Comprendre la question du progrès et ses conséquences : un BD inspirante.

Les chasseurs d'écume, Tome 8 : 1960, ne pas perdre un homme

Terminant la lecture des huit tomes de la Bande Dessinée de Debois et Fino, « Les chasseurs d’écume » (Glénat), on peut s’interroger sur le sens de l’évolution des mentalités et de la place du progrès technique dans la détérioration progressive du mone environnant par l’humain. Cette histoire est d’abord celle des pêcheurs de la baie de Douarnenez au cours du XXe siècle. À la sortie de la « révolution industrielle » du XIXè siècle, les populations ouvrières sont confrontées à une forme d’inhumanité du travail (les conserveries ici) mais aussi à la dureté du capitalisme et ses conséquences sur une population locale, un écosystème. Pour dépasser ces conditions qui affectent les ouvrières et les pêcheurs, outre les revendications syndicales, il y a le progrès technique face auquel il faut se positionner : d’une part il peut-être destructeur d’emploi, d’autre part il peut amener à une meilleure rémunération des pêcheurs et indirectement des ouvriers. L’ensemble de ces huit tomes ressemble à un travail anthropo-historique. En effet en mettant en scène, sous la forme graphique de la BD en particulier, un siècle d’évolutions dans un espace relativement limité (Douarnenez et sa baie) et autour de la thématique de la pêche à la sardine, les auteurs réussissent, outre une œuvre littéraire remarquable, une analyse critique des conséquences que peuvent avoir des choix, dans la durée sur la vie des habitants et leur devenir. Si l’objet des critiques n’est pas fondé sur des choix politiques orientés, il n’en reste pas moins que ces ouvrages ouvrent la porte à une analyse de ce que le politique articulé avec la technique peut produire : et ici c’est la disparition de la sardine, de la pêche à la sardine et plus largement la disparition lente du port de Douarnenez et de ses infrastructures historiques.

Pourquoi évoquer ici ces ouvrages ? Parce qu’ils pourraient fournir à des jeunes et à leurs éducateurs, de quoi réfléchir et penser l’avenir de notre société. Si l’on met à jour le modèle sous-jacent à cette évolution d’un siècle (voir en bas de cet article), on peut probablement le transposer à de nombreuses questions liées au progrès technique, au développement économique et à la question du bien-être humain. Ici, la transposition, c’est celle liée à l’informatique et au numérique. La fin de la saga évoque la question des appareils de sondage sous-marin pour repérer les poissons. On peut poursuivre, dans un autre domaine, la question du développement de l’informatique au cours des 50 dernières années et son passage dans le grand public à partir des années 1990 et l’avènement d’Internet. Mais ce qui est particulièrement éloquent, c’est la manière dont les humains se mettent parfois dans une situation telle qu’ils deviennent victimes de leurs choix. Au moment où le numérique est questionné (sobriété, sécurité, contrôle…) et parfois freiné (cf les écrits de Philippe Bihouix par exemple) on comprend mieux les « trajectoires » multiples qui agitent nos sociétés en regard de leur développement.

Le numérique est une évolution technique récente qui a pris son essor en très peu de temps. Cela peut augmenter les questionnements à son sujet. L’adoption quasi spontanée par la population, à la suite du monde des entreprises interroge l’école. Le récent rapport Mc Kinsey (daté du milieu 2022, mais pas rendu public) présenté par le journal Marianne (https://www.marianne.net/societe/education/blabla-et-neoliberalisme-a-gogo-ce-que-contient-le-rapport-de-mckinsey-sur-lecole) donne une certaine place au numérique, montrant ainsi l’ancrage idéologique d’une certaine manière d’envisager le numérique scolaire et plus généralement l’école dans la société. Ces documents viennent en contrepoint des ouvrages cités ici en matière de cadre et de modèle. Nous essayons ci-dessous de faire une sorte de transposition critique de ce modèle dans l’univers contemporain du numérique.

  • Quelques repères du modèle sous-jacent analysé dans ces ouvrages passionnants :
    Une population malmenée par des propriétaires et chefs d’industrie riches
    On reconnaît là les multinationales du numérique en lien avec les pouvoirs politiques
  • Des rapports de force parfois violents qui marquent les enjeux du combat
    L’exemple des USA lors de la dernière présidentielle montre comme le numérique fait partie de cette violence, aussi bien comme moyen que comme vecteur informationnel
  • La nécessité d’améliorer les moyens de vivre, le bien-être humain
    La fameuse « facilitation » procurée au quotidien par les moyens numériques nous amène à les adopter sans attendre
  • Les choix techniques comme pouvant améliorer le sort de chacun (riches et pauvres…)
    Les avancées dans le domaine informatique sont présentées comme des avancées positives, améliorant l’économie, mais aussi le sort de chacun (cf. l’automatisation et la robotisation)
  • Les choix techniques qui entraînent aussi des dégradations à long terme
    On a du mal à mesurer réellement l’impact du numérique à long terme. Même si de nombreuses études invitent à penser certaines de ces dégradations, il faut approfondir
  • L’importance des rémunérations dans la psychologie des populations et les limites
    Notre société libérale nous incite à un individualisme que le numérique amplifie. L’exemple des influenceurs illustre bien cela.
  • L’idéologie du progrès comme sous bassement du comportement humain
    Nous sommes arc-boutés sur l’idée de progrès comme nécessairement bon, même si nous en connaissons les erreurs. Mais une pensée alternative est difficile à créer face à l’histoire de l’humanité
  • Le modèle concurrentiel comme ferment des dissensions dans une population en vue de la soumettre au progrès
    Les politiques, les syndicalistes et autres groupes de pression jouent beaucoup sur l’idée de « concurrence ». Or ce modèle est désormais ancré dans la culture des individus dans notre société. Le numérique et globalement l’information sur les réseaux ainsi que les médias concourent tous et toutes à amplifier ce pilier culturel.
  • L’enrichissement personnel constitue un pilier des décisions individuelles dans une société capitaliste
    La recherche d’un enrichissement personnel fait oublier ce que nous pouvons observer et analyser : notre mode sera solidaire ou il disparaîtra !!!
  • L’imaginaire et l’imagination peuvent aider ou au contraire nuire pour comprendre les faits.
    Le numérique a amplifié les phénomènes de désinformation et fait émerger, avec ce fameux biais de confirmation, de nombreuses croyances nouvelles et des fausses informations.

Ces repères peuvent être transposés à d’autres contextes, en particulier actuels. Ils servent de cadre d’analyse et de compréhension des questions auxquelles le progrès technique nous confronte. Nous avons essayé, ici de le faire en partie pour le numérique, en particulier pour l’éducation, mais plus généralement pour la culture.

A suivre et à débattre
BD

La pédagogie pour les uns (DGESCO), services numériques pour les autres (DNE) !

Rappelons d’abord quelques observations réalisées au cours des années passées à propos de l’informatique et du numérique en éducation. Dès son introduction dans le monde scolaire et universitaire, certains ont vu dans l’informatique et plus largement les moyens numériques une potentielle transformation pédagogique. Celle-ci ne s’est jamais produite à la mesure de ce qui a été projeté, espéré, rêvé par certaines et certains. Dès le déploiement de l’informatique dans l’entreprise et l’administration, le monde scolaire et universitaire n’a pas échappé à l’informatisation de l’organisation et des services scolaires : gestion administrative, comptable et organisation des temps et des espaces scolaires et même gestion des bibliothèques et centres documentaires. Deux territoires se sont constitués, l’un au coeur de l’activité d’enseignement/apprentissage, l’autre tout autour de l’activité centrale. La nomination successive et le profil de Directeurs du Numérique pour l’Éducation (DNE) met de plus en plus en relief cette partition. Il faut bien dire que pour ce qui est du coeur de l’activité, la Direction Générale de l’Enseignement Scolaire (DGESCO) et ses satellites (Programmes, Conseils Scientifique etc…) a toujours gardé une main ferme. Elle impose, toujours, de manière surtout verticale, des manières de faire qui seraient conformes à l’esprit des dirigeants (et de certains chercheurs, inspecteurs généraux et conseillers de toutes sortes…). La pédagogie, ce serait la DGESCO, la périphérie technique la DNE. Certes, il y a bien des zones de recouvrement, mais les récentes prises de parole du Directeur de la DNE (A le Baron) confortent cette partition.

Ainsi : »Le Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse publie une doctrine technique du numérique dans l’éducation, afin de mettre en place un cadre d’architecture et de règles communes, visant à fournir aux usagers un ensemble lisible et structuré de services numériques éducatifs accessibles simplement et interopérables. » https://eduscol.education.fr/1042/services-numeriques-et-cadre-de-confiance (contributions jusqu’au 15 janvier prochain) sous l’intitulé « Services numériques et cadre de confiance ». Dans le même temps de Conseil Scientifique de l’Éducation National (CSEN) publie en s’appuyant sur l’opérateur CANOPE « QUELQUES BONNES IDÉES D’INNOVATION PÉDAGOGIQUE » (https://www.reseau-canope.fr/fileadmin/user_upload/Projets/conseil_scientifique_education_nationale/CSEN_Bonnes_idees_Dec2022.pdf). Cet étonnant document tente de donner des axes pédagogiques et d’en limiter d’autres sans pour autant avoir été plus avant dans la réalité de la classe en continu tout au long des années.

Sans entrer dans l’analyse critique approfondie de chacun de ces documents, il semble bien qu’il faille poser le problème plus précisément : Les dimensions pédagogique et didactiques semblent antagonistes avec l’évolution des moyens numériques dans l’espace scolaire et universitaire. On comprend mieux l’orientation prise par le directeur de la DNE, une année et demie après son arrivée à ce poste. On peut d’ailleurs le comprendre en lisant ses états de service professionnels. On peut aussi comprendre l’option faite par le ministère de s’en remettre au CSEN pour donner les directions à prendre en matière de pédagogie et de didactique ainsi qu’au conseil supérieur des programmes publié en juin 2022, cet « Avis sur la contribution du numérique à la transmission des savoirs et à l’amélioration des pratiques pédagogiques » est passé largement inaperçu. Il s’adressait aux acteurs au sein des établissements et fixait ainsi un ensemble de préconisations dans le domaine du numérique dans les classes.

