Sep 27 2017

Questionner un film : Les Grands Esprits d’Olivier Ayache-Vidal

Il ne m’a pas enthousiasmé, ce film sur l’enseignement scolaire. Trop de scènes convenues, trop de clichés, trop de clins d’œil à l’émotion facile du spectateur. De l’engueulade entre le héros, prof de prépa qui va une seule année faire son enseignement en classe de collège à Stains, et un jeune enseignant de math excédé au bout de cinq années d’enseignement, à l’amitié entre le héros et un de ses élèves et un peu plus envers une collègue.
Alors j’ai essayé de trouver dans ce film « matière à penser ». Car si le film est bien classique (on repensera à Coluche dans le maître d’école) il prend une couleur différente si on l’analyse au prisme des « évaluations ». Au pluriel et non pas au singulier, car ce film est une succession de moments d’évaluation, un peu comme la vie nous en propose constamment.
En premier, évaluation des élèves qui dans le film passe des notes distribuées avec mépris aux élèves de prépas comme, d’abord, aux élèves de collège, jusqu’aux trop bonnes notes que l’on reproche au héros de donner aux élèves, alors qu’ailleurs ils n’ont que des notes très basses. Pierre Merle trouvera là une belle illustration de sa thèse sur l’humiliation des élèves. On verra aussi l’importance symbolique de la note attribuée dans la construction symbolique et imaginaire de l’autorité de l’enseignant.
Ensuite évaluation dans la conduite des relations humaines. On commence par jauger l’autre à l’aune de son propre prisme. Puis on modifie progressivement cette première évaluation, dans le film cela va de l’amour/amitié à l’opposition rude et violente. C’est aussi l’évolution de l’évaluation qu’un enseignant fait de ses élèves quand il commence à devenir « habituel » avec eux. D’une première impression (négatif) à un construit (positif ?), le passage est difficile, parfois impossible comme en témoignent plusieurs de ces jeunes profs en premier poste en zone REP+. C’est aussi l’évaluation que les jeunes font des adultes qui les entourent. Quand le héros organise un goûter en classe en fin de trimestre et que le principal rentre dans la classe, amenant immédiatement le silence, les élèves se lèvent à son entrée (au garde à vous ?).
On trouve aussi bien d’autres moments d’évaluation. Citons ici le rapport au droit à propos d’un conseil de discipline à la décisions cassée pour « vice de forme ». L’évaluation de l’élève diverge alors et le héros va chercher dans les textes officiel une manière de casser l’évaluation du Conseil de discipline. La scène du conseil de discipline ressemble d’ailleurs à celle faite dans un documentaire télévisé réalisé il y a plusieurs années dans un lycée professionnel de la région de Beauvais.

Enfin on trouve dans les critiques faites de ce film une évaluation : de la part des critiques sur le film mais de notre part sur la connaissance réelle qu’ont les critiques du monde scolaire et de ses méandres. On est étonné de cette méconnaissance assez large des critiques qui oublient d’évaluer la présence lourde de nombreux clichés de nombre de scènes. On est étonné de ce que des critiques peuvent dire sur un film (cf. les travaux de Laurent Juillier). Ce qui nous amène à rappeler que l’explicitation des clefs de lecture est un moyen de faire comprendre pourquoi une critique est ce qu’elle est. Malheureusement, une dernière évaluation tirée de la lecture des papiers sur ce film et des échanges d’un récent « masque et la plume » sur France Inter, montre que ce qui manque le plus à la critique c’est l’autocritique.

 

A suivre et à débattre

BD

PS – Le réalisateur a pris le parti du visage comme passage de l’extérieur à l’intérieur, c’est intéressant quand des acteurs savent l’exprimer comme Denis Podalydes
PS – Evaluer ce n’est pas contrôler à l’aune d’une norme, c’est exprimer la valeur de pour ensuite l’utiliser de manière pertinente, de même la critique qui est une évaluation ne peut être valide que si elle est explicitée…

Sep 18 2017

Je suis un pédagogue, pas un pédagogiste !

 

Dans un étonnant article publié par le Figaro en mai 2015 : »http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/05/29/31003-20150529ARTFIG00340-ecole-l-idee-que-le-savoir-n-a-plus-d-importance-est-le-plus-grand-mythe-des-pedagogues.php »
et intitulé « École : « L’idée que le savoir n’a plus d’importance est le plus grand mythe des pédagogues » » l’interview de Daisy Christodoulou soutient que les pédagogues dits progressistes sont à fustiger, mis à l’encan face à la science qui triompherait. De plus, dans le titre comme dans l’article, il est question d’abandon du savoir, de la connaissance et de la mémoire (mémorisation) et le journaliste d’en profiter pour questionner sur « Faut-il adapter l’éducation à l’économie ? » ce qui est une manière d’orienter l’interview au-delà de ce que le prétexte initial de l’article qui se termine d’ailleurs sur un hymne, qui devient quasi systématique même dans la bouche d’un ministre, qui glorifie les recherches scientifiques sur le cerveau.

Plus récemment des médias se déchainent souvent contre les pédagogistes (Challenge, Le Point, Le Figaro, Causeur etc.…) et contre d’autres médias, allant jusqu’à reconnaître que le ministre n’est aussi contre eux que ne le sont certains commentateurs. Peu importe, la cible est désignée, il n’y a plus qu’à tirer. Ce qu’un bon nombre de chroniqueurs (de tous les sujets et du grand n’importe quoi) s’empressent de reprendre faisant ainsi parler deux dérives actuelles du débat : l’idéologisme et le bâchage (bashing pour les anglophones).

Peu importe ces propos qui vont dans le sens d’une nouvelle doxa, une nouvelle pensée unique qui entend remplacer l’autre : les sciences du cerveau contre la pédagogie, et même plus encore sur le « pédagogisme ». Ce qui est étonnant c’est la méconnaissance générale de ce qu’est la pédagogie et de ce que sont les pédagogues. Ce qui est aussi étonnant c’est l’ensemble des approximations énoncées aussi sur les « neurosciences » nouveau fourre-tout argumentatif qui mérite d’être analysé de plus près : demandez à un spécialiste en neuroscience quelles sont ses recherches effectives et vous comprendrez que passer du laboratoire à la généralisation demande autrement plus de modestie que ce que ce que certains tentent de nous faire croire (ministre y compris). C’est surtout méconnaître les recherches effectives et les méthodes les moyens et les techniques de ces recherches que de généraliser aussi vite…

Dans la même dynamique antipédagogiste, on sent qu’en ce début d’année scolaire (un nouveau marronnier) et en lien avec le nouveau ministre, les loups sortent du bois. Impression de déjà entendu (n’est-ce pas Monsieur Meyer). Mais surtout sentiment qu’il y a un domaine dans lequel n’importe qui peut dire n’importe quoi : celui de l’école et de l’enseignement. S’il est nécessaire que tout un chacun puisse s’exprimer sur le sujet qui l’intéresse, cela ne l’autorise pas à asséner des vérités dans un minimum de rigueur argumentative, celle qui dépasse bien sûr les « je connais quelqu’un qui », ou encore les « mes enfants à l’école », ou même encore « moi qui ai une expérience de deux années ». Rappelons ici les étonnantes questions posées par des journalistes à des acteurs, humoristes ou sportifs sur d’autres sujets que leur domaine de spécialité et qui répondaient simplement : « même si j’ai une réflexion sur le sujet, il n’est pas souhaitable que je la donne car je serai bien loin d’être compétent… ».

