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rédigé le 3rd mai, 2012

Peut-on numériser la pédagogie ?

Jean Michel Fourgous prône une pédagogie du numérique et interroge sur enseigner et apprendre à l’ère du numérique. Si la question pédagogique est bien légitime dès lors que le contexte change, on ne peut se suffire de cette analyse car, à lire les écrits dont il est à l’origine on s’aperçoit, le plus souvent, qu’il n’y a pas besoin du numérique pour se poser ces questions. Peut-être faut-il alors situer cela dans une dynamique plus large, celle du développement important des techniques et de leurs conséquences sur l’organisation humaine. L’accélération du développement des techniques est aisé à observer dans le domaine de l’information et de la communication, mais pas seulement (on peut parler de l’alimentation, de la santé etc…). Cette accélération n’est pas simplement la rapidité des nouvelles techniques, mais c’est surtout leur rapidité de diffusion dans la société dans son ensemble. Nous sommes probablement dans une période dans laquelle l’insertion des techniques dans le quotidien n’a jamais été aussi grande et surtout aussi rapidement changeante. Dans le domaine des TIC on observe depuis trente ans la recherche systématique de la numérisation des activités humaines dans tous les domaines. Remplacer une activité humaine, en particulier répétitive, par une machine à répéter inlassablement, ce que sont fondamentalement les ordinateurs est donc un enjeu porté aussi par des considérations économiques qui à l’instar des grands révoltes du XIXe siècle, oppose la technique (mécanisation alors, numérisation aujourd’hui) à l’humain. Cependant l’économique a apporté un élément intermédiaire que l’on voit par exemple dans la construction automobile : un robot est-il plus ou moins « efficient » (rapport coût efficacité) qu’un humain ?

A voir ainsi progresser ces dynamiques, on peut être tenté de les appliquer à la pédagogie. Ne pourrait-on pas numériser la pédagogie ? Ce fantasme est ancien et récurrent. L’enseignement assisté par ordinateur, actualisé en elearning, porte entre autres ce projet. Les tentatives de modélisation sur informatique de l’acte d’enseigner et de l’acte d’apprendre fait partie des fantasmes fondamentaux des TIC, voire des mythes éternels (Babel, Golem etc…). Philippe Breton avait déjà démontré ce fait, d’autres ont poursuivi dans cette ligne, d’autres à l’inverse en ont fait un projet positif pour l’avenir de l’humain comme Pierre Lévy, ou encore Michel Serres. Si ce rêve revient à intervalles réguliers et si les propositions pédagogique de M Fourgous sont finalement indépendantes du numérique, c’est probablement que nous ne sommes pas assez imaginatifs, ou que nous n’ayons pas encore les bons outils, ou encore que le choix de l’humain et de la technique ne peut se résoudre par la substitution de l’un à l’autre, mais bien plutôt par des complémentarités compte tenu des faiblesses relatives de l’humain et du numérique.

L’idée du répéteur inlassable illustre parfaitement la force et la limite de l’humain en pédagogie. Face à un élève qui ne comprend pas, l’enseignant peut parfois s’irriter à force de répéter, tandis que la machine le fera sans affectation. Mais face à un élève qui ne comprend pas, la répétition atteint rapidement ses limites, c’est pourquoi l’humain va rechercher des solutions pour résoudre la difficulté. La force de l’humain est la capacité d’analyse d’un contexte, la capacité à se questionner et à problématiser les situations, la capacité à mettre en oeuvre des solutions variées, voire à inventer de nouvelles solutions. Des études comparatives sur des logiciels de traduction, de correction ou de reconnaissance de caractères révèlent les insuffisances des ces produits pour, au minimum vingt pour cents des contenus qu’il traite. En d’autres termes la part d’informatisable est de quatre vingt pour cent, l’humain gardant inéluctablement le reste à sa charge. Or, pour qui a par exemple optimisé des emplois du temps avec ou sans logiciel, on s’aperçoit que cette part d’humain est celle qui permet la coloration, l’adaptation, la contextualisation, voire le projet. En amont, dans leur préparation et en aval, dans les ajustements, les apports de l’humain dans ce genre de dispositif sont essentiels. Sauf si l’humain veut utiliser la machine comme substitut (prothèse ?) pour se décharger de sa part de responsabilité.

Une certaine vision des choses, rationaliste, statistique et global peut laisser penser que la pédagogie serait numérisable. Lors de la querelle sur la lecture, qui pouvait imaginer que tous les enseignants appliquaient la même méthode sans réfléchir et produisaient les échecs si souvent dénoncés. L’observation du quotidien amenait au contraire à observer de multiples situations dont celle qui consiste à appliquer sans réfléchir, les plus rares, mais surtout celles qui cherchaient à trouver coute que coute une solution, dans le contexte de travail tel qu’il est. Certes la déploration du contexte a pu laisser penser que c’était un moyen de ne pas agir au quotidien, mais cela est un comportement peu fréquent. Un humain, face à un humain en difficulté dont il a la charge a, a priori, l’envie de trouver une solution. Ce n’est que lorsque certaines théories politiques, philosophiques, voire scientifiques ont été déployées qu’une autre attitude, celle de l’exclusion, voire de l’extermination se sont développées. En éducation il pourrait en être de même si l’on suit une logique industrielle du zéro défaut qui consisterait à éliminer du système tout élève en difficulté.

La numérisation de la pédagogie, et plus généralement de l’enseignement peut répondre à certains rêves, mais en aucun cas à une réalité. Adapter des pédagogies pour qu’elles prennent en compte le numérique est une idée intéressante, mais elle risque de passer à coté des points essentiels de la mutation cognitive et sociale en cours. Il faudrait donc bien se poser la question de numériser de la pédagogie, non pas dans le paradigme de la substitution, mais dans celui de l’évolution. L’analyse de pratiques innovantes devrait servir à cela. La recherche systématique des bonnes pratiques pour les généraliser est un leurre. La recherche des éléments de numérisation de la pédagogie est plus prometteuse. L’un des moyens principaux pourrait être la recherche sur les différentes modalités de simulation de la réalité et donc de faire évoluer les pédagogies basées sur les études de cas ou sur les simulations en s’appuyant sur les enrichissements possibles de la situation par le numérique. Un autre de ces moyens pourrait être de repenser l’évaluation dans un contexte numérique. Entre deux extrêmes, l’examen sur table avec brouilleur numérique et l’examen sur QCM par boitiers numériques, il y a de la place pour rechercher de nouvelles formes d’évaluation. Les moyens numériques peuvent être, entre autres grâce à des mécanismes de traçabilité de mémoire, des auxiliaires intéressants. Ils peuvent aussi redonner au travail des processus d’apprentissage une place plus importante en déchargeant l’enseignant de la question de la conformité pour lui permettre de se centrer sur la démarche mentale de l’élève.

Articuler numérique et enseignement, cela s’oppose partiellement aux approches substitutives ou adaptatives, voire intégratives. L’avènement du numérique dans le quotidien est encore trop récent pour voir émerger des éléments stables qui confirment cette possibilité d’évolution, c’est pourquoi nous commençons toujours par rechercher si dans les pratiques antérieures, quelles qu’elles soient, nous n’avons pas déjà des ressources. Une fois cette étape passée, il est probable que vont pouvoir émerger de nouvelles formes de « pédagogie numérisée », mais alors on ne parlera plus tout à fait de la même chose qu’aujourd’hui.

A suivre et à débattre

BD

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