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rédigé le 26th février, 2012

La tablette secoue-t-elle les habitudes ?

Le déferlement d’articules sur les tablettes numériques est accompagné de témoignages d’essais ou d’expérimentations ou encore de projets d’usage des tablettes. Malheureusement et comme d’habitude en éducation, la solution technique passe avant la réflexion sur le contexte et les problèmes qu’il pose. On l’avait vu en 1985 avec le plan informatique pour tous, on l’a revu en 1997 avec l’émergence d’Internet, plus récemment avec les netbooks, les ordinateurs portables et encore plus récemment avec twitter, facebook et maintenant les tablettes, à chaque fois la solution arrive avant le problème…..

Il y a plusieurs années j’avais suggéré que l’évaluation de la pertinence d’un projet d’usage des TIC en éducation pouvait se baser sur ce qui était mis en avant en premier : le problème pédagogique ou le moyen technique. Malheureusement cet appel a été largement ignoré et la déferlante des solutions technique continue de précéder les problèmes auxquels il y a besoin d’apporter des réponses. En fait il faut un peu nuancer les choses. A propos de telle ou telle innovation technique au fort succès dans le monde professionnel ou social, on a pu entendre la réflexion suivante : au vu de l’écho de cette technique dans la société il faut qu’on fasse quelque chose dans l’école, dans le monde scolaire. L’argument qui suit est que ce sera surement utile pour les jeunes ou encore qu’on pourra les préparer à ce monde.

En fait cela montre que le monde scolaire cours de plus en plus souvent après les évolutions techniques, sociales et économiques de la société. Comme s’il fallait rattraper une sorte de retard… Car si l’on regarde ce qui s’est passé au XXe siècle, l’école a été souvent le porteur et l’initiateur des évolutions de la société, voire le vecteur de cette évolution. Jusqu’au moment où un renversement s’est produit. Du coup le monde scolaire à cherché à suivre ce qui était développé en dehors de lui, comme si le moteur d’entraînement de nos sociétés avait changé de pilote. La technique et l’économique sont progressivement devenus les machines à tracter de la culture ordinaire. Le monde scolaire s’est alors progressivement vu attribué le rôle d’amortisseur. En d’autres termes, passer dans le monde scolaire c’est devenu développer la capacité à accepter le monde de l’extérieur plutôt que d’apprendre à le construire….

Lorsqu’il y a plusieurs années on écrivait sur ce blog que les TIC se passaient du l’école pour se développer, c’était sans imaginer que ce n’était que la partie émergée d’un iceberg bien plus important. Ce qui s’applique aux TIC s’appliquerait à bien d’autres aspects du développement de nos sociétés. Du coup s’est progressivement renforcé le rôle concurrentiel et sélectif du système éducatif. Car derrière tous les discours sur la dimension égalitaire ou non du monde scolaire il n’y a pas de réflexion fondamentale sur le rôle que la société a désormais, sans le dire explicitement, assigné à cet univers. En d’autres termes on ne sait pas comment s’y prendre.

Le développement des tablettes numériques s’accompagne donc d’initiatives variées du type prêt de deux machines à des établissements, ou encore mise en place d’une classe expérimentale, pour voir ce que cela donne etc… Au même moment on voit apparaître des questions nouvelles sur le temps qui s’accélère (Jocelyn Lachance, l’adolescence hypermoderne, PUL 2011), sur le rapport des jeunes à la dérision et au loisir (Monique Dagnaud, génération Y, Sciences Po 2011) ou encore aux autres formes d’apprentissages des jeunes (Anne Barrère, l’éducation buissonnière). Entre ces deux pôles, il n’y a aucun lien, aucune tentative de rapprochement, aucune recherche du lien entre problématique et action concrète. Ce n’est pas tant le fait d’essayer qui pose problème que la manière dont on pose la question.

