Juin 04 2012

Les plus démunis… aussi pour le numérique ?

L’analyse des chiffres clés de la culture publiée le 15 mars dernier   rappelle brutalement que ce sont les plus défavorisés en termes de CSP qui sont les plus démunis en terme d’accès à la culture.et d’usage des supports de la culture (aussi bien dans le sens classique que dans le sens anthropologique). Ceci doit nous ramener à considérer que l’une des priorités de l’éducation est bien de tenter de corriger ces inégalités qui ont des effets tout au long de la vie.
Si l’école obligatoire avait apporté un grand élan dans le sens d’une libération par les savoirs, la sortie de 160000 jeunes par an d’un système d’enseignement sans bagage attesté et validé montre qu’il y a encore du travail à faire. Avec le papier et le livre, la diffusion du savoir avait déjà permis d’abattre des frontières, celles qui donneront d’ailleurs naissance au système d’enseignement que nous connaissons actuellement. Avec le développement du numérique, il est possible d’envisager un scénario différent, mais pour l’instant les faits nous donnent tort. Il ne suffit pas que 98 pour cent des jeunes de 13 à 30 ans aient accès à Internet pour résoudre le problème de la fracture culturelle et cognitive. Internet ne réussira pas là où le livre à échoué dans ces conditions. L’enjeu des années à venir est de repenser l’ensemble des systèmes et organisation d’accès aux savoirs et d’éducation, mais plus encore de développer pour chaque jeune un environnement qui lui permette de savoir utiliser ces ressources.
Un livre fermé ou ouvert est aussi inutile qu’un ordinateur éteint ou allumé ! Par cet aphorisme provocateur, je veux signaler que la question qui se pose à chacun est de faire quelque chose de ces objets. Et c’est dans la capacité à faire ce quelque chose que résident les bases des fractures qui ne sont pas numériques mais culturelles. Avec le livre, l’école a finalement échoué, en partie, dans sa mission, car elle a transformé un instrument d’éveil en instrument de sélection voire de domination. On pourra toujours dire que tout se joue avant l’arrivée à l’école, ou en dehors de l’école. Il faut certes entendre cela, mais il faut à ce moment là s’interroger sur la façon de faire dans l’école. L’école ne serait donc adaptée qu’à ceux qui ont déjà les codes culturels et elle serait incapable de permettre une entrée dans certains de ces codes ? Si on analyse l’évolution des équipements numériques des foyers, on constate que ce sont d’abord les CSP plus qui se sont engagées dans cette voie. On peut supposer qu’au delà des équipements, il s’agit aussi d’usages. Celui qui est capable d’anticiper l’impact social d’une telle évolution et qui peut y participer activement offre potentiellement un contexte porteur pour ses proches et en particulier ses enfants.

Désormais nous sommes donc confrontés à un nouveau contexte informationnel et communicationnel dont il est urgent de penser l’accès, la formation à l’accès, les formes d’accès. Ce n’est donc pas avec les codes de l’ancien contexte que l’on pourra y parvenir, si ce n’est de manière approximative. Ainsi le monde scolaire doit-il engager une évolution majeure et l’on en est encore loin. Mais c’est plus globalement qu’il faut tenter de penser les choses, de manière plus systémique. Même si l’histoire de la construction sociale nous apprend qu’il y a constamment une dérive vers la domination d’un groupe restreint (une élite ?) sur l’ensemble d’une population, l’avènement de la culture démocratique a fait émerger le fait qu’aucun groupe restreint ne résiste au delà de certaines limites de domination. L’arrivée du numérique amplifie fortement ce questionnement, car s’il offre un potentiel libératoire, il offre aussi un potentiel d’aliénation. Le plus étonnant est que les dominants utilisent l’argument du potentiel libératoire pour mieux asservir les autres. Or le potentiel de résistance à la domination, issu des outils numériques, a fortement augmenté et on commence à en apercevoir les prémices. Mais la lutte est rude.

Les espaces numériques type Google, bing ou facebook…, les plus populaires sont au coeur de cette lutte. En effet de par leur popularité, ils créent une image d’ouverture et d’accès de tous alors qu’en même temps ils posent des codes enfermant. En effet, depuis longtemps les limites des systèmes de collection d’information sont connues. Mais elles sont souvent mises de coté, tant les résultats fournis sont suffisamment éloquents pour ne pas en laisser penser les limites. Ainsi les anciens critères (toujours actifs) de popularité externe puis celui de popularité interne ont-ils été largement enrichis et encadrés. De plus les critères de ces sociétés sont eux mêmes analysés en vue d’être contournés par les personnes qui veulent tirer profit de ces outils. Passer par ces outils est bien sûr le moyen d’encadrer les populations. C’est pourquoi seul un travail en amont de ces outils peut tenter d’endiguer ces dérives.