Pourquoi alors dénigrer la pédagogie (progressiste ou non) ? Parce que certains discours qui se réclament de la pédagogie ont été bien trop vite pour asséner des vérités qu’ils qualifient de scientifique. Parce que la pédagogie est souvent incertaine. Parce que la pédagogie c’est d’abord le quotidien de millions d’enseignants dans le monde qui se trouvent confrontés à la complexité de l’humain et qu’ils peinent à trouver « LA SOLUTION ». Car c’est le rêve des nouveaux scientistes que nous apporter une réponse. Cette réponse est parfois associée à l’information et aux travaux autour de ce que l’on appelle « l’Intelligence Artificielle » dont le contenu mérite autant d’éclaircissements que « les neurosciences ». Question de modes ? Peut-être. Question d’idéologie ? Pourquoi pas. Question de mutation radicale ? C’est possible.

Avec près de quarante années d’expériences professionnelles diverses dans le domaine de l’Education (au sens large, de la naissance à la fin de vie), un bilan d’une trajectoire pilotée aussi bien par les opportunités professionnelles que par des convictions intimes me conforte dans la revendication de l’étiquette de « pédagogue ». Transmettre, partager, donner, c’est le sens de l’action que je mène avec nombre de collègues. Le pédagogue c’est celui qui va mettre en œuvre tous les moyens à sa disposition pour « autoriser » l’autre.

D’un côté certains l’accusent de ne pas être assez scientifique, de l’autre certains l’accusent d’employer un vocabulaire incompréhensible. D’autres encore l’accusent du niveau qui baisse, ou encore de l’absence de résultat. On pourrait lister bien plus longuement ces reproches souvent contradictoires. Mais ce que cela révèle c’est une sorte de peur que le pédagogue n’ait vraiment raison sur l’incertitude de l’acte éducatif. Il est vrai que certains de ces travaux sont allés chercher loin dans la conceptualisation, oubliant parfois la nécessaire traduction. En accusant les pédagogues d’avoir perverti les instances nationales et les ministères, ils se trompent. Il suffit de relire l’histoire difficile de tous les pédagogues qui ont eu tantôt à faire avec, tantôt contre les pouvoirs comme Maria Montessori par exemple ou Célestin Freinet par exemple.

Revendiquer l’étiquette de pédagogue est d’abord l’affirmation de la dimension éducative de chaque humain : de sa famille aux élèves ou étudiants ou encore aux autres collègues de travail, le travail pédagogique est une composante de toute vie sociale. Le discours pédagogique tente de donner des outils pour comprendre et faire avancer le vivre en société. S’il est parfois maladroit et imparfait, faire croire à des vérités pédagogiques absolues (antipédagogiques y compris) est un non-sens, voire un mensonge. D’ailleurs les politiques sont suffisamment habiles, le ministre Blanquer y compris, pour ne pas jouer sur cette fibre radicale. La fragilité de toute éducation implique de l’humilité, et cela doit être la première qualité d’un pédagogue et certains en ont manqué mais bien d’autres, parmi ceux que l’on critique le plus en font réellement preuve et depuis longtemps. Pour avoir eu la chance d’en rencontrer plusieurs il est nécessaire de témoigner de cette qualité d’écoute et d’ouverture dont ils font preuve en réalité… bien en dehors des cénacles médiatiques bien sûr…

A suivre et à débattre

BD

PS ce texte est probablement maladroit et incomplet…

Sep 14 2017

Ce que veulent dire les mots d’un ministre, de l’éducation

 

Le ministre de l’éducation relance l’interdiction des téléphones portables (article de loi voté pour lutter contre la nocivité des ondes suite au Grenelle de l’environnement) et ajoute cet argument à la loi : « Avec les principaux, les professeurs et les parents nous devons trouver le moyen de protéger nos élèves de la dispersion occasionnée par les écrans et les téléphones. » (L’Express du 14 septembre2017).
Les commentateurs et autres se questionnent : est-ce possible, est-ce raisonnable, est-ce pertinent ? Ce que l’on peut constater c’est le déplacement de l’origine du problème : on passe de l’idée de nocivité des ondes à la nocivité éducative. Ce que le ministre tente de faire passer (et certains témoignages semblent l’y encourager)c’est l’idée que l’école ou le collège vont ainsi exprimer le choix d’une posture éducative face à une pratique sociale. Autrement dit l’école donne la morale, l’impose en son sein et tente de la diffuser aux parents. Ou dit encore autrement, au vu de l’incapacité de parents à éduquer leurs enfants à un usage raisonné du portable, il est temps de leur montrer, ainsi qu’aux enfants, quelles sont les priorités.
Au-delà de la question d’interdiction, il y a la question d’éducation. Ce que Philippe Meirieu rappelait en 1998 dans une conférence mérite qu’on s’interroge. Il faut retrouver le sens de l’interdit en éducation. Un dessinateur humoriste (Garrigue) avait saisi le trait et expliqué qu’en 1968 on disait, « il est interdit d’interdire, en 1998 il est obligatoire d’interdire ».
Encore une fois un propos de ministre recouvre plusieurs intentions. Il faut tenter de débrouiller les intentions et pas réagir simplement à l’effet d’annonce. Or l’intention est Politique (la majuscule est importante). En effet le ministre réintroduit l’école dans l’arène éducative d’une autre manière qui rappelle les propos de Condorcet en 1791 : sortir le peuple de l’ignorance, alors de nature cognitive, ici de nature éducative !
A suivre

Sep 06 2017

La mémoire est-elle augmentée ? mémoriser en question…

Pourquoi sommes-nous de plus en plus nombreux à prendre des photos dans des moments forts que nous oublions même parfois de vivre ? Lors d’un mariage par exemple, le photographe que l’on payait pour conserver les traces de l’évènement est de plus en plus souvent complété voire remplacé par les photos que chacun aura l’occasion de prendre même avec son smartphone. Pourquoi conservons-nous à domicile de nombreux souvenirs dont, bien sûr les photos tirées sur papier ou, encore récemment, les cartes postales ? Notre mémoire nous joue des tours. Contrairement à ce que l’on pourrait croire en lisant certaines vulgarisations des travaux scientifiques sur le cerveau et la mémoire, la mémoire est très incertaine, approximative, voire menteuse. Si l’on nous explique qu’apprendre par coeur est indispensable pour le fonctionnement du cerveau c’est bien parce que justement la mémoire est défaillante et qu’il faudrait y remédier. Si nous conservons des traces « externes » de nos souvenirs, si nous externalisons notre mémoire, c’est aussi parce qu’elle est défaillante. Or nous ne pouvons apprendre tout par coeur…
Et pourtant si nous voulons être « opérationnels » nous devons pouvoir mobiliser de nombreuses « traces » conservées dans notre cerveau (au sens large). En effet dans des situations, activités nouvelles, nous faisons d’abord appel à notre mémoire pour comparer ce que nous percevons avec ce que nous avons « en stock ». Pour résoudre un problème complexe, plus nous parvenons à mobiliser les bonnes traces plus nous avons de chances d’y répondre correctement.