On retrouve aussi ce problème chez nombre d’enseignants dits innovants et aussi chez les politiques qui sont toujours à la recherche des innovations (cf. le prochain rendez vous du ministère sur le sujet à l’UNESCO fin mars). Car là encore la solution précède bien souvent, voire tout le temps, le problème. Quand en plus derrière ces actions il y a en plus des enjeux personnels (besoin de reconnaissance) ou des enjeux politiques (besoin de montrer la capacité d’initiative des politiques), on ne peut que constater que l’inefficacité de fond au profit de l’efficacité médiatique. Car l’efficacité de fond, c’est celle qui fait avancer la cause de l’éducation dans les sociétés et son efficacité. Le rapport Pisa sur le numérique et l’école (OCDE (2011), Résultats du PISA 2009 : Élèves en ligne : Technologies numériques et performance (Volume VI), PISA, Éditions OCDE.http://dx.doi.org/10.1787/9789264113015-fr) est à ce sujet inquiétant. IL met en évidence de nouvelles lignes de fractures entre les systèmes éducatifs à l’échelle de la planète, sans lien direct avec les questions de richesse et de pauvreté, mais bien d’avantage en lien avec la capacité d’abstraction de conceptualisation et d’inventivité.

A force de développer l’apparence de modernité des projets TIC (on expérimente une nouvelle technique) au détriment de la question éducative, on a peu à peu fait disparaître cette deuxième du débat général. On l’a enfoui derrière des « solutions » à court terme et clinquantes avec l’image de progrès, de modernité et donc de bienfait présumé.

Il est temps que le monde de l’éducation réfléchisse, au delà des tablettes, à l’accès aux savoirs et à la responsabilité réelle des acteurs (pas seulement scolaires) dans ce domaine. En écrivant le livre « Comment le numérique transforme les lieux de savoirs » (FYP éditions 2012), j’ai voulu mettre en évidence une partie de cette question. Certes il faudrait aller plus loin dans la réflexion. Une personne à l’écoute de ces propos disait que l’on était loin de la réalité de demain matin. Effectivement, il ne s’agit pas de court terme, mais bien d’un projet à venir qui se base sur le renversement des questions telles qu’elles sont posées actuellement. Les pesanteurs sont évidemment nombreuses et nous sommes dans une période de défense des près carrés bien plus que d’évolution réelle, c’est pourquoi il faut relancer la réflexion sur toutes ces nouvelles manières de penser la question éducative en évitant de choisir les solutions avant même d’avoir posé clairement les problèmes…

A suivre

BD

10 comments to La tablette secoue-t-elle les habitudes ?

  • Cyrille Crapsky

    Bonjour,
    Un clin d’oeil par rapport à votre article (en particulier « au vu de l’écho de cette technique dans la société il faut qu’on fasse quelque chose dans l’école »):
    http://parents3point0.com/ipad-en-classe-avec-les-parents

  • Marie-Odile Morandi

    Bonjour,

    L’expérience indiquée ci-dessus ne peut que laisser perplexe ! Ingérence des parents, appel à sponsor privé, regard condescendant sur le personnel qui ne possède pas le dernier gadget et sur l’enfant dont les parents dont dans le même cas !
    De grâce, laissez les professionnels de l’éducation faire le travail… cessez « les expériences » pseudo-pédagogiques ! L’école a commencé à aller de travers justement quand tout le monde s’en est mêlé !

    !

    • admin

      A l’opposé les milieux repliés sur eux mêmes sont aussi dangereux que ceux qui sont ouverts à tous les courants !!! c’est un équilibre très difficile à faire qu’il faut toujours rechercher. Il ne faut pas suspecter trop les autres au risque de se faire reprendre.

  • Bonjour,

    Merci pour cette réflexion intéressante. J’aimerais y ajouter une dimension.

    Les tablettes et nombreuses innovations technologiques ne secouent pas que la partie « école » de l’éducation. En recherche, j’ai entendu des collègues se plaindre qu’ils n’avaient pas encore maitrisé un « outil » que le ministère ou les organismes subventionnaires les incitaient (par leurs objectifs, par la formulation des concours) à passer à la prochaine « mode ». On a souvent que le temps de dégager les grandes lignes, d’identifier les questions intéressantes ou les problématiques potentiellement riches pour la meilleure compréhension des processus d’enseignement/apprentissage qu’on nous demande de passer à autre chose… Les vagues technologiques déferlent à un rythme de plus en plus soutenu et il devient impossible de bien les maitriser.

    J’aime croire que mon travail consiste à aider les enseignants à exercer le plus de maitrise possible sur les processus de l’apprentissage, je devrais les aider à comprendre et à s’ajuster. Constater que l’on est parfois contraint à l’improvisation m’attriste…

  • Votre réflexion sur la dualité « problème pédagogique vs moyen technique » rejoint la nôtre et c’est le raison pour laquelle une équipe du Réseau des répondantes et répondants TIC travaille actuellement à élaborer une démarche et des outils permettant d’évaluer l’impact de projets pédagogiques TIC sur la réussite des étudiants (résultats scolaires, motivation, habiletés cognitives de haut niveau).

