Enfermé, limité, mais utilisé….

Enfermé, limité, mais utilisé….

A la lecture du rapport fait par l’inspection générale sur l’expérience de Corrèze http://www.ordicollege.cg19.fr/index.php?option=com_content&view=frontpage&Itemid=2 et plus généralement des expériences des utilisateurs des TIC en classe, la question de la simplification technique semble essentielle pour la réussite du développement des usages pédagogiques des TIC. La simplification technique s’applique ici aussi bien au matériel qu’au logiciel, que ce soit le logiciel système ou les applications. Cette observation, banale en soi, n’est pas sans poser quelques questions qu’il faut pourtant bien aborder au moment où les usages personnels sont devenus tellement développés qu’on ne peut que s’étonner de ces difficultés dans les classes.

Faut-il limiter les usages pour garantir leur effectivité ?
Faut-il enfermer les usagers dans des systèmes qui leurs laissent très peu de possibilité de « personnalisation » de leur outil ?
Faut-il réserver les TIC aux seuls enseignants qui ont un niveau de maîtrise personnelle suffisant ?
Les enseignants sont-ils si rétifs à apprendre ces technologies, nouvelles pour la plupart d’entre eux (en attendant une génération nouvelle qui serait aguerrie)?
Faut-il utiliser, dans la classe, les « trucs » qui marchent au quotidien en dehors de la classe ?
Au delà de la technique, le rapport aux ressources (matérielles, logicielles ou autres) des enseignants comme des élèves, dans leur vie personnelle, n’est-il pas incompatible avec les apprentissages tels qu’ils sont définis actuellement dans le cadre et la forme scolaire ?
Apprendre suppose-t-il un environnement limité, pré-structuré ou s’appuie-t-il sur l’analyse d’un environnement ouvert et non structuré a priori ?

Chacune de ces questions (et il y en a bien d’autres) demanderait un trop long développement et un travail de recherche complexe. Il est donc illusoire de pouvoir y répondre simplement. Il s’agit ici de tenter de voir plus clair et d’indiquer des pistes de réflexions issues de cette observation des comportements enseignants (et élèves) face aux usages des TIC dans les classes mais aussi en dehors. Un premier axe d’étonnement est l’écart entre le taux de dysfonctionnement des TIC en milieu scolaire et celui observable dans l’ensemble des pratiques personnelles hors milieu institutionnel. Une longue expérience personnelle des TIC à domicile révèle qu’il n’y a pas souvent de dysfonctionnements majeurs. D’ailleurs si c’était le cas, il est probable que les vendeurs auraient vu leurs chiffres baisser significativement. L’ère PC/Macintosh et son évolution entre 1983 et 2010 montre qu’il y a eu une forme de convergence des interfaces d’usage et des usages. Cette convergence a accompagné la banalisation des machines. Ce qui est beaucoup plus impressionnant c’est la rapidité du développement d’Internet d’une part, des téléphones portables/smartphone d’autre part. Or dans ces deux cas, il y a simplification du coté de l’usager.

Au contraire, dans le monde de l’enseignement, on ne cesse de déplorer des dysfonctionnements. Le rapport de l’IGEN sur l’expérience de Corrèze est un bon témoignage de cette situation. Mais bien plus, il est rare de trouver un établissement dans lequel les critiques sur l’état et le fonctionnement du matériel et des logiciels ne sont pas au moins assez vives. Il s’avère que dans de nombreux cas, les décideurs de ces équipements ont rarement exploré jusqu’à son terme, les conséquences en termes de suivi et de maintenance du dispositif mis en place. Mais il s’avère aussi que les usagers eux-mêmes se sont rarement sentis véritablement impliqués dans la mise en place de ces dispositifs. On peut constater que dans de nombreux exemples, les usagers préfèrent garder ce sur quoi ils ont la maîtrise depuis plusieurs années plutôt que d’aller vers des expériences qui risquent de modifier cet état stable. Ainsi nombre d’enseignants, et ce n’est pas nouveau, préfèrent conserver des pratiques habituelles plutôt que de s’exposer à une déstabilisation trop forte du fait de dispositifs qui injectent de l’incertitude voire du trouble dans le fonctionnement général et quotidien. Le succès de la vidéo projection vient, plus de quarante années après le succès très relatif de leur ancêtre, le rétroprojecteur à acétates….  renforcer cette thèse.