Malheureusement, les enseignants n’en font qu’à leur tête ! Les critiques parfois violentes faites envers les enseignants par certains « scientifiques » sont une des sources de la démoralisation et de la désaffection qui traverse ce métier. Ceux qui disent ce qui est bien et mal ont ils réellement une connaissance du quotidien des classes ? On peut s’interroger. Cela d’autant plus que le cadre posé pour les pratiques des enseignants est de plus en plus contraignant. Certains pourraient voir dans ces « indisciplines » la nécessité de les « cadrer ». Un récent rapport d’inspection d’un enseignant utilisateur très averti et avancé des moyens numériques confirme cela : « il faut une trace manuscrite » et non pas numérique ! Non seulement le Ministre ne parle pas de numérique dans ces récents propos, mais les cadres intermédiaires lui emboîtent le pas en imposant les fameux fondamentaux qui, ici, débordent jusque dans les injonctions. Pour le dire autrement, le ministère prend acte de cette « résistance » de nombreux enseignants à l’utilisation pédagogique des moyens numériques. Toutefois il oublie que l’ensemble du cadre pour exercer le métier est lui-même en opposition à cette direction du numérique en pédagogie, laissant seulement quelques bribes à l’enseignement de l’informatique (au nom de plusieurs logiques dont, principalement, la logique économique.

Il ne s’agit pas ici de défendre toutes les pratiques pédagogiques quelles qu’elle soient, mais de favoriser les initiatives réfléchies. Pour ce faire, il y a la responsabilisation des acteurs. Comme le montre cet article de ce début d’année publié par le Monde : « Ces profs qui restent, malgré…. » (https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/01/02/les-aider-a-devenir-des-adultes-des-citoyens-c-est-la-plus-grande-des-victoires-rester-enseignant-malgre-tout_6156278_3224.html) nombre d’entre eux sont encore et durablement porteurs d’un projet pour eux et pour les jeunes. Quand le CSEN se fait fort de donner des directives et de dénoncer certaines pratiques, le plus souvent au nom d’une posture scientifique qui se veut sûre d’elle, il ne fait que renforcer un sentiment de « malaise ». De plus il renforce sans s’en apercevoir une forme de soumission à des travaux dont il est parfois troublant de voir comme ils sont controversés (les intelligences multiples ou encore la gestion mentale, voir la pleine conscience). Or la plupart des enseignants n’ayant pas les outils pour approfondir ces débats, ils sont tentés de se laisser aller au désintérêt (je n’ai pas les outils suffisants) ou à l’adoption sans sens critique (je préfère choisir une théorie, même fausse, si elle me satisfait émotionnellement et affectivement). On peut lire aussi dans cet autre article du même journal Le Monde intitulé « un modèle où l’enseignant est vu comme un technicien » (https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/01/02/le-systeme-educatif-francais-se-rapproche-d-un-modele-ou-l-enseignant-est-vu-comme-un-technicien_6156343_3224.html) qui confirme le sentiment d’être « orienté et piloté » par en haut. Une vision professionnelle du métier d’enseignant ne peut être une vision strictement technique, quels que soient les fameux référentiels.

Et pourtant, un cadre pédagogique et un cadre technique témoignent de cette volonté d’encadrer, de contraindre… car l’observation montre qu’il y a des écarts importants entre les rêves, les discours et les réalités… Les rêves pédagogiques des décideurs, poussés par les passionnés de technologies numériques et parfois par les entreprises du secteur (comme sait le faire une société comme Apple) mais aussi par une certaine vision économique de l’avenir numérique du pays, ne se sont pas traduits par une modification profonde des pratiques : l’acculturation prend plus de temps que les évolutions techniques qui ont souvent généré un sentiment négatif ou d’incapacité à agir. La société informatisée s’est très vite développée, portée par des moyens logiciels qui offrent aux décideurs des outils de pilotage et de « surveillance » ou encore d’accompagnement des activités. Car le cadre technique est précieux pour tous les acteurs et on ne peut critiquer la nécessité d’une clarification (au travers de ce projet de vision stratégique suivi d’une doctrine technique), tant les acteurs se plaignent d’une absence de cohérence globale voire de stratégie. Confrontés à des services et applications parfois peu interopérables et peu ergonomiques, les acteurs des établissements, et en particulier les cadres, ont du mal à les adopter, mais l’on fait bon gré mal gré. L’engouement pour une solution comme Pronote auprès des chefs d’établissements du second degré aurait dû interroger les responsables, il y a fort longtemps…

L’évolution du cadre numérique et informatique de l’enseignement est en cours. En laissant de côté la pédagogie en lien avec le numérique, la DNE confirme une orientation qui correspond à l’évolution de la DGESCO et de son conseil scientifique. Observant les analyses toujours très négatives des évaluations et comparaisons internationales à de nombreux niveaux, les priorités énoncées avec le précédent ministre sont confirmées. Si certains énoncent des directives pour les enseignants, d’autres pensent à une évolution plus globale d’un système éducatif républicain dont les fondements issus du 18è siècle et de la révolution française ne sont toujours pas réellement atteints. Alors que le numérique continue de transformer société et culture, l’école le situe à la périphérie de ses priorités, en assurant le cadre technique et laisse de côté une grande partie des ambitions pédagogiques. Plus globalement, l’école serait-elle en train d’abandonner les jeunes, les élèves aux sirènes du marché de l’informatique et du numérique portés par une explosion informationnelle et communicationnelle face à laquelle nous sommes tous vulnérables. Et ce ne sont pas malheureusement les Territoires Numériques Educatif, ou encore les socles d’équipement, voir les travaux sur le bâti scolaire qui vont répondre à ces problématiques qui, sur un plan sociologique, sont bien connues : comment sortir de l’élitisme républicain, qu’il soit de droite ou de gauche ? Peut-être faut-il beaucoup plus d’humilité…. et faire réellement travailler les acteurs en commun au lieu de les fragmenter. Les collectivités s’interrogent toujours sur la dimension pédagogique des moyens numériques, et il n’y a pas réellement de réponse, en tout cas pas de la DNE….

A suivre et à débattre
BD

Le retour des grandes peurs, un effet du 3ème millénaire numérique

Tous les éducateurs, enseignants et autres responsables éducatifs devront, si ce n’est déjà fait, faire face à des questionnements à propos du développement du numérique dans le monde scolaire et plus largement dans la société. Dans les années à venir et depuis quelques temps, ces interrogations sont posées dans l’espace public, parfois de façon dispersée, mais aussi parfois avec une certaine violence. Il nous est arrivé parfois d’être presque « agressés » par certains ou certaines personnes qui veulent faire valoir leur point de vue, en particulier dans l’opposition au numérique en général et plus largement au progrès technique. Malheureusement, ces personnes servent d’autant plus mal leurs causes qu’elles poussent souvent au paroxysme les attaques et les arguments qui sont parfois empreints de complotisme, de fausses informations, mélangés avec des questionnements pourtant à travailler. C’est la dérive du passage du principe de précaution à la « grande peur millénariste ».

A l’orée de cette année 2023, le monde numérique continue de se déployer et de progresser dans nos sociétés. Atout majeur d’une compétition planétaire, pour le meilleur comme pour le pire, l’informatique désormais socialisée (fait social total) est tantôt présentée comme la « solution » (solutionnisme technologique), tantôt comme la « catastrophe » à venir (le désastre numérique). Ces discours contrastés méritent d’être analysés et critiqués. Faut-il éduquer nos enfants à ce monde numérique ou leur apprendre la résistance, voire l’abstinence ? La plupart des évolutions techniques génèrent ce genre de polémique et chacun de nous a bien du mal à faire la part des choses.
Le principe de précaution est désormais entré dans l’inconscient collectif, mais de manière contrastée. En effet, si, d’une part, nous sommes prompts à engager cet argument dans nos débats, nous sommes aussi prompts à ignorer voire à dénier l’objet même sur lequel on argumentait précédemment du principe de précaution. Pour le dire autrement, nous exprimons nos craintes sur diverses évolutions en cours, mais nous continuons de vivre sans changer nos comportements vis-à-vis de ces évolutions. Le monde numérique n’échappe pas à cela, comme en témoignent les questions posées à propos de l’impact environnemental de nos utilisations quotidiennes. On peut mesurer l’actualité de ces questions en consultant, entre autres, le site de l’ARCEP (https://www.arcep.fr/nos-sujets/numerique-et-environnement.html) qui propose des documents intéressants pour nous éclairer au moins sur la question environnementale. Le principe de précaution, c’est d’abord se tenir informé de manière suffisamment variée pour tenter de mieux comprendre, plutôt que d’asséner des opinions avant même d’avoir analysé les questions que l’on pose.
Le monde éducatif, comme l’ensemble de la société est face à ces questions que nous proposons de présenter, en guise de mise en bouche pour des débats à venir. Cette liste n’est pas hiérarchique ni exhaustive. Parfois certaines entrées sont proches les unes des autres, parfois elles sont même antagonistes.

1 – Trop d’écrans ? Que penser de 3 – 6 – 9 – 12 ?
Lorsque l’Académie des sciences a permis en 2013 la publication d’un document sur la consommation d’écrans, elle a été rapidement relayée suite aux propos de Serge Tisseron transformés en association. Ces propos tentent de cadrer les usages des écrans selon l’âge et donc la supposée capacité des humains jeunes à faire face. On comprend aisément que cette proposition vise à faire face à une problématique plus large qui concerne l’évolution de la parentalité et donc des actions éducatives intra-familiales

2 – Quels écrans ? Vidéos, Réseaux Sociaux, etc…
La plupart des études et enquêtes abordent les « z’écrans » de manière très partielle et avec des méthodologies critiquables. Ce qui est le moins étudié, parce que le plus difficile à faire, c’est le contenu des écrans et leur usage. Parfois fait de manière un peu superficielle, cette question des utilisations réelles mérite d’être approfondie. Il y a de grandes différences entre lire un article de presse, regarder des vidéos à la chaîne, échanger des messages avec des proches etc… Pour parvenir à y voir clair, il faut pouvoir utiliser des données de traçage précises, et encore parfois faut-il y ajouter une observation directe. Fustiger les écrans sans préciser ce qui en est fait est un problème de fond qui interroge sur les intentions de ceux qui mènent ces enquêtes (comme celle récente qui mettait de côté les smartphones…). D’autant plus que tous les écrans et leur utilisation ne relèvent pas des mêmes implications cognitives.

