Sep 01 2012

Nouveau ministre, nouvelle culture ? à l’ère du numérique

Encore une fois le numérique doit se plier au format de l’école ! Le discours de Monsieur Peillon sur le numérique prononcé à Ludovia ainsi que les textes mis en ligne pour le débat sur la refondation présentent certes de « grandes ambitions » mais pas une vision. En effet le ministère ne fait pas émerger ni une nouvelle vision globale de la place et de la forme scolaire dans la société, ni une véritable compréhension de la place du numérique dans la culture. On parle de révolution, de déclin de civilisation, de refondation, d’ambition et tout ça pour aboutir à la formation des enseignants à l’usage du numérique, des offres de services numériques (soutien scolaire en ligne), et des espaces de mutualisation… En en fin de discours à Ludovia on a la cerise sur le gâteau, cette phrase énigmatique que je vous invite à méditer : « Le message que je veux vous adresser, en vous félicitant pour votre initiative, en me réjouissant du succès qu’elle rencontre année après année et qui s’amplifie, c’est que le numérique à l’École est pour nous une nouvelle frontière. » Et le contexte dans lequel est placée cette phrase n’aide en rien à la comprendre…

On connait les piliers habituels des ministres qui se succèdent pour le numérique : équipement, formation, ressources… Et bien on les retrouve dans l’ordre ou le désordre dans ces propos récents. Jean Michel Fourgous  avait osé aller sur le champ de la « pédagogie numérique » ce qui pour une fois décalait la réflexion, mais il n’a guère été suivi sur ce chemin. Mais pour lui encore, peu de vision d’avenir plus global sur ce que pourrait être une forme scolaire renouvelée. Est-ce de la frilosité de nos politiques, du pragmatisme, de l’absence de réflexion de fond, ou encore un simple manque d’imagination. Rien de tout cela, ou plutôt tout cela en même temps… Mais peut-être est-ce aussi la suite d’une longue histoire, celle de l’Ecole, qui n’a pas encore réellement pris la mesure du numérique. Il est arrivé assez souvent sur ce blog que nous interrogions la difficulté de monde scolaire à se situer dans la société actuelle, en faisant l’hypothèse que soit c’était raté pour le numérique à l’école, soit que le numérique avait choisi de passer à coté de l’école, soit encore que notre société n’était pas en mesure d’envisage une Autre Ecole.

Ayant lu et entendu tellement de choses sur les autres systèmes éducatifs et l’envie, l’admiration, ou le rejet qu’ils suscitaient en France, et constatant la reproduction systématique des mêmes modes d’action dans le domaine du numérique, il m’a semblé indispensable de passer à une analyse plus globale sur ce que signifie aujourd’hui et surtout demain un système scolaire et universitaire de cette nature dans un monde en pleine évolution (et pas révolution… mais les mots servent à autre chose qu’à dire ce qu’ils signifient originellement, ou peut-être ici à dire mieux, car dans révolution il y a retour au point de départ, si je prends le sens qu’on donne à ce mot dans la conquête de l’espace). Cette analyse, qui s’effectue progressivement à partir du recueil de nombreuses informations est loin d’être aussi avancée que je pourrais le souhaiter. Toutefois les débats sur ce qu’est apprendre et structurer des apprentissages devrait pourtant nous ouvrir des portes. Même si les propos de certains qui s’appuient sur les sciences cognitives peuvent être très traditionnels en matière d’institution scolaire, les travaux de ce domaine devraient pourtant nous alerter davantage. Mais à vouloir propose des solutions nouvelles dans un cadre traditionnel qui ne change pas, on peut craindre l’étouffement, l’enlisement. A moins qu’il n’y ait pas de « nouveauté » dans ce qu’est apprendre à l’ère du numérique. Mais les travaux que l’on peut lire en ce moment et les mises en garde des uns et des autres (catastrophistes ou enthousiastes) devraient nous alerter.

Il se passe quelque chose du coté de l’apprendre, mais peut-être qu’il ne se passe pas d’évolution, de mouvement de même ampleur du coté de l’enseigner. L’appel à l’innovation par les ministres qui se succèdent montre peut-être le désarroi devant lequel se trouvent les pilotes de l’institution. Ils seraient à la recherche de la pierre pédagophilosophale. Faut-il attendre « l’ordinarisation » du numérique pour y voir clair. Jadis Jean Didier Vincent, alors au Conseil National des Programmes disait qu’il faudrait que l’ordinateur dans la classe soit aussi banal qu’il l’est dans un laboratoire de recherche. Mais ce qu’il ne disait pas, c’est que les travaux des laboratoires, les manières de faire, les résultats, tout a été transformé par l’irruption du numérique dans la recherche, en particulier dans les sciences de la vie, de la terre et de la matière. On peut arguer que ces changements se sont faits de manière douce et qu’il en sera de même en éducation et que cela viendra en son temps. Cela est possible, et l’ordinarisation, observée, sera le signe.

Mais les temporalités ne sont pas les mêmes. Et c’est là que les choses se compliquent. Et c’est en particulier du coté de la construction de la personne que les choses bougent. Quand certains nous mettent en garde sur les dangers des écrans, chez les plus petits, quand d’autres nous signalent les difficultés de plus en plus grandes de la construction de la parentalité, quand d’autres enfin nous renvoient l’idée que les jeunes sont fatalistes et ont le sentiment d’un déterminisme fort, on peut penser qu’il y a d’autres priorités que le numérique, et le débat sur la refondation de l’école en témoigne. Mais les différentes questions sont liées, et le numérique, dont la composante socio-économique est très lourde (aussi bien pour le modèle économique choisi que pour le modèle de société proposé par les sociétés qui le développent), ne peut à lui seul résoudre d’autres problèmes, pas plus qu’il ne les provoque, il en est un élément. Mais faut-il pour autant le subir ?

Et c’est là que les politiques pourraient avoir des ambitions à proposer : développer le droit au choix, la conscience des enjeux de la société technicienne, des visions du vivre ensemble dans les sociétés contemporaines, encourager/accompagner des modes d’apprendre plus autonomes, plus autodidactes, etc… Car fondamentalement l’école a été créée dans un monde sans beaucoup d’écoles, à l’époque de la révolution (tiens elle aussi) et qui n’a vu son aboutissement en France du moins qu’aux alentours des années 1970 avec la massification et l’arrêt des effets de cette massification à la fin du XXè siècle. Or aujourd’hui notre société souffre presque du trop d’école dont elle ne sait comment se sortir. Or ce trop d’école n’a pas résolu le problème de l’inégalité, faut-il alors attendre le nivellement économico-culturel (cf. les travaux de Dominique Pasquier sur les métissages au lycée ou ceux d’Anne Barrère sur l’Ecole buissonnière) qui viendrait de la sphère marchande pour qu’enfin une égalité se fasse réellement… Or de cette égalité viendraient de nouvelles aliénations, de nouvelles ignorances. Or l’ignorance du numérique fait partie de ce qui est en train de se développer si les politiques n’y prennent garde. A moins qu’ils n’en aient perçu l’intérêt, à savoir garder le pouvoir !!!

A suivre et à débattre

BD

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