Mais ce qui est dans la mémoire n’est pas si simple à décrire. On entend parler de différents types de mémoires et parfois on s’y perd. Pour simplifier les choses la mémoire est une structure en mouvement permanent. Mais la mémoire est aussi en permanence en cours de stabilisation comme le montrent les travaux de recherche sur les erreurs d’experts. D’une part s’installent des éléments stables, d’autre part de nouveaux éléments viennent tenter de bousculer ce qui a été stabilisé. Pour prendre une autre image, on peut dire que notre perception des faits est d’abord une projection d’éléments de notre mémoire sur ces éléments que l’on pense avoir perçu. On peut même dire que nous percevons ce que nous avons envie de percevoir en nous appuyant sur ce que nous savons déjà (les recherches sur les schèmes confirment cela). Aussi dès lors que ces instruments nous aident à faire fonctionner notre mémoire, on s’aperçoit que cela va influer sur notre manière de l’utiliser.

La mémoire physique (la pierre, le papier) et la mémoire désormais électronique (magnétique, numérique) ont permis de figer de plus en plus de traces au mieux de la fidélité de conservation (sachant que cela est en constante évolution). Elles sont à l’extérieur à l’humain et, de par leur fiabilité, améliorent ou suppléent aux défaillances de la mémoire interne. L’hypothèse selon laquelle nous n’aurions plus besoin de mémoriser à cause de l’externalisation est une erreur. Au vu de la relative fiabilité de la mémoire humaine, il est au contraire encore plus important de faire travailler ensemble mémoire interne et mémoire externe. Pourquoi ? Parce que face à des situations variées, nouvelles ou non, il faut passer par les mémoires humaines pour engager les comportements adaptés, et parfois faire appel à la mémoire externe ce qui suppose une mémoire interne. L’être humain, en concevant des outils, instrumente ses comportements et doit donc se transformer face à ces nouveaux environnements. Ceux et celles qui prétendent que l’on veut supprimer le travail de la mémoire et des apprentissages par coeur confondent disponibilité immédiate en mémoire et utilisation des ressources pour résoudre un problème ou aborder une situation. Face à un problème complexe, le spécialiste, l’expert mobilise d’abord sa mémoire interne. Si celle-ci est efficiente, elle suffira. Mais dans de nombreux cas, elle est mise en question et il faut avoir recours à la mémoire externe, et même parfois aux instruments (calculatrices et autres programmes informatiques).

Arrêtons d’opposer mémoire interne et mémoire externe. Le travail de mémorisation est toujours aussi indispensable. Mais l’entraînement mécanique du cerveau ne fonctionne pas comme l’on montré les travaux à propos des méthodes d’entraînement systématique (logiciels ou papier). La mémoire s’appuie sur un ou des contextes et la connaissance n’est jamais indépendante du ou des contextes de leur apprentissage/mémorisation et réutilisation formelle ou informelle. Le développement de l’informatique et en particulier l’avènement des machines individuelles connectées transforme les exigences du travail mental, mémorisation, analyse, résolution de problème. Ces évolutions ne suppriment pas l’exigence de mémoire ou de réflexion, mais elles les complexifient. La difficulté des problèmes mathématiques à résoudre a augmenté avec les instruments de calculs (règle à calculé, calculatrice électronique). Face à cette difficulté le cerveau qui était sollicité pour des tâches élémentaires et répétitives est désormais sollicité pour des tâches complexes et plus rares. On constate (de B Rey à A Tricot) que, dans un contexte formel d’évaluation des performances à résoudre un problème, celui ou celle qui dispose en mémoire de ressources directement mobilisables est plus performant que celui qui doit aller chercher la réponse à l’extérieur (calcul mental vs calculatrice ?). Cela est vrai pour des situations simples et encadrées. Dans « les temps modernes », comme dans le « sous-doués passent le bac », l’imaginaire de l’apprentissage est associé à une vision mécaniste du fonctionnement du cerveau. Certains ont même amplifié cette idée en distinguant les cérébraux et les musculaires… La traditionnelle opposition entre intellectuels et manuels est fondée aussi sur une vision du fonctionnement humain qui pense le monde de manière simpliste ou au moins simplificatrice.

Vivre c’est d’abord faire face à la complexité. Pour faire face, l’humain a tenté de développer des moyens techniques multiples (cf. le dernier livre de Michel Serres, « c’était mieux avant »). Les technologies dites numériques sont aujourd’hui considérées comme les plus abouties (ce qui demande à être discuté sur un plan scientifique). Elles rencontrent un grand succès dans la société car elles augmentent l’humain. Cet humain augmenté n’est que le descendant d’une longue lignée qui a toujours cherché à augmenter son pouvoir sur l’incertain et le complexe ou encore l’explicable qui l’entoure. Aujourd’hui nous disposons d’une « mémoire augmentée » et aussi de fonctions mentales augmentées. L’école n’a pas encore réussi sa mutation pour prendre en compte cette évolution. D’un côté ceux qui prônent le maintien des capacités du sans être augmenté (calcul mental) de l’autre ceux qui prône l’abandon de ces capacités au profit de capacités complexes aisées par des instruments. Ni l’un ni l’autre n’apporte de réponse fiable. Il est nécessaire de dépasser cette opposition. Le travail de déconstruction-reconstruction est nécessaire pour toutes les situations complexes. Ainsi pour la lecture il faut associer décodage et sens, parfois ensemble, parfois séparément. Les variations individuelles révèlent qu’aucune méthode systématique n’est efficace (et réellement utilisée). Nous passons notre temps de développement à faire des allers-retours entre le simple mécanisme et la complexité des situations, des problèmes. Regardons le petit enfant face au monde pour s’en apercevoir. Il a besoin des gestes simples et répétitifs pour se rassurer et installer sa sécurité, mais il a besoin aussi de situations problèmes, d’obstacles pour avancer dans le monde. C’est dans cette équilibre que le développement est possible.

Il n’y a pas de bon commencement pour apprendre et mémoriser. Il y a par contre la nécessité d’articuler apprentissages simples et apprentissages complexes. Les situations formelles sont souvent les plus simples, les situations informelles sont parfois complexes. Dire qu’il faut aller du simple au complexe n’est que l’une des manières de faire. Dire qu’il faut mémoriser systématiquement avant de faire une tâche c’est réduire le complexe au simple. Ce sont souvent les experts qui disent cela, et souvent a posteriori. Il est plus facile d’expliquer les choix complexes faits après qu’ils aient été faits qu’avant. Cela peut paraître banal. La mémoire joue des tours dont le pire est la reconstitution fallacieuse et inconsciente des faits et des processus. Celui qui a mémorisé, qui est censé savoir, a souvent tendance à penser que les autres doivent faire comme il croit avoir fait. Cette rationalisation a posteriori du processus d’apprentissage et surtout d’enseignement a porté la pédagogie par objectifs au-devant de la scène au début des années 1970. Elle a montré ses limites, elle aussi et pour les raisons que nous venons d’évoquer.

