Apprendre à aimer apprendre,… avec le numérique,

Si la session annuelle de Ludovia 2012 s’est intéressée au « plaisir d’apprendre », si on entend de plus en plus souvent parler de l’apprendre à apprendre, il y a une expression que l’on ne lit presque jamais : « apprendre à aimer apprendre ». Une rapide recherche montre que le premier établissement et l’un des rares à employer cette expression est celui de Sciences-po Paris. Cette curieuse absence tient peut-être au sens difficile que l’on peut donner au verbe aimer et à ses différentes connotations, religieuses, affectives, morales etc… mais elle tient aussi au fait qu’aimer apprendre est souvent considéré comme allant de soi pour celui qui enseigne (du moins certains le pensent), mais pas forcément pour celui qui apprend.

Aimer apprendre, ce n’est pas être motivé même si ça le permet. Aimer apprendre, ce n’est pas prendre du plaisir même si parfois ça passe aussi par là. Aimer apprendre ce n’est pas une position douce à l’égard des exigences scolaires. Aimer apprendre c’est d’abord considérer l’apprendre comme une nécessité, un besoin personnel que les activités d’apprentissage alimentent de manière récursive.

Pourquoi la question de « l’aimer apprendre » peut-elle être associée au développement du numérique ? Parce que désormais apprendre se trouve être une activité constamment disponible pour peu qu’on dispose d’un terminal numérique connecté et que celui qui « aime apprendre » est inévitablement attiré par ces ressources. Pourquoi alors apprendre à aimer apprendre ? Parce que contrairement à ce que l’observation d’un petit enfant en train de découvrir le monde qui l’entoure peut faire croire, nombre de jeunes et d’adultes ne savent pas ce que c’est que « aimer apprendre », alors qu’ils le pratiquent beaucoup plus souvent qu’ils ne le pensent, mais sans aller jusqu’au bout. Il est en effet souvent arrivé à chacun de nous de se trouver capté par une émission de télévision qui d’un seul coup a produit un effet d’intérêt et à donné envie d’aller plus loin. Mais très rapidement la vie quotidienne et les habitudes ont repris le dessus. Aimer apprendre s’inscrit dans la durée, contrairement au plaisir d’apprendre, ou même à la seule motivation.

Apprendre à aimer apprendre, c’est un peu l’inverse de ce qui se passe pour beaucoup de jeunes pendant la scolarité obligatoire. La multiplication des articles et rapports sur l’ennui à l’école, la perte de sens des apprentissages, la désaffection pour l’apprendre, devrait pourtant nous alerter. Et ce ne sont pas les traces de motivation détectées dans telle ou telle expérimentation qui peuvent suffire. Même chez les enseignants, aimer apprendre n’est pas si évident qu’on pourrait le croire. Il arrive souvent que l’on observe des enseignants qui refusent d’apprendre. C’est en particulier le cas avec les outils numériques qui souvent demandent de pratiquer régulièrement. On a parfois l’impression qu’ils ont sélectionné les formes d’apprendre et qu’ils en ont exclu certaines. C’est aussi le fait de nombre d’adultes qui, au fur et à mesure de l’avancée dans la vie, ont une désaffection pour certains apprentissages, cela pouvant aller jusqu’à des conflits générationnels forts.

Apprendre à apprendre est désormais une expression si banale qu’on en oublie parfois un élément essentiel qui vient d’être évoqué implicitement : le contexte. Apprendre ne se fait pas en soi, dans le vide, sans « objets d’apprentissages ». « Apprendre à aimer apprendre » est à situer dans la même dynamique. Le numérique est un des contextes les plus riches pour développer cela. Devant la richesse, la variété, mais aussi les limites de ce à quoi on accède, en le voulant, ou sans le vouloir (sérendipité), on peut se retrouver en difficulté. Or c’est cet aimer apprendre qui peut permettre de dépasser ces difficultés. On est étonné de voir ce que des jeunes aiment apprendre dans certaines situations avec l’ordinateur. Même si cette dynamique va vers la passion, sans pour autant aller systématiquement vers l’addiction, la capacité à s’investir dans telle ou telle activité numérique met en évidence que ces jeunes peuvent aimer apprendre. Ce pouvoir aimer ne signifie pas pour autant un déploiement d’habiletés très avancées. Mais il permet d’observer que dans des circonstances bien particulières des personnes peuvent aimer apprendre.

