cette difficulté de relation qui se focalise autour d’une question récurrente : le manque de fiabilité des équipements matériels et logiciels. Quand la région Bretagne déclare en octobre 2012 qu’elle va mettre l’accent sur la maintenance du numérique des établissements scolaires, dont elle a perçu l’importance dans les enquêtes menées l’an passé, on peut se demander pourquoi il a fallu autant de temps pour s’en rendre compte et agir. Cela fait en réalité plus de 30 ans que la question existe et qu’elle reste en suspend ou tout au moins qu’elle est mal-traitée. D’ailleurs même le ministre en a parlé dans son discours sur le numérique… faisant de la maintenance le quatrième pilier de la politique numérique rituelle avec la formation, l’équipement et les ressources…

Dans toutes les organisations et aussi dans les institutions éducatives nous avons des récits d’insatisfaction des usagers. Dans le monde scolaire, et encore récemment dans deux grands établissements parisiens, le fonctionnement chaotique du réseau et des matériels était un des premiers arguments avancés pour ne pas s’engager dans des usages avancés des technologies en classe. La recherche du fautif est toujours facile quand on désigne l’autre comme responsable (ce que fait l’auteur de l’article). En fait la responsabilité est systémique et il faut s’en expliquer :
– Les systèmes ont atteints de tels niveaux de complexité qu’inévitablement ils ne peuvent être fiables à 100%
– Les usagers ont pris, pour la plupart, l’habitude d’une fiabilité quasi parfaite des systèmes (Bruno Latour rappelle qu’on prend conscience de la technique d’abord quand elle est en panne)
– Les professionnels du numérique, à l’instar de nombre de techniciens et de scientifiques n’acceptent que difficilement les critiques des usagers et souvent renvoie ces critiques à l’ignorance de leurs tâches (cf. l’article)
– Les systèmes d’information sont humains avant d’être informatiques. C’est à dire que ce sont des humains qui conçoivent ces systèmes et que ce sont des humains qui les utilisent. Or ce qui différencie l’humain de la machine, c’est que le premier n’a jamais fonctionné en base 2, mais de manière bien plus complexe… les sciences humaines le savent bien, mais aussi les sciences dites dures qui dès lors qu’elles vont vers le vivant se rendent compte des limites des modèles trop systématiques ou des classifications et autres typologies
– Les organisations, et en particulier l’organisation scolaire et universitaire, associent aussi bien de l’humain que de la technique. Autrement dit l’imprévisible, l’aléatoire sont bien plus fréquents qu’on ne le pense, les observations le confirment. Or l’informatique cherche à « automatiser » ce qui peut l’être et dans certains cas atteint ses limites, comme les travaux sur l’intelligence artificielle l’ont montré.
– Enfin l’instruction, l’enseignement n’ont jamais prédit la compétence des apprenants. C’est par l’articulation de plusieurs facteurs que les apprenants s’engagent dans l’acquisition de compétences. Or dans une organisation, nombre d’usagers se sentent « dépassés » par le système et le subissent. C’est à dire qu’ils ne peuvent accéder aux clefs de compréhension et donc aux compétences nécessaires pour dépasser les problèmes rencontrés. Mais les personnes compétentes risquent fort de se voir davantage remises en question par des usages savants que par des usagers illettrés. C’est toute l’ambigüité de cet article que l’on pourrait rapprocher des mémoires sur l’instruction publique de Condorcet.

Pour développer le « lettrisme numérique », la numéritie, il ne suffit pas d’enseigner l’informatique. Il faut travailler en permanence sur le dialogue entre les acteurs. Ni apprentissage spontané, si cours d’informatique, mais une construction dialectique de compétences, et pas seulement numériques. En effet se limiter aux compétences numériques c’est oublier les contextes d’usages. Or les C2i niveau 2 développés en France sont pourtant un bel exemple de souhait de développer des compétences numériques en lien avec les contextes. Malheureusement d’autres enjeux se cachent derrière cela : des enjeux de pouvoir, de territoires, de savoirs… et parfois d’ego… alors évitons de trop simplifier ces débats et surtout dans les solutions sommaires que d’aucuns imaginent…

A débattre

BD

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(5 commentaires)

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    • Hervé Cassagne on 30 décembre 2012 at 11 h 03 min
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    Merci pour cet article que je viens de publier sur le ScoopIt sur « Les parents au défi du numérique à l’école » ( http://www.scoop.it/t/les-parents-au-defi-du-numerique-a-l-ecole/ ). Je retiens en particulier dans votre conclusion « Pour développer le « lettrisme numérique », (…) il faut travailler en permanence sur le dialogue entre les acteurs ». En tant que parent d’élève militant (administrateur FCPE du Rhône), je suis partant ! L’éducation au numérique doit passer par un dialogue renforcé permettant une co-éducation pertinente donc efficace.

  1. Il se peut que vous ayez une vision trop haute, pour ne pas dire dépassée, de ‘l’humain » (ou plutôt une vision trop basse de la machine). Le fait est que, lorsque la puissance machine augmente, l’algorithme remplace l’humain. On peut le déplorer, tenter de comprendre d’où vient la rupture avec une vision humaniste des choses, mais la vision qui consiste à dire que la machine n’est qu’un outil est dépassée. Et c’est pourquoi il est bien possible que la solution soit avant tout d’enseigner l’informatique à l’école (en tant que science ou « Computer science ») et non pas de développer les usages ou les pédagogies numériques. De même qu’on enseigne la physique plutôt que la lecture du thermomètre. Je reprends votre exemple: cela fait 30 ans qu’on enseigne les usages et où en sommes nous ? Je pense qu’en développant les usages, on s’attaque aux symptômes – développons la connaissance et les barrières tomberont d’elles mêmes.