L’écart entre ces comportements, largement majoritaires, et certaines pratiques très actives, voire innovantes, des TIC dans les classes, souvent médiatisées est très important. Or c’est dans l’entre deux que se trouvent des pistes d’action, et c’est là que la limitation, l’enfermement dans des solutions toutes faites semble montrer leur intérêt. Le défaut du passionné est qu’il aime personnaliser son environnement et qu’il est très souvent incapable de se soumettre à un environnement normé. La réaction d’enseignants aux dispositifs proposés aussi bien dans les Bouches du Rhône qu’en Ille et Vilaine ou en Loire Atlantique il y a quelques années l’ont illustré. Les critiques sur ces environnements enfermés ont été nombreuses. Le discours tenus par certains, qui pouvaient trouver trop limitées ces dotations, a eu des effets négatifs auprès de l’ensemble des usagers, créant un sentiment d’insatisfaction. Le défaut du néophyte est la crainte a priori des dispositifs qui viennent changer son contexte. L’objet technique, en particulier, est entouré d’un discours marqué par un imaginaire qui, pour certains, se situe dans le domaine de la pensée magique, inaccessible pour eux. Cependant cet état n’est que temporaire pour la plupart. Les pratiques personnelles du numérique venant progressivement, mais lentement, changer ces représentations. Car les dispositifs numériques personnels se diffusent justement car ils encadrent les usagers, les limitent et donc chercher à les rassurer suffisamment pour qu’ils les utilisent.

C’est donc dans l’écart entre des pratiques personnelles ordinaires et des pratiques professionnelles pionnières qu’il y aurait un frein au développement des usages. Toutefois si le cadre d’activité ne change pas entre ces deux populations, la représentation du cadre est assez déterminante. Là encore la perception du degré de liberté ou de contrainte s’ajoute à la perception des technologies. Le sentiment d’inadaptation du cadre sur un plan matériel (salle de classe trop petite, éclairage gênant, matériel à déplacer etc…) et sur un plan professionnel (programmes peu adaptés au numérique, élèves ayant des fonctionnements d’apprentissage troublants, comme le plagiat…) vient s’ajouter au craintes exprimées. Nous touchons là à une dimension humaine fondamentale : la capacité à accepter l’instabilité, l’imprévisibilité de l’environnement. Les concepteurs des machines, au départ passionnés, ont compris petit à petit ces écarts avec les usagers ordinaires. Il faut dire que la variété des demandes et des besoins les a amenés d’abord à se centrer sur des environnements contrôlés et contraints en milieu professionnel (banques, assurances, entreprises de production…, industries). Dans ces contextes les marges de manoeuvre personnelles sont faibles. Dès lors que l’on passe au grand public, il faut recréer un univers suffisamment contraint pour être acceptable. Avec les machines dédiées (le téléphone en est un bon exemple) la contrainte est liée à l’usage prescrit. Avec l’intégration et la convergence numérique, c’est la variété des usages possibles qui prend le pas. Dès lors il peut y avoir une multiplicité d’usages qu’il est difficile de prescrire de manière suffisamment fine et précise. Les choix des concepteurs se tournent donc vers des équilibres dont Apple a réussi, le premier à tirer partie.

Dans le monde scolaire, c’est l’imbrication d’industrie et de particulier qui rend les choses délicates. Le déploiement des ENT et leur projet initial était bien de se calquer sur le modèle industriel. Mais là où les choses deviennent plus délicates, c’est dans l’acte d’enseigner lui-même. Avec l’enseignant on est dans le domaine du « particulier ». La variété des profils est donc une donnée à prendre en compte. Du coup la tentation est grande de restreindre les possibilités techniques en les structurant fortement et en les limitant si l’on veut obtenir une pratique effective. L’arrivée des tablettes, comme le souligne le rapport de l’IGEN sur la Corrèze, pourrait bien être le vecteur clef pour l’usage dans la classe, car leur mode de fonctionnement semble correspondre avec ces contraintes à ces réalités humaines.

A suivre et à débattre

BD

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(5 commentaires)

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  1. Enfermé, limité, mais… enfermé et limité !

    Pensez-vous qu’il serait préférable d’apprendre à conduire uniquement avec une voiture à boîte automatique par exemple ? C’est sans doute plus simple, plus rassurant (je pense), cependant c’est totalement en inadéquation avec la réalité et le marché.

    A moins de vouloir une génération qui va changer le marché ? Mais changer le paradigme actuel pour quoi ?

    Vu la diversité et les usages actuels des TIC, il est évident qu’il y aurait avant tout un minimum à apprendre dans les TIC, chose que refusent encore – malheureusement – certaines personnes. Ces gens là refuseraient ils d’apprendre à se faire à manger, à remplir leur feuille d’impôts, etc. ? Bref, refuseraient ils d’être indépendant ?

    Ce n’est pas en masquant la réalité et en bridant toute innovation comme le fait le modèle commercial ultra propriétaire et fermé d’Apple que l’on va progresser et faire avancer la société, soyons sérieux, cela s’appelle « niveler par le bas ».

    Qui voudrait d’un modèle ou ce serait plus l’ordinateur qui nous piloterait que l’inverse, un système unique qui, comme un impôt, nous obligerait à passer à la caisse régulièrement pour être à la page ou même simplement pour pouvoir continuer à fonctionner ? Voir pire, un système qui changerait du jour au lendemain, sans vous prévenir, mais qui, par un tour de passe passe, vous convaincrait que c’est bien mieux ainsi et que c’est pour votre bien.

    Ne serait-il pas plus intéressant de développer et favoriser certains codes/normes ergonomiques que les développeurs pourraient adopter mais sans omettre par ailleurs des options de personnalisation ? Ainsi, logiciels & plateformes fermées comme ouvertes seraient sur un pied d’égalité je pense.

