Rien à dire ? Et pourtant….

Comment éduquer à la parole sur les réseaux numériques ? Comment éduquer à l’écoute sur les réseaux numériques ? La question n’est pas angoissante a priori, la psychologie (et ses voisines) nous a suffisamment habitué à ces questions. Et pourtant, l’observation attentive des propos tenus sur les réseaux sociaux numériques par des adultes, au moins autant si ce n’est plus que les jeunes, révèle une certaine vacuité. Il suffisait déjà de dresser l’oreille quand les gens téléphonent dans un espace public pour entendre ces discours, avec le téléphone portable et les abonnements illimités sur certains numéros, pour se rendre compte que la vacuité est souvent immense, voire abyssale dans près de 90% du temps de communication. Finalement si l’on s’en tenait à l’essentiel des messages importants, on réduirait nos échanges de façon extrêmement importante. C’est donc que dire et entendre dire à une autre fonction que de communiquer ou d’informer. Les linguistes et autres sémiologues ont depuis longtemps observé ces paroles que l’on pourrait croire inutiles et les psychologues et autres psychanalystes leur ont prêté main forte pour en faire des interprétations. Un psychanalyste comme Michel Schneider (le Monde du 25 aout 2012) nous ouvre une piste en nous parlant de la volonté de « se faire voir » qui serait l’apanage de l’art de gouverner actuellement. On peut effectivement penser qu’il y a du « se faire voir » dans ces propos si peu attrayants, mais il y a probablement autre chose.

Quand on lit des propos comme « bonjour twitterworld » ou encore « devinez où je suis ? » et puis aussi « ce midi rôti de veau » etc… juxtaposé à des liens (des photos) plus ou moins « frais » dans des domaines variés et pas forcément dans ce pourquoi on a accepté d’être l’ami de quelqu’un, on se demande s’il s’agit de « se faire voir » ou plutôt de « montrer qu’on existe » ou encore de s’assurer qu’on existe par le retour du service lui-même (je peux lire mon journal) et par le retour des « amis » qui « aiment » votre message. On trouve aussi dans ce type d’expression une problématique qui se rapproche de celle de la photographie numérique : témoigner d’un évènement au moment où l’on y assiste, générer une trace, garder une trace. Avec les réseaux sociaux, on double l’intérêt, non seulement on met la photo mais en plus on commente. Mais qu’en est-il alors de la Présence aux autres dans l’espace dans lequel on est. J’ai vu assez souvent ce genre d’attitude dans des colloques ou séminaires dans lesquels on twitte pendant les débats auxquels on assiste ou même on participe. Je m’y suis même essayé une fois pour comprendre ce qui se passait. Outre que l’on a l’impression de prendre des notes en direct, on a en même temps l’impression d’être vu par d’autres qui sont loin et d’être absent pour ceux qui sont là. Là encore on peut montrer qu’on existe et bien au delà du cercle des présents physiques, au risque même de les oublier, de les ignorer.

On peut observer qu’il y a une difficulté dans ces modes de communication. Dans un billet antérieur, on évoquait l’opposition entre écrit court et écrit long. Ici on peut évoquer l’opposition entre écrit de forme et écrit de fond. Car s’il s’agit de faire un compte rendu journalistique en temps réel, on se trouve dans le cas du commentateur d’évènement. Si on fait ce compte rendu alors qu’on est partie prenante de l’évènement cela risque de déranger l’évènement lui-même : imaginons un sportif qui arête son jeu pour le commenter en direct ! Outre que faire ce n’est pas commenter, faire c’est une forme d’implication différente que de commenter. Or le fond, sur lequel on parle, mérite une attention soutenue et un vrai travail, que d’ailleurs les journalistes/commentateurs assurent de différentes manières. On a pu assister pendant les JO de Londres à des épreuves sans commentaire, brutes, on pourra bientôt assister sur la chaîne Bein à des matchs de football commentés par les twitts des internautes et uniquement par ceux là et déjà les réseaux sociaux sont largement sollicités pour alimenter l’interactivité des médias de masse (avec plus ou moins d’efficacité). Mais de plus en plus on s’aperçoit que les écrits/propos de forme l’emportent sur ceux de fond. Celui ou celle qui commente va autant parler de lui ou d’elle, de ses ressentis que de l’évènement qu’il commente ou prétend commenter.