Apprendre à apprendre est d’abord un adage scolaire (métacognition). Il suffit de consulter la littérature scolaire (recherches, conseils, pratiques) pour s’en rendre compte. C’est un peu comme s’il y avait un ensemble de compétences qui surplombaient l’apprendre et qu’il faudrait acquérir. Il semble qu’en fait ce soit davantage une démarche qui consiste à mieux se situer dans sa dynamique personnelle en se construisant des outils (et pas en prenant des outils déjà faits). Apprendre à aimer apprendre se détache un peu de ce cadre, mais ne le rejette pas. Il s’agit de rejeter la double idée de la souffrance et de la difficulté comme essentielle pour « garantir » l’apprentissage. La souffrance, souvent traduite en langage scolaire par le mot effort, est une idée qui condamne a priori celui qui n’est pas capable d’anticiper les bien être qui se cache derrière la souffrance. Il condamne aussi l’idée que de ressentir des douleurs, de la fatigue ne peut se traduire que par le terme souffrance, alors qu’il correspond tout autant, voire davantage au terme engagement, affrontement. La difficulté, souvent associée à échec, est mise en cause depuis longtemps par les chercheurs. Quand on parle de situation problème, d’objectif obstacle, le terme difficulté n’a pas le même sens. Quand un utilisateur de jeu vidéo ne parvient pas à résoudre telle ou telles situation, il n’est pas pour autant en difficulté, il est simplement mis en question sur ses choix quand à l’action à mener. Tout concoure à empêcher d’aimer apprendre dans notre société. Le numérique subit une mise à l’écart de ceux qui pointent « l’impression de facilité » devant ces contenus prêts à l’emploi. Presque jaloux de cette facilité, ces critiques de la facilité oublient qu’il y a davantage d’obstacles qu’on peut le penser de prime abord. Et parfois ce sont les même qui face à ces obstacles, se refusent aussi à s’y engager.

Aimer apprendre, c’est un état d’esprit qu’il conviendrait d’entretenir pour soi et pour les autres. Une sorte de stimulation croisée. Cet état d’esprit inclut l’idée selon laquelle on « apprend » tout le temps. Loin de toutes certitudes définitives, être en situation d’apprentissage est une sorte de constante, un peu comme l’ethnologue au travail dans un groupe humain. Malheureusement la forme scolaire a fortement encadré l’apprendre à tel point qu’il en a fait l’un des deux termes d’une attitude d’élève : apprendre-jouer ou encore travail-loisir, ou même classe-récréation…. En d’autres termes, l’aimer ne se situe pas du coté de l’apprendre. Est-il possible d’inverser les choses ? On peut ne pas le penser tant la domination de la scolarisation traditionnelle est forte dans les représentations sociales. Et pourtant certains tentent d’y remédier depuis longtemps, bien avant le numérique. Mais le numérique vient d’ouvrir une brèche dans les murs de la classe. Aller au delà de ces murs, de ces fenêtres de ces portes doit pouvoir devenir une chance de redonner du sens au lien entre apprendre et aimer apprendre.

A suivre et à débattre

BD

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(1 commentaire)

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    • Marie-Odile Morandi on 21 novembre 2012 at 5 h 50 min
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    Bonjour,

    Ce billet est à rapprocher de certains chapitres de l’excellent ouvrage de Jean-Pierre Astolfi « La saveur des savoirs ». Les termes cités autour « d’aimer à apprendre » sont pour J.P.Astolfi motivation, situation-problème, objectif obstacle………..

    Une étude approfondie de l’ouvrage cité, orientée technologie-collège, est proposée ici :
    http://pagesperso-orange.fr/techno-hadf/index.html

    Amicalement

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