Ce n’est pas parce que chacun à un livre qu’il sait l’utiliser. Cet aphorisme aussi évident que le précédent doit nous alerter sur ces questions d’accès aux savoirs dans un contexte numérique. En permettant un accès direct, aussi bien en lecture qu’en écriture, à chacun, Internet rend possible de nouvelles formes d’accès aux informations. Mais l’augmentation exponentielle de contenus, et en particulier de contenus parasites, complique fortement la tâche. Du coup les espaces numériques d’accès semblent une bonne solution. En fait c’est un danger important qui guette : celui d’un enfouissement. Celui-ci se fait soit à cause des techniques de sélection et de tri, soir à cause de l’impossibilité de tout voir, pour un automate de recherche.

A partir de ces constats, il faut proposer d’autres manières de faire. C’est en particulier en développant les capacités et les compétences individuelles à créer un environnement de veille et d’information adapté à ses besoins que cela peut se réaliser. Bien plus que les favoris et autres outils :

Il faut surtout connaître d’abord ses besoins informationnels et leur évolution.
Ensuite il faut savoir les mettre en synergie, en interaction avec d’autres personnes ayant des thèmes proches,
Enfin il faut exercer une surveillance régulière des producteurs d’alertes que l’on a personnellement constitués et organisés.

La particularité de ces trois principales compétences est qu’elles s’appuient bien plus sur un travail sur soi que sur un usage de dispositifs techniques externes. Cependant la médiation technique imposée par le contexte numérique ne doit pas être négligé et doit faire l’objet d’une surveillance constante (personnal desktop ? etc…). De plus, il faut désormais accepter l’idée que s’informer c’est d’abord se mettre en communication et non pas uniquement aller à la recherche d’informations sur un outil ad hoc. Se mettre en réseau, c’est aussi faire de la veille, mais interactive. C’est aussi être non seulement en collecte mais aussi en partage. Malheureusement il faut avouer une limite qui apparaît rapidement : certains partageurs passent leur temps à faire circuler une information peu significative et parfois bruitée. Il faut donc aussi constituer son réseau avec soin et exercer une surveillance rigoureuse pour éviter, là encore un surcroit de données.

Développer de telles compétences dans un contexte académique suppose de mettre les jeunes en situation. Quand on observe de jeunes passionnés on s’aperçoit qu’ils sont parfaitement capables de construire ce type de comportement pour assouvir leur passion. Mais de là à en faire une compétence réutilisable il n’y a parfois pas autant d’écart qu’on le pense, en tout cas pas en termes de compétences. Les freins à ces comportements sont davantage culturels, la hiérarchie des savoirs renvoie parfois certaines compétences au rang second, car elles ne sont pas suffisamment scolarisées. Cela s’observe plus souvent qu’on ne le pense surtout de la part d’adultes qui mettent systématiquement en cause les compétences que les jeunes pourraient développer en dehors de leurs logiques institutionnelles. Là encore les adultes ont du chemin à faire pour changer de vision quand à leur relation personnelle à l’information dans un contexte numérique. Celle-ci est, le plus souvent basée sur des acquis issus de périodes pré-numériques et en sont la simple transposition. Or ces comportements révèlent vite leur limite et consacre une relative incompétence qui peut devenir fort inconfortable devant des jeunes.

A suivre et à débattre

BD

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(6 commentaires)

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  1. Bonsoir Bruno,

    J’abonde dans ton sens sur la limite des effets du déploiements des outils numériques.Réduction de la fracture numérique (on dira structurelle et matérielle) qui en améliorant l’accès au plus grand nombre ne favorise pas pour autant des usages axés sur le développement de la culture ou de la réflexion. Tu sembles mettre l’accent sur les usages à développer et à faire réfléchir par les jeunes. Je te rejoins là aussi mais il me semble que ce ne soient pas les seuls éléments. Un questionnement qui me parait être aussi pertinent serait de faire réfléchir à la pertinence des outils et l’accompagnement réfléchi qui en est fait.
    Je joins àcette idée cet article “Perdre son temps : la nouvelle fracture numérique” trouvé ici : http://www.internetactu.net/2012/06/04/perdre-son-temps-la-nouvelle-fracture-numerique/ Il montre qu’en réduisant la fracture numérique, « les plus démunis », sont parmi ceux qui un taux de « temps gaspillé » plus élevé et qu’un accompagnement était souhaitable pour les enfants. La réduction de la fracture numérique se ferait au rythme de développements divers appuyées par des finalités axées sur le loisir et l’éducation. A mon sens il y a bien lieu de réfléchir aux usages mais aussi aux motivations qui fondent leurs besoins.

    Ton idée des services croissants offerts par le numériques qui nous enferment dans des schéma de pensée ou de consommation est aussi intéressante. Et l’idée sous-jacente de perte d’autonomie de la pensée par le recours à des plateformes non neutres et l’automatisation des recherches me séduit 😉

    Pour autant, je trouve que les compétences que tu décris, si elles sont louables et nécessaires n’en restent pas moins très ambitieuses au regard des plus démunis ou des plus jeunes. La veille interactive, le travail réfléchi sur soi, s’informer, se construire ses propres accès aux savoirs, partager une information pertinente sont autant de savoirs faire caractéristiques d’une culture numérique avancée. Quelles sont les conditions nécessaires pour les développer? Je reste optimiste et confiant dans la capacité des jeunes à investir le numérique. Je suis plus prudent sur leur capacité de passer de l’économie à l’effort, de la pensée facile à l’analyse critique. Mais c’est peut-être là un des enjeux …

    En souhaitant ne pas avoir déformé tes propos cordialement
    P.N.

