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Nov 04 2012

Fausse interaction ou véritable flux, l’obligation d’éduquer !

Ce que nous apprend l’évolution actuelle des réseaux sociaux numériques, c’est le retour du flux descendant. Qu’est-ce que cela signifie ? Simplement désormais avec les outils de réseaux, l’information vous arrive en flux continu, en flot, sans que vous l’ayez cherchée, autrement qu’en vous mettant en lien avec d’autres personnes. En quelque sorte c’est comme si vous aviez confié à d’autres le soin de vous tenir au courant, sans rien faire, de l’information du moment. Ces autres sont vos amis, mais peuvent aussi être des professionnels de l’information, du commerce, de la politique etc…

En d’autres termes les réseaux sociaux numériques ont réinventé la télévision augmentée (texte, hyperliens etc… hypermédia en quelques sortes). On trouvera d’ailleurs un article intéressant dans Télérama de ce début novembre sur twitter et la télé. Cette évolution devient de plus en plus évidente avec les algorithmes qui vous imposent des vues classées des informations (16% seulement parviennent à passer la barrière de cet algorithme). Si on élargit la question posée, et si on analyse les faits que peut-on observer : en proportion du nombre de personnes ayant accès à Internet, les véritables producteurs de contenus denses sont peu nombreux. Il y a beaucoup de contenus de peu d’intérêts que la machine s’empresse d’enfouir et de faire passer derrière des contenus plus populaires (selon les algorithmes utilisés). En d’autres termes, ce n’est pas la qualité des contenus mais leur popularité virale qui les met au premier plan. Constatant ce fait et observant que les médias de flux traditionnel ont gardé une très forte influence sur les publics, il est logique que ce mode de diffusion tente ceux qui ont pourtant porté l’interaction au sommet de son art (pour le moment). En d’autres termes plus le potentiel d’interaction est disponible, plus la logique de flux s’imposerait !!!

L’humain serait-il victime de ce qu’il est dans son rapport au temps qui passe ? L’humain deviendrait-il un objet du présent, sans passé ni futur, toujours dans le flux ? Si l’on y regarde de plus près on observe que chacun de nous déroule le ruban du temps et que malgré toute sa volonté de mener plusieurs tâches de front, le flot du temps s’impose. Dans le même temps la survalorisation du présent, typique de nos sociétés contemporaines occidentales, encourage l’intérêt pour le flux, l’actuel. Car le principe même du flux est de ne porter que le présent…en mouvement. L’ancien perd de sa valeur, le futur n’en a pas encore. Seul le présent compterait, et la logique des flux, encourageant l’enfouissement du passé et bloquant le plus souvent une pensée du futur (le long fleuve tranquille, dont on ne pourrait changer le cours) permettrait de l’accompagner au mieux. Notre faiblesse humaine, cette facilité, basée souvent sur l’idée d’un hédonisme, serait alors exploitée au mieux dans cette logique.

En habituant les jeunes à la télévision il y a de nombreuses années, la logique de flux dominait car elle était la seule proposée par la technique. Ceux qui sont nés avec ont donc logiquement intégré les conséquences de cette logique. Avec l’interactivité permise par le numérique et surtout le développement des interactions humaines, on a été tenté de croire à un renversement. Les utopistes de la démocratie directe, par exemple, y ont cru très tôt. La révélation de ces milliers de signes exprimés par tant de personnes sur les blogs, les SMS, les réseaux sociaux a été souvent analysée comme porteuse de cette utopie. En fait ce n’était que la mise en évidence de la face cachée de la communication humaine. De nombreux échanges qui ne dépassaient pas le zinc du café du commerce se sont souvent retrouvés sur la place publique. Les professionnels des flux y ont vu d’abord une révélation (les unes des journaux), puis une menace (la non crédibilité des informations), et enfin un vecteur pour renforcer leur position (le plurimédia ou la continuité), encouragés qu’ils sont par les logiques économiques, industrielles et commerciales sous-jacentes.