3 – L’expression de soi et des autres en ligne : extimité ?
On est impressionné de voir à quel point les humains ont besoin d’interagir et aussi souvent de se montrer pour exister. Entre la mégalomanie et l’exhibition, il y a de la place pour des comportements acceptables socialement. Toutefois, on peut s’interroger sur ce que nous mettons en ligne et sur l’intention que nous avons en le faisant. S’il faut aussi prendre en compte les cercles de diffusion de ces messages en lien avec les algorithmes des services en ligne, il est toujours étonnant de voir des personnes mettre en ligne des contenus plus ou moins personnels. Le terme extimité (issu principalement de la psychanalyse) est celui qui représente le mieux cette attitude. Souvent reprochée aux jeunes par les adultes, l’expression de sa vie privée n’est pas qu’une affaire de jeunes mais plus largement celle d’une population. Quelles sont les conséquences de cette extimité pour soi et pour les autres ? L’inquiétude concernant ces comportements a été vive à certaines époques, mais sa généralisation est le signe d’une banalisation qui doit être interrogée.

4 – La parole en ligne : quelle valeur, quelle force ?
Le web permet à chacun de s’exprimer. Cette possibilité est très récente, car le contrôle de la parole publique a été très largement limité avant l’avènement d’Internet. Le droit à la parole est encadré par des lois qui en définissent les limites. L’avènement du web et le relatif anonymat qu’il semble permettre a amené certaines personnes à s’autoriser toutes sortes de propos. Tous les propos sont « à égalité » sur le web. Cependant, certains pays ont choisi de limiter et d’encadrer les prises de parole. C’est ce comportement de certaines autorités qui renvoie au fait que de nombreux dérapages ont lieu dans divers espaces d’expression et en particulier dans les réseaux sociaux numériques. Autour de cette parole « libre », des peurs s’expriment et les éducateurs de toutes sortes sont appelés à y faire face.

5 – La « cyber violence », le cyberharcèlement et autres : une autre parole
Très médiatisée, la cyberviolence incarnée souvent à l’école par les différentes formes de harcèlement fait partie des craintes qui s’expriment de plus en plus fréquemment. Les possibilités offertes par le web semblent servir de chambre d’écho à des pratiques de paroles violentes, de menaces et autres formes de chantage qui s’exercent dans des relations entre des personnes. Le relatif anonymat qui semble possible, mais aussi le fait qu’un effet de meute peut amener les individus à ne pas reconnaître leurs responsabilités sont des moteurs importants de ces comportements. Les relations humaines semblent de plus en plus souvent dépasser les limites d’échanges et de débats tenus dans un climat serein pour glisser vers le conflit ou l’affrontement.

6 – Les ondes, wifi, 4G, 5G.
La difficulté des travaux de recherche sur la nocivité des ondes de toute nature trouve sa traduction dans les controverses qui y sont associées. Les études longitudinales semblent indiquer une très faible nocivité prouvée en regard de ce que certains affirment. Mais, comme pour de nombreux domaines de recherche, la vérité définitive n’existe pas. Seul peut être énoncé « en l’état actuel des connaissances », ce qui évidemment fait le lit d’une approche de la précaution très négative qui énonce, « si l’on ne sait pas à l’avenir, alors il ne faut pas faire aujourd’hui ! ». Dans ce domaine des ondes, il y a d’autres éléments à prendre en compte : les ondes issues du cosmos, les autres ondes issues des activités humaines etc… La complexité de l’analyse impose donc une grande modestie.

7 – La question de la sobriété numérique
Apparue au début des années 2020 dans la sphère médiatique, mais en réalité bien plus ancienne, la sobriété numérique s’est imposée dans l’espace public. Alors que les termes « modération » ou « tempérance » auraient pu être plus précis et adaptés, on a préféré le terme sobriété qui s’est appliqué à de nombreux domaines. Même si l’histoire de ce terme est compliquée, ce qui nous intéresse ici c’est le double langage qu’il permet : on utilise, mais on fait attention. En quelque sorte, c’est une bonne conscience appliquée au principe de précaution. C’est toute l’ambivalence de nos attitudes humaines qui est présente dans ce terme. Plus encore c’est aussi un simple effet de langage et de mode, ce que l’on appelle les « éléments de langage » qu’il convient d’employer en société…

8 – Effet environnemental de la consommation des moyens numériques et informatiques
La question de l’effet environnementale de la vie humaine devrait pourtant se poser autrement que dans la division entre l’humain et la nature, car l’humain est un élément de la nature, mais avec cette particularité qu’il est en situation de domination par rapport à toutes les autres formes de vie sur terre. Il convient dès lors de chercher à savoir dans quelle mesure une « invention technique » transforme l’ensemble du monde naturel et bien sûr l’humain lui-même. L’informatique et les moyens numériques s’inscrivent dans la continuité de ces questions de cette relation difficile. La rapide généralisation de l’informatique et la massification numérique ont apporté des transformations multiples. L’étude de l’impact de ces transformations ne peut se limiter à la fameuse empreinte carbone qui n’en est qu’une partie. Si nous considérons que nous ne sommes qu’un élément de l’environnement, alors il faut aussi prendre en compte les effets sociaux, économiques, psychologiques…. (voir annexe)

9 – Déshumanisation par remplacement par des robots
Depuis « les temps modernes » de charlot jusqu’aux robots humanoïdes qui nous sont proposés actuellement, il y a une idée fondamentale qui est celle du « remplacement » de l’humain par la machine. Certains ont déjà prédit cela pour les tâches physiques répétitives, désormais c’est aussi le cas pour les tâches plus intellectuelles. Ce qui est sous-jacent à ces évolutions, c’est une forme de déshumanisation, c’est-à-dire que la relation à la machine pourrait être première par rapport à la relation entre humains. Cette peur n’est certes pas nouvelle, mais elle va tendre à s’amplifier avec l’évolution des savoirs techniques dans ce domaine. La robotique peut aussi bien se concevoir au service de l’humain que contre lui. Le test de Turing fait, en cette fin d’année 2022 l’objet d’attention renouvelée du fait de l’apparition d’automates conversationnels de plus en plus puissants. Ai-je affaire à un humain ou non ? Nombre d’activités sont interrogées par ces évolutions liées à l’automatisation et la robotisation des activités.

10 – Déploiement de l’Intelligence artificielle.
Le retour de l’intelligence artificielle dans l’espace publi et médiatique s’accompagne des mêmes débats que plus largement les technologies. Cependant, la particularité est cette « boîte noire » symbolisée en particulier par le deep learning. Le déplacement vient du fait que l’algorithme de ce deep learning génère une forme de raisonnement (et de comportement) non prévisible par le programmeur. C’est ce qui accentue le côté magique mais aussi les craintes qui s’expriment. Tâches complexes comme la traduction, la reconnaissance optique, etc… viennent s’ajouter à la panoplie portée par l’Intelligence Artificielle et enrichir l’imaginaire machinique des humains : je ne comprends pas la machine, elle me fait peur.

11 – Productivité humaine et pénibilité numérique
Le progrès technique s’est accompagné, du fait en particulier de l’industrialisation, d’une augmentation de la productivité humaine en permettant d’alléger l’humain de certaines tâches en les remplaçant par des machines. Ainsi, la pénibilité de certains métiers s’est trouvé transformée grâce ou à cause de l’évolution des techniques. D’une part, certaines tâches pénibles ont pu disparaître ou s’amoindrir, et, d’autre part, certaines tâches fondées sur les moyens numériques ont révélé de nouvelles pénibilités : travail devant des ordinateurs, accélération des processus et des tâches, etc… On a pu parler des problèmes visuels, mais aussi musculaires, attentionnels, etc…. qui sont autant de perturbateurs des activités traditionnelles de l’humain. L’utilisation intensive des moyens numériques touche aussi bien la sphère professionnelle que la sphère privée et sociale. Transformations multiples aux conséquences parfois imprévues, comme ce que l’on a commencé à entrevoir lors de la crise sanitaire.

12 – Tracking et surveillance des personnes
La crainte d’être surveillé n’est pas non plus nouvelle, les archives de certains services secrets en sont la preuve avant même que la NSA américaine ne soit mise en question. La Commission Informatique et Liberté (CNIL) a, dès 1978 été créée pour justement envisager la relation entre les humains et les technologies de l’information et de la communication. La loi de 1978 dans son article premier exprime ainsi l’objet : « L’informatique doit être au service de chaque citoyen. Son développement doit s’opérer dans le cadre de la coopération internationale. Elle ne doit porter atteinte ni à l’identité humaine, ni aux droits de l’homme, ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles ou publiques.  » Depuis cette loi a été modifiée enrichie, encore récemment en lien avec le RGPD européen et il est probable que des réajustements auront lieu en fonction des jurisprudences qui seront effectuée. Ainsi en est-il de la vidéo-surveillance qui est souvent contestée mais qui semble être largement utilisée dans certains pays. Plus finement, la surveillance invisible, par des moyens informatiques se généralise pourtant (cookies et autres logiciels de traçage) et la peur de cette nouvelle forme de surveillance ne peut être négligée.