    1. Merci de ton message Pascal, il reflète bien ma pensée.
      Effectivement mon projet est ambitieux. Il se trouve que je coopère depuis plusieurs années, de manière modeste, avec des collègues de l’éducation populaire dans la banlieue de Lyon. Ils ont un projet pour les plus démunis, et effectivement les choses ne sont pas simples. Cependant, en ayant aussi de l’ambition pour tous, je souhaite surtout que les éducateurs, les enseignants prennent conscience de ce fossé culturel et qu’ils développent, que nous développions de nouvelles formes d’accès aux savoirs qui permettent le développement de ces compétences

      BD

  2. Bonjour
    je viens de lire avec le plus grand intérêt votre article. Vos propos vont très exactement dans le sens de ma pensée sur une évolution inévitable de l’enseignement si on veut que l’École conserve son potentiel de résistance à la domination.
    Il y a actuellement comme une décélération au niveau des outils, nous voyons mieux dans quelle société nous entrons et donc nous commençons à savoir quoi enseigner.
    Je ne pense pas que vos propos soient trop ambitieux. Je pense extrêmement facile, au contraire dès le plus jeune âge de mettre les élèves en situation de production en ligne (blogs ou encyclopédies collaboratives), de leur faire construire des outils de curation ou de les amener à prendre conscience de la façon dont ils ont eu accès à l’information. Absolument rien ne nous en empêche si ce n’est le manque d’inscription dans les programmes !
    En tant de professeure-documentaliste c’est bien dans ce sens que je travaille avec mes élèves dès la sixième. S’il semble ambitieux à priori de développer l’esprit critique, dans les faits c’est plutôt facile de faire se questionner les élèves. Ils ont une vraie soif de s’interroger pour peu qu’on les y invite.
    J’ai publié quelques exemples de séances ou de réflexion sur mon blog, mais d’autres pistes plus pertinentes encore me semble dégagées par des profs-docs de lycée (pistes tout à fait adaptables pour les plus jeunes) :
    http://www.cahiers-pedagogiques.com/Eveiller-l-eleve-a-la-culture.html
    http://espace-cdi.ac-toulouse.fr/spip.php?article43
    http://charles-de-gaulle.entmip.fr/espace-documentation/projet-2g1-journal-de-campagne-presidentielle-/
    Merci encore pour ce beau billet
    MDD

    1. L’Ecole doit elle conserver son potentiel de résistance à la domination ? C’est une vrai question qui demanderait d’abord de donner un sesn plus précis à résistance.
      Si résister c’est empêcher alors cela peut vite être un retour aux archaïsmes
      Si résister c’est proposer des alternatives, et donc un projet alors les choses sont différentes

      Mais – est-ce à l’Ecole de le faire ou à la société entière de repenser l’éducation et l’accès aux savoirs ?

      Il est sûr que dans un premier temps, car elle existe, l’Ecole a de quoi faire

      BD

  3. L’École peut peut être assumer plutôt un rôle de « ralentisseur » (expression de Divina Frau Meigs au Congrès FADBEN) proche du concept de skolé cher à Olivier Le Deuff « C’est proprement le rôle de la skholé, qui a donné le mot école mais qui désigne dans un premier sens, l’arrêt. Une skholé perçue comme une liberté de penser et non comme un instrument de domination du maitre sur l’élève. »
    http://www.guidedesegares.info/2011/09/04/la-formation-a-lattention-des-jeunes-generations/

    1. Je suis toujours réservé sur les bons mots comme skole ou skhole ou autres… L’idée de ralentisseur n’est pas nouvelle. Neil Postmann, Enseigner c’est résister, ou encore Michael Hubermann dans ses analyses sur les résistances au changement en éducation en témoignent depuis longtemps. L’actualisation du terme ralentir est outre un phénomène de mode médiatique, une analyse d’Artmut Rosa d’une part et de Jocelyn Lachance pour ce qui concerne la jeunes hypermoderne. Autant de questionnements qui renvoient aux questions plus génériques de rythmes et de temporalités dans nos sociétés contemporaines.
      A l’instar de Jacques Ellul, j’ai tendance à penser que les dispositifs construits par les humains possèdent toujours une double face, ici domination/libération et que les limites de l’un à l’autre sont ténues….
      Il y a de quoi penser…

  1. […] ? « Veille et Analyse TICE 5, juin 2012 Posted by ptiboutfil in Actualités. trackback Les plus démunis… aussi pour le numérique ? « Veille et Analyse TICE. J'aimeJ'aime  […]

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