Les outils d’interaction n’ont pas été accompagnés des révolutions sociales qui pouvaient leur permettre de gagner du terrain et de libérer la parole. Leurs concepteurs s’en sentaient-ils porteurs ? Les usagers y ont-ils vu une opportunité de prise de pouvoir ? Non ! L’école est restée l’école, la télévision est restée la télévision, le commerce est resté le commerce etc… Les flux sont restés les flux, ou plutôt se sont encore renforcés sous couvert de prise en compte de l’interaction. Les utopies exprimées à propos du développement d’Internet ont vite été contredites par des réalités, en particulier économiques, mais aussi culturelles.

Libérer la parole, voilà bien l’enjeu éducatif des années à venir. Mais pour libérer la parole, il faut que chacun apprenne à alimenter en amont la réflexion, sa propre démarche, son action. Or on a bien les outils de la libération de la parole, mais on n’a pas encore développé l’amont. Certes les catégories sociales les plus favorisées, en particulier celles dotées d’un capital culturel important, ont très vite perçu cet état des choses et son intérêt. Ils s’en sont emparés car très souvent ils étaient aux commandes de ces outils. Il s’agissait de garder le pouvoir… Mais se libérer ce n’est pas automatiquement libérer les autres de la tyrannie et des risques de l’ignorance lié à la non maîtrise du numérique. C’est même l’inverse quand on a peur pour son propre pouvoir… Pour changer cela il faut une véritable éducation. Cette éducation démarre aux premières heures de la vie et ne cesse de se poursuivre tout au long de la vie. C’est un « effort » à faire que de ne pas se laisser emporter par le flot, un effort si difficile que peu y résistent, voire aucun, malgré les dénégations que l’on entend déjà. Or cet effort n’est pas de la même nature que ce que l’on a coutume d’appeler l’effort dans le monde scolaire. En effet il est d’abord nécessaire de savoir « inhiber » comme dirait Olivier Houdé, et c’est de cela qu’il s’agit mais d’une autre manière. En effet l’effort doit porter sur la lutte personnelle contre une sorte de facilité, celle du flot, autrement dit inhiber le plaisir de la facilité.

Si faire des twitterclasses, ou des classes sur des réseaux sociaux c’est tenter de libérer la parole, alors on peut espérer de l’avènement d’une génération nouvelle. Mais à y regarder de plus près, il est très rare d’entendre poindre ce discernement dans les témoignages, même si des discours généreux tentent de le laisser penser. Dans un monde d’information et de communication, libérer la parole c’est certes apprendre à lire, mais cela est bien insuffisant, car cela génère de nouvelles dépendances. C’est apprendre à écrire, à tenir parole qui devient essentiel. Si apprendre à lire c’est être capable de mieux recevoir le flux, alors ce sera peut-être aussi  un outil au service de la dépendance. Si apprendre à lire c’est le premier pas qui accompagne le comprendre et l’écrire, alors on peut espérer que la parole sera plus assumée, plus libérées. Mais pour l’instant, enseigner c’est souvent aussi être dans le flux, Et être élève c’est aussi apprendre à accepter le flux, sa logique, son pilotage, ce qui fait souvent dire aux enseignants du supérieur que les jeunes ont du mal à devenir auteurs. Imposer twitter dans la classe peut aussi être contre productif…

A l’époque où se développent les possibilités de choisir de s’opposer au flux par les systèmes de replay, de Vod et autres vidéothèques en ligne, il est nécessaire de se poser la question d’une éducation à ces choix en opposition à une éducation au programme établi à l’avance. C’est aussi une éducation à l’autodirection, Mais le système scolaire est encore marqué par une tradition jacobine dont il ne sait comment se sortir, comme le montrent nombre de récents débats sur l’éducation. Eduquer à l’autorité (au sens premier du terme, auteur) va bien plus loin que l’usage, même si celui-ci est un passage obligé. Le scepticisme est souvent mal vu dans les sociétés contemporaines, mais en faire une attitude fondamentale de l’esprit afin ensuite de construire des axes d’action est indispensable pour développer l’autorité qui est d’abord questionnement et doute et non pas certitude et affirmation a priori. Le retour d’un certain scientisme guette certaines de nos sociétés occidentales (transhumanisme). Il est encore temps d’interroger les évidences technologiques avant qu’elles n’aient pris trop de place dans notre vie et ne soient devenues de véritables prothèses intellectuelles….

A débattre

BD

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