    C’est ainsi que, lors de la mise sur pied d’une activité pédagogique faisant appel aux TIC, les conseillers pédagogiques auront en main un document d’accompagnement permettant d’identifier la problématique et les objectifs du projet, de même que indicateurs pour effectuer le suivi, la compilation et l’analyse des résultats : http://reptic.qc.ca/dossiers/tic-reussite/evaluer-impact.html

  • […] La tablette secoue-t-elle les habitudes ? « Veille et Analyse TICE Le déferlement d’articules sur les tablettes numériques est accompagné de témoignages d’essais ou d’expérimentations ou encore de projets d’usage des tablettes. Malheureusement et comme d’habitude en éducation, la solution technique passe avant la réflexion sur le contexte et les problèmes qu’il pose. On l’avait vu en 1985 avec le plan informatique pour tous, on l’a revu en 1997 avec l’émergence d’Internet, plus récemment avec les netbooks, les ordinateurs portables et encore plus récemment avec twitter, facebook et maintenant les tablettes, à chaque fois la solution arrive avant le problème….. Il y a plusieurs années j’avais suggéré que l’évaluation de la pertinence d’un projet d’usage des TIC en éducation pouvait se baser sur ce qui était mis en avant en premier : le problème pédagogique ou le moyen technique. […]

  • Marie-Odile Morandi

    Bonjour,

    Quelqu’un se souvient peut-être du titre du livre dont l’auteur partageait les personnes en 3 catégories face à toutes ces innovations : les mordus qui partent devant le plus vite possible, ceux qui refusent tout, et puis une troisième catégorie qui attend et réfléchit avant d’agir !

    Amicalement

  • Vincent Llitchenko

    Bonjour,
    je lis en (presque) début de votre propos : « facebook et maintenant les tablettes, à chaque fois la solution arrive avant le problème« .
    Si à pareil moment – l’introduction – vous positionnez déjà la problématique dans le domaine du problème, j’avoue en tant que lecteur me voir en situation de ne pouvoir que constater un choix délibéré a principio et pas me voir proposer une prise de décision conséquence d’une exposition de faits et commentaires.
    Merci pour vos lumières.

    • admin

      D’une part le mot problème est ici proposé en amont du terme problématique ce qui fait que l’emploi du mot est un choix réthorique. Par ailleurs, il ne s’agit pas d’un choix a principio, mais bien une observation. En fait mon texte n’utilise pas les normes « scientifiques », ce n’est pas l’objet de ce blog. Donc il ne respecte pas les canons universitaires de l’exposé et donc de la distinction entre les différentes composantes d’un acte de recherche. D’ailleurs les respecterait-il qu’il ne serait pas pour autant scientifique (ce qui malheureusement est souvent une confusion, même chez les universitaires…).
      Mon objet de réflexion est ici de mettre en évidence que lorsque que l’on observe des expérimentations, des innovations et qu’on lit les compte rendus dans de nombreuses revues de toutes natures, on présente d’abord l’objet technique avant de présenter la situation dans laquelle l’objet technique est mis en oeuvre. Or cela laisse à penser que la seule justification de l’introduction de l’objet technique est son existence même et non pas le contexte dans lequel on l’introduit. Cette façon qu’ont de nombreuses personnes d’aborder les technologies en éducation est révélatrice d’une conception philosophique du développement de nos sociétés contemporaines qui avance l’idée que ceux qui pensent les objets techniques s’imposent sur ceux qui sont appelés à les utiliser. Or la sociologie des usages a montré que cette hypothèse n’est pas totalement vérifiée. En d’autres termes si certaines technologies ont réussi ce tour de force (le téléphone portable par exemple) d’autres ont subi la loi du contexte et ont été soit détournées, soit simplement rejetées. En d’autres termes le présupposé « éducatif » que je défends est qu’il est nécessaire de poser le problème (contextuel) avant de donner la solution (technique) et finalement, c’est un petit peu de la démarche scientifique… de problématisation et d’hypothèse…
      B Devauchelle

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