En forme de conclusion
On pourrait, à l’issue d’une telle liste, mettre en place un mouvement anti numérique. De telles initiatives existent déjà, mais on le constate, elles sont souvent marginales. Leur rôle est d’abord celui d’alerter face à un monde qui s’est totalement numérisé au cours des cinquante dernières années, qu’on soit d’accord ou pas, c’est un fait. La dynamique enclenchée au cours des années 1960 reste toujours très puissante. Les discours politiques sur la place du numérique dans les années à venir ne laissent actuellement aucun doute : oui on parle de sobriété, mais on continue… à développer le numérique dans toutes les directions.
L’éducation a bien sûr un rôle à jouer ici. Il faut reprendre les travaux de recherche qui vont de Leroi-Gourhan à Gilbert Simondon, de Jacques Ellul à Bruno Latour, d’Hartmut Rosa à Dominique Boullier, qui sont, entre autres, parmi ceux qui ont su mettre des mots sur ces évolutions. Toutefois au quotidien, les enseignants, les éducateurs et les adultes ont d’abord à commencer par analyser leurs propres « manière de faire » avant d’aller vers une analyse sérieuse de ce qui est en train de se passer et surtout avant de travailler ces points avec les jeunes qui construisent demain. L’observation des conduites sociales au sortir des grandes périodes de confinement est suffisamment révélatrice de nos ambivalences…

A suivre et à débattre,

BD

En annexe, nous vous proposons cette réflexion sur les bilans carbones, comme exemple d’un questionnement qui révèle notre ambivalence et nos limites humaines :
« Les intérêts et les limites d’un Bilan Carbone® Patrimoine et Services pour une Ville : Le cas de la Ville de Troyes » (Mémoire présenté 2011 par Laura DUREUIL Pour l’obtention du Master II Conseil en Management, Organisation et Stratégie Mention Organisation et Stratégie) : « Des enquêtes d’opinion menées par l’ADEME et par l’institut de sondage IPSOS ont montré que les français ont conscience des enjeux du phénomène, que leurs connaissances en matière d’économies d’énergie augmentent, mais que le sujet reste très contrasté, que les préoccupations en faveur de l’environnement diminuent même si leur niveau reste encourageant, et que la communication a des effets néfastes sur les opinions et donc sur les comportements de la population. » (p.52).

Pour une nouvelle année 2023 à construire

Le catastrophisme, le pessimisme, défaitisme, l’arrogance, une mode une tendance ?

Lorsque l’on a commencé à parler de la fatigue informationnelle, on pouvait se demander qu’elle en était l’origine. Mais parler de saturation est insuffisant, si l’on ne s’intéresse pas aux contenus eux-mêmes et en particulier à ceux que l’on peut appeler les « faiseurs d’information ». La publication de L’ObSoCo et la Fondation Jean-Jaurès de l’enquête « Les Français et la fatigue informationnelle. Mutations et tensions dans notre rapport à l’information » est instructive, mais elle est surtout orientée réception. Même si elle aborde ici ou là la question du type d’information, on peut penser que la suite du travail serait d’aller en profondeur pour analyser ce qui est « fatigant » dans les informations perçues. Une approche subjective de la question à partir de deux années d’écoute et d’observation m’amène à interroger les professionnels de médias sur un style de questionnement. En analysant nombre de questions, remarques, propos, débats et chroniques dans divers médias, on peut s’interroger sur la posture des animateurs et autres journalistes ou chroniqueurs. Sont-ils pessimistes, arrogants, catastrophistes ou sont-ils, comme souvent ils l’argumentent, le reflet de l’état des citoyens ? Qui de l’œuf et de la poule ? Le fréquent recours à l’argument des réseaux sociaux semble ajouter au climat ambiant de ces émissions ou articles.

Il est une question initiale qu’il faut aussi poser : quel est le poids de l’audience dans le choix de la posture ? Sachant que l’audience d’un média est une des bases des revenus permettant de faire vivre ce média, via la publicité entre autres, quelles manières de faire peuvent provoquer cette audience ? On se rappelle ces actions terroristes menées aux heures de grande écoute (avant les actualités de fin de journée) ou encore ces annonces stratégiques qui tentent d’obtenir une visibilité maximale. Il est une forme qui manifestement est à la mode en ce moment, c’est celle qui tourne autour du pessimisme, du défaitisme, voir de l’arrogance. Ainsi en est-il de la manière de faire de nombreux interviewer/intervieweuses qui sont dans une agressivité vis-à-vis de leurs interlocuteurs afin de tenter de les déstabiliser. Ces mêmes interlocuteurs apprennent, pour certain(e)s d’entre eux à faire face,e à ces propos, via des entraînements aux médias (média training !!!) et autres éléments de langage. Mais ce qui frappe le plus, au delà de ces entretiens parfois houleux, c’est aussi les propos d’experts ou de spécialistes (autoproclamés le plus souvent) qui utilisent les mêmes ressorts qui visent à accréditer leurs propos.

Cet article « France/Maroc : cuisante défaite pour CNews, la guerre civile n’a pas eu lieu » (https://www.telerama.fr/ecrans/france-maroc-cuisante-defaite-pour-cnews-la-guerre-civile-n-a-pas-eu-lieu-7013499.php) proposé par Samuel Gontier du journal Télérama est une belle illustration de cette spectacularisation des propos médiatiques qui visent tous à faire de l’audience, mais aussi à tenter d’influencer la population. Car jeter de l’huile sur le feu est une pratique qui semble venir de tous les côtés et qui vise à dramatiser n’importe quelle situation. Le résultat principal en est la montée de la violence verbale de plus en plus fréquente au détriment des explications fondées et discutées de manière à éclairer l’auditeur ou le spectateur. Ainsi l’émission « 28 minutes » sur Arte a-t-elle une tonalité très différente de « C dans l’air ». De même les unes des journaux sont-elles dans le même cas : comment attirer le lecteur ? Cela pourrait être optimiste, positif ou simplement interrogatif, mais c’est la dimension « négative » qui semble actuellement l’emporter. Cela pourrait être serein et argumenté, mais c’est surtout la confrontation, l’affrontement qui est recherché. Ce n’est pas nouveau me direz-vous, de « Ciel Mon Mardi » ou encore « Droit de réponse » avaient déjà donné le ton. Mais ce qui est nouveau, c’est d’une part la prolifération de cette modalité d’exposé mais aussi le négativisme systématique qui ouvre les échanges et parfois même les conclut. Le public, l’auditeur, le citoyen est-il encore libre de construire son opinion dans ce contexte ? Nous avons probablement affaire à un monde de « manipulation » plutôt qu’à un monde d’explication et d’explicitation. L’espace numérique n’en étant qu’une prolongation souvent efficace, mais questionnable différemment, puisque chacun peut intervenir ou au moins l’espérer (sauf dans des États qui entendent maîtriser la parole depuis les autorités).

L’éducation citoyenne à l’ère des médias numériques ou non, est bien plus délicate qu’on ne le pense. Il ne suffit pas de décrypter le vrai du faux, d’analyser les points de vue. Il faut être en mesure de se défaire des modalités éditoriales choisies par les intervenants. L’orientation prise, en ce moment, semble inquiétante. Si pour être vu et lu je dois choquer, alors je suis à la dérive dans ce système. Pourquoi à la dérive ? Parce que je suis entraîné dans des logiques qui renforcent par elles-mêmes mon degré de satisfaction, mon estime de moi-même, ma popularité… A cette dérive de la popularité s’ajoute celle de l’individualisme porté par les idéologies libérales mais plus encore libertariennes. Du côté du « récepteur », ces messages rencontrent toujours un écho, pour ou contre, mais ils doivent susciter la réaction, signe, pour l’émetteur, de la force de son message et plus encore des modalités de celui-ci.

En tant qu’éducateur, suis-je en mesure de faire travailler les jeunes, les élèves, sans être moi-même sous « influence ». Se positionner comme « à distance » ou « en surplomb » vis-à-vis des élèves est de moins en moins possible du fait même du climat ambiant. Certains ont proposé de mettre en place des dispositifs pédagogiques pour tenter d’endiguer ces problèmes. Ansi, l’approche par la controverse ne doit pas se réduire à l’exposé des contraires. C’est davantage dans la recherche du consensus que l’on peut tenter de construire des repères. L’approche proposée dans les « conférences de consensus » semble une piste intéressante et pourrait donner lieu à une pédagogie du consensus. Au sein d’un groupe d’élèves ce travail vise à faire prendre conscience des modalités éditoriales et conversationnelles adoptées dans les propos (débats, etc…) que l’on analyse. En faisant travailler les groupes d’élèves sur des sources variées, mais choisies pour le matériau qu’elles apportent (et non pas les points de vue), la construction d’un consensus, même si elle a du mal à aboutir est une piste intéressante pour doter les élèves des outils du questionnement. Non seulement questionnement des propos analysés, mais aussi questionnement de soi-même, indispensable complément de la construction de l’esprit critique.

Il semble nécessaire d’alerter les médias sous toutes leurs formes sur les dérives en cours. Les professionnels sont pris dans des jeux entre popularité, ego, reconnaissance, soumission aux systèmes. Le monde journalistique a beaucoup de difficultés à d’emparer de cela (comme d’ailleurs nombre d’éducateurs) à cause de leur situation dans le système social au sein duquel ils évoluent. Ils sont a priori crédibilisés par leur place professionnelle, mais cela ne suffit pas à justifier leur « distance », leur sentiment de « surplomb » que certains laissent entendre dans leurs manières de faire.

A suivre et à débattre
BD

 

Sommes-nous dominés par nos cerveaux ? La construction de notre EPTC

Il vous est sûrement arrivé d’avoir des gestes, de faire des actions sans vous en rendre compte et de réaliser après coup que vous aviez été « en automatique », comme piloté par votre cerveau sans que votre conscience en soit informée. La question de la conscience et aussi vieille que la philosophie, celle du cerveau s’est constamment actualisée du fait de l’évolution des savoirs et surtout de l’abandon partiel des croyances et autres illusions magiques que chacun de nous peut avoir, intuitivement de son cerveau. Depuis les travaux de S. Freud (entre autres), l’inconscient a connu une popularité telle qu’il est souvent considéré comme une sorte d’espace inconnu qui contrôle notre vie. Depuis un siècle, les débats sur cet inconscient et même plus largement sur le fonctionnement du cerveau n’ont cessé d’interroger cette question d’une sorte de « moteur caché » qui serait, au sein de notre système psychique, en train de nous « imposer », au moins en partie, nos conduites.

