Faut-il s’adapter à l’école ou adapter l’école à l’humain ?

La multiplication au cours de l’année 2012 de dossiers spéciaux dans des revues de vulgarisation, voire dans certains cénacles scientifiques, sur le thème de la révolution de l’apprendre et de l’enseigner amène à penser qu’il faut que chacun de nous, et surtout de nos enfants, développe des capacité mentales et cognitives pour d’une part « réussir à l’Ecole », d’autre part « réussir dans la vie ». Les guillemets sont ici de rigueur car ces deux ambitions méritent de plus en plus d’être interrogées de par l’évolution actuelle de nos société en particulier du fait du numérique.

En effet l’Ecole qui reste la norme sociale de première intégration est-elle encore suffisamment « formatrice » pour jouer son rôle. Réussir sa vie n’est-ce pas aussi bénéficier des acquis initiaux, les faire durer, les développer afin de continuer de s’adapter au monde environnant. Or l’informatique a commencé à bouleverser le monde du travail dès les années 1970 et continue de le faire, sortant de ces limites initiales. Quand on parle de bouleverser, il faut évidemment faire référence au travail lui-même et pas seulement à la modernisation globale des entreprises. Le spécialiste de mécanique sait ce que cela signifie s’il est passé du travail à l’étau et à la machine outil au centre d’usinage piloté par ordinateur.

Le récent dossier de la revue Sciences Humaine intitulé « Intelligence, peut-on augmenter nos capacités » illustre bien cette norme sous jacente que continue de porter l’école, puisque développer cette intelligence se traduit par la réussite scolaire. D’ailleurs, bien qu’ils s’en défendent depuis de nombreuses années, les porteurs de ces questions sur l’intelligence ont très souvent associé intelligence et réussite scolaire. Pas toujours cependant, si l’on se réfère à la théorie, ancienne et décriée, des intelligences multiples d’Howard Gardner dont le principal mérite a été justement de dire qu’il y avait une vie mentale en dehors de l’école. Malheureusement, certains s’en sont rapidement emparé pour faire rentrer ces autres intelligences dans le giron scolaire. Outre que le terme intelligence demande ici à être questionné, il est aussi nécessaire que l’on s’interroge sur l’obligation de passage par l’école de certaines capacités intellectuelles. En fait c’est bien parce que le système scolaire est certificatif qu’il est incontournable pour beaucoup de personnes qui n’envisagent que difficilement d’autres solutions.

Pour ce qui est des technologies de l’information et de la communication, cette même gymnastique existe qui vise à les adapter à l’école, à les intégrer. Autrement dit, le système scolaire est « allant de soi » incontestable et universel. Et pourtant de nombreuses pratiques, et pas uniquement numériques, tendent à nous montrer qu’il existe des alternatives. la particularité des TIC c’est qu’elles s’inscrivent dans la continuité des médias de masse dont on a pu repérer qu’ils étaient particulièrement puissants pour faire passer des représentations, à défaut d’informations. Du coup l’arrivée de l’interactivité et plus généralement du web 2.0 (si l’on en accepte l’expression) est menaçante pour un ordre qui passe par des mains qui contrôles : l’enseignant, le journaliste, le médecin, le politique et d’autres encore n’ont pas forcément intérêt à des évolutions. L’école dès lors, se retrouve instrumentalisée par nombre d’acteurs qui y voient le moyen de maintien d’un statu quo qui évite de lourdes remises en questions des différents type d’autorité.

Eduquer avec le numérique suppose aujourd’hui d’accepter des décalages. Ils s’imposent de plus en plus dans l’univers des adultes, jeunes ou moins jeunes, et en particulier ceux ayant fait des études. Car parmi les multiples fractures, celle de la capacité d’apprendre reste la plus difficile à dépasser. L’idéal des créateurs du web, leur utopie libertaire était bien séduisante, autant que celle des révolutionnaires de 1989 en France ou de 1918 en Russie, malheureusement, il est bien difficile de dépasser les ordres établis dans l’imaginaire de chacun de nous. Du coup l’accès aux savoirs, à la connaissance demande en permanence une vigilance sur les moyens comme sur les manières de faire. En voulant formater le numérique à l’ordre scolaire, nous faisons fausse route. Les ENT et autres outils numérique de ce formatage sont vite contredits par les usages réels et quotidiens. Même en donnant des tablettes ou des ordinateurs portables à tous on ne fera qu’entretenir une illusion de la toute puissance de la technique. Or la technique n’est rien sans ceux qui s’en servent, avant même ceux qui les conçoivent.

Adapter l’école à l’humain, ce n’est pas adapter l’école à la société actuelle. C’est avoir le souci de permettre à l’humain de rester humain quelque soit la société dans laquelle il vit. Mais pour cela il faut voir l’humain tel qu’il est et non pas tel qu’on se le représente ou tel qu’on voudrait le voir devenir. Ce n’est pas non plus décider de la société bonne pour l’autre, surtout s’il ne sait pas…

Décider, penser à la place de l’autre devrait être un interdit majeur de tout éducateur !

