Avr 18 2012

Quelles lectures sur les écrans ? Quelles lectures enseigner ?

En publiant une synthèse sur la lecture de livres, numériques ou non, présentée ainsi « un Baromètre sur les usages du livre numérique en France dont l’objectif est d’évaluer les usages licites et illicites du livre papier ou numérique. » , le ministère de l’éducation fait écho à une étude qui pose problème au delà de ses résultats au demeurant fort intéressants. Ce qui fait problème ce n’est pas le support de lecture (écran ou papier) mais bien le type de document lu (livre revue, lettre message article etc…) et donc le type de lecture auquel correspondent ces formes. Autrement dit peut-on isoler la lecture du livre de toutes les autres lectures. Plus largement pourquoi passe-t-on autant de temps à parler du livre et aussi peu à parler des lectures ? Pourtant ce même ministère publie aussi ce dossier sur la lecture sur écran .
Parmi les questions que l’on peut se poser sur les lectures, la première concerne d’abord la quantité de lecture, le seconde la place de l’écrit dans les lectures, la troisième concerne les attitudes, les postures de lecteur, enfin la quatrième est celle de la pluralité des lectures selon ce que les usagers choisissent d’engager dans le rapport à un support papier ou écran.

De ces questionnements va découler celle de l’enseignement des lectures et non pas de la lecture, qui est un autre aspect de l’accès à l’information et aux savoirs. Les lectures se vivent au quotidien et se trouvent mises en question dans les lieux qui ont en charge d’en codifier les formes et de développer les compétences prescrites. Si l’accès au code écrit est l’apanage d’un enseignement systématique et explicite c’est bien qu’il est une construction humaine. De plus, parce qu’il est représentation abstraite et distancée d’une réalité perçue, il suppose une médiation complexe entre signe, signifiant et signifié, indispensable pour passer de la perception au décodage puis du décodage au sens et enfin du sens à l’usage (ce découpage linéaire n’entend pas correspondre à une réalité du développement cognitif mais à en signifier la complexité). René Magritte dans ces deux tableaux, « la trahison de l’image » d’abord, « La clé des songes » ensuite illustre parfaitement cette complexité dont souvent on oublie le deuxième terme, celui du sens au profit du premier celui du décodage. En ajoutant l’image au mot, René Magritte anticipe la question actuelle de la lecture en mettant en évidence l’ensemble de la relation se construit entre l’objet à lire et le lecteur, celle qui va de la perception à l’usage… Or ce passage n’est pas évident c’est pourquoi l’enseignement des lectures est devenu un passage obligé du monde académique, et aussi le livre papier comme objet emblématique et signe discriminant de l’accès à la Culture savante.

Le développement de nouvelles surfaces de lectures et de nouvelles lectures, en dehors des sphères contrôlées par les pouvoirs traditionnels, affole les institutions qui ont bien du mal à sortir de leur tradition livresque (le cas des manuels scolaires est éclairant dans une certaine mesure à ce sujet). La lecture ne se limite pas au livre, ce n’est pas nouveau. Elle ne se limite pas à l’écrit, ce n’est pas nouveau comme le montrent par exemple les enseignements de lecture d’images qui sont déjà anciens. Désormais la lecture s’ouvre à de multiples modalités et en particulier à des objets dont la plasticité vient renforcer la multimodalité. En d’autres termes non seulement l’écrit est enrichit de sons et d’images, mais ces documents sont en évolution potentielle constante du fait de l’interaction possible entre le lectorat et l’autorat (l’exemple de wikipédia est révélateur à ce sujet). De plus la taille des objets de lectures devient de plus en plus variable, des 140 caractères d’un message sur twitter aux milliers de pages de certains écrits littéraires, scientifiques….