Quel lien avec le numérique éducatif ? Tout simplement parce que en changeant notre environnement perceptif et relationnel, les moyens numériques font aussi évoluer notre fonctionnement mental et donc, probablement l’organisation de notre cerveau. En élargissant cette analyse, on peut s’interroger sur ce que les moyens numériques font aux enfants qui les utilisent de manière courante et de quelle manière leur cerveau s’adapte à cet environnement. Les utilisations compulsives du smartphone par les adultes, les adolescents et les usages fréquents de cet appareil par de jeunes enfants semblent indiquer que les transformations sont en cours. Mais de quelle nature sont ces changements ? Beaucoup de croyances, de constats empiriques, de propos médiatisés au service de conviction, et des travaux scientifiques controversés. Ainsi en est-il de la question désormais ritualisée des écrans. La succession impressionnante de publications de toutes natures depuis de très nombreuses années (antérieures bien sûr à l’ordinateur et à Internet) met en évidence outre les controverses, la très difficile analyse de ce domaine (cf. une récente enquête sur les enfants et le numérique qui ne prend pas en compte le smartphone…). Dans notre approche par l’Environnement Personnel Techno-Cognitif (EPTC), nous avons tenté de mettre à jour certaines évolutions de notre fonctionnement psychique liées aux objets (matériels, logiciels, documents, …) présents dans notre entourage. Nous faisons l’hypothèse que notre fonctionnement psychique est transformé par les « objets » qui nous entourent et leurs usages (les actants).

Nous connaissons tous la notion de plasticité cérébrale qui désigne le fait que le cerveau fonctionne de manière dynamique et qu’il est capable d’évoluer dans le temps (lentement), de transformer sa structure aussi bien au travers des générations qu’au cours d’une vie. Plusieurs éléments de l’environnement du cerveau contribuent à ces changements. Que ce soient des changements physiques, chimiques ou techniques (parmi d’autres), les causes d’évolution du cerveau sont nombreuses. Avec l’invention du langage puis de l’écriture, le cerveau humain s’est transformé pour « accueillir et développer » sa capacité à traiter ces nouveaux éléments du contexte. Si l’on considère l’invention de l’imprimerie, on s’aperçoit que celle-ci a multiplié la quantité d’écrits accessibles dans l’environnement humain. Cela a pris du temps, et les transformations se sont progressivement accélérées avec la mécanisation. Toutefois on considère cette invention comme majeure et transformant profondément la société, comme le passage de l’oral à l’écrit avait pu le faire antérieurement (cf les écrits en Égypte ancienne et leur rôle dans l’organisation sociale). A entendre les témoignages concernant le rapport à l’écrit et aussi au livre, on peut effectivement penser que la transformation a été profonde au cours des siècles derniers.
En partant de cette analyse, on peut imaginer que l’apparition et le développement rapide de l’informatique et de sa socialisation à travers le numérique va produire progressivement des transformations de comportements mais aussi de processus mentaux et qu’à long terme cela transformera aussi le fonctionnement du cerveau (et de ses prolongations) et peut-être même sa structure ou certains des processus qui s’y déroulent. Plusieurs facteurs agissent de manière systémique dans l’environnement humain et, à l’instar des travaux de Darwin et des scientifiques qui travaillent cette question, on peut penser qu’il y a une adaptation progressive qui se traduit jusque dans le corps lui-même. L’étude des comportements qui se développent dans une société marquée par la généralisation du numérique permet de commencer à détecter des transformations qui pourront se traduire durablement ensuite ou être abandonnées jusqu’au plus profond du corps, du cerveau.

Une approche intéressante nous permet d’aborder de manière située la question. La thèse de Magali Loffreda (Magali Loffreda. L’activité d’organisation des ressources éducatives par les enseignants.. Education. Université Paris-Saclay, 2021.) montre comment les enseignants organisent leur « poste de travail » et comment celui-ci est articulé avec l’ensemble de leur mode de vie. Elle cite ainsi cette enseignante « Non c’est vrai je n’avais jamais pensé aux liens entre mon matériel scolaire et la façon dont je range la maison, dont je conçois le rangement à la maison, mais c’est vrai que c’est exactement le même principe (Élisa, Lettres). ». Serions-nous ainsi guidés par notre « cerveau » à tel point qu’il induise des comportements non conscients ? Qu’en est-il des plus jeunes, des élèves ? IL faut, comme pour les enseignants, identifier dans quelle mesure le mode de vie quotidien et l’activité habituelle induisent des transformations. Ainsi le cadre scolaire est-il un cadre qui « forme » le cerveau et induit des rituels des pratiques et des usages qui sont l’écho comportemental de cette forme.

Si l’on élargit le questionnement, on peut rapidement comprendre que nous sommes souvent « enfermés » dans ce que notre cerveau a construit de l’expérience, des situation vécues (école compris), et plus largement de notre éducation « tout au long de la vie ». Ainsi, quand on parle de point de vue, d’opinion, et même d’approche critique, sommes-nous vraiment en mesure de nous affranchir des propositions faites par notre cerveau tel qu’il est. En écoutant des propos d’enseignant(e)s qui se sentent en opposition au numérique à l’école tout comme ceux des volontaristes, on s’interroge sur ce qui a pu les amener à orienter leur propos. Sont-ils réellement dominés par leur cerveau et son fonctionnement ? Les opinions et croyances sont-elles issues d’un processus de maturation psychique progressif ? On peut effectivement observer notre difficulté à nous affranchir de ce que le cerveau a construit et parfois même notre renoncement. Si l’on y regarde de plus près, l’organisation synaptique et cellulaire ainsi que leur fonctionnement semblent progressivement structurer la pensée et si l’on reprend la théorie de l’analogie et de la catégorisation proposée par Sander et Hofstadter, on comprend que nous élaborons au cours de notre vie ces éléments qui peuvent aussi nous limiter, voire nous enfermer dans notre mode de fonctionnement psychique.

La généralisation rapide du numérique se traduit par deux grandes tendances : ceux qui ont construit leur cerveau sans avoir connaissance de ces objets dans leur environnement et ceux qui naissent dans cet environnement. Comme celui-ci est très peu stable et en pleine évolution, les smartphones ont à peine quinze années d’existence massive, on ne peut encore mesurer ou au moins identifier les mutations profondes en cours. Toutefois, les discours et autres controverses sur le sujet font écho à celles qui antérieurement émergeaient lors des sauts techniques qui se propageaient dans la société. Entre enthousiasme et crainte profonde, les débats sont nombreux, mais manquent de distance en particulier par rapport au « cerveau antérieur » de ceux et celles qui débattent. On ne peut cependant mettre de côté les termes de ces échanges tant qu’ils ne sont pas étayés de manière plus scientifique, mais en même temps nous avons la nécessité, dans le cadre d’une éthique du débat, de chercher les éléments de preuve qui peuvent nous aider à comprendre.

L’éducation des jeunes est invitée à se situer dans cette perspective développementale globale et essayer d’en tirer les éléments pour permettre aux jeunes, mais pas seulement, de sombrer dans les formats que les forces influentes de la société tentent d’inculquer, en lieu et place de la réflexion, comme le suggérait il y a quarante ans Jacques Ellul.

A suivre et à débattre
BD

Les élèves sont ils privés d’une éducation au numérique ?

En allant dans les écoles primaires à la rencontre des enseignant(e)s, des direct(eurs)trices, des élèves et des parents, il est temps de lancer une alarme : face à l’informatique et au numérique, les écoles et les élèves sont soumis à d’incroyables inégalités. Tout le monde est content, toutes les classes (ou presque) ont désormais un vidéoprojecteur interactif ou un tableau interactif (les appellations TBI, TNI, VNI et autres acronymes fleurissent). Oui, mais ça c’est pour l’enseignant qui n’y donne accès aux élèves (un à la fois) qu’aléatoirement. Dans certains établissements, des « flottes » de tablettes ou d’ordinateurs sont mises à disposition, mais trop souvent encore, laissées dans leurs valises ou armoires… A l’heure où, en France, le ministère parle d’un SNEE (https://eduscol.education.fr/1066/socles-d-equipement-numerique-definis-en-comite-des-partenaires), certaines entreprises s’en emparent (comme Maskott) en proposant son « Socle Numérique de Base » (https://socle-numerique-de-base.fr/) la réalité est bien différente. Quand un directeur d’école vous raconte qu’un vendredi en fin de journée il a vu un livreur déposer une cinquantaine de cartons remplis de matériels informatiques sur le trottoir sous la pluie devant l’entrée de l’école sans autre explication que, je n’ai pas à les porter dans l’école, on peut être rêveur. Quand près de cinquante tablettes sont entreposés dans des valises sans jamais être ouvertes depuis un an et demi, on s’interroge. Quand on parle de « nuage » et de cloud, nombre d’établissements ont des connexions très aléatoires au réseau Internet, sans parler du wifi meilleur au resto populaire du coin que dans les salles de classe, on peut avoir envie de sortir de l’établissement. Bref les constats que l’on peut faire sont révélateurs de plusieurs points qui interrogent l’école au moment où les fondamentaux (français, mathématiques) n’ont jamais été aussi pesants et que le rêve informatico-numérique s’éloigne rapidement des priorités du quotidien.

Quand les enseignants de collège doivent faire passer les évaluation d’entrée en 6è sur ordinateur (car c’est comme ça que ça se fait), ils s’aperçoivent qu’une grande majorité d’entre eux sont en difficulté, non pas par les questions posées, mais par l’utilisation de l’ordinateur pour pouvoir répondre à ces questions. Dès lors ils se tournent vers le primaire et déclarent volontiers que rien n’a été fait avant. Ceci dit c’est une musique récurrente en éducation, si les élèves à l’entrée d’une niveau d’enseignement sont en difficulté, c’est que le travail a mal été fait auparavant… Ainsi le supérieur le dit à propos du lycée qui le dit à propos du collège qui le dit à propos du primaire, quand on ne se retourner pas, au final, sur les familles… ou sur les « maladies ». Les coupables semblent être d’abord recherchés chez les autres avant de regarder chez soi… Et bien sûr, l’informatique et le numérique n’échappent pas à ça. Quand, de surcroît, ce rêve d’un socle numérique dont disposeraient tous les établissements de l’école au lycée… on en est encore trop loin et les différences sont encore trop grandes. Tout ça coute cher, et l’efficacité globale semble être absente du fonctionnement institutionnel de l’Éducation Nationale.