Souhaitons donc que l’environnement informationnel et communicationnel qui s’est installé et qui continue de se développer permette aux éducateurs de dépasser certaines querelles qui sont souvent des querelles d’anciens et de modernes. Souhaitons que désormais la question de la mémoire ne se limite pas à une question mécanique, mais qu’elle soit prise dans toute sa complexité, liée justement à l’augmentation permise du fonctionnement mental globale et plus généralement du fonctionnement humain. Vouloir faire société c’est aussi prendre en compte ce contexte renouvelé.

A suivre, à débattre et à enrichir

BD

Sep 01 2017

Le numérique éducatif entre-t-il en glaciation ?

Discernement pour l’éducation à l’information, pas d’écran avant 6 ans, etc.… tout, dans les propos du ministre (différents bien sûr de ceux tenus par la même personne n’étant pas alors ministre…) indique que nous entrons dans une ère de glaciation pour les questions du numérique éducatif. Glaciation ne signifie pas disparition, mais plutôt « arrêt sur image ». En disant en conférence de presse qu’il va consulter, écouter, mais en même temps en affirmant certains points de vue, à partir de travaux scientifiques ou non (il faudra être vigilant là-dessus) on peut s’interroger sur l’ensemble de ces propos comme ce passage de l’interview (parmi tant d’autres) qu’il a donné à Paris-Match dans lequel il déclare :
 » Il faut prendre en compte la révolution numérique, en retenant ce qu’elle a de positif et en écartant ce qu’elle a de négatif. Comment un monde de plus en plus technologique peut être un monde de plus en plus humain ? C’est la grande question de notre temps. D’abord, il ne faut pas exposer les enfants aux écrans jusqu’à 6 ans. Ensuite, l’écran doit apparaître progressivement. La technologie numérique bien pensée peut contribuer à d’importants changements pédagogiques. Je prête une attention particulière aux robots et à l’intelligence artificielle, qui ont un effet révolutionnaire. C’est déjà pertinent, par exemple, pour la sociabilité des élèves autistes ou pour des jeux de calcul mental. »
Et de poursuivre aussi sur les neurosciences auxquelles il attribue des vertus dont il faudra probablement débattre dans les cénacles scientifiques… On le voit quand il évoque l’intelligence artificielle sans préciser de quoi il parle… mais c’est un ministre pas un scientifique (? juriste pourtant). En lisant ces quelques lignes comme nombre d’autres publiées ou énoncées ces temps-ci, on voit se dessiner une sorte de « philosophie composite » ou qui tente de l’être (faire mieux avec de nouveaux matériaux !!!). Dans cette manière de penser, il y a de l’attentisme prudent et sélectif entre ce qui passe dans l’opinion publique (le nouveau scientisme qui émerge autour des neuros-trucs et astuces) et les sujets polémiques (efficacité, plus-value, protection des données, pour ce qui est de l’informatique et du numérique).

Après l’enthousiasme des participants de Ludovia-14, le soufflet retombe face aux textes et aux discours officiels. Alors que tout dans la société pousse au développement des technologies issues de l’informatique et plus généralement nommées sous le terme générique de numérique, le monde scolaire continue sa valse-hésitation. Scolaire et pas universitaire. En effet si l’on contrôle facilement des écoliers, c’est beaucoup moins facile pour des étudiants, la plupart adultes et déjà bien entrés dans le monde tel qu’il est (les taux d’équipements sont impressionnants). On sent bien qu’en ce moment chacun, en particulier les décideurs et responsables politiques, est soucieux que le monde scolaire retrouve une légitimité aux yeux de la société. Certes ce n’est pas un « c’était mieux avant », mais plutôt un « c’est mieux comme on vous le dit, on le sait depuis longtemps et la science nous appuie ». Derrière cette approche il y a l’idée que le processus de scolarisation est capable seul de lutter contre le processus de socialisation. Dans l’école vs hors l’école comme en témoignent les projets devoirs faits, internats et aussi la glaciation numérique.

Ainsi le scolaire s’éloigne à nouveau du social. Alors que l’informatique a infiltré le quotidien de chacun, personnel, professionnel et administratif, le scolaire prétend éduquer en cantonnant celle-ci à quelques espaces restreints et peu polémiques. L’histoire de feu le B2i, ainsi que des compétences du socle liées à l’informatique et au numérique, dans leur mise en œuvre concrète met en évidence : d’abord que la plupart des acteurs de l’éducation n’ont pas, semble-t-il, compris les enjeux réels, d’autre part que la plupart de ces acteurs ne sait pas par quel bout prendre les choses. Dans les deux cas, l’accompagnement, la formation, les moyens mis en œuvre, bref le contexte favorisant une véritable acculturation n’a pas été mis en place. Et ce ne sont pas les passionnés et autres geeks et tous ceux que l’on croise régulièrement dans les évènements qui y sont consacrés qui sont la norme. Mais il y a un entre-deux qui est fait de la plupart des acteurs de l’éducation qui se sentent peu portés par le cadre de travail dans lequel ils sont. Il semble d’ailleurs que les cadres intermédiaires de l’institution aient une certaine responsabilité dans cet attentisme.

Nous entrons probablement dans une ère de stabilisation du numérique dans la société, non seulement pour les raisons évoquées ci-dessus pour le monde scolaire, mais aussi parce que nous sommes aussi dans une phase de saturation des usages : équipements personnels, connexions aux réseaux, usages quotidiens, désormais la quasi-totalité de la population est concernée, consommatrice et actrice. Cette ère de stabilisation (cf. les attentes vis à vis d’Apple pour sa prochaine Keynote du 12 septembre) est une étape nécessaire dans le processus d’appropriation sociale des inventions. Certes on voit revenir sur le devant de la scène les questions autour d’objets mal définis : Intelligence artificielle (rappelons-nous les années 70 – 90 sur le sujet), robots… (rappelons-nous « les temps modernes » de Charlot et « les sous doués passent le bac » Cela sert à agiter un univers de rêves, mais cela devrait surtout amener à interroger les allants de soi lus et vus (même ceux du ministre).

Le monde scolaire est en réalité confronté à une question fondamentale et fortement médiatisée : comment résoudre le problème de l’incapacité du système scolaire à résoudre les inégalités sociales et intellectuelles ? PISA continue de montrer au fil des années que notre système accroit les inégalités. C’est donc devenu notre problème principal. Mais dans le même temps la diffusion massive des moyens numériques dans la société est en train de produire les mêmes déséquilibres que jadis le livre et l’écrit imprimé. Comment imaginer que le monde scolaire passe à côté de cette équation ? Or la glaciation que nous pressentons bien au-delà des discours et des propos médiatiques est à rapprocher de ce que l’on observe aussi dans la formation des adultes : il n’y a pas de miracle pédagogique par la technologie. Il y a surtout un fantasme d’économie et de rationalisation.
C’est notre environnement techno-cognitif qui est en transformation. Cela impacte en premier les individus qui sont soumis au dictat du monde du travail et celui des marchés et désormais des administrations. Cela transforme la culture au sens large. Cela transforme les « postures mentales » de chacun de nous. Souhaitons que cette glaciation soit aussi une chance pour reposer globalement la question de l’Education dans une société désormais soumise aux lois des moyens numériques.

A suivre et à débattre

BD

Août 08 2017

Quel avenir pour les médias de flux et le journalisme ?

La plupart des personnes de quarante ans et plus est née à l’époque de la domination des médiations techniques et humaines imposées par les principaux circuits de diffusion de l’information et par les professionnels qui y contribuent. L’information écrite, audio et audiovisuelle est alors contrainte par un système technique qui impose une centralisation avant une redistribution générale. Poste de radio, poste de télévision, journal distribué tôt le matin, les principaux moyens d’information sont construits sur la base d’un contrôle des flux qui s’appuie d’abord sur la contrainte technique de la conception mais aussi des terminaux de réception. Ce contrôle se double aussi de celui d’une intermédiation professionnelle assurée en grande partie par les journalistes ainsi que des animateurs et autres responsables de diffusion des contenus qui circulent sur ces systèmes de diffusion. Il est intéressant de noter que la forme scolaire s’est construite aussi sur le même contexte et a donc développé un type d’organisation assez proche. On peut parler en quelque sorte de paradigme structurel, à un moment de l’histoire de l’humanité.

A la fin des années 1970, début des années 1980, la possibilité de faire de la radio s’ouvre à tous du fait d’une évolution technique et d’une possibilité d’utiliser des canaux variés de diffusion. Les radios libres ouvrent à des non professionnels la possibilité de prendre la parole et ainsi de transformer les circuits de l’information de flux et de masse. La brèche ouverte se refermera toutefois très vite avec les réglementations successives qui feront rentrer dans le rang nombre d’initiatives démocratiques. Cette ouverture a permis de percevoir un potentiel dans cette mutation. Alors que du fond d’un studio improvisé dans un marché aux veaux de la campagne bigoudène nous faisions des émissions de radio (Radio Bro Vigoudenn… pour ceux qui s’en souviennent), nous découvrions ce potentiel d’expression. La télévision a un moment été aussi envisagée comme pouvant suivre le même chemin, mais les questions techniques étaient plus nombreuses, de même que les contraintes économiques de fabrication et de diffusion. L’avènement de l’informatique personnelle (cf. la revue l’ordinateur individuel créée en 1978) va attirer nombre d’acteurs qui cherchent à comprendre cet environnement technologique en train de se créer et les listings de programmes s’échangent. Les BBS (Bulletin Board System) ancêtres d’Internet, populaire alternative au minitel, se développent au début des années 1980 et l’on commence à voir apparaître ces mouvements de partage et de coopération. S’il est vrai que c’est très souvent dans le milieu de l’informatique ou des passionnés que se développent ces pratiques on voit là le terreau de pratiques issues du monde associatif (bien antérieur lui) qui avait déjà su mettre en place des réseaux alternatifs, mais limités le plus souvent du fait des contraintes techniques.

Si la domination des médias de flux ne va pas se démentir complètement, même encore aujourd’hui, une évolution de fond est en train de prendre corps. Malgré des hauts et des bas, l’alternative est en construction et la technique offre une opportunité de reconstruire les intermédiations sans justement se laisser limiter par ces mêmes techniques désormais aisément accessibles. Chacun de nous peut désormais construire et diffuser son « discours » en ayant des limites techniques nettement moins contraignantes. Même s’il faut passer par un support technique (FAI) pour entrer dans le réseau et y participer, cet accès est très aisé même sans connaissances techniques et professionnelles. Mais entre le potentiel et la transformation des pratiques il y a un écart qui peut être important. Il semble bien qu’une grande partie de la population n’envisage pas de passer de la conversation à la fabrication/diffusion d’informations ou de savoirs. Cette attitude est d’abord marquée par la hiérarchie de la parole que l’on apprend à intégrer dès l’école. « Tu parleras quand tu auras quelque chose d’intéressant à dire » se voit reprocher le bavard dans la classe. Quand il n’est pas simplement puni pour avoir pris la parole sans qu’il y soit invité, même quand il ne lève pas le doigt, pressé qu’il est de donner la réponse. Et là encore, seulement la bonne réponse, bien sûr.

Le statut de la parole autorisée est intériorisé par chacun de nous à tel point que nous ne prenons pas la parole dans certains espaces, en particulier publics et partagés. Il y a plusieurs niveaux de prise de parole : la simple réaction sur twitter ou un commentaire sur un article ne sont pas de même niveau que la tenue d’une chaîne Youtube, d’un site Web ou d’un blog. Sur les réseaux sociaux, il y a parfois un mélange entre ce que l’on peut qualifier de niveau conversationnel/communicationnel et le niveau informationnel. Or c’est là que s’établit une distinction importante : entre ceux qui produisent de l’information et les personnes qui réagissent aux informations ou parfois plus simplement les relaient. Or la fonction journalistique est bien une fonction de relais dans la société. On a vu apparaître depuis les débuts du web ouvert à tous une nouvelle catégorie d’acteurs qui, n’ayant pas le statut de journaliste font œuvre de journalisme. De même on a vu des sites qui, sans revendiquer un statut journalistique, sont pourtant des espaces de rassemblement et de diffusion de productions variées (nous pensons là aux sites de curation ou plus encore les sites de revues en ligne (l’un des derniers exemples apparus étant le site The Conversation qui revendique justement un entre deux).

La fonction journalistique n’est pas le métier de journaliste. Mis en cause de manière récurrente, les professionnels du journalisme tentent de se défendre parfois bien maladroitement en se drapant dans une légitimité a priori. Or ce qui pose problème c’est justement cette légitimité a priori. La garantie de qualité, pour un journaliste, ou encore un enseignant ou un médecin, ne se suffit pas d’une qualification professionnelle ou même d’une reconnaissance légale. Ce n’est pas une question de concurrence, mais plutôt d’évolution des fonctions de médiations dans la société. Certains voient dans les systèmes automatiques (exemple de la recherche automatique de contenus délictueux) basés sur des algorithmes une des solutions. Ceux-ci pourraient même aller jusqu’à composer automatiquement des articles en se passant de tout intermédiaire humain… Remplacer le discernement humain par le discernement machinique, outre une désappropriation de compétences, ce serait la reconnaissance d’un fonctionnement simpliste de l’humain, modélisable et mécanisable. Peut-on y croire ? peut-on l’espérer ? Malheureusement ce serait renoncer à l’intelligence humaine, l’intelligence éducative, cette particularité de l’humain qui face à n’importe quelle situation reste toujours capable d’inventer de nouvelles propositions. Les journalistes, comme les enseignants, voient leurs fonctions mises en question. Il est temps qu’ils continuent de prouver la pertinence de leur travail s’ils ne veulent pas qu’on modélise leur pratique et qu’on les mécanise….

A suivre et à débattre

BD

Août 05 2017

Des traces qui nous gouvernent ?

Un article récent de D. Cristol évoquait la possibilité d’utiliser les traces d’apprentissages pour remplacer les diplômes. En janvier dernier François Xavier et Cécile Hussher publiaient chez FYP (2017) « Construire le modèle éducatif du 21e siècle. Les promesses de la digitalisation et les nouveaux modes d’apprentissage » dans lequel ils évoquent aussi la place des traces pour aider à l’apprentissage, laissant aussi entendre un chemin vers la certification et tout au moins vers la remédiation. Rappelons aussi que depuis le début des années 1980, la possibilité de la Valider les Acquis Professionnels puis de l’Expérience en 2002 (VAE) est une forme de reconnaissance des traces de l’activité, mais à constituer, voire à reconstituer. Certes les traces d’aujourd’hui ne sont pas seulement celles d’hier, mais elles sont enrichies de sources nouvelles. IL faut aussi considérer le fait que l’évolution des diplômes et certification professionnelles est encore à faire, la VAE n’est pas encore généralisée, même si d’aucuns avaient entrevu le potentiel de cela d’une autre manière au sein des organisations (Serres, Levy, Autier, les arbres de connaissance, la Découverte 1992).

La trace est d’abord un fragment de fait pouvant avoir du sens seul ou rapproché d’autres traces. Ce terme qui reste pour l’instant relativement peu employé par rapport au termes données ou encore data quand ce n’est pas big data, se rapporte à quelque chose d’important dans l’évolution actuelle de notre société. Au-delà des traces de l’apprentissage, ce qui constitue le côté qui peut sembler positif, il y a tout simplement le traçage de toute activité humaine, constituant ainsi une source d’information pouvant servir à de nombreux projets de toutes natures. On peut donc constater qu’avec le développement de l’informatique, en particulier connectée, la possibilité de constituer des traces des activités s’est enrichi de manière extrêmement importante. Lorsque les états dictatoriaux dans les années 1950 veulent surveiller les peuples, ils organisent la collecte de trace en faisant appel aux personnes qui soit rémunérées, soit gratuitement fournissent des informations à des services structurés qui vont ensuite exploiter ces données. L’impossibilité d’une collecte automatique de trace oblige, celui ou celle qui veut valoriser son parcours, à conserver des traces physiques de son activité. Ainsi nombre de candidats à la retraite doivent rassembler les traces de leur activité pour prouver leurs cotisation (comme l’a très bien montré le film « Mammuth » de G Kervern et B Delépine).

Les traces nous gouvernent, et cela depuis bien longtemps. Et même si nous luttons pour ne pas laisser de trace cela est bien difficile. On peut penser ici à l’étrange affaire de M Dupont de Ligonnès et à la disparition de cette personne, ou encore à l’assassinat du préfet Erignac éclairé par l’enregistrement d’appels téléphoniques. Historiens et policiers sont amateurs de traces dont ils tentent de faire usage pour donner sens à des actions passées. Avec la possibilité informatique d’enregistrement de traces d’activités nouvelles on passe à une autre échelle de gouvernance. Ni policière, ni politique, désormais elle deviendrait éducative. Devant un groupe d’élèves dont j’ignore souvent l’activité réelle, je serai, peut-être, content de pouvoir surveiller leur activité. Ainsi ce concepteur de réseaux informatiques pour l’enseignement donnait jadis comme argument la possibilité de voir ce que fait chaque élève sans changer de place, depuis le bureau de l’enseignant. A l’époque on ne parlait pas encore des traces, mais simplement d’une surveillance en temps réel. Imaginons le discours tenu par un concepteur ambitieux déclarant que vous pouvez non seulement surveiller en direct, mais aussi en différé, et en plus vous pouvez aussi disposer d’un outil d’analyse du comportement passé qui vous guidera dans votre enseignement (pour maintenir l’ordre dans la classe ou pour améliorer vos interventions pédagogiques.

Si nous ajoutons un peu de « neuro » dans le cocktail on pourrait avoir un outil de contrôle de l’autre, de l’élève… Quand un enseignant déplore le fait que ses étudiants se cachent derrière les écrans, peut-être rêve-t-il à un outil de contrôle et de surveillance. Quand il utilise des systèmes de vote ou de QCM pendant le cours il peut aussi disposer d’un retour assez fin de ce que ses étudiants font. Si l’on couple le logiciel de questionnement et un système d’enregistrement de l’activité détaillée de l’étudiant (tracking sous forme d’enregistrement des frappes clavier – keylogger) et si l’on met en arrière-plan un logiciel d’analyse comportemental de ces traces, on peut aller très loin à l’intérieur de l’individu. Si pour l’instant l’imagerie du cerveau reste très lourde à mettre en place dans un contexte ordinaire, on peut imaginer ce qui se passerait si un simple implant permettait de visualiser les flux interneuronaux…. D’ailleurs on peut être surpris de certains propos sur la neuroéducation (?) tant ils laissent à penser que ce fantasme du prof qui voit dans le cerveau des élèves est proche… On me dira que j’exagère, mais l’expérience montre que nous avons assez souvent tendance à nous imaginer en contrôleur mental de l’autre, c’est un fantasme courant.

Si les politiques ont très tôt compris l’importance des traces pour contrôler la société, les marchands s’en sont longtemps remis à des enquêtes et des observations (panels et autres) pour tenter de comprendre les clients. Avec les systèmes de traces désormais disponibles, la captation des traces a pris une ampleur qui rend désormais essentiel tous les systèmes de captation comportementale pour pouvoir vendre des produits. Du ticket de caisse à la carte de fidélité ou aux puces RFID, l’arsenal se renforce chaque jour, sans pour autant que nous en ayons réellement conscience, et souvent avec notre complicité, tant les services proposés nous semblent justifier cette prise d’information en contrepartie.

Car là est désormais le problème : apprendre la contrepartie. Les politiques, comme les marchands, n’ont pas intérêt à ce que nous leur demandions une contrepartie à cette captation d’informations. Et pourtant ces informations nous appartiennent. Nos enfants et petits-enfants entrent dans une société qui parle de transparence mais qui ne la met pas réellement en œuvre ou seulement pour la vitrine. Avec les traces que l’on garde de nos activités, il y a une ambiguïté : c’est pour la transparence de l’activité, mais ce qui en est fait n’est pas transparent. Lorsque je me connecte à Internet, si j’ai en plus un compte Google, l’ensemble de mon activité en ligne va être tracée (cf. le lien ci-dessous du site lavenir.net) comme vous pouvez le constater. Cette impressionnante manière de faire est souvent fustigée par l’idée commerciale associée. Mais ce n’est qu’une partie émergée de l’iceberg. Mieux vous connaître c’est mieux vous gouverner, mieux vous manipuler. Les défenseurs des libertés individuelles ont encore du travail… cf. la Quadrature du net. Quand on voit la faiblesse des institutions publiques chargées de cette surveillance (CNIL etc.…) on peut qu’être inquiets et demander à tous ceux qui veulent nous imposer leur modèle de toujours expliquer comment ils recueillent nos traces et ce qu’ils en font. Manifestement les pouvoirs politiques n’ont pas les armes pour s’opposer aux pouvoirs techniques et marchands qui développent ces moyens… Il est temps d’ouvrir les yeux.

Dans l’établissement scolaire, il est un exercice intéressant à faire sur les traces : que ce soit avec l’ENT de l’établissement, ou que ce soit avec les divers usages fait de l’Internet et de l’informatique, quelles traces sont collectées ou peuvent l’être, par qui, et pour quelles raisons ????

 

 

 

Page de google qui présente les relations avec les sites et applis partenaires (consulté en juillet 2017) :
https://www.google.fr/intl/fr/policies/privacy/partners/

Un article qui permet de savoir ce que Google sait de vous (consulté en juillet 2017) :
http://m.lavenir.net/cnt/dmf20160707_00851062/voici-comment-consulter-tout-ce-que-google-sait-de-vous?platform=hootsuite

Article de D Cristol pour Thot Cursus : « Et si les traces d’apprentissage en ligne remplaçaient les diplômes ? » rédigé en juin 2017
http://cursus.edu/article/29131/les-traces-apprentissage-ligne-remplacaient-les/#.WYSHLelpy03

Le site de la Quadrature du net :
https://www.laquadrature.net/fr

Août 04 2017

La plus formidable réussite éducative et culturelle ?

Si l’écrit a mis près de trois mille ans à s’imposer, le livre près de cinq siècles, Internet, le web et les appareils informatiques associés auront mis près de cinquante années à s’imposer à l’ensemble de la planète (ou presque). Cette accélération de la vitesse de circulation de l’information entre humains est impressionnante. Elle s’accompagne d’une massification des moyens personnels de bénéficier de cette accélération. On constate donc désormais l’équipement de plus en plus important des humains, de leur connexion entre eux soit directement soit par l’intermédiaire des serveurs informatiques disséminés dans notre environnement. Cette évolution très rapide est en train de transformer l’organisation de nos vies quotidiennes et en particulier nos relations, nos interactions humaines et nos accès à l’information. Certains évoquent même des changements culturels.

C’est cette transformation rapide de notre environnement techno-informationnel et communicationnel qui constitue une alerte importante : comment se fait-il que cela se soit produit dans un temps aussi court, quels sont les changements produits dans un tel laps de temps ? Une des modalités principales de la transmission des informations et des savoirs vient de subir une évolution brusque. Comme à chaque avancée technologique significative (on pense ici à l’électricité), le passage de l’invention à la banalisation s’effectue sous l’effet conjoint de plusieurs paramètres : économiques, techniques, politiques, culturels. Dans le cas des objets informatiques connectés et de leurs contenus, il y a effectivement convergence. Toutefois la rapidité avec laquelle cette convergence s’est traduite en faits du quotidien suppose une analyse critique. L’adoption massive en moins de cinquante année des technologies issues de la convergence informatique, télématique et audiovisuel s’appuie sur un ensemble d’actions qui remettent en question ce qui est en place. Ainsi en est-il du monde scolaire qui, conscient de l’évolution comme le montrent les politiques dans le domaine, se sent malmené, bousculé à plusieurs points de vue.

Disons le ici : quelle extraordinaire réussite que cette massification du « numérique » à l’échelle planétaire. Numérique, que nous définissons ici comme la socialisation de technologies convergentes aussi bien matérielles que logicielles basées sur les quatre éléments que rappelle Michel Serres : captation, stockage, traitement, diffusion de l’information. Ce sont principalement des entreprises d’échelle mondiale qui ont réussi à mener ce développement. Elles ont réussi à convaincre l’ensemble des sociétés d’adopter leurs technologies et à les utiliser. Convaincant aussi bien les décideurs, économiques et politiques, que les particuliers, ces entreprises réussissent à modifier significativement la vie en société, la culture humaine. Alors que les systèmes étatiques de pilotage ont tous montré leurs limites, même s’ils perdurent, ce sont des entreprises de taille mondiale qui sont aujourd’hui dans le pilotage des mutations de société. La première réussite est bien sûr l’adoption unanime dans tous les types de société de leurs technologies. Certes les politiques soutiennent cette réussite, bon gré mal gré. Mais surtout ils sont largement dépassés la plupart du temps et tentent de suivre le mouvement. On peut l’observer en France en ce moment avec l’ensemble des mouvements institués ou non, CNNUM, French tech et autres espaces de développement du numérique qui fleurissent un peu partout. Mais suivre et encourager les innovations greffées c’est aussi renforcer la puissance de ces quelques entreprises qui ont réussi leur implantation mondiale.

On peut qualifier cette généralisation de formidable réussite culturelle dans la mesure où les transformations que l’on peut observer en train de se faire sous nos yeux touchent toute l’activité humaine. On peut aussi la qualifier d’éducative dans la mesure où elle concerne la transmission au sein de nos sociétés. Alors que les systèmes issus de la domination du livre et de l’écrit (bibliothèques, écoles, musées) ont achevé leur œuvre magistrale qu’il faut saluer, le bouleversement technologique actuel en montre désormais les limites ou tout au moins les insuffisances. On est passé d’un pilotage par le politique (rappelons ici Condorcet et les débats de 1791) à un pilotage par le marché (observons les GAFAM et leurs proches). Faut-il pour autant adhérer à l’un ou à l’autre ? On ne peut que constater que l’adhésion au pilotage politique a permis la révolution industriel, l’école, une élévation réelle de la qualité de la vie ; mais aussi quelques grandes guerres à l’échelle mondiale. L’adhésion au pilotage du marché est un fait observable en faisant les poches et les cartables… de chacun de nous jeunes et vieux. Cela n’est-il que séduction, plaisir, facilité ? S’il y a peut-être aussi de cela (mais ne disait-on pas la même chose antérieurement), il y a surtout de nouvelles façons de vivre qui émergent. N’oublions pas que les technologies de l’information ne sont pas seules dans ce mouvement mais qu’elles accompagnent aussi d’autres évolutions tout aussi technologiques mais dans d’autres champs scientifiques. Et ces évolutions ont tout autant des conséquences importantes sur nos cultures (cf. la contraception, l’avortement par exemple, ou encore l’hygiène et la médecine).

Au cours des cinquante dernières années nous avons vécu un saut scientifique et technique considérable. La traduction sociale et culturelle est en train d’émerger. C’est pour cela qu’il y a de nombreuses hésitations, craintes (précautions ?), mais aussi enthousiasmes et parfois même aveuglements. Il est quand même intéressant de noter que l’adoption pas chacun de nous de ces techniques est aussi le fruit d’une nouvelle forme de transmission, fondée sur le marché, mais aussi sur des objets aux spécificités bien particulières. Steve Jobs et bien d’autres s’en sont fait les traducteurs opérationnels. La plupart d’entre nous n’avons pas les capacités à comprendre en profondeur et globalement ce qui se passe. Aussi faut-il que nous travaillions à reprendre la main sur ces évolutions, sans a priori, pour transformer notre société et en particulier son institution scolaire et universitaire.

A suivre et à débattre

BD

Août 02 2017

Quand la généralisation du numérique bouscule l’autorité

Le débat ouvert autour des estrades en salle de classe révèle un débat bien plus important sur la question de l’autorité de l’enseignant dans la classe. Nombre de chroniqueurs, éditorialistes, et autres politiques et polémistes relève, et cela de manière récurrente, qu’il faut restaurer l’autorité en classe. Au même moment, ces mêmes professionnels de la parole publique déplorent, critiquent, voire poussent des cris d’orfraie, contre l’autoritarisme d’un jeune chef d’état qui veut encadrer leur activité, comme celle des militaires et d’autres encore. Dans la salle de classe, comme dans la sphère du débat public, il y a deux problèmes conjoints : d’une part le rapport à l’autorité, d’autre part le rapport à l’autoritarisme. Or en mêlant systématiquement les deux sens autour d’un même mot, on en vient à faire perdre toute valeur au mot autorité.