Ce qui est impressionnant c’est d’assister au constant développement des lectures multimodales dans le quotidien. Subies dans un contexte, imposées par une institution, choisies par désir ou intérêt, les lectures sont en augmentation, jusqu’au vertige de l’écoeurement dans certains cas de surinformation. Ce phénomène est nouveau dans le quotidien de la grande majorité des humains qui se sont souvent limités, avant le numérique, à des lectures rares et couteuses. Les lectures ne se limitent plus à l’écrit et encore moins au livre. Cela n’est pas directement perceptible et quantifiable, mais au contraire cela s’inscrit dans la subtilité du quotidien que seule l’anthropologie pourrait nous permettre de le saisir. Nous percevons de nombreux signes, quand passons nous du signal perçu à la lecture ? C’est ce que l’élève décrocheur de l’intérieur subit dans un certain nombre de situations scolaires : le rappel de l’obligation de lecture fléchée. Car il semble que l’école ne donne plus autant envie de lire des livres qu’on peut le penser, et qu’elle est très éloignée des autres lectures qui ne font que peu partie de ses activités, malgré ce que l’on nomme pompeusement l’éducation aux médias, aux contours sans cesse à requestionner dans notre monde numérisé. Ce qui émerge en ce moment comme comportement nouveau c’est la posture de lecture. En longeant une file de voiture stationnée dans la rue, plusieurs personnes sont assises à leur volant en train de lire. Qui un bordereau de livraison, une fiche de travail, qui un message sur smartphone, qui un journal gratuit… En montant dans le transport collectif qui mène au travail, le nombre d’yeux tournés vers des écrans miniatures est impressionnant, juste concurrencé par les journaux gratuits et quelques rares lecteurs de livres (en général des romans). L’irruption de ces nouvelles lectures détermine de nouvelles postures de lecteur, sorte de « lecture juste à temps » ou encore de « lecture contextuelle ». Comme si désormais les lectures nouvelles prenaient de plus en plus la place de l’oisiveté dans les « espaces interstitiels » de la vie. Ce qui surprend aujourd’hui c’est ce que l’on peut qualifier de « lecture hyperactive » pour utiliser une expression détournée, signifiant que la lecture est perception d’information, mais aussi communication et multimédia. C’est aussi significatif de cette évolution en cours de ce qui était la lecture annotée, puis la lecture commentée et maintenant de plus en plus une lecture enrichie et une lecture communicante (cf. le re-routage de contenus sur Internet soit par les réseaux sociaux soit par les outils de curation).

Faut-il enseigner toutes les lectures ? Faut-il refonder ce qu’on appelle l’enseignement de la lecture ? Il est probable que, au moment ou, opportunément la querelle l’orthographe revient dans le débat public en ces temps d’élections, il faut se poser ces questions de manière approfondie. Or l’emballement des médias sur ce genre de question ne simplifie pas la tache de ceux qui veulent éclairer la compréhension de tous par l’analyse approfondie. Il n’y a pas à enseigner séparément les lectures a priori, dans la mesure où c’est le sujet qui apprend qui est dans ce bain de lecture. Par contre il y a nécessité de décodage des modes variés de lecture mais aussi du lien entre les modalités contenues dans la lecture, dans les lectures. En effet l’association de plusieurs modalités dans le même document introduit une complexité nouvelle qui rend nécessaire un travail plus important de compréhension approfondie. Un travail fait avec des élèves de CAP devant des journaux télévisés montrait que la perception des différents ordres présents à l’écran, images, sons, textes, graphiques amenait à des lectures plurielles et des sens bien différents. Tantôt un ordre devançait l’autre, tantôt deux ordres se renforçaient, tantôt le lecteur ignorait purement et simplement un ordre de lecture. On le voit, le sujet lecteur intervient de façon majeure dans les lectures, c’est banal de le dire, mais l’ignorer et parler en général du livre et de la lecture, c’est réifier, voire nier le sujet lecteur. Or le numérique a cette vertu qu’il oblige à resituer le sujet lecteur au centre de l’activité que chacun nomme, sans discrimination la lecture…

A suivre et à débattre

BD

http://eduscol.education.fr/dossier/lectures/lecture-sur-ecran/@@document_whole2 pour la totalité du dossier sur les lectures sur écran, qui nous permettent d’aller plus loin sur la question.

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