Revenons aux écoles primaires et aux pratiques réelles. Quid de la formation, de l’accompagnement, des ressources, de la maintenance, et même de l’aide aux familles en difficulté ? Sur le papier, tout semble être réglé : dans le second degré il y a les RUPN (ou les conseillers pédagogiques TICE), dans le premier degré les ERUN, il y a CANOPE chargé de la formation continue des enseignants au numériques, il y a les EAFC (les écoles académiques de la formation continue), il y a les INSPE (écoles du professorat universitaires), il y a même des enseignants référents numériques en école primaire et même parfois des parents référents numériques. On oublie probablement d’autres belles photographies ou plutôt cartes postales au dos desquelles il est difficile d’écrire quelque chose de cohérent, voire de réel au quotidien des établissements. Oui, les enseignants du primaire savent rechercher pour eux des ressources de travail (Eduscol). Oui, la préparation de classe se fait désormais le plus souvent sur ordinateur (personnel le plus souvent) que l’enseignant utilise pour ses supports qu’il amène à l’école sur clé USB ou parfois même avec son ordinateur qu’il amène en classe (l’inverse, prendre l’ordinateur dont l’école est dotée à la maison semble interdit…). Mais en classe, pour la grande majorité des établissements, seule la vidéoprojection, interactive ou non, est utilisée une bonne partie de la journée.

Dans certaines écoles, des enseignants « acharnés » à surmonter ces difficultés déploient des trésors d’imagination et d’initiatives pédagogiques pour permettre aux élèves de manipuler. Le plus souvent, ne disposant par d’un appareil par élèves, les stratégies se construisent soit par un travail en binôme ou en classe de groupes ou même en classe atelier (surtout quand il y a peu de matériel) ou par projet. De plus en plus d’établissements ont accès à une Environnement Numérique de Travail. Malheureusement, les statistiques d’utilisation (d’après les directions et les enseignants) restent très modestes de la part des familles et aussi des enseignants. Toutefois l’enthousiasme de certains ne doit pas cacher la réalité de la majorité : c’est le défaut de toutes ces journées démonstrations, eu autres manifestations publiques consacrées au numériques qu ne font que glorifier certains mais recouvrir d’un voile opaque les analyses de terrain. Pour le dire autrement, vu d’en haut le dispositif fonctionne et les « innovateurs » en sont la preuve. Vu d’en bas la réalité est toute autre : les innovateurs sont le plus souvent dans leur coin, isolé ou mis à l’écart, parfois, par leurs collègues qui se heurtent aux difficultés quotidiennes, et aussi à leurs difficultés personnelles : pour beaucoup d’entre eux, le numérique c’est « en plus », cela demande un investissement à long terme, c’est souvent de fonctionnement erratique, cela s’oppose aux priorités autres (les fameux fondamentaux). Quant à la formation, elle est presque inexistante dans le domaine du numérique… pour les enseignants du primaire, sauf s’ils veulent le faire sur leur temps personnel. On ne remplace pas un enseignant qui se forme !!!

La conséquence de ces constats, qu’il nous faudra reprendre à intervalles réguliers, est que les élèves de l’école primaire sont mis à l’écart, très majoritairement, de l’informatique et du numérique (EMI compris). Combien de valises de robots laissées inutilisées; combien de tablettes laissées de côté…. !!! Le constat c’est aussi que les enseignants se répartissent le plus souvent en trois tiers (parfois bien inégaux : les utilisateurs avancés, parfois passionnés, les opposants à tout surcroit de numérique, les sceptiques accompagnateurs partagés entre les philes et les phobes vers lesquels ils peuvent se tourner selon les opportunités. Et chacun à des arguments valables et entendables. Mais surtout, au-delà des discussions, il y a la véritable possibilité d’agir. On pourrait dire que le déploiement du numérique dans l’enseignement ne s’appuie pas sur le développement des « capabilités », mais simplement sur des dispositifs formels d’offre (matériel, ressources, formation) qui ne rencontrent pas vraiment leur public.

La seule donnée positive qui pourrait amener d’ailleurs à un changement des politiques publiques, c’est la durée. Tous nos travaux d’enquêtes et données recueillies montrent qu’il faut du temps pour que les pratiques se transforment. Mais il y a une condition primordiale : la stabilité et la continuité des dispositifs, la coordination entre les acteurs (en particulier dans les services intermédiaires des académies). Qu’un chef d’établissement, un enseignant ressource numérique de la circonscription et qu’un inspecteur découvrent l’organisation de manifestations autour du numérique sans en avoir été informé au préalable et parfois en collision de calendrier avec leurs actions, en dit long sur l’état du système… Les états généraux du numérique ont oublié cela et pour cause : ceux qui les ont piloté appartiennent à la catégorie « d’en haut ». Souhaitons que les équipes n’en viennent à leur dire « au revoir » et qu’elles abandonnent les enfants aux tourbillons des marchés du numérique de toutes natures….

A suivre et à débattre
BD

Le SPNE, un objet à refonder ? quel avenir pour la DNE ?

Faut-il un pilotage spécifique pour les questions du numérique au sein de l’Éducation nationale ? Si la réponse est positive, c’est que l’on en attend un potentiel de transformation important du monde scolaire. Si la réponse est négative, c’est qu’on ne considère l’informatique et le numérique que comme un élément du grand ministère. Le Service Public du Numérique Educatif (SPNE) à été institué en 2013 au sein du Service Public de l’Éducation. La création de la Direction du Numérique pour l’Éducation qui a suivi a montré l’intérêt mais aussi les limites de l’exercice. Le numérique dit éducatif est-il si spécifique qu’il doive être en dehors de la question plus générale de l’école et de son pilotage ? On se rappelle l’époque de la SDTICE (sous direction des TIC éducatives) puis l’émergence à partir de 2012 de ce qui va devenir la Direction du Numérique Educatif avec comme première directrice l’inspectrice Générale de Lettres, Mme Becchetti Bizot(2014). La suite de cette direction et surtout les prises de position et initiatives des ministres dans le domaine ainsi que les nominations qui s’en sont suivies laissent sur notre faim. Après une pédagogue, un informaticien qui a montré l’orientation d’un ministère de l’éducation négligeant la dimension pédagogique alors que la présidence de la République reprenait la main sur le numérique (le plan Hollande). C’est alors qu’une déclaration malencontreuse concernant les GAFAM et leur lien avec l’éducation mettait rapidement fin à ce mandat, alors remplacé par celui qui était alors directeur de CANOPE dont il avait assuré la mutation (CNDP puis CRDP le tout dans une unité nationale). La crise sanitaire a démontré les faiblesses techniques au sein de la DNE. Et dans une sorte d’alternance un informaticien, mais issu de Bercy celui-ci, prenait la direction du Numérique pour l’Éducation. Étant entendu que ce directeur était d’abord un technicien, il allait de soi que son approche de la pédagogie était très limitée, et que c’est l’entourage et les membres de cette direction qui sont censés assurer cette dimension.
Un article récent du journal le Monde confirme une orientation technopolitique de cette direction et s’appuie sur la réponse de l’État à une question d’un député (https://questions.assemblee-nationale.fr/q16/16-971QE.htm): « A l’école, l’Éducation nationale tente de limiter l’emprise des Gafam et en particulier Microsoft et Google  » (https://www.lemonde.fr/pixels/article/2022/11/16/a-l-ecole-l-education-nationale-tente-de-limiter-l-emprise-des-gafam_6150169_4408996.html). Contre cet accord signé jadis entre Microsoft et le ministère, par cette réponse à un député en date du 15 novembre 2022, l’État (DINUM et services du premier ministre) arbitre par dessus la DNE cette question et impose aussi aux collectivités cette approche. Précisons ici que l’argument du « Cloud au Centre » doit être relativisé (ce que l’article du Monde ainsi que la réponse officielle fait). Pour mieux comprendre sur ce fameux SECNUMCLOUD (Prestataires de service d’informatique en nuage – https://www.ssi.gouv.fr/entreprise/qualifications/prestataires-de-services-de-confiance-qualifies/prestataires-de-service-dinformatique-en-nuage-secnumcloud/) ce dont il s’agit, il faut comprendre (dans la dernière partie de la réponse de l’Etat) que l’essentiel est d’adopter des outils, services et dispositifs logiciels »respectant les principes du RGPD et de souveraineté numérique ». Cependant il ne faut pas oublier que cette réponse n’apporte pas une contrainte, au vu de ce qui se passe au quotidien dans les établissements, mais plutôt une « doctrine » (ce terme à la mode dans le discours public) qui appuie une stratégie…
Ainsi le Directeur du Numérique pour l’Éducation, une année et demi après son entrée en fonction annonce-t-il « La DNE, dont la stratégie pour le quinquennat doit être officialisée au premier trimestre de 2023 ». Après un travail mené au début de 2022, puis une fausse annonce au colloque inFine en octobre 2022 à Poitiers, puis une autre annonce pour le salon Educatech en fin novembre voici que l’on parle du premier trimestre 2023 pour le dévoilement de cette stratégie et de la fameuse doctrine issue de cette directive gouvernementale accessible ici : https://www.numerique.gouv.fr/services/cloud/regles-doctrine/ et que l’on peut accompagner d’un autre chantier en cours le fameux « DFSR » (https://www.systeme-de-design.gouv.fr/) qui vise à unifier les interfaces des applications de l’État qui pourrait se décliner au delà. Il s’agit en quelque sorte de « normaliser » d’une part les outils et services et d’autre part d’en améliorer l’accessibilité (au sens large) en vue de faciliter les usages. L’approche est louable, d’autant plus que les acteurs des académies et des établissements scolaires ont souvent déploré cette cacophonie des services et des outils. Cependant, tout ne semble pas aussi simple qu’on le pense au vu des reports successifs des annonces et des documents.
De même, on avait vu apparaître une charte au mois de juillet, on attendait la suite. De même depuis le début 2022 un PIX Edu renommé CRCNE pour l’enseignement scolaire, et on attend le texte final et surtout la mise en application, sachant que l’expérimentation est encore en cours…. On peut constater qu’il y a plusieurs chantiers en cours mais qu’ils sont encore à peaufiner. Du côté des utilisateurs, on attend une parole globale qui se déclinerait ensuite dans les différentes strates de l’éducation. Mais il semble que la place et le rôle des collectivités, dans ce domaine doivent être encore précisés. En effet dans la réponse du ministère à la question du député on a pu constater qu’il faudra encore des arbitrages. On lit le rappel du code de l’éducation libellé ainsi : « l’acquisition et la maintenance des infrastructures et des équipements, dont les matériels informatiques et les logiciels prévus pour leur mise en service, nécessaires à l’enseignement et aux échanges entre les membres de la communauté éducative sont à [leur] charge (articles L. 213-2 et L. 214-6). ». De quels logiciels parle-t-on ? Que signifie nécessaire à l’enseignement et aux échanges entre les membres des communautés ? Alors que les collectivités demandent à l’Éducation Nationale d’améliorer la qualité des échanges et surtout de clarifier les règles des partenariats, force est de constater qu’on en est encore loin… au moins à écouter les témoignages des uns et des autres.
Cette page web (https://eduscol.education.fr/398/protection-des-donnees-pers)onnelles-et-assistance) qui semble être mise à jour en octobre 2022 devrait rendre service à l’ensemble de la communauté éducative. C’est en particulier la question du RGPD qui mériterait d’être à nouveau clarifiée et explicitée. En effet si le document proposé par CANOPE à ce sujet est clair (https://www.reseau-canope.fr/fileadmin/user_upload/Projets/RGPD/RGPD_WEB.pdf) sa traduction dans le quotidien des enseignants et des établissements semble encore faire défaut (où sont donc les rapports que les DPD académiques et le DPD national devaient rendre chaque année ?). Trop souvent le RGPD se résume à « j’ai le droit d’utiliser tel ou tel logiciel en classe ». Certes, c’est un début, mais cela ne suffit pas. Le RGPD c’est aussi un état d’esprit et le document proposé par CANOPE explore plusieurs de ces aspects qu’on laisse de côté (droits d’image, droits d’effacement des données etc…)
Enfin, il faut évoquer ici TNE (Territoires Numériques Éducatifs) dont la deuxième vague est en cours de mise en place dans 10 départements. S’agit-il d’un énième démonstrateur ou d’une politique globale ou simplement un coup d’essai d’une politique plus territoriale du numérique en direction de l’enseignement ? Une chose est certaine, ce projet met en évidence la difficulté systémique d’introduire le numérique éducatif dans l’enseignement. La multiplication des acteurs/décideurs (État, académies, collectivités locales, opérateurs de l’état, associations, edtech) et l’articulation entre eux tous risque de donner le tournis aux établissements impliqués : de simples récepteurs de matériels à expérimentateurs innovants, où vont-ils pouvoir se situer.

Pour terminer cette revue, y a-t-il réellement une possibilité de piloter le numérique éducatif ? A faire un retour sur les années 1970 et d’examiner ce qui s’est passé depuis. Vincent Peillon déclarait en 2013 : « L’École doit devenir actrice de la société numérique : il ne faut plus attendre. Nous n’avons plus de temps à perdre. Nous avons déjà perdu trop de temps. ». IL ajoute un peu plus loin : « Ce nest pas le nombre de plans en faveur du numérique qui nous a manqué. Depuis 1970, on ne dénombre pas moins de quinze plans en faveur du numérique… dont 5 depuis les années 2000. ». Regardons ce qui s’est passé au cours des dix dernières années : Vincent Peillon n’a pas été prophète…(https://www.vie-publique.fr/discours/186697-declaration-de-m-vincent-peillon-ministre-de-leducation-nationale-su). La Direction du Numérique pour l’Éducation qui a été mise en place suite à cette impulsion ministérielle se trouve aujourd’hui face à des choix. Il semble bien qu’à lire et constater les actions en cours, que, pour l’instant, la « reprise en main » du pilotage national soit au coeur du projet politique autour du numérique. Pour agir, il faut avoir des tableaux de bords, des indicateurs, des outils de structuration… même s’il semble que cela soit très tardif, il faut reconnaître que le travail est en cours. Portera-t-il ses fruits ? On pourra s’intéresser aux différents chantiers pour en juger, CRCN et CRCNE inclus… de même pour les nouvelles missions de CANOPE face aux Écoles Académiques de Formation Continue et aux Inspe et autre e-Inspe….

Le choix et le doute : faire face au chaos informationnel

Alors que se multiplient les initiatives et propositions pour lutter contre les fausses informations, l’infobésité et autres difficultés face à l’information (définie comme un fait transmis après avoir été mis en forme – texte, vidéo etc…). Il est nécessaire de s’interroger sur la posture personnelle que chacun de nous doit développer pour faire face à ce monde d’informations qui semble si chaotique. En effet, très souvent ces propositions mettent en avant des « techniques » à mettre en oeuvre : comment vérifier une source, comment vérifier une image, comment décrypter le vrai du faux en s’appuyant sur une analyse des faits présentés, etc… Ce qui est le plus souvent laissé de côté c’est la partie psychologique, cognitive, c’est à dire la posture que chacun doit essayer de construire pour faire face non seulement à ces informations, mais surtout pour se défaire de ses propres biais psychiques et cognitifs qui font de l’humain un être fragile face au monde qui l’entoure. Il nous est arrivé précédemment d’évoquer la question du « point de vue » ou pour le dire autrement « d’où nous situons-nous ». Lorsque je m’exprime, ma parole est originée et contextualisée : j’ai eu une éducation, j’ai une culture, etc….

Parmi les nouveautés au sein du chaos informationnel, se trouvent les « commentaires » que l’on peut lire soit à la suite d’un article, d’une vidéo soit simplement à la suite d’un écrit court sur un réseau social. Souvent courts (et contraints d’y être parfois), peu argumentés, ils sont le reflet de notre monde d’adultes qui prétendent « éduquer ». On retrouve d’ailleurs des enseignants, aussi. Ces propos sont aussi de plus en plus violents. Or cette violence verbale est un danger pour nos sociétés et incite à la montée des dictatures (qui souvent utilisent d’autres violences). Le chaos informationnel est la première raison d’une difficulté à dépasser justement les propositions « techniques » ou parfois « solutionnistes » (il n’y a qu’à interdire ou bloquer, comme en Iran). Nos enfants, nos élèves, les jeunes connaissent aussi cette violence verbale au quotidien. Sauf que le sens des mots n’est, le plus souvent, pas le même que pour les adultes. Les invectives de cour de récréation ont au départ une valeur bien différente. C’est ensuite, à l’exemple des adultes, que les mots prennent sens… et souvent mauvais sens quand ce n’est pas sens interdit. Toutefois ne fustigeons pas trop vite la jeunesse, car le monde des adultes n’est pas vraiment idéal… mais trop souvent idéalisé.

Les deux principes qui pourraient aider à l’éducation à l’information et à la communication (tous médias confondus) et qui seraient à la base d’un changement de posture, sont le doute et le choix. Notre époque, portée par les moyens numériques, a amplifié la circulation de l’information et des savoirs, les phénomènes de manipulation de l’information et surtout, a mis en évidence nos fragilités humaines. Car nous allons tous en premier lieu vers ce qui nous ressemble, ce qui nous conforte, ce qui nous rassure (voir la liste des biais établis par M. Moukheiber – Votre Cerveau vous joue des tours, Allary Éditions 2019) . À force d’être entre soi, on finit par croire que le monde est comme soi ! Nos élèves, nos enfants, la jeunesse, dès le plus jeune âge entrent dans ce monde qui sans être totalement nouveau est pourtant bien différent de celui que la génération des années 50 – 90 a vécu, a connu. L’histoire, comme l’a si bien montré Patrick Boucheron, peut pour nous aujourd’hui et aussi demain. C’est d’abord l’histoire des humains et de leurs techniques, celles qui ont permis la tentative de prise de contrôle de l’environnement, en le transformant pour nous le rendre, croyait-on plus favorable. Il est toujours possible de faire l’autruche et de ne pas vouloir savoir et voir et d’ailleurs les récentes évolutions des opinions occidentales semblent indiquer que cela se généralise. Pour le dire autrement, nous recherchons des certitudes rassurantes, évitons de faire des choix, car nous ne voulons pas les voir. Face au doute et surtout aux savoirs divergents, on peut être tenté par un repli sur soi et sur ses propres certitudes.

Au moment où l’on parle de développer chez les élèves une citoyenneté et un esprit critique dans un monde numérique, on s’aperçoit que c’est de plus en plus incertain et compliqué, voire complexe. Or le fondement même de l’esprit critique, c’est le doute. Mais pas n’importe quel doute. C’est d’abord le questionnement a priori de toute information (comprise comme un fait rapporté et transmis). À la différence des faits, pour lesquels nous sommes parfois nous-mêmes défaillants dans leur perception, les informations sont déjà des transformations qui parfois, surtout lorsqu’elles sont médiatisées, s’avèrent peu fiables. Les enquêteurs connaissent bien les variations des témoignages sur les faits qui se produisent. Non seulement c’est une question de point de vue (se situer par rapport à la scène des faits), mais parfois, plus simplement des erreurs perceptives et mémorielles de ce qui s’est passé, surtout quand des émotions viennent s’ajouter aux faits. Douter est ainsi à la base d’une posture qui amène l’élève à chercher des variations dans les savoirs, des sources multiples pour mesurer l’étendue du champ mais aussi pour percevoir les différents termes de la question posée. En amont de cette activité, l’attitude initiale est de prendre du recul par rapport à tout fait, toute information et d’engager une démarche systémique de recherche de liens entre le fait, l’information et le contexte.

Une fois la démarche engagée, la construction d’une connaissance passe par l’aptitude à reconnaître un savoir « acceptable » et à l’étayer, l’argumenter, le prouver. Ce savoir est bien sûr temporaire, au risque de la contestation scientifique, mais au moins il permet d’agir. Car un certain niveau de certitude est nécessaire pour engager une action. C’est donc ce niveau que l’on va travailler avec les élèves. C’est normalement ce travail qui, basé sur des choix, va permettre de construire une « trace structurée » et utilisable de manière suffisamment durable pour avancer. Éviter tout blocage dans le raisonnement est essentiel. Puis se développe la capacité à faire des choix. Dans une posture comme celle que nous proposons, faire des choix s’effectue à de nombreux niveaux qui se superposent et interagissent entre eux. Les choix sont souvent extérieurs pour commencer : quel équipement, matériel, logiciel, technique pour avancer dans la vie. Petit à petit, les choix deviennent plus intérieurs, en particulier quand il s’agit des connaissances mais aussi des convictions, voire des croyances. Faire des choix, c’est d’abord un engagement dans une ou plusieurs voies. Cet engagement doit pouvoir être fait en toute responsabilité et connaissance de cause. Dans la relation à l’information, lorsqu’on la consulte, l’analyse et l’intériorise, cette responsabilité est engagée dans la rigueur du travail initial. Dans un deuxième temps le fait de choisir va donc permettre de construire, d’agir en sortant au moins temporairement du doute.

Face aux écrans (au sens large) cette démarche du doute et du choix est essentielle pour permettre une réception et une appropriation, allant parfois jusqu’à une « incorporation » en matière de connaissances. Le problème auquel chacun de nous est confronté, c’est le risque de se faire « déborder » par l’information et ses canaux de diffusion. Il y a un risque d’envahissement du psychisme, une charge mentale ou même une saturation mentale qui peut amener à renoncer à douter et faire des choix. Pire encore cela peut amener à un repli culturel et social. Il semble que nous soyons dans une période qui favorise ce genre d’attitude et qui se traduit dans les choix politiques des humains : abstention, repli… identitaire, etc…. Le numérique et le web en particulier ont ouvert une brèche dans nos cerveaux : nous commençons juste à nous en apercevoir. Cette brèche est c’est celle du chaos informationnel à laquelle nous n’étions pas habitués. Nous sommes passés en moins d’un siècle de notre quartier et de notre village à la planète tout entière à portée de main et surtout au coeur du chaos informationnel. Notre cerveau, aussi plastique est-il, ne s’est pas encore adapté, mais il faut dire que la fluidité informationnelle est telle que lorsque l’on pense en avoir cerné une partie, l’autre nous fuit. Revenir en arrière, c’est ce qu’expriment certains (une enseignante l’appelait de ses voeux encore récemment au cours d’une formation consacrée aux usages du numérique en classe), même si l’idée est séduisante, elle ne permet pas d’ouvrir un « nouveau chemin » pour l’avenir. Aidons les jeunes à le trouver !!!

A suivre et à débattre
BD

PS : on peut lire cet article avec intérêt : Jacques Barou, « DE LA MÉTHODE CRITIQUE AU DOUTE COMPULSIF, Érès | « L’école des parents »2021/1 n° 638 | pages 60 à 62

Faut il imposer des compétences numériques aux élèves ?

Au travers de référentiels comme PIX, un ensemble de compétences est désigné par des groupes de spécialistes comme essentielles pour agir en « citoyens éclairés ». Outre que cette intention est discutable au vu des différentes compétences proposées, il y a une particularité qui est peu prise en compte. Quelles sont, aujourd’hui les compétences, les habiletés requises par les enseignants pour que les élèves puissent réussir dans leurs apprentissages et leurs parcours scolaires. De manière explicite ou implicite, les enseignants invitent et imposent à leurs élèves des usages des moyens numériques pour réaliser les tâches scolaires demandées. De manière parfois inconsciente, ils posent un cadre culturel qui nécessite, sans que cela soit dit, que les élèves aient bien les éléments de maîtrise des moyens et dispositifs numériques, et du cadre culturel au sein duquel ils se développent. La culture de l’élève a longtemps été marquée par le livre et l’écrit après l’avoir été par l’oral. Désormais elle est aussi marquée par les moyens et dispositifs numériques auxquels chacun peut accéder, indépendamment du système scolaire.

Qu’elle le veuille ou non, l’école s’adapte à son environnement social et culturel. Elle s’est construite en relation avec celui-ci. La place prise par le livre et l’écrit à partir du début du 19è siècle a été fondatrice de la forme scolaire actuelle. À cet « objet technique », il a fallu que l’on construise un dispositif qui permet de répondre à des besoins et des attentes guidées par le politique et plus généralement par la société telle qu’elle est. Si l’on reprend les propos sur l’image, la radio, le film, la télévision, et maintenant le « numérique », on s’aperçoit que de la défiance à l’idolâtrie, les propos tenus depuis près d’un siècle n’ont pas entamé réellement une forme fondée sur la prééminence de l’écrit et du livre. Les compétences langagières attendues des élèves ont donc été au cœur de l’enseignement, en particulier celui des premières années. Le développement, dans la suite de la philosophie des lumières, de l’idée de rationalité scientifique a mis en avant l’importance des compétences mathématiques et scientifiques. Nous voici donc avec les fameux fondamentaux qui, aujourd’hui encore, pèsent lourdement sur les choix politiques faits en direction de l’école et des jeunes.

Rappelons ici que les catégories socio-professionnelles les plus aisées repèrent, pour la plupart de leurs membres, les codes qu’il est nécessaire d’adopter, pour parvenir à se maintenir dans leurs catégories ainsi que leurs enfants. Certes il y a des déclassements et aussi des ascenseurs sociaux, mais, à regarder de près, ils n’ont pas pris le pas sur une société dans laquelle les inégalités de classes perdurent et pour lesquelles l’école, malgré les intentions, semble ne pas parvenir à contribuer à les résorber significativement. Un discours convenu, venu de tous les horizons idéologiques, utilise régulièrement cette rhétorique sans pour autant parvenir à modifier les choses. Ces fameux codes, souvent difficiles à définir, à expliciter, sont constamment en action dans les différentes évolutions du système éducatif.

Les enquêtes menées dans la population de France (mais aussi de Belgique par exemple) mettent en évidence de nombreuses fragilités face aux exigences d’une société qui se numérise. L’idée de fracture, à laquelle nous référons celle de vulnérabilité, fait florès… et sert d’argument mais mérite une attention particulière, car près de la moitié de la population ressent des difficultés face aux objets numériques. Ainsi, les compétences nécessaires pour vivre dans une telle société peuvent sembler évidentes au vu des nombreux référentiels existants (dont le PIX). Mais il faut rappeler ici qu’une compétence ne se mesure que dans des situations et des contextes spécifiques et que leur maîtrise dans une situation ne peut préjuger de leur transfert dans d’autres situations ou dans le temps. Toutefois le système scolaire est très souvent considéré comme le moyen d’implanter des comportements et des compétences pour toute la vie, ce que l’on retrouve dans toutes les « éducation à » (cf les parcours) mises en place dans les textes et parfois aussi dans les classes.

Il faut toutefois rester prudent face aux compétences numériques des jeunes et leur pérennisation possible. Si dès sa mise en place il a été souhaité que tous les enseignants prennent en charge le développement et la certification des compétences du B2i, c’est justement parce que ses concepteurs ont perçu qu’il y avait beaucoup d’explicite mais qu’il y avait aussi de l’implicite. Or cet implicite est lié aux pratiques spécifiques des didactiques des disciplines. Trop souvent on réduit, par exemple, les compétences numériques nécessaires à l’enseignant de lettres aux logiciels d’écriture et éventuellement aux outils de lecture (même si le livre reste dominant). Pourtant dans les faits, l’enseignant sait bien qu’écrire et lire s’effectue dans des contextes variés de la vie quotidienne de l’élève et qu’il est contraint, dans la salle de classe de limiter les pratiques non prévues dans le monde scolaire à des activités liées aux attentes de l’école. C’est pourquoi beaucoup d’enseignants ne se sont pas impliqués dans le B2i et sa mise en oeuvre. A cela, il faut ajouter cette remarque faite par certains jeunes face aux demandes numériques de leurs enseignants qui s’estiment saturés ou qui se sentent en difficulté face à des exigences numériques.

Les attentes des enseignants vis-à-vis des élèves dans le domaine numérique sont très variées, très inégales en termes de difficulté. Aussi l’élève est amené à s’adapter en intégrant ces attentes numériques dans leur « métier d’élève ». Certes, il y a plusieurs compétences techniques identifiées et explicitées par les enseignants, mais il y a des compétences d’usage qui ne sont pas que techniques. Ainsi il peut paraître évident qu’un élèves sache « naviguer » au sein de sites web, mais très souvent ils ont du mal à garder le fil de leur travail car ils ne maîtrisent pas les codes cognitivo-techniques des pages qu’ils consultent (contenu hors champ visuel/écran, boutons cliquables ou non, sens des consignes données sur l’écran, etc…). En suggérant à ses élèves de faire une recherche internet puis d’en faire la synthèse dans un document texte accompagné d’une petite présentation vidéo ou non – bref, faire un exposé – l’enseignant met l’élève dans une situation complexe et ses attentes peuvent être multiples et pas forcément clairement présentées. L’élève va donc se construire une représentation des attentes de son enseignant et tenter de rassembler ses compétences (celles qu’il maîtrise) pour y répondre. Derrière des demandes qui peuvent être considérées comme techniquement simples, se trouve une forme de complexité qui articule fonctionnement cognitif et fonctionnement technique. Parfois à ces domaines de l’activité humaine s’ajoutent le relationnel et ses codes culturels ou l’économie et le marché et ses propres codes inclus dans le monde du web.

Le monde éducatif pourrait profiter d’une meilleure connaissance des pratiques quotidiennes des jeunes pour mieux leur proposer d’agir dans le domaine numérique. L’analyse de quelques échanges avec des jeunes en marge de l’école révèle qu’ils développent des pratiques essentiellement « utilitaires ». Comment m’en sortir au quotidien, c’est chercher les moyens (et souvent numérique) de répondre à mes besoins. Loin des attentes scolaires, a priori, ces pratiques utilitaires sont particulièrement intéressantes à décrypter, car elles mettent en évidence ce que nous nommons des « habiletés ». Contextualisées, ces habiletés sont souvent limitées aux besoins à court terme, mais sont particulièrement efficaces quand le jeune est « dans la débrouille ». L’écart entre ces habiletés et les attentes du monde académique est souvent important. Elles sont parfois conflictuelles. L’enseignant déplore le peu de compétences de l’élève. L’élève déplore le manque d’intérêt des pratiques numériques dans la classe. Du coup il y a une forme d’affrontement dans ce domaine qui n’est pas sans rappeler ce qui se passe pour la maîtrise de l’oral et de l’écrit. Nous reproduisons inconsciemment les inégalités dans le champ numérique comme nous les avons maintenues dans le champ du livre et de l’écrit. Cette forme de discrimination sociale et cognitive est en partie à la base des inégalités sociales et de la « reproduction » que Pierre Bourdieu a essayé de nous faire percevoir jadis dans ses travaux sociologiques.