Eduquer aux réseaux numériques, utiliser les outils des réseaux numériques dans un contexte scolaire, tout cela nécessite d’engager une vrai réflexion sur le sens et la valeur de la Parole. Il semble que nous en soyons loin, le plus souvent. Les arguments employés ici où là sont souvent bien réduits et peuvent difficilement justifier de véritables démarches éducatives autres qu’une adaptation aux « monde réel » ou encore une mise en phase avec la culture des jeunes. La vacuité des discours entre jeunes est bien connue dans un certain nombre de circonstances. Il s’agit d’y jouer une socialité au sein d’un groupe et les propos vides ont d’abord une fonction phatique. Certes dans le monde adulte cela existe aussi, mais c’est moins courant. Or il semble bien que les pratiques d’un certain nombre de personnes s’orientent de plus en plus vers cela. Est-ce de l’adulescence ? Peut-être pas. Il me semble qu’il y a là un problème plus large de reconstruction pour chacun de son être au monde dans un environnement numérisé. Les moyens qui sont alors mis à disposition sont investis et chacun tente de se construire une identité. Il semble qu’une étude approfondie de ces messages, de leur mode et de leur fréquence serait souhaitable, en particulier sur le plan de la psychologie sociale.

En tout cas, en l’absence d’analyses de fond de ces expression de forme, l’éducateur, qu’il soit parent, enseignant, ou autre devra désormais être attentif à ces comportements, les siens et ceux des autres, pour permettre aux jeunes qui entrent dans ce monde numérisé de disposer des clés qui leur permettront de maîtriser au mieux l’impact de leurs propos ou en tout cas ce qu’ils révèlent d’eux mêmes. Ce que nous disons, ce que nous exprimons est un bon révélateur de ce que nous sommes, encore faut-il qu’on apprenne les enjeux et les habiletés de cet art de montrer qui l’on est, au risque de se « trahir » soi-même…

A suivre

BD

PS On met probablement plus de temps à lire les propos inutiles sur les réseaux sociaux que les contrats de licence des applications et autres assurances… (qu’on ne lit pas d’ailleurs)

Print Friendly, PDF & Email

(10 commentaires)

1 ping

Passer au formulaire de commentaire

  1. Ah Bruno, tu touches juste, une fois de plus. Cette vacuité saute aux yeux après chaque déconnexion un peu longue, au retour des vacances par exemple… Lorsque la « vraie vie » nous a donné plus de satisfactions qu’à l’accoutumé et nous a du coup rendus moins dépendants, pour l’estime de nous-mêmes, des communications numériques.
    Car le vrai problème, c’est qu’on s’habitue vite à ces messages inutiles, autant à les lire qu’à les écrire ! Néanmoins, avec un peu d’entraînement, ils deviennent supportables, puis indispensables…
    Là où ça devient critique et quitte la simple fonction phatique du langage, c’est lorsque les messages se parent d’une apparence de sérieux et de profondeur. Les mots frappent pour eux-mêmes, ont alors une force de persuasion dangereuse. Les publicitaires connaissent bien ce pouvoir des mots. Les twitts en direct des conférences et autres colloques témoignent de cette caractéristique « d’intimidation » des mots. Mais il suffit de lire et de réfléchir une demi-seconde sur le sens du message pour en découvrir l’inanité. Exemple lu ce matin, twitt en direct d’une conférence de Serge Tisseron : « Jouer 30 heures à une jeu de tir à la première personne augmente la concentration ». Mon dieu, je suppose que la pensée exprimée de Tisseron est beaucoup plus subtile que ne le laisse penser ce message, auquel on peut évidemment objecter que lire un roman classique pendant 30 heures augmente aussi la concentration, tout comme faire de la broderie, trier une collection de timbres ou entretenir son jardin pendant 30 heures ! Pourquoi l’adepte de Twitter accepte t-il de se rendre ridicule en brandissant à la face du monde (son monde, en fait) une telle phrase ? Sans doute parce qu’il sait que le message ne sera pas lu pour lui-même, mais pour sa signification cachée « regardez, j’y suis ! »…

