CNnum, encore un rapport pour rien

La publication du rapport et des propositions du conseil national du numérique (mars 2012) amène à plusieurs remarques. La première concerne une absence de taille : la réalité de l’enseignement au quotidien et de ses contraintes réelles. La deuxième c’est une impression de déjà entendu des trois propositions… La troisième c’est l’absence de vision réelle de la place du numérique dans le quotidien des jeunes. Car encore une fois les grands absents d’un tel rempart ce sont les intéressés eux-mêmes… les jeunes et dans une moindre mesure les pratiques quotidiennes dans les établissements, si différents les uns des autres quand on les fréquente de près, au prise avec les contradictions entre les discours et les actes.

Quelques exemples peuvent illustrer ces contradictions ressenties. Le premier concerne les urgences de l’apprentissage primordial et en particulier celles de la compréhension. Le deuxième concerne l’écart entre les établissements selon leurs contextes et leurs acteurs. Le troisième concerne la place des tic dans les disciplines et dans leur évaluation terminale. Le quatrième concerne la culture des jeunes dont l’évolution actuelle, en lien avec celle des arts générations est trop souvent stigmatisée et plus rarement véritablement réfléchie. La cinquième concerne la relation actuelle de la société avec l’école au travers du prisme de l’école et du numérique qui révèle des écarts d’analyse très importants selon ceux qui en parlent.

En partant de ce dernier point, il faut remarquer que le principe des auditions cher à toutes ces commissions en charge d’élaborer ces textes atteint rapidement ses limites. En effet, la liste des audités (ées), outre qu’elle ne comporte que 5 femmes pour 50 personnes auditionnées… et bien peu d’enseignant(e)s en activité, révèle bien la limite de l’exercice de la représentation et de la pertinence et ou de l’ouverture des regards portés. Bref il faut bien reconnaître que ce rapport ne peut donc qu’apporter un regard bien précis qui s’il n’est pas faux, se révèle forcément limité.
L’absence des jeunes et de leurs familles et surtout l’absence d’éléments d’analyse des pratiques sociales non scolaires est un vide important lorsque l’on parle aujourd’hui du système scolaire et de son évolution. L’Ecole est encore conçue ici dans une vision de monde à part pouvant être traité isolément de son système d’existence. En quelque sorte, il y a un allant de soi du numérique à l’école qui n’est jamais questionné ici.
L’absence d’analyse de la place des TIC dans les contenus des enseignements dispensés dans le système scolaire est un des biais les plus importants. En n’abordant pas ces questions, les auteurs du rapport oublient l’essentiel du monde scolaire et de ses contraintes réelles. En ajoutant à cette dimension celle de l’évaluation des apprentissages, on s’aperçoit que l’on ne touche pas au cœur du problème, pourtant évoqué dès le début : la faible prise en compte des TIC dans les enseignements.
La vision de cette commission est encore une fois jacobine et donc centralisatrice. Une fois encore un centre de ressources en ligne national (projet déjà dans les cartons en 2004 au CNDP), ou encore un haut conseil (dont encore une fois le futur responsable pourrait aussi être le principal auteur du rapport ( ?) comme cela s’est observé à de nombreuses reprises). Encore une fois il faut rationnaliser, nationaliser, mutualiser en espérant que cela produira des effets…. Or dans le domaine on a suffisamment de recul pour désespérer de ce genre d’analyse. En fait la réalité quotidienne des établissements est trop diverse pour se satisfaire d’un regard aussi éloigné, même s’il contient des éléments qui répondent à de véritables questionnements locaux (maintenance).
Ce rapport oublie plus généralement un problème fondamental de l’éducation qui est l’importance de la cohérence longitudinale des pratiques et de leur évaluation. Or ces pratiques s’inscrivent dans des contextes et croire que proposer d’enrichir de loin ce contexte suffira est une illusion qui nous renvoie à des propos anciens comme ceux de l’ouvrage publié en 1981 par le ministère de l’éducation et piloté par le ministre d’alors Christian Beulac (les technologies de communication au service de l’éducation, (cndp 1981).

Si l’on observe les enseignants au quotidien que peut on dire sur les pratiques informatiques : outre que les pratiques personnelles en dehors de la classe sont devenues ordinaires, ce sont les notes (puis les dossiers scolaires et d’orientation) et maintenant le cahier de texte qui par leur informatisation ont imposé (plus ou moins ?) aux enseignants des changements d’attitude significatifs. A cela s’est ajouté le renforcement des pratiques traditionnelles de l’enseignement massé avec la généralisation progressive des vidéoprojecteurs et de son avatar commercial le TBI (et bientôt, peut-être) les boitiers de votes)….

En d’autres termes, hormis pour les disciplines directement impliquées par leurs contenus d’enseignement, le numérique n’a, pour l’instant aucune bonne raison de venir toucher le bon ordonnancement de l’Ecole. Tout au moins si on se limite aux critères d’analyse de la commission sur le numérique et des politiques menées depuis de nombreuses années, le monde scolaire a tout intérêt à continuer dans la ligne traditionnelle puisque le contexte réel ne change pas… Or pour cette commission, ce n’est pas au cœur mais à la périphérie qu’il faut œuvrer. Cette approche, pour légitime qu’elle soit au vu des constats faits et des réalités des besoins, est cependant bien éloignée des besoins réels.

Le tryptique habituel, matériel, ressources et formation est encore à l’honneur dans l’interview du président de cette commission par le café pédagogique. Depuis trente années que cela est tenté, on se refuse à toucher à l’essentiel, pourtant esquissé par le livre de M. Fourgous dans son livre en incitant à penser à une pédagogie du numérique ou plutôt à l’ère du numérique. Une fois encore une commission hésite à aller au cœur du problème, celui du cadre disciplinaire des enseignements, celui de l’organisation temporelle et spatiale de la scolarisation, celui de l’évolution cognitive globale de la société et de l’éducation. Cette dernière dimension est pourtant essentielle car c’est elle qui se traduit par des changements liés aux supports (multimodalité), liés aux relations aux supports (hypernavigation, hyperinformation,…) liés aux relations psychopédagogiques (communication 2.0, interactions humaines, désynchronisation,…)

En oubliant les pratiques enseignantes et en négligeant la question de jeunes la commission montre qu’elle ignore bien des choses de l’Ecole, qu’elle en parle de l’extérieur, et qu’elle oublie de faire l’analyse systémique pourtant si nécessaire en ce moment. S’il suffisait de quelques recommandations… fort heureusement, le rapport se contente de terminer en ne revendiquant pas de solution totale, mais simplement en signalant que ce qu’elle propose est une base… malheureusement elle vient d’une vision centralisée et centralisatrice, ce qui est aux antipodes de l’évolution actuelle qu’amènent les usages sociaux des technologies de l’information et de la communication.

A suivre et à débattre

BD

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(2 commentaires)

  1. Jean François Cerisier (université de Poitiers) fait de son coté aussi une analyse de ce même texte (et nous ne nous sommes pas concertés…). Il est, lui aussi, très critique :
    http://blogs.univ-poitiers.fr/jf-cerisier/2012/03/11/l%E2%80%99ecole-selon-le-conseil-national-du-numerique/

    • Klaus on 12 mars 2012 at 17 h 14 min
    • Répondre

    Eric Sanchez (institut francais de l’education et universite de Sherbrooke) a également publié un billet sur ce rapport. Egalement caustique.

    http://subreptice.wordpress.com/2012/03/12/permettre-lutilisation-du-numerique-a-lecole/

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