A débattre

BD

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(5 commentaires)

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  1. Bonjour,
    Il ne faut pas oublier de rappeler que l’usage des technologies par les jeunes, les étudiants, est limité. On pourrait penser qu’ils utilisent l’Internet dans toutes ses dimensions mais cela est bien éloigné de la réalité.
    Que font-ils sur les tablettes numériques et leurs téléphones ? Pour la plupart, ils consultent Facebook, surfent sur le net, regardent des vidéos sur Youtube.

    Merci pour vos articles et réflexions.

    EB

    1. Je ne généraliserai pas aussi vite. De plus les adultes qui pensent savoir sont aussi très loin d’utiliser « l’Internet dans toutes ses dimensions ».
      Ceci dit, il faut partir justement de ces pratiques pour les faire évoluer, et non pas tenter de plaquer dessus un programme scolaire fabriqué d’avance et souvent désincarné par rapport à leurs perceptions des outils qu’ils utilisent au quotidien.
      Aujourd’hui Facebook et youtube sont bien plus fonctionnels que nombre d’ENT…

      -;))

  2. La publication de l’OCDE présentée dans le Café pédagogique de ce 11 octobre confirme la centration sur la réussite scolaire, avant toute chose. Il est vrai que le focus de PISA c’est l’efficacité de l’école… alors que cela devrait être plutôt celle de l’éducation….
    BD

  3. Je pense que l’on peut aborder votre question à travers la capacité de l’école à intégrer les évolutions aussi bien numériques que dans la façon d’apprendre des élèves.

    On constate d’un côté une politique volontariste du système pour prendre en charge « l’outillage » des élèves, pour formaliser de ce qui est souhaitable d’acquérir comme compétences ainsi qu’une tentative pour organiser un réseau d’échange réduit via les ENT entre la communauté scolaire et la communauté civile.

    De l’autre, nous avons une population d’élèves qui présente une culture diversifiée des tic, qui aspire à davantage de modalités pour comprendre, s’exprimer et qui échange sur des réseaux plus étendus que ceux proposés par l’école.

    Je pense que c’est un problème de temps. Les évolutions plus rapides liées au renouvellement des générations et des outils numériques créent un mouvement dynamique auquel tente de répondre l’école sous peine d’être en décalage avec ce qu’elle propose aux élèves et avec la réalité des mutations sociales.

    Problème d’espace aussi car l’accès à d’autres sources d’informations rend poreux « un sanctuaire » éducatif et conduit ce système à proposer un cadre (carcan?) pour certifier les savoirs et pour en structurer l’accès.

    J’y vois donc moins une intention visant à un formatage autoritaire pour assurer le contrôle sur des libertés ou la créativité qu’un mécanisme « naturel » d’une institution qui tente d’assurer sa pérennité dans sa mission de transmission des savoirs scolaires.

    Les moyens ne sont peut être pas adaptés. Cependant l’innovation, les expérimentations et les réflexions qui émanent de certains acteurs du système me laissent croire que d’autres modalités moins autoritaires sont permises et renouvellent (ou réactualisent) les approches pédagogiques avec le numérique.

    Pour conclure sur votre derniers phrase : on peut effectivement s’attacher à ne pas décider à la place de l’autre. Cependant vouloir laisser s’épanouir un tiers c’est aussi envisager pour l’éducateur de l’amener à une décision juste et contextualisée. L’école ici peut encore répondre présente.

    Bien cordialement
    PN

    1. Merci pour cette réflexion approfondie et détaillée.
      Deux idées suite à votre écrit :
      – L’autoritarisme de l’institution est effectivement limitée, et c’est ce qui fait qu’elle perdure et que de nombreux acteurs s’emparent de cette autorité pour dire la leur. Il est clair que le système serait beaucoup plus attaqué si sa rigidité s’amplifiait. Mon propos va clairement dans ce sens : il ne s’agit pas d’adapter l’école à la société, mais l’école aux humains dont elle est instituée comme l’autorité.
      – Il y a une nuance dans votre dernière phrase sur l’idée que l’éducation envisage d’amener le jeune à une décision juste et contextualisée. La question qui se pose est de savoir qui estime et sur quels critères, que la décision est juste et contextualisée. Il me semble très délicat et pourtant indispensable de le définir, mais de manière explicite afin qu’amener ne soit pas imposer, et que ce qui est juste et contextualisé soit reconnu comme tel par celui que l’on tente d’y amener. Or certains pourraient penser qu’il faut imposer… et c’est là que se retrouverait une dérive autoritaire.

      Enfin pour conclure, il y a un troisième larron dans l’histoire. Il s’est immiscé entre l’élève et l’école. C’est la vie sociale au sens large. Si on reprend les propositions d’Alain Bouvier dans ses scénarios pour 2030 dans futuribles ou les propos de Michel Serres dans ses récents entretiens et conférences (Pelletin ou philo tv) les TIC ne sont qu’un morceau du puzzle dont il est simultanément l’entraîneur et le suiveur.

      BD

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