Apprendre, façon d’apprendre, alors, ça change ?

On parle de la mémoire externe et externalisée, on parle de l’écran, mais on parle moins du traitement automatisé du signe qui sous tend les données qui apparaissent sur l’écran et aussi leur manière d’être mises à disposition sur ces écrans. Enfin on parle des façons d’apprendre liées à ces évolutions mais on se limite souvent dans l’approche.

Quelques récents documents en attestent
Un texte de Laure Endrizzi à propos d’un rapport de l’OCDE : http://eduveille.hypotheses.org/4602
Le numéro de Septembre de la revue Philosophie magazine : http://www.philomag.com/fiche-ancien-numero.php?id=63
et l’entretien entre Michel Serres et Bernard Stiegler sur PhiloTV : http://www.philosophies.tv/evenements.php?id=686
Le dossier du numéro de septembre de la revue la recherche : http://www.larecherche.fr/content/actualite-sapiens/article?id=32287

En distinguant savoir (externe) et connaissance (interne au sujet), on peut comprendre que le processus qui passe de l’un à l’autre est bien l’apprendre. Mais un troisième élément apparaît dans ce contexte. On l’appellera bruit au sein duquel il faut croiser de nombreux éléments de valeurs et de nature différentes : informations de toutes nature, ergonomie, design, parasites perceptifs et cognitifs, sollicitations commerciales etc…

Dans la suite de cette distinction on peut aussi se poser la question du transmettre, au sein duquel se situe l’enseigner. L’externalisation des savoirs et leur mise à disposition médiatisée introduit davantage de changement dans le transmettre que dans l’apprendre, et ceux qui en parlent le plus sont justement ceux qui se situent dans l’autorité du transmettre. Le processus transmettre dans lequel on introduit souvent le processus apprendre est soudainement mis à l’écart de cet apprendre. En d’autres termes l’autorité du transmettre appartient de plus en plus à celui qui apprend alors qu’elle appartenait à celui qui transmet.

Transmettre, c’est d’abord médier et médiatiser, pour reprendre, en les déformant, les propos de Daniel Peraya. Avec l’oral et sa civilisation, le transmettre est immédiatement lié au moment de la transmission. Avec l’écrit, il y a possibilité de désynchronisation. Avec l’imprimerie le transmettre sort complètement de la personne qui transmets, surtout lorsque l’industrialisation de cette technique le rend possible à grande échelle. Le numérique remet tout à plat en redéfinissant l’ensemble du processus transmettre apprendre. C’est pour cela qu’il questionne autant.

En désignant internet comme seul responsable on se trompe. Ce n’est que la partie émergée d’un iceberg informatique bien plus puissant et plus opaque qu’on ne le pense. Chacun peut aisément en faire l’expérience sensible quand il se trouve dans un établissement confronté aux services informatiques et aux règles qu’ils imposent (de leur propre chef ou non). Il y a bien un système technicien qui sous tend cette évolution et ne se limiter qu’à la question de la mémoire est extrêmement réducteur et risque même de limiter les analyses globales indispensables de nos jours.

L’externalisation des savoirs dans des supports numériques disponibles en permanence est un élément clé en cela qu’il interroge sur le travail mental qu’il faut accomplir pour les utiliser (cf. un message précédent sur la mémoire et le numéro de la recherche de ce mois de septembre 2012). On en sait encore très peu. Certains parlent de destruction, d’autres de mutations darwiniennes, d’autres encore plus simplement d’affrontement mortifère etc… Les connaissances sur les mécanismes de la plasticité ainsi que celles sur les éléments non codants de l’ADN, (le monde 6 septembre 2012) nous invitent à la prudence quand aux modifications éventuelles que les moyens d’investigation actuels sont loin de nous permettre la compréhension fine. Ce que l’on peut interroger ce sont bien les processus mentais qu’exigent ces nouveaux contestés de savoir.

L’écran en tant que sri face plane ne doit pas être négligé comme paramètre de contexte. Ce n’est pas l’ordinateur, mais d’abord la page et l’affiche, puis le téléviseur qui posent la question de l’écran. La question mythique souvent posée par les cinéastes est de savoir ce qu’il y a derrière les écrans. Avec le numérique, les écrans, restent plats mais ont pris une épaisseur nouvelle. Différente du livre cette épaisseur ne s’impose pas de la même manière au lecteur (cf. les travaux sur les hypertextes ou la recherche d’informations sur Internet). Le lecteur, l’usager, devient une part de ce qui constitue l’épaisseur de l’écran. Toutefois, il n’en a une vision prédictive que très faible ce qui complique sa tâche et oblige de sa part une imagination en trois dimensions qu’il doit se constituer alors qu’avec le livre, elle est préexistante.

Le traitement des données est souvent passé sous silence par les analystes et autres chroniqueurs, voire philosophe. Malheureusement ce silence est dramatique. Le mouvement des Anonymous et autres mouvements du libre tentent de nous alerter dessus depuis longtemps sans pour autant que cela n’empêche le pouvoir et l’acceptation de ces traitements souterrains. Les tenants de l’enseignement de l’informatique comme discipline tentent aussi de nous faire passer ce message (cf. le référentiel ISN). Entre l’extrémisme (?) des uns et le fondamentalisme (-;) des autres, il y a à réfléchir… Et surtout à analyser car de fait le traitement numérique du signal embarque de plus en plus d’intention humaine cachée voire codée qui échappe à tout contrôle à commencer par celui de l’usager qui n’y voit goutte.

Les multiples compétences et connaissances qui sont sous jacentes aux questions soulevées ici relèvent de champ disciplinaires différents qui auraient à gagner à communiquer davantage. Entre l’empirisme des acteurs de terrain et les théorisations de certains chercheurs il y a du lien à faire (cf. Bruno Latour), et surtout du partage de connaissances et de la prise de conscience afin que l’on ne risque pas de réduire les réflexions sur le numérique à des éléments isolés et indépendants qui servent d’oriflammes aux zélateurs et aux détracteurs de ces évolutions.

En navigant entre ces deux pôles de l’empirisme, de la praxis, et de la théorie il me semble indispensable d’élargir la question de l’apprendre autrement qui émerge en ce moment dans le débat public. Le premier de ces élargissements concerne celui de l’éducation qui englobe évidemment l’apprendre, les deux ne se réduisant évidemment pas a la question scolaire et universitaire, voire académique. Le deuxième de ces élargissements concerne aussi l’écran et la mémoire qui ne sont des questions pertinentes qu’en lien avec l’ensemble de l’évolution du numérique, celui de la société marchande et plus globalement du vivre ensemble.

À suivre et a débattre

BD

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