    1. Malheureusement vous n’avez pas davantage raison que moi sur cette question. Ce n’est pas parce qu’on enseigne la connaissance de la physique que les gens savent ce qu’est un baromètre toute leur vie ou savent utiliser Pythagore (écoutez ce qu’en dit Michel Authier par exemple sur la notion de connaissance).
      Non, enseigner quoi que ce soit à l’école n’est jamais une garantie pour l’avenir. C’est simplement un socle qui peut éventuellement être utilisé ultérieurement. Mais c’est l’encyclopédisme qui est dépassé (réécoutez encore ce qu’en dit par exemple Michel Authier).

      Je n’ai pas une vision ni trop haute, ni dépassée de l’humain, j’ai juste confiance en l’intelligence humaine (et des évènements récents m’ont donné raison) avec ou sans technologie. L’algorithme ne remplace pas l’humain, c’est de l’humain embarqué et automatisé (lisez Dominique Cardon à ce sujet) ce qui est très différent. A moins que vous ne soyez adepte de Ray Kurtzweil.

      Ni l’un ni l’autre, mais les deux. Il faut changer de perspective et cesser d’opposer l’usage, qui est une pratique de la connaissance et le savoir qui est une théorisation de la pratique. Il s’agit de deux approches complémentaires d’un même phénomène. Compte tenu de notre société actuelle, commencer par l’enseignement de l’informatique comme science c’est risquer un rejet majoritaire à moyen terme (tristes souvenirs de l’informatique en techno au collège, un exemple parmi tant d’autres…). Ne pas le proposer à tous serait une erreur et l’inclure dans les sciences qui ont fondé l’informatique elle-même (les mathématiques, la physique principalement) est un préalable qui est déjà en cours. Quand à renoncer à travailler les usages ce serait condamner l’ensemble de nos jeunes (ou presque) à l’illettrisme. Mais je m’en suis déjà expliqué avec Gilles Dowek et Gérard Berry il y a quatre ans au cours d’une table ronde de l’EPI. Malheureusement le dialogue était extrêmement difficile et j’ai déploré des prises de positions davantage idéologiques que scientifiques…

      Arrêtons d’opposer les approches de manière dualisante, il y a trop à faire à partir de chacun des points de vue.

  2. J’avoue ne pas connaître les auteurs dont vous parlez. Je pensais au joueur d’échecs, dont Edgar Poe démontre de façon très convaincante, dans sa nouvelle, qu’il ne peut s’agir d’une machine, une machine ne pouvant battre l’être humain. Pourtant, le fait est qu’aujourd’hui, c’est le cas: la machine bat l’être humain. Il ne s’agit plus de réfléchir sur ce qu’est l’être humain ou une machine; il s’agit de savoir comment cette machine – et tant d’autres à venir fonctionnent.

    Je ne sais pas si je suis dans un débat idéologique – peut-être le suis-je. Je ne pense pas non plus opposer a priori les 2 approches. Mais je suis plutôt dans un débat radical et politique. Je pense de façon très pratique qu’il faut aller à l’essentiel et que vouloir ménager les 2 approches (usages et savoir), c’est condamner de fait l’axe savoir (par habitude, par manque de moyens, par l’absence de vision claire et facilement communicable). Je ne pense pas que le risque de rejet soit un argument: la plupart des élèves rejettent mathématiques et latin, ce n’est pas pour cela qu’il faut cesser de les enseigner.

    Vous avez raison, je n’ai pas davantage raison que vous sur ce point (ou plutôt, ni vous ni moi ne pouvons en rigueur prouver notre point de vue, surtout dans le cadre de cet échange). Je constate cependant l’échec permanent de la stratégie des usages menée depuis des années – qui en France n’est en rien une pratique de la connaissance, mais plutôt une pratique de l’ignorance, voire un divertissement.

    1. Je rappelle simplement que de 1970 a 2000 l’informatique a été principalement considéré comme un enseignement (option en lycée général, langage de programmation dans le technique, informatique dans les programmes de technologie au collège de 1985 à 2006 – environ) et que son remplacement partiel, par l’usage n’est mis en route que depuis 2000 et avec des freins incroyables (culture technique des enseignants, culture pédagogique, culture de l’évaluation). Rappelons les débats entre 1985 et 1990 sur la mise en place d’un CAPES et d’une agrégation d’informatique sous l’impulsion de Jacques Arsac ou encore Bruno Lussato et aussi l’EPI. L’option informatique au lycée (temporairement remplacée par les APTIC entre 1992 et 1995) a existé de 1985 à 2000.

      Contrairement à ce que l’on croit l’approche par l’usage a été mis en avant quand le monde scolaire s’est rendu compte que l’autre approche n’avait pas produit les effets escomptés et que les pratiques sociales s’étaient développées sans que l’école s’en aperçoive ou presque.

      Enfin s’il fallait que tous les champs disciplinaires de l’université soient représenté à l’école, nos élèves n’auraient même plus le temps de dormir. De plus le découpage disciplinaire préalable à l’apprentissage est une des principales difficultés qu’ont les élèves, les plus faibles en particulier, à accéder à la compréhension des objets complexes qui les entourent. Enfin ce qui est important, essentiel à apprendre n’est pas forcément ce par quoi il faut commencer l’apprentissage, mais c’est surtout ce qu’il faut conserver à la fin de l’apprentissage, pour pouvoir ensuite l’utiliser. Pour terminer, il n’y a pas de savoirs sans contextes d’usage des savoirs. Les savoirs ne sont pas des entités autonomes de la réalité, mais bien des constructions (fragiles) à partir de la réalité.

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