    Car justement, pourquoi opposer utilisabilité & ouverture ? Je trouve que c’est grave tout de même ! Le modèle « ouvert » permet justement – à tous les niveaux – de donner son avis, de faire évoluer le système tel qu’il le faudrait et non pas d’en rester à la vision d’une entité dont les seuls impératifs sont d’ordre financier & économique.

    Bref, je ne suis certainement pas au fait de tout, et d’un autre côté je n’ai peut être pas totalement compris l’objet de votre billet, mais je regrette que l’on puisse penser que les tablettes d’Apple soient les seules qui correspondent aux besoins éducatifs et qu’il n’y ait en fin de compte pas de choix possible. A la rigueur pour les personnes âgées ou ceux qui manqueraient de flexibilité de pensée, OK, peut être qu’Apple serait le seul choix, mais au delà de ça…

    1. Votre point de vue est intéressant et ne s’oppose pas à ce que je tente de mettre en évidence, à savoir qu’apparemment les limitations de fonctionnalités sont le marché et la réalité (cf les ventes d’Apple par exemple) des usagers. Je ne peux que constater que lorsque les techniques mises à disposition des usagers sont trop complexes elles n’ont pas aisément un accueil chaleureux, sauf si elles répondent à des besoins importants. De nombreux travaux sur les usages montrent cette lutte entre concepteurs et usagers et les conséquences (cf Jacques Perriault la logique de l’usage, Michel De Certeau, pierre Rabardel…)
      L’opposition ouverture/utilisabilité est connue dans le monde industrielle par exemple dans certaines oppositions ingénieur/techniciens/ouvriers. La sociologie de la traduction a mis en évidence cette question et le Centre de Sociologie des Innovations y a aussi beaucoup travaillé.

      Dans un autre registre, je ne pense pas qu’Apple soit le seul à répondre aux besoins éducatifs, par contre c’est le premier à avoir senti les limites qu’il faut imposer à un produit pour qu’il trouver rapidement sa place dans ce monde, comme dans le monde familial (la encore le marché me donne raison). Certes Apple ne sera pas le seul, et Google avec Androïd a bien proposé un alternative plus ouverte et tout aussi crédible. Cela nous rappelle une vieille guerre du début des années 80 en Mac et PC…

      Quand au nivellement par le bas, je n’y crois pas dans ce registre. Le vrai nivellement par le bas est d’abord culturel (au sens large, pas classique). C’est celui qui maintient dans la dépendance. Dans le cas des TIC, on s’aperçoit qu’en mettant des technologies trop complexes on génère une forme d’élitisme et une forme d’exclusion. DU coup en proposant des interfaces conviviales on permet à chacun d’accéder à un premier niveau d’usage. Cette entrée est préférable à l’autre, à condition qu’elle ne s’arrête pas là. Et c’est sur ce point que je suis en accord avec vous. Jadis Condorcet voyant dans l’instruction le moyen de lutter contre l’esclavage de l’ignorance. Mais il prenait soin aussi d’encadrer cette lutte dans des limites suffisantes pour qu’il n’y ait pas de risque de remise en cause du pouvoir, ce que Jules Ferry à confirmé plus tard. Avec les TIC le risque est le même. Chacun a le droit d’entrer, mais pas question d’avoir le droit d’ouvrir la boîte pour aller plus loin.
      Ce qui est essentiel dans la culture, c’est le questionnement de l’évidence, du déjà là, du donné. C’est en quelque sorte la curiosité pour le dire autrement ou encore la capacité d’étonnement. Devant des technologies limitées, il faut savoir en apprécier l’utilité, mais très vite la dépasser et non pas y opposer des technologies trop compliquées, ce serait contre productif.

      Quand on fabrique un escalier les marches du bas ne doivent pas être plus difficiles que celles du haut !

      BD

    2. Voilà un document qui vient confirmer mon analyse :http://www.cndp.fr/crdp-nancy-metz/54/ressources/espace-ressources/tablettes-numeriques.html
      Désormais trois semaines d’expérimentation précédés d’une semaine de prise en main suffiraient pour avoir une bonne analyse de ce genre d’outils…

      Au delà de la légèreté de l’expérimentation, on trouve dans ce document une illustration assez explicite de la manière dont évoluent les représentations sur les tablettes…. et sur l’engouement qui va suivre…

      A débattre

    • Claude on 22 mai 2012 at 11 h 14 min
    • Répondre

    « Du coup la tentation est grande de restreindre les possibilités techniques en les structurant fortement et en les limitant si l’on veut obtenir une pratique effective. »

    … ou pas de pratique du tout.

    1. Ce qui est aussi une possibilité, mais l’observation semble aller dans un autre sens : un univers sécurisant permet certaines pratiques… mais modestes… et rarement pas de pratique du tout

  1. […] viaEnfermé, limité, mais utilisé…. « Veille et Analyse TICE. J'aimeJ'aime  article […]

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