    • Marie-Odile Morandi on 29 août 2012 at 5 h 56 min
    • Répondre

    Bonjour,
    Ces articles sont toujours très intéressants.

    C’est compliqué tout cela : comment des mots vides de sens peuvent-ils révéler ce que je suis ?

    Bonne continuation

    1. De fait c’est presque un oxymore.
      Toutefois le fait de tenir ce type de parole révèle davantage que le contenu même…
      C’est la forme qui piège la forme…

    • Monique Royer on 1 septembre 2012 at 8 h 39 min
    • Répondre

    Et si le fait de twitter un évènement permettait de développer des compétences…Twitter une conférence par exemple oblige à synthétiser les idées entendues et à s’exprimer de façon lisible. Et puis pourquoi réduire les réseaux sociaux à une exposition d’égos? On peut constater aussi des partages d’idées, d’initiatives, des pratiques collectives donc. Vacuité parfois mais pas tant que ça…

    1. Oui Tu as tout à fait raison Monique. Mais l’impression générale est la confusion entre les genres et cela touche parfois les mêmes personnes. Autrement dit la question des niveaux de langage est posée.
      Ceci dit, la question de l’ego est pour moi un prisme d’analyse que j’utilise pour étudier les situations d’expressions publiques et privées. Outre ma formation initiale, mes expériences personnelles et professionnelles m’ont souvent confirmé (même pour moi) que l’expression, en particulier publique, relève toujours, mais de manière variée selon les personnes, d’une question d’ego.
      Pour le clin d’œil facile : Je suis qui quand je parle, t’es qui quand je parle, il est qui quand je parle…
      Bruno

    2. La compétence que tu évoques, c’est celle que l’on nomme par ailleurs « prise de notes »

  2. Bonjour Bruno, Je vous ai fait une réponse en plus de 140 caractères (et je vous l’accorde, sûrement moins bien rédigée que la vôtre, mais tant pis. Je fais avec mes moyens) : http://pedagotice.blogspot.fr/2012/09/eloge-du-bavardage.html

  3. Caroline Jouneau-Sion répond ici http://pedagotice.blogspot.fr/2012/09/eloge-du-bavardage.html
    (@franz42)

  4. Tu risques là un sujet Bruno qui nous interpelle tous autant que nous sommes puisqu’il touche à notre égo et titille nos fêlures narcissiques. Et j’aime autant la question que tu soulèves que la réponse de Caroline. Ce que je retiens, c’est cette idée centrale de présence à l’autre dans l’échange, qu’il soit formel et rédigé ou plus informel et spontanée. L’éducation aux réseaux sociaux n’échappe pas à cette question de la relation à l’autre, et cette question dépasse largement le seul lieu des réseaux sociaux. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère, nous tâtonnons, nous expérimentons parfois (souvent) avec maladresse. Il importe donc et c’est ainsi que je reçois ton billet de ne pas cesser de nous interroger sur ce que nous faisons, comment nous le faisons et pour quelles raisons nous le faisons de manière à être en capacité d’accompagner nos élèves vers un usage fécond et raisonné d’internet. Ton regard critique dérange, il invite également à la prise de recul. Merci pour ce billet et merci à la réponse de Caroline. L’un et l’autre vont nous permettre d’avancer dans notre réflexion.

    1. Merci Ostiane, et heureux que ce soit l’occasion de nous découvrir un peu plus les uns les autres.

      Bruno

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :