Août 08 2017

Quel avenir pour les médias de flux et le journalisme ?

La plupart des personnes de quarante ans et plus est née à l’époque de la domination des médiations techniques et humaines imposées par les principaux circuits de diffusion de l’information et par les professionnels qui y contribuent. L’information écrite, audio et audiovisuelle est alors contrainte par un système technique qui impose une centralisation avant une redistribution générale. Poste de radio, poste de télévision, journal distribué tôt le matin, les principaux moyens d’information sont construits sur la base d’un contrôle des flux qui s’appuie d’abord sur la contrainte technique de la conception mais aussi des terminaux de réception. Ce contrôle se double aussi de celui d’une intermédiation professionnelle assurée en grande partie par les journalistes ainsi que des animateurs et autres responsables de diffusion des contenus qui circulent sur ces systèmes de diffusion. Il est intéressant de noter que la forme scolaire s’est construite aussi sur le même contexte et a donc développé un type d’organisation assez proche. On peut parler en quelque sorte de paradigme structurel, à un moment de l’histoire de l’humanité.

A la fin des années 1970, début des années 1980, la possibilité de faire de la radio s’ouvre à tous du fait d’une évolution technique et d’une possibilité d’utiliser des canaux variés de diffusion. Les radios libres ouvrent à des non professionnels la possibilité de prendre la parole et ainsi de transformer les circuits de l’information de flux et de masse. La brèche ouverte se refermera toutefois très vite avec les réglementations successives qui feront rentrer dans le rang nombre d’initiatives démocratiques. Cette ouverture a permis de percevoir un potentiel dans cette mutation. Alors que du fond d’un studio improvisé dans un marché aux veaux de la campagne bigoudène nous faisions des émissions de radio (Radio Bro Vigoudenn… pour ceux qui s’en souviennent), nous découvrions ce potentiel d’expression. La télévision a un moment été aussi envisagée comme pouvant suivre le même chemin, mais les questions techniques étaient plus nombreuses, de même que les contraintes économiques de fabrication et de diffusion. L’avènement de l’informatique personnelle (cf. la revue l’ordinateur individuel créée en 1978) va attirer nombre d’acteurs qui cherchent à comprendre cet environnement technologique en train de se créer et les listings de programmes s’échangent. Les BBS (Bulletin Board System) ancêtres d’Internet, populaire alternative au minitel, se développent au début des années 1980 et l’on commence à voir apparaître ces mouvements de partage et de coopération. S’il est vrai que c’est très souvent dans le milieu de l’informatique ou des passionnés que se développent ces pratiques on voit là le terreau de pratiques issues du monde associatif (bien antérieur lui) qui avait déjà su mettre en place des réseaux alternatifs, mais limités le plus souvent du fait des contraintes techniques.

Si la domination des médias de flux ne va pas se démentir complètement, même encore aujourd’hui, une évolution de fond est en train de prendre corps. Malgré des hauts et des bas, l’alternative est en construction et la technique offre une opportunité de reconstruire les intermédiations sans justement se laisser limiter par ces mêmes techniques désormais aisément accessibles. Chacun de nous peut désormais construire et diffuser son « discours » en ayant des limites techniques nettement moins contraignantes. Même s’il faut passer par un support technique (FAI) pour entrer dans le réseau et y participer, cet accès est très aisé même sans connaissances techniques et professionnelles. Mais entre le potentiel et la transformation des pratiques il y a un écart qui peut être important. Il semble bien qu’une grande partie de la population n’envisage pas de passer de la conversation à la fabrication/diffusion d’informations ou de savoirs. Cette attitude est d’abord marquée par la hiérarchie de la parole que l’on apprend à intégrer dès l’école. « Tu parleras quand tu auras quelque chose d’intéressant à dire » se voit reprocher le bavard dans la classe. Quand il n’est pas simplement puni pour avoir pris la parole sans qu’il y soit invité, même quand il ne lève pas le doigt, pressé qu’il est de donner la réponse. Et là encore, seulement la bonne réponse, bien sûr.

Le statut de la parole autorisée est intériorisé par chacun de nous à tel point que nous ne prenons pas la parole dans certains espaces, en particulier publics et partagés. Il y a plusieurs niveaux de prise de parole : la simple réaction sur twitter ou un commentaire sur un article ne sont pas de même niveau que la tenue d’une chaîne Youtube, d’un site Web ou d’un blog. Sur les réseaux sociaux, il y a parfois un mélange entre ce que l’on peut qualifier de niveau conversationnel/communicationnel et le niveau informationnel. Or c’est là que s’établit une distinction importante : entre ceux qui produisent de l’information et les personnes qui réagissent aux informations ou parfois plus simplement les relaient. Or la fonction journalistique est bien une fonction de relais dans la société. On a vu apparaître depuis les débuts du web ouvert à tous une nouvelle catégorie d’acteurs qui, n’ayant pas le statut de journaliste font œuvre de journalisme. De même on a vu des sites qui, sans revendiquer un statut journalistique, sont pourtant des espaces de rassemblement et de diffusion de productions variées (nous pensons là aux sites de curation ou plus encore les sites de revues en ligne (l’un des derniers exemples apparus étant le site The Conversation qui revendique justement un entre deux).

La fonction journalistique n’est pas le métier de journaliste. Mis en cause de manière récurrente, les professionnels du journalisme tentent de se défendre parfois bien maladroitement en se drapant dans une légitimité a priori. Or ce qui pose problème c’est justement cette légitimité a priori. La garantie de qualité, pour un journaliste, ou encore un enseignant ou un médecin, ne se suffit pas d’une qualification professionnelle ou même d’une reconnaissance légale. Ce n’est pas une question de concurrence, mais plutôt d’évolution des fonctions de médiations dans la société. Certains voient dans les systèmes automatiques (exemple de la recherche automatique de contenus délictueux) basés sur des algorithmes une des solutions. Ceux-ci pourraient même aller jusqu’à composer automatiquement des articles en se passant de tout intermédiaire humain… Remplacer le discernement humain par le discernement machinique, outre une désappropriation de compétences, ce serait la reconnaissance d’un fonctionnement simpliste de l’humain, modélisable et mécanisable. Peut-on y croire ? peut-on l’espérer ? Malheureusement ce serait renoncer à l’intelligence humaine, l’intelligence éducative, cette particularité de l’humain qui face à n’importe quelle situation reste toujours capable d’inventer de nouvelles propositions. Les journalistes, comme les enseignants, voient leurs fonctions mises en question. Il est temps qu’ils continuent de prouver la pertinence de leur travail s’ils ne veulent pas qu’on modélise leur pratique et qu’on les mécanise….

A suivre et à débattre

BD

Août 05 2017

Des traces qui nous gouvernent ?

Un article récent de D. Cristol évoquait la possibilité d’utiliser les traces d’apprentissages pour remplacer les diplômes. En janvier dernier François Xavier et Cécile Hussher publiaient chez FYP (2017) « Construire le modèle éducatif du 21e siècle. Les promesses de la digitalisation et les nouveaux modes d’apprentissage » dans lequel ils évoquent aussi la place des traces pour aider à l’apprentissage, laissant aussi entendre un chemin vers la certification et tout au moins vers la remédiation. Rappelons aussi que depuis le début des années 1980, la possibilité de la Valider les Acquis Professionnels puis de l’Expérience en 2002 (VAE) est une forme de reconnaissance des traces de l’activité, mais à constituer, voire à reconstituer. Certes les traces d’aujourd’hui ne sont pas seulement celles d’hier, mais elles sont enrichies de sources nouvelles. IL faut aussi considérer le fait que l’évolution des diplômes et certification professionnelles est encore à faire, la VAE n’est pas encore généralisée, même si d’aucuns avaient entrevu le potentiel de cela d’une autre manière au sein des organisations (Serres, Levy, Autier, les arbres de connaissance, la Découverte 1992).

La trace est d’abord un fragment de fait pouvant avoir du sens seul ou rapproché d’autres traces. Ce terme qui reste pour l’instant relativement peu employé par rapport au termes données ou encore data quand ce n’est pas big data, se rapporte à quelque chose d’important dans l’évolution actuelle de notre société. Au-delà des traces de l’apprentissage, ce qui constitue le côté qui peut sembler positif, il y a tout simplement le traçage de toute activité humaine, constituant ainsi une source d’information pouvant servir à de nombreux projets de toutes natures. On peut donc constater qu’avec le développement de l’informatique, en particulier connectée, la possibilité de constituer des traces des activités s’est enrichi de manière extrêmement importante. Lorsque les états dictatoriaux dans les années 1950 veulent surveiller les peuples, ils organisent la collecte de trace en faisant appel aux personnes qui soit rémunérées, soit gratuitement fournissent des informations à des services structurés qui vont ensuite exploiter ces données. L’impossibilité d’une collecte automatique de trace oblige, celui ou celle qui veut valoriser son parcours, à conserver des traces physiques de son activité. Ainsi nombre de candidats à la retraite doivent rassembler les traces de leur activité pour prouver leurs cotisation (comme l’a très bien montré le film « Mammuth » de G Kervern et B Delépine).

Les traces nous gouvernent, et cela depuis bien longtemps. Et même si nous luttons pour ne pas laisser de trace cela est bien difficile. On peut penser ici à l’étrange affaire de M Dupont de Ligonnès et à la disparition de cette personne, ou encore à l’assassinat du préfet Erignac éclairé par l’enregistrement d’appels téléphoniques. Historiens et policiers sont amateurs de traces dont ils tentent de faire usage pour donner sens à des actions passées. Avec la possibilité informatique d’enregistrement de traces d’activités nouvelles on passe à une autre échelle de gouvernance. Ni policière, ni politique, désormais elle deviendrait éducative. Devant un groupe d’élèves dont j’ignore souvent l’activité réelle, je serai, peut-être, content de pouvoir surveiller leur activité. Ainsi ce concepteur de réseaux informatiques pour l’enseignement donnait jadis comme argument la possibilité de voir ce que fait chaque élève sans changer de place, depuis le bureau de l’enseignant. A l’époque on ne parlait pas encore des traces, mais simplement d’une surveillance en temps réel. Imaginons le discours tenu par un concepteur ambitieux déclarant que vous pouvez non seulement surveiller en direct, mais aussi en différé, et en plus vous pouvez aussi disposer d’un outil d’analyse du comportement passé qui vous guidera dans votre enseignement (pour maintenir l’ordre dans la classe ou pour améliorer vos interventions pédagogiques.

Si nous ajoutons un peu de « neuro » dans le cocktail on pourrait avoir un outil de contrôle de l’autre, de l’élève… Quand un enseignant déplore le fait que ses étudiants se cachent derrière les écrans, peut-être rêve-t-il à un outil de contrôle et de surveillance. Quand il utilise des systèmes de vote ou de QCM pendant le cours il peut aussi disposer d’un retour assez fin de ce que ses étudiants font. Si l’on couple le logiciel de questionnement et un système d’enregistrement de l’activité détaillée de l’étudiant (tracking sous forme d’enregistrement des frappes clavier – keylogger) et si l’on met en arrière-plan un logiciel d’analyse comportemental de ces traces, on peut aller très loin à l’intérieur de l’individu. Si pour l’instant l’imagerie du cerveau reste très lourde à mettre en place dans un contexte ordinaire, on peut imaginer ce qui se passerait si un simple implant permettait de visualiser les flux interneuronaux…. D’ailleurs on peut être surpris de certains propos sur la neuroéducation (?) tant ils laissent à penser que ce fantasme du prof qui voit dans le cerveau des élèves est proche… On me dira que j’exagère, mais l’expérience montre que nous avons assez souvent tendance à nous imaginer en contrôleur mental de l’autre, c’est un fantasme courant.

Si les politiques ont très tôt compris l’importance des traces pour contrôler la société, les marchands s’en sont longtemps remis à des enquêtes et des observations (panels et autres) pour tenter de comprendre les clients. Avec les systèmes de traces désormais disponibles, la captation des traces a pris une ampleur qui rend désormais essentiel tous les systèmes de captation comportementale pour pouvoir vendre des produits. Du ticket de caisse à la carte de fidélité ou aux puces RFID, l’arsenal se renforce chaque jour, sans pour autant que nous en ayons réellement conscience, et souvent avec notre complicité, tant les services proposés nous semblent justifier cette prise d’information en contrepartie.

Car là est désormais le problème : apprendre la contrepartie. Les politiques, comme les marchands, n’ont pas intérêt à ce que nous leur demandions une contrepartie à cette captation d’informations. Et pourtant ces informations nous appartiennent. Nos enfants et petits-enfants entrent dans une société qui parle de transparence mais qui ne la met pas réellement en œuvre ou seulement pour la vitrine. Avec les traces que l’on garde de nos activités, il y a une ambiguïté : c’est pour la transparence de l’activité, mais ce qui en est fait n’est pas transparent. Lorsque je me connecte à Internet, si j’ai en plus un compte Google, l’ensemble de mon activité en ligne va être tracée (cf. le lien ci-dessous du site lavenir.net) comme vous pouvez le constater. Cette impressionnante manière de faire est souvent fustigée par l’idée commerciale associée. Mais ce n’est qu’une partie émergée de l’iceberg. Mieux vous connaître c’est mieux vous gouverner, mieux vous manipuler. Les défenseurs des libertés individuelles ont encore du travail… cf. la Quadrature du net. Quand on voit la faiblesse des institutions publiques chargées de cette surveillance (CNIL etc.…) on peut qu’être inquiets et demander à tous ceux qui veulent nous imposer leur modèle de toujours expliquer comment ils recueillent nos traces et ce qu’ils en font. Manifestement les pouvoirs politiques n’ont pas les armes pour s’opposer aux pouvoirs techniques et marchands qui développent ces moyens… Il est temps d’ouvrir les yeux.

Dans l’établissement scolaire, il est un exercice intéressant à faire sur les traces : que ce soit avec l’ENT de l’établissement, ou que ce soit avec les divers usages fait de l’Internet et de l’informatique, quelles traces sont collectées ou peuvent l’être, par qui, et pour quelles raisons ????

 

 

 

Page de google qui présente les relations avec les sites et applis partenaires (consulté en juillet 2017) :
https://www.google.fr/intl/fr/policies/privacy/partners/

Un article qui permet de savoir ce que Google sait de vous (consulté en juillet 2017) :
http://m.lavenir.net/cnt/dmf20160707_00851062/voici-comment-consulter-tout-ce-que-google-sait-de-vous?platform=hootsuite

Article de D Cristol pour Thot Cursus : « Et si les traces d’apprentissage en ligne remplaçaient les diplômes ? » rédigé en juin 2017
http://cursus.edu/article/29131/les-traces-apprentissage-ligne-remplacaient-les/#.WYSHLelpy03

Le site de la Quadrature du net :
https://www.laquadrature.net/fr

Août 04 2017

La plus formidable réussite éducative et culturelle ?

Si l’écrit a mis près de trois mille ans à s’imposer, le livre près de cinq siècles, Internet, le web et les appareils informatiques associés auront mis près de cinquante années à s’imposer à l’ensemble de la planète (ou presque). Cette accélération de la vitesse de circulation de l’information entre humains est impressionnante. Elle s’accompagne d’une massification des moyens personnels de bénéficier de cette accélération. On constate donc désormais l’équipement de plus en plus important des humains, de leur connexion entre eux soit directement soit par l’intermédiaire des serveurs informatiques disséminés dans notre environnement. Cette évolution très rapide est en train de transformer l’organisation de nos vies quotidiennes et en particulier nos relations, nos interactions humaines et nos accès à l’information. Certains évoquent même des changements culturels.

C’est cette transformation rapide de notre environnement techno-informationnel et communicationnel qui constitue une alerte importante : comment se fait-il que cela se soit produit dans un temps aussi court, quels sont les changements produits dans un tel laps de temps ? Une des modalités principales de la transmission des informations et des savoirs vient de subir une évolution brusque. Comme à chaque avancée technologique significative (on pense ici à l’électricité), le passage de l’invention à la banalisation s’effectue sous l’effet conjoint de plusieurs paramètres : économiques, techniques, politiques, culturels. Dans le cas des objets informatiques connectés et de leurs contenus, il y a effectivement convergence. Toutefois la rapidité avec laquelle cette convergence s’est traduite en faits du quotidien suppose une analyse critique. L’adoption massive en moins de cinquante année des technologies issues de la convergence informatique, télématique et audiovisuel s’appuie sur un ensemble d’actions qui remettent en question ce qui est en place. Ainsi en est-il du monde scolaire qui, conscient de l’évolution comme le montrent les politiques dans le domaine, se sent malmené, bousculé à plusieurs points de vue.

Disons le ici : quelle extraordinaire réussite que cette massification du « numérique » à l’échelle planétaire. Numérique, que nous définissons ici comme la socialisation de technologies convergentes aussi bien matérielles que logicielles basées sur les quatre éléments que rappelle Michel Serres : captation, stockage, traitement, diffusion de l’information. Ce sont principalement des entreprises d’échelle mondiale qui ont réussi à mener ce développement. Elles ont réussi à convaincre l’ensemble des sociétés d’adopter leurs technologies et à les utiliser. Convaincant aussi bien les décideurs, économiques et politiques, que les particuliers, ces entreprises réussissent à modifier significativement la vie en société, la culture humaine. Alors que les systèmes étatiques de pilotage ont tous montré leurs limites, même s’ils perdurent, ce sont des entreprises de taille mondiale qui sont aujourd’hui dans le pilotage des mutations de société. La première réussite est bien sûr l’adoption unanime dans tous les types de société de leurs technologies. Certes les politiques soutiennent cette réussite, bon gré mal gré. Mais surtout ils sont largement dépassés la plupart du temps et tentent de suivre le mouvement. On peut l’observer en France en ce moment avec l’ensemble des mouvements institués ou non, CNNUM, French tech et autres espaces de développement du numérique qui fleurissent un peu partout. Mais suivre et encourager les innovations greffées c’est aussi renforcer la puissance de ces quelques entreprises qui ont réussi leur implantation mondiale.

On peut qualifier cette généralisation de formidable réussite culturelle dans la mesure où les transformations que l’on peut observer en train de se faire sous nos yeux touchent toute l’activité humaine. On peut aussi la qualifier d’éducative dans la mesure où elle concerne la transmission au sein de nos sociétés. Alors que les systèmes issus de la domination du livre et de l’écrit (bibliothèques, écoles, musées) ont achevé leur œuvre magistrale qu’il faut saluer, le bouleversement technologique actuel en montre désormais les limites ou tout au moins les insuffisances. On est passé d’un pilotage par le politique (rappelons ici Condorcet et les débats de 1791) à un pilotage par le marché (observons les GAFAM et leurs proches). Faut-il pour autant adhérer à l’un ou à l’autre ? On ne peut que constater que l’adhésion au pilotage politique a permis la révolution industriel, l’école, une élévation réelle de la qualité de la vie ; mais aussi quelques grandes guerres à l’échelle mondiale. L’adhésion au pilotage du marché est un fait observable en faisant les poches et les cartables… de chacun de nous jeunes et vieux. Cela n’est-il que séduction, plaisir, facilité ? S’il y a peut-être aussi de cela (mais ne disait-on pas la même chose antérieurement), il y a surtout de nouvelles façons de vivre qui émergent. N’oublions pas que les technologies de l’information ne sont pas seules dans ce mouvement mais qu’elles accompagnent aussi d’autres évolutions tout aussi technologiques mais dans d’autres champs scientifiques. Et ces évolutions ont tout autant des conséquences importantes sur nos cultures (cf. la contraception, l’avortement par exemple, ou encore l’hygiène et la médecine).

Au cours des cinquante dernières années nous avons vécu un saut scientifique et technique considérable. La traduction sociale et culturelle est en train d’émerger. C’est pour cela qu’il y a de nombreuses hésitations, craintes (précautions ?), mais aussi enthousiasmes et parfois même aveuglements. Il est quand même intéressant de noter que l’adoption pas chacun de nous de ces techniques est aussi le fruit d’une nouvelle forme de transmission, fondée sur le marché, mais aussi sur des objets aux spécificités bien particulières. Steve Jobs et bien d’autres s’en sont fait les traducteurs opérationnels. La plupart d’entre nous n’avons pas les capacités à comprendre en profondeur et globalement ce qui se passe. Aussi faut-il que nous travaillions à reprendre la main sur ces évolutions, sans a priori, pour transformer notre société et en particulier son institution scolaire et universitaire.

A suivre et à débattre

BD

Août 02 2017

Quand la généralisation du numérique bouscule l’autorité

Le débat ouvert autour des estrades en salle de classe révèle un débat bien plus important sur la question de l’autorité de l’enseignant dans la classe. Nombre de chroniqueurs, éditorialistes, et autres politiques et polémistes relève, et cela de manière récurrente, qu’il faut restaurer l’autorité en classe. Au même moment, ces mêmes professionnels de la parole publique déplorent, critiquent, voire poussent des cris d’orfraie, contre l’autoritarisme d’un jeune chef d’état qui veut encadrer leur activité, comme celle des militaires et d’autres encore. Dans la salle de classe, comme dans la sphère du débat public, il y a deux problèmes conjoints : d’une part le rapport à l’autorité, d’autre part le rapport à l’autoritarisme. Or en mêlant systématiquement les deux sens autour d’un même mot, on en vient à faire perdre toute valeur au mot autorité.

Le terme autorité est d’abord un terme qui est porté par le mot « auteur » (Maryse Emel, Slate, avril 2015 http://www.slate.fr/story/99585/autorite) et qui en aucun cas ne peut se réduire à l’idée d’autoritarisme. Autrement dit avoir de l’autorité ne signifie pas user de moyens de rétorsion, voire de violence ou de contrainte pour l’imposer à l’autre. Avoir de l’autorité c’est d’abord être reconnu comme auteur par l’autre et l’acceptation de l’autorité (légitimation) s’est parvenir à se sentir devenir aussi auteur. Ainsi contrairement à l’idée souvent associée de soumission, faire autorité est au contraire un acte qui peut être libérateur. Cependant dans une société comme la nôtre qui a longtemps confondu autorité et autoritarisme, et qui a fondé son système éducatif sur une ambiguïté – libérer et soumettre en même temps – l’inconscient collectif et les représentations sociales portent largement la confusion et limitent toute clarification.

L’autorité de la parole (orale ou écrite) se trouve actuellement questionnée par un phénomène technique apparu au milieu des années 1990 et qui a transformé la circulation de la parole et donc de l’information : Internet et surtout le web. Quand, aux premières heures de l’informatique personnelle nous rêvions de programmer ces machines, aux premières heures du web (HTML) nous avons rêvé d’une expression de tous, sans intermédiaire, sans le filtre institutionnel qui donne à la parole une autorité légale (carte de presse et autres). Mythe de la démocratie directe, mythe de l’autodidaxie pour tous, mythe de la parole libérée des intermédiaires, nous sommes nombreux à nous être pris à rêver de cette nouvelle autorité, permise par la technique. L’exemple de la multiplication des blogs (les fameux skyblog) créés par de nombreux jeunes qui découvraient cette possibilité de s’exprimer en direct puis l’engouement pour les réseaux sociaux ont donné à la parole de nouveaux canaux et une nouvelle autorité. Il faut toutefois rappeler que le potentiel d’autorité ne se transforme pas automatiquement en activité d’auteur, comme l’abandon de nombreux blogs peu de temps après leur création le confirme.

Les débats sur les réseaux sociaux au sein de groupes qu’ils soient fermés ou ouverts n’est pas un signe d’une nouvelle autorité en soi. Par contre c’est le signe que la légitimation de l’autorité passe désormais aussi par ces canaux. Si dans certains cas on peut penser à l’autorité de la parole dans une conversation, il faut reconnaître qu’on est bien parfois au-delà de l’acte de converser qui est pourtant très présent et qui constitue la principale pratique. L’audience de certains propos en ligne et surtout de ceux mis en vidéo est révélatrice du fait que les « auteurs » nouveaux sont arrivés. Les fameux « youtubeurs » dont les médias se sont largement fait écho au cours de l’année écoulée ont atteint des « audiences » qu’il aurait été impossible d’obtenir sans ces moyens techniques de conception et de diffusion. L’audience, qui est aussi une forme de reconnaissance de l’autorité, ne suffit pas dans tous les contextes. C’est bien la question initiale de ce billet : comment l’enseignant peut faire autorité face à ses élèves, sa classe ? Suffit-il de faire des vidéos en inversant sa classe ? Faut-il relayer ce que l’on trouve sur la toile pour assurer auprès des élèves sa propre autorité ? Faut-il même avoir sa propre chaîne YouTube ?

Quand on lit les comptes-rendus d’expérimentations basées sur l’usage des moyens informatiques et numériques en classe on remarque la récurrence du terme motivation. Cela signifie que l’élève a, au moins dans un premier temps, un rapport à l’activité qui est positif. Autrement dit cette activité fait autorité. Mais quand on remarque qu’après une première phase de découverte, cette motivation s’estompe, on peut se dire que la question n’est pas celle de l’autorité. Dans la littérature pédagogique on lit souvent : il faut « que les apprentissages fassent sens », ou encore il faut « donner du sens aux apprentissages ». Les deux éléments que nous venons d’évoquer indiquent que l’autorité ne s’impose pas, mais qu’elle se construit dans une interaction humaine. Le pouvoir des machines comme celui des contenus ne va pas de soi.

La question de l’autorité est alors une question de rencontre culturelle entre une génération et une institution. La généralisation des usages des moyens numériques dans la vie quotidienne modifie les contextes de manière suffisamment importante pour que l’on doive repenser la notion d’autorité. La plupart des jeunes ne sont pas en refus d’autorité, ils sont en recherche de compréhension des lieux de l’autorité. Voir des adultes être incapables de laisser de côté leur smartphone pendant les repas familiaux, par exemple, et ainsi de rompre les interactions familiales c’est une source de modification de l’autorité. Mettre à disposition des parents les notes d’un devoir via l’ENT ou autre sans prendre le soin de les donner d’abord aux élèves, c’est une source de modification de l’autorité. On pourrait multiplier les exemples dans de nombreux domaines.
Demandons aux adultes, en particulier aux éducateurs, ce qu’est pour eux l’autorité aujourd’hui dans un monde peuplé de technologies pervasives avant de les installer sur une estrade au risque que l’autoritarisme étouffe l’autorité !!!

Août 01 2017

Comment éduquer dans un contexte d’externalisation des fonctions cognitives ?

L’été est propice à des articles de presse un peu différents en apparence de ceux publiés en période habituelle. Ainsi celui publié par le journal « Le Monde » et intitulé : « les jeunes savent-ils encore s’orienter dans GPS », sous la plume de Gabrielle Ramain le 25 juillet 2017 est-il emblématique d’un style de questionnement qui fait écran à la réflexion par le prisme choisi par celui qui écrit. Si nous tentons d’interpréter l’intention contenue dans le titre, on peut penser que les jeunes sont spécifiquement marqués par cela (fameuse génération Y), on peut penser aussi que les autres (les adultes les vieux) savent s’orienter, et on peut enfin penser que le GPS rend nos enfants stupides. Refusons là d’entrer plus avant dans cet éternel questionnement sur l’impact des technologies sur les jeunes et la conclusion qui veut qu’ils soient techno-dépendants alors que « nous » adultes savons… Allons plutôt dans le sens d’un questionnement sur l’externalisation des fonctions cognitives, thème cher, entre autres à Michel Serres dans sa conférence pour le quarantième anniversaire de l’INRIA.

La question plus globale qu’il faut poser aujourd’hui est de savoir en quoi l’instrumentation des activités humaines modifie l’humain, sa culture, ses comportements et aussi son fonctionnement psychique, cognitif et neurophysiologique. La question qui en découle pour l’éducateur, l’enseignant, c’est de savoir comment prendre en compte cette instrumentation dans son enseignement. Pour le dire autrement, dans quelle mesure l’usage des instruments impose-t-il des modifications aux enseignements/apprentissages et si oui, de quelle manière ? On peut aussi rappeler une réflexion ancienne et récurrente qui va dans le même sens : en quoi la « calculatrice électronique » introduite dans le système éducatif au cours des années 1970 – 1980 a-t-elle modifié l’enseignement/apprentissage ? La réponse étant souvent apportée de deux manières qu’il convient de critiquer : les jeunes ne savent plus faire de calcul mental, puis les problèmes mathématiques que l’on pose aux étudiants/élèves sont beaucoup plus complexes du fait que l’on dispose de cet « instrument ».

Le prisme du GPS est une porte d’entrée intéressante car il ne concerne pas uniquement la jeunesse, mais bien l’ensemble de la population qui progressivement s’est habitué à l’utilisation de cet appareil au moindre déplacement. L’analyse de cette adoption très rapide d’une fonctionnalité technique permet de mettre en évidence l’effet que produit en premier une instrumentation nouvelle adoptée massivement : une forme d’attachement/dépendance qui se fait au nom d’un progrès ressenti comme un plus. Car c’est bien au-delà des discours des promoteurs concepteurs que se trouve l’argument qui va faire adopter cette technologie par le plus grand nombre : elle s’articule réellement dans la vie quotidienne entre une contrainte, un problème à résoudre, un sentiment de malaise et un effet de soulagement. Pour le dire d’une autre manière, derrière l’appropriation on ne peut ignorer la dimension psycho-affective et ses fondements qui sont parfois d’ordre psychanalytique (nous pensons là à l’angoisse de séparation qu’il faut associer à la généralisation de l’usage du téléphone portable puis de ses extensions sur le web). L’article évoqué au début de ce billet renvoie de manière très approximative aux neurosciences (c’est la mode) en expliquant la mobilisation des zones spécifiques du cerveau suite à un protocole expérimental avec IRM (voir recherche en lien ci-dessous). Bref on nous explique que le cerveau ne « s’entraine » (sic) plus : « Les utilisateurs intensifs de GPS pourraient ne plus être capables de se repérer sans cet outil, faute d’avoir entraîné leur cerveau à s’orienter seul. ». De manière différente, et en mettant de côté l’hypothèse contestée de l’entraînement, le fonctionnement cognitif évolue en fonction des contextes et en conséquence, compte tenu du principe de plasticité cérébrale, il est logique de penser une transformation « matérielle » des liaisons interneuronales, voir une modification neuronale. Mais pour l’instant cela doit encore être approfondi, les technologies d’investigation de ce niveau de finesse étant encore en développement.

Ce que l’on peut tirer de cette question du GPS c’est que toute instrumentation modifie le fonctionnement cognitif et probablement neurophysiologique. Les commentaires de l’article qui évoquent aussi bien le sextant que la calculatrice ou encore la carte papier oublient tous que ce sont aussi des instruments qui ont, eux aussi modifié le fonctionnement cognitif. Plus largement et en reprenant la notion d’actant telle qu’énoncée dans les travaux de Callon et Latour, les contextes d’usage sont déterminants pour le développement du cerveau. Dès lors que des objets techniques sont proposés en prolongation, amplification ou substitution de l’activité humaine (physique ou mentale) c’est le « corps humain » ou encore plus l’Humain qui se transforme. Du silex taillé, une des premières traces de l’instrumentation humaine, au smartphone l’évolution continue de l’humain impose une réflexion parallèle sur l’évolution de la transmission au sein des groupes humains. En quoi les instruments imposent des changements aux manière d’éduquer, de transmettre ? Nous n’entrerons pas ici par le seul prisme de l’enseignement qui est finalement une invention formelle tardive en regard de la transmission qui est un des ressorts fondamentaux de la vie des groupes humains (et aussi animaux à des degrés divers).

On peut imaginer une séquence pédagogique qui serait fondée sur l’idée de la déconstruction des instruments (matériels ou logiciels) que l’on utilise. Quelque soit le niveau de complexité il est toujours possible de tenter de révéler à chacun des jeunes, élèves, étudiants, comment l’instrumentation agit sur eux et donc comment elle fonctionne pour parvenir à fournir le service pour lequel l’objet technique est utilisé. Pour ce faire on peut proposer un fonctionnement par couches successives à l’instar de la pelure d’oignon, en explorant progressivement chaque niveau.
1 – Identifier l’intention apparente et déclarée du promoteur de l’instrument
2 – Observer les usages personnels que chacun peut avoir de l’instrument
3 – Mesurer les écarts de perception et d’utilisation entre les concepteurs et les utilisateurs
4 – Décrire les limites imposées par l’instrument en parallèle des différents services proposés et accessibles
5 – Analyser l’instrument en tant qu’objet technique et décrire les composants (entrées, sorties, stockage, traitements)
6 – Décrire pour les fonctionnalités accessibles le cheminement qui va du fait initial au service final
7 – Pour les principales fonctionnalités, examiner plus finement le cheminement et tenter d’approfondir les traitements effectués
8 – Nommer et décrire les catégories de traitement algorithmiques nécessaires pour atteindre le service rendu par l’instrument
9 – Tenter de reproduire en modélisant, en simulant ou en fabriquant, l’instrument
10 – Synthétiser le travail en comparant la capacité humaine non instrumentée avec la pratique instrumentée

A titre d’exemple, on peut tester ces couches avec une application spectaculaire comme Flightradar24. Cette application qui propose de suivre en temps réel le parcours des avions qui circulent du décollage à l’atterrissage. On peut ainsi sur une période amener des jeunes à décortiquer ce type d’application pour parvenir à comprendre comment l’instrumentation transforme notre perception du monde qui nous entoure.

Cet exemple et cette approche méritent d’être critiqués et enrichis, bien sûr. Il est en particulier difficile avec certains instruments d’examiner toutes les facettes de son action (exemple le smartphone). Par contre on peut sérier les questions que l’on se pose pour pouvoir soulever quelques éléments. A l’opposé, pour que le travail soit particulièrement efficace, il faut que l’instrument étudié fasse partie de la vie quotidienne de ceux qui l’utilisent. De plus il est particulièrement intéressant d’étudier les instruments pour lesquels une étude socio-historique est possible. Comparer avant et après le développement de l’instrument. Ainsi le passage du sextant ou de la carte papier au GPS permet de mieux percevoir les modifications éventuelles et donc les effets principaux de l’instrumentation.

Même s’il est impossible au commun des mortels d’accéder à des éléments fins issus de la neurophysiologie, il est nécessaire de ne pas négliger cette dimension. Malheureusement, la vague médiatique autour des neuro… de toutes sortes est en train de créer un brouillage dans la compréhension fine. Entre les recherches fondamentales et les vulgarisations hâtives, il y a des raccourcis qui sont parfois étonnants mais qui pourtant reçoivent un assentiment large de la part du public. Là encore il est essentiel de déconstruire ces discours (quand cela est possible) et surtout faire un travail épistémologique pour éviter les risques de sacralisation de certaines approximations dans le domaine. Il suffit, à ce sujet, d’écouter les nombreuses conférences en ligne venues d’horizons très différents pour s’en rendre compte.

En conclusion de cette première analyse, l’instrumentation est une constante du développement humain. Cette instrumentation connaît des fortunes diverses comme l’histoire des techniques permet de l’observer. Ce qui nous intéresse ici ce sont les instrumentations les plus largement adoptées dans la société ou dans un cercle précis de personnes (professionnel ou non). Le terme « appropriation » vient alors prendre tout son sens et dans certains cas on pourrait aussi parler d’incorporation si ce terme n’avait des connotations un peu différentes. En effet la miniaturisation des objets informatiques les rend de plus en plus proches du corps ou de plus en plus associés aux objets du quotidien. Ils sont alors quasiment invisibles dans leur matérialité physique, mais ils influent notablement sur les comportements, la vie sociale ou professionnelle. C’est alors qu’il est légitime de s’interroger sur les effets de ces « incorporations » à condition d’éviter tout parti pris a priori, pour ou contre, mais en prenant soit de décrire ce qui se passe réellement.

A suivre et à débattre

BD

 

 

L’article du Monde – 2017 : http://mobile.lemonde.fr/campus/article/2017/07/25/les-jeunes-savent-ils-encore-s-orienter-sans-gps_5164680_4401467.html?xtref=https://t.co/34ujPDblwS
La recherche publiée sur ces questions de GPS :https://www.nature.com/articles/ncomms14652.pdf
L’article du Figaro sur l’écriture avec les claviers : http://www.lefigaro.fr/langue-francaise/actu-des-mots/2017/07/30/37002-20170730ARTFIG00006-l-ecriture-sur-clavier-un-danger-pour-votre-cerveau.php
La vidéo de Michel Serres – 2007 : https://www.youtube.com/playlist?list=PL6E3E1B24787ECD62

Juil 18 2017

Hybridation, métissage et numérique

Depuis quelques années le mot « hybride » a pris une place importante dans le vocabulaire de l’ingénierie de formation, en particulier pour ce qui concerne la place des moyens numériques. Blended Learning, e-learning, et autres expressions proches fleurissent dans le paysage commercial et technique et de la formation. Malheureusement, quand cet emploi est davantage commercial que technique, les définitions deviennent plus floues et surtout elles ont une tendance bien connue : faire croire en la nouveauté ! Le sigle FOAD (devenu acronyme) qui a émergé à la fin des années 1990 mettait en avant l’idée que le tout présentiel (cours) et le tout distanciel (FAD) devaient évoluer vers une forme intermédiaire. Elle prendra progressivement l’appellation d’hybride. Reprenant pour l’ingénierie de la formation un terme plus générique, s’appliquant à de nombreux contextes, la notion de formation hybride s’est imposée comme on peut le constater dans l’étude Hysup qui donne la définition suivante : « Dispositif hybride : tout dispositif de formation (cours, formation continue) qui s’appuie sur un environnement numérique (plate-forme d’apprentissage en ligne). Ce dispositif propose aux étudiant-e-s des ressources à utiliser ou des activités à réaliser à distance (en dehors des salles de cours) et en présence (dans les salles de cours). La proportion des activités à distance et en présence peut varier selon les dispositifs. » http://prac-hysup.univ-lyon1.fr/).

Cette définition est liée à un contexte spécifique. Il est intéressant d’interroger plus largement toutes les formes d’hybridation que l’on peut concevoir dans la formation (et bien sûr dans d’autres domaines). Pourquoi ? Parce que l’on suppose, on fait l’hypothèse, que le processus d’hybridation modifie et, peut-être, enrichit les dispositifs qui ne le sont pas. Il faut alors faire appel à un autre terme, celui de « métissage », que l’on peut considérer ici comme, sur un temps long, l’effet de l’hybridation. L’histoire de l’humanité indique très nettement le rôle du métissage dans la construction des sociétés. Mais nous avons vu aussi, au cours du temps, que la lutte contre tout métissage (à la recherche de l’humain idéal, voire parfait) avait aussi des supporters. L’hybridation serait donc une chance, mais aussi un danger. Alors faut-il prendre le risque du métissage ?

Avant de tenter d’éclairer ce point rappelons ci-dessous un éventail (non exhaustif) mais très large des hybridations possibles dans un environnement académique ou de formation. Sous le terme variation, nous signifions les possibles sources d’une hybridation envisageable.

Variation des supports : Multimodalité – vidéo, son, image, immersion, réalité virtuelle, augmentée
Variation des contextes : En amphi, en salles mobiles, en extérieur, en atelier…
Variation des modalités : Autoformation, travaux de groupes, jeux de compétition, coopétition…
Variation des publics : Formation initiale, continue, jeunes, anciens, experts, novices…
Variation des espaces et des temps : Présence, distance, alterné, continue, interstitiel
Variation des activités qui permettent d’apprendre : Simulation, expérimentation, observation, controverse, confrontation…
Variation individuel et collectif, : Travail individualisé, projet, réalisations ….
Variation du mutuel et simultané : Magistral, co-enseignement co-apprentissage…

De plus si nous analysons les dispositifs de formation de toutes nature, on s’aperçoit que ce sont de multiples hybridations qui peuvent être mises en place, et qui le sont en réalité très souvent. Le poids d’une forme scolaire basée sur la règle des trois unités (temps, lieu action) du théâtre est tel qu’il a quasiment imposé la non hybridation comme cadre pour toute action de transmission. Entre ce qui est dit et les réalités des acteurs de terrain, en particulier dans l’enseignement, on constate que les pratiques sont plus souvent hybrides qu’on ne le pense. Toutefois l’enseignement supérieur, marqué par le modèle du cours magistral en amphi tente progressivement de s’en éloigner, mais est confronté à plusieurs difficultés : spécialisation disciplinaire, quantité d’étudiant à former, absence de culture pédagogique chez la plupart des enseignants (souvent d’abord des chercheurs), faiblesse assez globale des ingénieries de dispositif d’enseignement et de formation.

Il faut faire un lien entre la montée de l’hybridation et le développement d’une vision plus individualiste ou plus différenciée de la transmission des savoirs (et plus généralement dans le cadre de la postmodernité). Le constat de l’hétérogénéité des élèves et des étudiants renvoie à l’enseignant la question de sa forme parfois monolithique d’enseignement. Au-delà de l’angoisse ou au moins le désarroi parfois exprimé par des enseignants face à des étudiants hyperconnectés se pose la question pédagogique : comment faire cours pour prendre en compte ce contexte ? Plusieurs pistes ont été proposées dans différents milieux (on notera en particulier les textes d’Amaury Daele et ses collègues). Il semble bien que l’hybridation soit une des formes de réponse possible. Cependant en ne pensant qu’une hybridation numérique on oublie que ce dernier est d’abord un intermédiaire et que son utilisation va renforcer un potentiel d’hybridation. Mais l’enseignant sait aussi que l’hybridation n’est rien si l’on n’obtient pas un métissage.

Altérité, altération, métissage sont au coeur d’une problématique humaine, problématique du vivre ensemble, du faire société. Si je refuse toute altération, je vais alors me replier sur moi-même et ce que je connais déjà. C’est une des faiblesses humaines les mieux transmises à l’informatique et aux algorithmes : renvoyer l’usager à sa communauté, la renforcer. C’est presque décider pour lui ce qui lui convient… Or le métissage c’est sortir de cela. C’est la curiosité, la capacité d’étonnement, et l’acceptation intime du changement personnel. Il est donc important que les éducateurs sachent mener les hybridations de toutes formes si l’on veut que la société de demain soit autre chose qu’un affrontement de territoires, de communautés. Une pédagogie de l’hybridation mériterait d’être imaginée… souhaitons qu’elle advienne.

A suivre et à débattre
BD

Juil 07 2017

Vous avez dit « humanités numériques » ?

Éléments de controverse suite à l’article de JM Le Baut paru dans le café pédagogique le 29 juin 2017 « Les humanités numériques : Un nouvel enjeu pour l’Ecole ? » : La multiplication de l’utilisation de cette expression dans les médias mais d’abord dans de nombreuses sphères universitaires et au-delà désormais, oblige à un essai de clarification. D’où vient cet engouement ? Quel sens ont les termes employés dans ce domaine ? Le monde scolaire s’interroge légitimement à ce propos confronté qu’il est à l’urgence éducative face au numérique. Humanité, humanités, humanisme ! Comment s’y retrouver, trouver la bonne distance… ? D’aucuns évoquent une forme de « disruption », d’autre le retour sur le devant de la scène d’idées anciennes mises au goût du jour…

La notions d' »humanité(s) » n’est pas nouvelle (cf. Wikipédia…). Récemment Nathalie Denizot (2015) nous invite à réfléchir à ce terme dans un article intitulé « les humanités, la culture humaniste et la culture scolaire » (voir réf en bas de cet article). Elle s’appuie sur de nombreux travaux pour nous aider à comprendre le retour en force de ce terme dans le monde académique. La récente émergence de la notion « d’humanités numériques » dans l’espace public n’est pas sans poser quelques questions sur les raisons de l’arrivée de cette expression dans le champ académique. Nathalie Denizot écrit « Les mots sont à prendre avec prudence, mais ils ne sont pas anodins : les humanités telles qu’elles sont actuellement reconstruites dans l’enseignement supérieur n’ont que peu à voir avec les humanités, classiques, modernes voire techniques, qu’a connu l’enseignement secondaire, mais sont sans doute davantage héritière des humanities anglo-saxonnes. Elles permettent de penser une recomposition de disciplines universitaires dominées voire assiégées (lettres classiques ou modernes, philosophie, etc.) qui cherchent à retrouver un second souffle. La situation est assez différente dans l’enseignement primaire et secondaire. » puis termine son article en écrivant : « De ce point de vue, faire de la « culture humaniste » une « compétence » actuelle semble pour le moins paradoxal : quel est cet humanisme décomposable (comme toutes les compétences du socle) en « connaissances », « capacités » et « attitudes », sinon une version scolaire mythique de l’humanisme, qui l’instrumentalise et qui témoigne par ailleurs d’une forme de nostalgie plutôt réactionnaire ? »

Signalons immédiatement le dédain, voire le mépris, de nombre de disciplines que l’on situe souvent dans le champ des humanités à propos du numérique. Mais la généralisation de l’informatique et du numérique a finalement provoqué un choc (disruption, changement de paradigme selon la rhétorique habituelle) dans toutes les disciplines. Mais la proximité entre humanités, humanité et humanisme a amené à des raccourcis et à des confusions nombreuses dont se sont emparés nombre de « causeurs » scientifiques ou non, universitaires ou non…. Pour le dire autrement, comment ne pas passer à côté d’un phénomène social et culturel profond alors qu’on a longtemps cru que cela restait étranger à ces champs disciplinaires. Le médiateur c’est « l’huma ». Qui peut parler de l’humain (et de ses productions) si ce ne sont les disciplines qui travaillent les productions de l’humain, or l’informatique est aussi une production humaine.

Humanité numérique c’est la rencontre quasi oxymoresque entre un objet et un vivant. Humanités numériques c’est la rencontre entre des disciplines en perte de légitimité face à l’omnipotence et l’omniprésence d’une technique, à peine d’une science diront certains (science informatique, sciences du numérique ???). La puissance de cette approche tient à la revendication « humaniste » de ce courant face aux propos inquiétants, en lien avec le développement du numérique, du « transhumanisme » par exemple. Il y a là un concours de légitimités entre des « objets techniques » et une pensée humaine sur la production de ces objets. Plus encore l’émergence de ce courant est liée à une résistance (bien tardive en regard des travaux de Simondon ou d’Ellul) à un déferlement technique qui transforme complètement le vivre ensemble. Or ce déferlement semble se faire à l’insu même de la population humaine.

La force des objets numériques c’est leur évidente pertinence dans l’organisation de la vie quotidienne. Même si cette pertinence est un construit (et non pas un fait originel), elle se traduit par le constat d’évidence que nous faisons (presque) tous quant à l’utilisation de ces objets. Stupéfaits nous-même par cette sorte d’assujettissement ou d’affiliation à ces objets et leur utilisation quotidienne, nous sommes fascinés par leur puissance, inquiets de leur développement mais aussi souvent peu maîtres de ce qui se déroule sous nos yeux. C’est probablement pour cela que l’on se dit qu’il ne faudrait pas que les informaticiens (et leurs industries et commerces) soient les seuls à en décider. Du coup, les disciplines du champ des humanités (qui parfois s’assimilent un peu rapidement à l’humanisme) ont bien compris l’enjeu : se soumettre ou disparaître. Dans une culture dans laquelle la parole du philosophe est première, peut-on laisser l’informaticien, le technicien, les scientifiques de la matière et du vivant prendre la première place devant ceux qui travaillent l’humain et ses productions ?

L’une des difficultés que l’on voit émerger, c’est le « discours sur » qui oublie l’étude rigoureuse des pratiques effectives et des logiques sous-jacentes à ces techniques. Dans le même temps, certains se voient « maîtres du monde de la pensée et de la société » à partir de cette réussite impressionnante que constitue le déferlement numérique à l’échelle de la planète. D’ailleurs, à intervalles réguliers, tel ou tel courant scientifique, technique, philosophique tente de s’arroger la parole juste, la parole vraie sur la scène des débats publics. Mais il est temps de démasquer des propos qui confinent parfois à l’imposture ou l’approximation intellectuelle cachée derrière un vocabulaire et des formules ou phrases dont la compréhension peut rester mystérieuse. Ayant eu l’occasion d’assister en direct ou par vidéo interposée à ces discours, on se retrouve en difficulté de compréhension car on ne sait pas « d’où ils parlent » et on a du mal à cerner « de quoi ils parlent ».

La construction des concepts n’est pas celle des notions rappelait Jacques Ardoino dans son séminaire de DEA à Paris 8 en 1995. D’ailleurs il prenait un soin extrême avec son collègue Guy Berger, à « écouter les termes » (nom donné à leur séminaire commun) afin d’éviter d’embarquer un travail scientifique dans un ensemble d’approximations liées aux choix des termes. Malheureusement, inventer des mots, des expressions et les populariser ensuite est devenu un « sport » dans certains milieux. Faut-il ranger l’expression « humanités numériques » à ce rang. Probablement diront certains (Yves Citton, Dominique Vinck) qui tentent de faire passer cette notion au rang de concept. Pourtant il faut probablement considérer l’émergence de cette expression davantage comme la manifestation d’un réveil intellectuel que comme l’émergence d’un concept. Il y a bien longtemps que la réflexion sur les sciences est liée à celle des humanités, relisons les trajectoires intellectuelles de Gaston Bachelard, de Vladimir Jankélévitch ou encore d’André Lichnerowicz, parmi d’autres.

 

Références

Nathalie Denizot, « Les humanités, la culture humaniste et la culture scolaire », Tréma, 43 | 2015, 42 – 51.
Référence électronique

Nathalie Denizot, « Les humanités, la culture humaniste et la culture scolaire », Tréma [En ligne], 43 | 2015, mis en ligne le 25 juin 2015, consulté le 28 juin 2017. URL : http://trema.revues.org/3301 ; DOI : 10.4000/trema.3301

Jean Michel Le Baux, Les humanités numériques : Un nouvel enjeu pour l’Ecole ? : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2017/06/29062017Article636343202093044630.aspx

Juin 03 2017

Traces, données, big data, vous avez dit éduquer ?

Introduction

Jacques Ellul, philosophe, nous a mis en garde sur l’aveuglement technologique dans l’ensemble de ses écrits. Les questions autour des traces, des données, des big datas, des algorithmes, de l’intelligence artificielle ou encore des capacités d’apprentissage des machine (deep learning – Yan LeCun, machine learning etc..) sont de plus en plus fréquentes. Afin de clarifier ces questions et surtout de se mettre en projet « d’éduquer avec le numérique » à propos de cette thématique, nous proposons un cheminement pédagogique et réflexif.

Notions et concepts

Un premier rappel concerne les notions et les mots qui y sont associés (en lien avec ce que E Bruillard a présenté lors de la journée académique des documentalistes Poitou Charentes le 30 mai 2017).

– Les faits, les activités, les évènements sont les matières premières de l’humain et du vivant en général. C’est sur ces faits que vont se construire les éléments qui vont permettre d’en extraire une mise en langage.

– Les traces : Lorsque nous marchons sur le sable mouillé, nos pieds laissent une trace qui s’effacera progressivement au gré des marées. Lorsque nous utilisons notre ordinateur connecté à Internet nous laissons aussi des traces. Il y a de bonnes chances que nous ne sachions pas ce que sont ces traces. Elles sont de deux natures, implicites et explicites. Les traces explicites ce sont nos contributions volontaires dans des forums, des messages et autres participations actives. Les traces implicites ce sont les enregistrement techniques faits par différents moyens et qui gardent la trace de toutes les formes d’activité : ouverture, fermeture de page, clic de souris

– Les données (obtenues) : elles sont la traduction structurée ou non des traces de l’activité, dont les discours, les actions captées. Les données peuvent être construite (invoquées) ou récupérées (évoquées). La traduction est désormais principalement fondée sur la numérisation. Le principal problème des données est leur qualité. Entre une donnée qui reflète une action (clic de souris) et une donnée qui reflète un témoignage (couleur d’une voiture qui passe), les variations peuvent être très grandes. Les données sont donc fragiles et nécessitent une critique méthodologique a priori amenant à envisager ce que l’on nomme un « biais ».

– Les informations : En rassemblant les données pour en exprimer le sens et leur donner forme, on produit une information. C’est souvent le matériau de départ dont on dispose, ignorant souvent l’amont de cette information et donc les possibles approximations qu’elles contiennent. Cependant c’est souvent la base à partir de laquelle nous travaillons dans l’enseignement et la formation. L’arrivée des médias nouveaux a modifié principalement la fabrication et la diffusion de l’information en la rendant accessible à tous.

– Les connaissances : elles sont avant tout ce que chacun fait des données, des informations et des savoirs qu’il côtoie. Face au savoir, aux informations, aux situations, chacun « incorpore » une partie de ce à quoi il a accès. Ce faisant il transforme pour lui ce qu’il capte et en construit une représentation qu’il rend plus ou moins durable (disponible en mémoire) selon l’importance d’usage qu’il lui accorde.

– Les savoirs : Ils sont des informations qui ont un degré de validation suffisant pour être reconnus temporairement comme valides. Il s’agit principalement d’une validation par les pairs et sont basés sur la preuve méthodologique. Tous les savoirs ne sont pas de même teneur, de même nature, mais tous reposent sur l’idée d’un consensus à défaut d’une vérification. Attention, les savoirs sont toujours provisoires, comme le monte l’histoire des sciences.

– La mémoire défaillante ? : La tradition orale des sociétés primitives était fondée sur la mémoire de chaque individu. Les travaux menés depuis de nombreuses années montrent que la mémoire est défaillante dans de nombreux cas. Approximative, inexacte, fausse même, la « mémoire des faits » reste quelque chose de fragile. L’humain a très tôt « externalisé » la mémoire en peignant sur la pierre et même sur le verre, gravant et taillant dans la pierre, en inventant l’écriture sur le papier d’abord et désormais sur les écrans. Cette externalisation est une forme d’objectivation d’un instant. Les archéologues sont confrontés à ces objets de mémoire dont ils connaissent la qualité, mais aussi la fragilité. Face à de grandes quantités de données, l’humain n’est pas capable de les mémoriser et il va utiliser la technique pour l’aider à traiter ces données. Ce phénomène est désormais ordinaire, mais peu connu de chacun de nous. De la trace aux savoirs, il y a un chemin complexe et parfois hasardeux dont il est souhaitable que chacun prenne conscience. L’éducateur est donc invité à développer des stratégies et des dispositifs pour permettre aux jeunes de rentrer dans ces questionnements.

Former les jeunes

Il a été fait un large écho de la médiatisation, voir de la spectacularisation de la question des big datas dans notre société. Chacun a pu prendre conscience de l’ampleur du phénomène dont il faut rappeler que la question centrale qu’il pose n’est pas nouvelle : collecter des données sur l’humain pour mieux le surveiller, le contrôler, le diriger et désormais de plus en plus le faire « acheter ». Entre l’indifférence du « on n’y peut rien » et le catastrophisme du « je n’avais imaginé ça, on me l’a caché », il y a une exigence éthique et professionnelle (les 2 V) de vigilance et de vérification qui doit mettre en interrogation les fameux (?) 4V des big datas (volume, variété, vitesse, vélocité). Pour cela il est nécessaire de tenter de comprendre ces évolutions qui sont surtout technologiques.

Dans une visée éducative il y a un ensemble d’impératifs de formation des jeunes qu’il semble important de tenter de mettre en œuvre dans les domaines suivant :
 1 – L’accès aux informations, aux données
La recherche d’information ne suffit pas, il faut remonter à la source (au sens large du terme). C’est à dire identifier les données à l’origines de l’information et le chemin de ces données. Ce ne sont parfois même pas des données, mais de simples traces auxquelles il va parfois être donné du sens, les transformer en données (ou en obtenues pour reprendre le propos de Bruno Latour)

 2 – Le recueil des données
Les travaux sur les datas de toutes sortes mettent évidence la nécessité de questionner la qualité des données et ainsi d’éviter des biais liés à la collecte des données. Ainsi en est-il d’une note donnée à un travail différente d’un enseignant à l’autre. De même en est-il lorsque l’on enquête auprès de gens qui témoignent : l’erreur de témoignage est aussi connue des enquêteurs de police que des historiens. Le biais déclaratif par exemple (lors des sondages) est la mise en évidence du fait que l’on ne répond pas forcément la réalité de ce que l’on croit, mais parfois ce que l’on pense que l’autre attend comme réponse. Les données sont des objets très fragiles…

 3 – Le traitement des données
C’est la partie la plus obscure et magique. Souvent rappelée par le terme d’algorithme, le traitement des données c’est une série d’étapes qui sépare la donnée brute de sa mise en forme. L’exemple le plus connu est celui du redressement des sondages. Mais nombre de traitements sont inconnus et invisibles pour l’utilisateur. Or ces traitements parfois automatisés vont du nettoyage des données à leur mise en image. Chaque étape fait l’objet d’un travail réel qui doit être fait avec maîtrise. Mais il est souvent difficile, voire impossible de faire émerger ces processus

 4 – La visualisation des données
La caractéristique de la mise en scène des données est la mise en spectacle au travers de différents moyens de visualisation. Apprendre à faire le lien entre une représentation des données et les données d’origine est une nécessité. En effet la traduction graphique peut créer un effet de présentation qui modifie le sens que l’on peut trouver aux données traitées.

 5 – L’interprétation des données
Lorsque l’on est en fin de travail sur des données, on donne une lecture de ces données. Corrélation n’est pas causalité a-t-on l’habitude de dire en recherche. Mais cela n’est pas le seul questionnement que l’on peut faire aux rapports d’interprétation des données. Généraliser sur quelques cas, faire des statistiques prédictives en mettant de côté certains facteurs explicatifs etc.… sont des erreurs courantes. Celui ou celle qui interprète les données, en exprime le sens doit s’interroger sur sa rigueur d’analyse

 6 – L’intention
Lorsque l’on travaille sur les données, et que l’on tente d’en extraire le sens, il faut s’interroger sur l’intention de celui qui construit ce discours, mais aussi sur l’intention de celui qui accueille, lit, regarde ces données. L’un des biais connus de la psychologie sociale et bien repéré par de nombreux spécialistes du traitement des données est que nous sommes d’abord à la recherche de ce qui nous ressemble, ce qui nous rassure. Nous allons donc aller plutôt vers ce que l’on connaît et éviter, par exemple, les opinions contraires à nos idées. Cette intention en réception se trouve doublée de l’intention en émission : celui qui met en spectacle des données et leur interprétation tente de « manipuler » de manière consciente ou inconsciente. Les technologies informatiques n’ont eu de cesse de s’effacer face à l’utilisateur pour ne lui donner que le résultat (exemple de la programmation informatique par rapport à l’écran du smartphone). Aussi l’intention en émission est-elle toujours à interroger dans une démarche d’éducation

Le retour de l’intelligence artificielle
Quand l’intelligence artificielle revient à la surface des débats médiatiques en 2010 après les avoir quittés dans les années 1990, on a semble-t-il oublié les leçons de la première époque. Non, il n’y a d’intelligence artificielle ! Il n’y a que des tentatives plus ou moins abouties de concurrencer les performances exceptionnelles du cerveau humain. L’émergence des notions de « machine learning », « deep learning » etc.… montrent bien que le chemin pris par l’informatique dans le domaine n’est pas, quoiqu’ils s’en réclament, de l’intelligence artificielle. D’ailleurs les spécialistes scientifiques du domaine expliquent bien cela (cf. Gérard Berry, Yann leCun). Ce qui émerge désormais c’est que l’on a réussi à augmenter les puissances de calcul et de traitement des données, on a aussi amélioré la manière d’étudier les problèmes (algorithmique, mathématique…). C’est cette combinatoire qui amène parfois à des déclarations qui méritent d’être interrogées dès lors qu’elles sont mises volontairement sur la place publique :

Ainsi, à l’adresse : http://lesclesdedemain.lemonde.fr/dossiers/titre-edu_f-178.html on peut lire le passage suivant (dans la troisième partie de la page web)

En 2012, un site américain listait déjà les 10 manières dont l’intelligence artificielle pourrait réinventer l’éducation (http://www.onlineuniversities.com/blog/2012/10/10-ways-artificial-intelligence-can-reinvent-education/) :

1. Automatiser les activités de base dans l’éducation comme les évaluations
2. S’adapter aux besoins des élèves
3. Aider les enseignants à améliorer leurs cours
4. Créer des tuteurs virtuels pour les élèves
5. Faire un retour utile aux enseignants et aux élèves
6. Changer notre rapport à l’information et notre façon d’interagir avec elle
7. Modifier le rôle des enseignants8. Rendre l’apprentissage par essai et erreur moins intimidant
9. Changer la façon dont les écoles trouvent, forment et aident les étudiants
10. Transformer les lieux d’apprentissage et la manière d’apprendre

L’ensemble des articles de cette page proposé par IBM visent à faire le lien entre les évolutions du traitement des données, les sciences cognitives et l’éducation et en montrer que des changements, des évolutions peuvent être attendus… Le point de vue est, logiquement celui d’une entreprise qui se positionne sur ce chantier et qui a pour habitude (cf. leurs autres publicités) d’articuler questions humaines et questions techniques, informatiques. Les analyses prospectives qui sous-tendent les propositions doivent nous alerter. On peut y retrouver la chaîne de traitement qui va de la trace à l’information puis au savoir. Mais cette fois-ci le savoir est incarné par des actions ou des cadres d’actions que l’on nous invite à envisager pour les années à venir.

Les développements informatiques et algorithmiques (cf. Dominique Cardon) ont été importants au cours des dernières années. Souvent invisibles pour l’usager ils se caractérisent par une sorte de couche souterraine qui associe captation de données et exploitation de ces données en vue de les rendre utiles. Comme d’habitude, lorsqu’une technique se développe, la recherche de son utilité est associée souvent pour en prouver le bienfondé (l’histoire des technologies en témoigne). Cependant il faut garder du recul par rapport à ces hypothèses d’usage et encore plus aux hypothèses d’utilité et d’utilisation. Or ce sont souvent ces hypothèses qui sont médiatisées et qui font du bruit auprès du public. C’est pourquoi il convient d’être prudent et critique, aussi bien sur le catastrophisme que sur l’enthousiasme que peuvent susciter de tels travaux.

En conclusion

Il semble nécessaire, dans l’espace éducatif, d’agir dans le cadre d’une philosophie de l’école fondée sur « l’apprendre à faire société ». Cela signifie que face à l’apparition de la question des données (qu’il faut situer en amont des informations), un champ de travail, d’analyse et de réflexion s’ouvre pour chacun de nous enseignant documentaliste mais plus largement éducateur. Le devoir d’humanisation est un devoir éducatif qui vise à faire en sorte que les fruits de la technologie ne soient pas prescripteurs, conducteurs de nos vies, comme elles peuvent être tentées de le faire sous l’impulsion des pouvoirs marchands et politiques. Il est souhaitable que pour chacun des jeunes et des adultes qui nous entourent nous encouragions les facultés de curiosité et de sérendipité et la « capacité d’étonnement ».

A suivre et à débattre
BD

PS : cet article a été écrit suite à la journée académique des enseignants documentalistes de l’académie de Nouvelle Aquitaine, Poitou Charentes qui a eu lieu le 30 mai 2017 à Poitiers

Juin 03 2017

20 ans de partage sur le web

Cela fait vingt années que je tente de partager mes réflexions sur les TICE sur Internet. De 1997 à2004, je tenais une liste de diffusion qui avait quelques 200 membres. Modeste public, mais basé sur des rencontres prolongées par la messagerie et par un site Internet (http://www.brunodevauchelle.com).

A partir de 2001, en participant à la création du Café Pédagogique, je ne savais pas qu’il y aurait un tel retentissement à ces pratiques de mutualisation entre professionnels de l’enseignement. Je ne savais pas non plus que cette aventure serait aussi passionnante, pionnière, mais aussi controversée. A l’époque je publiais de temps à autres des articles, enquêtes et autres textes.

En 2004, une fois soutenue ma thèse en sciences de l’éducation, j’ai choisi de passer au blog (dotclear, puis wordpress). Plus de 650 messages et billets plus tard, je continue de publier. Mais depuis 2012, le Café Pédagogique est un redoutable concurrent de mon blog. En effet, en publiant une chronique toutes les semaines (depuis cinq ans, 42 chroniques par an), cela prend du temps, de l’attention et mon blog en a un peu souffert.

En 2017, je continue d’alimenter ces différents supports de mes réflexions et analyses. Bien sûr je dois tous ces écrits à tous ceux et toutes celles que je croise, rencontre et avec lesquels je partage des moments de travail. Chacun et chacune m’amènent leurs réflexions leurs pratiques et donc m’incitent à réfléchir et partager mes réflexions.

640 articles et 1898 commentaires au 1 juin 2017….

En enfin, il y a vous… qui me lisez depuis si longtemps pour certains, depuis hier pour d’autres. Ayant organisé le relais automatique de mes articles sur les réseaux sociaux, je vois régulièrement augmenter le nombre de mes lecteurs. Mais vous rencontrant ici ou là au gré de mes activités, j’ai l’occasion alors de vous dire de vive voix le plaisir de ce partage et de vous savoir attentif à certains de mes propos.

J’espère continuer encore suffisamment longtemps à partager toutes ces réflexion et avoir le plaisir de vous sentir proches et pourtant si lointains.

Merci à tous et bonnes lectures

Bruno Devauchelle

 

Mai 08 2017

Peut-on encore éduquer après ce spectacle ?

Après près de huit mois au cours desquels les politiques, relayés par les médias et leurs usagers, ont proposé aux citoyens leur candidature, on ne peut que s’interroger sur l’effet éducatif de tout ce qui a été fait, vu, dit et montré. L’exacerbation des passions peut parfois amener à des dérapages, des glissements éthiques et autres, mais il semble que désormais, à l’instar d’autres pays, nous ayons largement dépassé des limites que le simple sens de l’autre, du bien commun bref d’un peu d’humanité sont en mesure de nous proposer chaque jour. A moins que je ne sache pas ce qu’est la politique (ce que certains ont déclaré lors de telles critiques), en tout cas, en tant qu’éducateur, je ne vois pas qu’on puisse laisser autant de faits dans le silence, l’acceptation simple, bref le déni…

Le mensonge, la calomnie, l’injure, l’information fabriquée transformée modifiée etc.… autant de faits que nous avons pu observer, tous, enfants, jeunes y compris. J’imagine les prochains débats dans les salles de classe et cours de récréation… Au risque d’être récurrent, l’exemple est là, triste, médiocre, infâme… et demain nous continuerons d’entendre dire que l’autorité, le droit, la parole, tous doivent être respectés… en particulier à l’école. Mais que se passe-t-il donc pour que cette frontière soit franchie.

Il faut peut-être revenir aux propos du philosophe récemment décédé, Ruwen Ogien, pour tenter d’analyser ces dérapages. Dans un article de Libération (Robert Maggiori — 5 mai 2017) nous rappelle la distinction entre le bien et le juste, porté par ce philosophe : « Le bien, écrit-il « concerne le rapport à soi et le style de vie que chacun adopte ou devrait adopter (sédentaire ou aventurier, ascète ou visant les plaisirs immédiats, etc.) » »[…] »Quant au juste, il concerne, lui, « le rapport aux autres et les formes d’équité ou d’égalité qui pourraient le régler ». » Poussant loin la réflexion morale et plus globalement le sens de la relation humaine, ce philosophe fixe bien des limites. Le journaliste conclut son article sur cette phrase :  » Les hommes, écrivait Ruwen Ogien, sont « non seulement plus moraux qu’on a tendance à le dire, mais beaucoup trop moraux, c’est-à-dire beaucoup trop enclins à juger les autres, à faire la police morale, à fouiner dans la vie des gens, et à se prendre pour des saints ». » Il semble que nous ayons là quelques clés de lecture.

Quand nous lisons au quotidien des « chats » des twitts, des discussions sur Facebook, nous sommes déjà édifiés de ce qui s’y dit et écrit parfois… trop souvent. Il n’y a donc pas de raison qu’à l’occasion d’un tel spectacle public, ces formes de paroles soient amplifiées, multipliées. Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer des « trolls » et autres critiques peu respectueuses des personnes dont nous-même avons été victime. Mais ceci n’est rien en regard de ce qui s’est déchainé au cours des moments de la vie politique. Et comme s’il en fallait une preuve, d’aucuns, voyant les autres faire, se sont lâchés et ont emboité le pas. Difficile de ne pas s’énerver face à un flot d’injures. Difficile de ne pas se révolter dans certains cas. Sortant à l’instant du film « Glory » (des cinéastes bulgares Krisitina Grozeva et Petar Valchanov), on peut y voir une forme d’illustration de ce qui pourrait nous attendre si nous ne prenons pas garde. Or cela est arrivé dans des pays minés par ces pratiques qui sont passées des paroles aux actes.

Mais comment peut-on encore éduquer devant de tels spectacles ? Allez dire à vos enfants ce qu’est la vérité, ils seront en droit de vous demander des comptes. Allez dire à vos enfants de parler poliment, ils seront en droit de vous demander des comptes. Allez dire à vos enfants de ne pas harceler l’autre, ils seront en droit de vous demander des comptes. Allez raconter des belles histoires à vos enfants, ils seront en droit de vous dire que ce n’est pas vrai… et qu’il y a beaucoup mieux à la télé et sur Internet.

La télévision a été un vecteur primordial de diffusion de ces pratiques. Mais il n’est pas le seul. Tout un « système » s’est mis en place pour tenter d’influencer, de capter, d’orienter, mais aussi d’exclure et d’éliminer l’autre. Pour le dire d’une autre manière, on peut penser que ceux qui se réclament du « bien » ne sont pas « justes », ou encore que le plus important reste d’abord la préservation de son territoire, à tout prix. Même des médias interactifs qui autorisent pourtant une véritable ouverture démocratique portent désormais les voix de ces pratiques parfois même délictueuses.

Internet est une source potentielle de liberté mais aussi de répression d’enfermement. Mais en fait, c’est bien l’humain qui doit choisir ce qu’il fait de ce potentiel. Et rien ne peut nous rassurer suite à ces quelques mois d’exposition de la part d’adultes qui réclament de nous représenter de nous diriger de porter notre voix alors qu’ils nous donnent de tels exemples. Il est temps que les politiques (et ceux qui les entourent) réfléchissent et soient questionnés sur leurs valeurs, leur honnêteté, leur éthique…. Il ne s’agit pas de dire ce qui est bien mais de s’interroger sur ce qui est juste…

A suivre et à débattre
BD

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