Sep 20 2012

A la recherche des lignes de forces dans les nouveautés techniques…

Lorsque l’on voit la vitesse à laquelle des « nouveautés technologiques » s’inscrivent dans le paysage médiatique et culturel actuel, on peut se poser la question de la réalité de ce renouvellement et donc, de son impact culturel réel. En premier lieu, la nouveauté technique n’a pas la même temporalité que la nouveauté culturelle. Ceci peut apparaître comme un truisme, mais à voir la rapidité avec laquelle les uns et les autres s’emparent de ces nouveautés, en particulier dans les milieux intellectuels, universitaires et médiatiques, on peut avoir pourtant une impression différente. Aussi on peut faire l’hypothèse que ce qui est une réelle évolution culturelle c’est l’accélération de la prise en compte des nouveautés dans les discours publics et privés. Autrement dit on s’aperçoit que l’attrait de la nouveauté a pris une place de plus en plus importante dans notre organisation sociale. On pourra évidemment faire porter davantage sur la jeunesse ce fait, mais force est d’observer que les discours sur les nouveautés, en particulier technologiques, tiennent une place de plus en plus importante dans la culture ordinaire et quotidienne et que les discours et attitudes de consommation permettent de l’observer. En fait les nouveautés techniques sont d’abord des inscriptions culturelles d’évolutions techniques et c’est donc ces inscriptions qui marquent les lignes de force en premier lieu.

Cette première ligne de force, l’inscription culturelle de l’évolution, ne doit pas empêcher d’analyser les autres lignes de force. Le principe de nouveauté étant acquis, on en oublie même parfois de qualifier ce que l’on appelle nouveauté. Ainsi les effets d’annonce d’une « nouvelle version » du logiciel ou de l’appareil se transforment rapidement et simplement en nouveauté en soi. En réalité, il s’agit parfois d’améliorations, de petites modifications et non pas de changement d’une radicalité extrême. En d’autres termes, toutes les « nouveautés technologiques » ne se valent pas. Dès lors il nous faut travailler à repérer au travers des nouveautés les constantes qui les traversent. On peut ainsi s’apercevoir d’un empilement bizarre d’évolutions qui, au fur et à mesure de leur apparition, modifient le paysage dans lequel opèrent ces dites nouveautés. Les discours médiatiques sur les nouveautés technologiques oublient bien souvent ce travail nécessaire d’analyse, car ce n’est pas « vendeur »… Si le grand public est abreuvé de nouveautés et semble, en termes de consommation, s’en suffire, les décideurs cherchent eux à repérer des lignes de forces pour prendre des décisions pertinentes et surtout à long terme, conscients qu’ils sont de la fragilité de ces nouveautés.

On peut essayer d’analyse des lignes de force à partir d’objets techniques symboliques de notre époque. Ainsi l’écran, l’ordinateur, le réseau, les supports d’information, etc… peuvent permettre à chacun de nous de dégager des lignes de force à partir d’une analyse historique, technique et sociale de leurs développements et de leurs inscriptions culturelles. Si l’on considère les écrans, il faut d’abord évoquer l’évolution de surfaces de visualisation d’une part et les modèles symboliques des signes d’autre part. Du simple paysage, surface de visualisation « naturelle », à l’écran qui projette la photo de ce même paysage il y a des constantes et des variations. La première constante est la focalisation de l’attention, l’attirance. Le vitrail de l’édifice religieux attire le regard par la lumière qui en émane. La lueur de l’écran, fixe ou animée fait rapidement de même. Récemment les écrans ont vu leur surface se doter de possibilité d’action (interface souris/pointeur, doigts) nouvelle. On observe là une variation forte des surface de projection qui de passives deviennent potentiellement actives. L’émergence du cinéma et de l’image animée plus généralement avait déjà marqué un premier saut par la mise en mouvement. Mais ce premier saut n’en était pas un pour celui qui regarde les scènes de la vie quotidienne qui sont naturellement animées. Ce qui a été le saut a été la compression du temps ou plutôt la détemporalisation potentielle de l’image animée par rapport au regard quotidien. On le voit donc, deux sauts importants : la temporalité et l’activité marquent l’évolution des écrans. Autrement dit les écrans ne sont que des médiateurs techniques d’autre chose, des surfaces de « projection » au double sens de l’expression. On peut donc penser que des écrans et de leur évolution émergent de nouvelles relations à l’objet par ce que la médiation technicienne permet. La taille, la couleur, la souplesse, la finesse, ne sont que des évolutions souterraines qui sont en continuité d’un processus plus large d’amélioration des techniques. Mais c’est dans ce que les usages des écrans engendrent dans le quotidien, la culture ordinaire, que se situent les lignes de force, temporalité, activité, symbole…

Il est intéressant de prendre la notion de réseau pour en évoquer l’évolution. Les réseaux numériques sont très médiatisés, en particuliers ceux dits sociaux. Si vous écoutez attentivement les médias de masse (caissons d’amplification et de focalisation), on s’aperçoit du passage suivant : il a été souvent évoqué que tel ou tel propos avait été trouvé sur Internet. On disait alors, on a trouvé sur Internet telle ou telle information. Récemment on a vu une transformation importante qui a amené à remplacer « trouvé sur Internet » par « annoncé sur les réseaux sociaux ». Ce changement d’expression qui magnifie fortement les réseaux sociaux au détriment de l’Internet beaucoup plus général, n’est pourtant pas le reflet d’un changement fondamental. Mais il alimente les représentations sociales voire même les manipule au profit de telle ou telle cause, pro ou anti technologique. Bien au-delà ce que cela nous apprend c’est qu’avec les réseaux sociaux numériques, la prise de parole de quiconque, qui existait dès le début des outils numériques, se généralise. Cela ne signifie pas que cette parole soit pertinente et utile, mais qu’elle est présente et surtout possible. La ligne de force qui sous tend les réseaux est simplement la facilitation du processus d’échange confrontation humain dans nos sociétés. En d’autres termes analyser cette évolution c’est d’abord observer que la technique, comme pour les écrans, améliore quelque chose d’existant et de bien connu, c’est observer que ces améliorations ont autorisé de plus en plus de prise de parole de quiconque. Cela ne préjuge en rien de la qualité de la parole, même si l’affordance de certains réseaux (twitter, ses followers et ses 140 caractères) augmente la parole courte et immédiate (tout comme le SMS).

La ligne de force fondamentale reste l’humain et la manière dont les cultures qu’il a développées évoluent. Les lignes de force sont culturelles avant d’être techniciennes. Mais ce qui est très troublant en ce moment c’est que les développements culturels sont extrêmement soutenus par les techniques disponibles. La musique et la création musicale en sont probablement un bon exemple facile à analyser au travers de l’histoire. Elles montrent que les techniques, toujours présentes en tant que soubassement de la culture musicale, ont amené les humains à de nouvelles pratiques culturelles musicales. Mais elles montrent aussi que c’est dans l’interaction avec la « nature humaine elle même en évolution » que s’assure ces développements.

Il vaut mieux analyser l’évolution de l’humain que celle de la technique pour identifier les lignes de force des changements actuels. Par contre l’analyse des techniques et de leur développement doit s’inscrire dans une perspective pluridisciplinaire si l’on veut pouvoir en extraire les lignes de force lisibles dans les changements culturels. Par exemple, il est impossible de penser évolution technique dans penser évolution économique…

Les décideurs ne peuvent se passer d’un travail de fond sur les soubassements des lignes de force qui se dégagent, au risque de ne pas les repérer. Il est vrai qu’ils cherchent à voir en avant, mais l’avenir n’est pas rigoureusement écrit dans le passé. La méthode d’analyse que nous proposons est une sorte de dialogue entre technique et humain qui s’appuie sur les développements historiques de chacun de ces deux domaines. Le travail d’étude est alors important, mais il permet de passer d’une vision à court terme à une vision à plus long terme

A suivre, débattre et critiquer, bien sûr.

BD

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