Le terme autorité est d’abord un terme qui est porté par le mot « auteur » (Maryse Emel, Slate, avril 2015 http://www.slate.fr/story/99585/autorite) et qui en aucun cas ne peut se réduire à l’idée d’autoritarisme. Autrement dit avoir de l’autorité ne signifie pas user de moyens de rétorsion, voire de violence ou de contrainte pour l’imposer à l’autre. Avoir de l’autorité c’est d’abord être reconnu comme auteur par l’autre et l’acceptation de l’autorité (légitimation) s’est parvenir à se sentir devenir aussi auteur. Ainsi contrairement à l’idée souvent associée de soumission, faire autorité est au contraire un acte qui peut être libérateur. Cependant dans une société comme la nôtre qui a longtemps confondu autorité et autoritarisme, et qui a fondé son système éducatif sur une ambiguïté – libérer et soumettre en même temps – l’inconscient collectif et les représentations sociales portent largement la confusion et limitent toute clarification.

L’autorité de la parole (orale ou écrite) se trouve actuellement questionnée par un phénomène technique apparu au milieu des années 1990 et qui a transformé la circulation de la parole et donc de l’information : Internet et surtout le web. Quand, aux premières heures de l’informatique personnelle nous rêvions de programmer ces machines, aux premières heures du web (HTML) nous avons rêvé d’une expression de tous, sans intermédiaire, sans le filtre institutionnel qui donne à la parole une autorité légale (carte de presse et autres). Mythe de la démocratie directe, mythe de l’autodidaxie pour tous, mythe de la parole libérée des intermédiaires, nous sommes nombreux à nous être pris à rêver de cette nouvelle autorité, permise par la technique. L’exemple de la multiplication des blogs (les fameux skyblog) créés par de nombreux jeunes qui découvraient cette possibilité de s’exprimer en direct puis l’engouement pour les réseaux sociaux ont donné à la parole de nouveaux canaux et une nouvelle autorité. Il faut toutefois rappeler que le potentiel d’autorité ne se transforme pas automatiquement en activité d’auteur, comme l’abandon de nombreux blogs peu de temps après leur création le confirme.

Les débats sur les réseaux sociaux au sein de groupes qu’ils soient fermés ou ouverts n’est pas un signe d’une nouvelle autorité en soi. Par contre c’est le signe que la légitimation de l’autorité passe désormais aussi par ces canaux. Si dans certains cas on peut penser à l’autorité de la parole dans une conversation, il faut reconnaître qu’on est bien parfois au-delà de l’acte de converser qui est pourtant très présent et qui constitue la principale pratique. L’audience de certains propos en ligne et surtout de ceux mis en vidéo est révélatrice du fait que les « auteurs » nouveaux sont arrivés. Les fameux « youtubeurs » dont les médias se sont largement fait écho au cours de l’année écoulée ont atteint des « audiences » qu’il aurait été impossible d’obtenir sans ces moyens techniques de conception et de diffusion. L’audience, qui est aussi une forme de reconnaissance de l’autorité, ne suffit pas dans tous les contextes. C’est bien la question initiale de ce billet : comment l’enseignant peut faire autorité face à ses élèves, sa classe ? Suffit-il de faire des vidéos en inversant sa classe ? Faut-il relayer ce que l’on trouve sur la toile pour assurer auprès des élèves sa propre autorité ? Faut-il même avoir sa propre chaîne YouTube ?

Quand on lit les comptes-rendus d’expérimentations basées sur l’usage des moyens informatiques et numériques en classe on remarque la récurrence du terme motivation. Cela signifie que l’élève a, au moins dans un premier temps, un rapport à l’activité qui est positif. Autrement dit cette activité fait autorité. Mais quand on remarque qu’après une première phase de découverte, cette motivation s’estompe, on peut se dire que la question n’est pas celle de l’autorité. Dans la littérature pédagogique on lit souvent : il faut « que les apprentissages fassent sens », ou encore il faut « donner du sens aux apprentissages ». Les deux éléments que nous venons d’évoquer indiquent que l’autorité ne s’impose pas, mais qu’elle se construit dans une interaction humaine. Le pouvoir des machines comme celui des contenus ne va pas de soi.

La question de l’autorité est alors une question de rencontre culturelle entre une génération et une institution. La généralisation des usages des moyens numériques dans la vie quotidienne modifie les contextes de manière suffisamment importante pour que l’on doive repenser la notion d’autorité. La plupart des jeunes ne sont pas en refus d’autorité, ils sont en recherche de compréhension des lieux de l’autorité. Voir des adultes être incapables de laisser de côté leur smartphone pendant les repas familiaux, par exemple, et ainsi de rompre les interactions familiales c’est une source de modification de l’autorité. Mettre à disposition des parents les notes d’un devoir via l’ENT ou autre sans prendre le soin de les donner d’abord aux élèves, c’est une source de modification de l’autorité. On pourrait multiplier les exemples dans de nombreux domaines.
Demandons aux adultes, en particulier aux éducateurs, ce qu’est pour eux l’autorité aujourd’hui dans un monde peuplé de technologies pervasives avant de les installer sur une estrade au risque que l’autoritarisme étouffe l’autorité !!!

Août 01 2017

Comment éduquer dans un contexte d’externalisation des fonctions cognitives ?

L’été est propice à des articles de presse un peu différents en apparence de ceux publiés en période habituelle. Ainsi celui publié par le journal « Le Monde » et intitulé : « les jeunes savent-ils encore s’orienter dans GPS », sous la plume de Gabrielle Ramain le 25 juillet 2017 est-il emblématique d’un style de questionnement qui fait écran à la réflexion par le prisme choisi par celui qui écrit. Si nous tentons d’interpréter l’intention contenue dans le titre, on peut penser que les jeunes sont spécifiquement marqués par cela (fameuse génération Y), on peut penser aussi que les autres (les adultes les vieux) savent s’orienter, et on peut enfin penser que le GPS rend nos enfants stupides. Refusons là d’entrer plus avant dans cet éternel questionnement sur l’impact des technologies sur les jeunes et la conclusion qui veut qu’ils soient techno-dépendants alors que « nous » adultes savons… Allons plutôt dans le sens d’un questionnement sur l’externalisation des fonctions cognitives, thème cher, entre autres à Michel Serres dans sa conférence pour le quarantième anniversaire de l’INRIA.

La question plus globale qu’il faut poser aujourd’hui est de savoir en quoi l’instrumentation des activités humaines modifie l’humain, sa culture, ses comportements et aussi son fonctionnement psychique, cognitif et neurophysiologique. La question qui en découle pour l’éducateur, l’enseignant, c’est de savoir comment prendre en compte cette instrumentation dans son enseignement. Pour le dire autrement, dans quelle mesure l’usage des instruments impose-t-il des modifications aux enseignements/apprentissages et si oui, de quelle manière ? On peut aussi rappeler une réflexion ancienne et récurrente qui va dans le même sens : en quoi la « calculatrice électronique » introduite dans le système éducatif au cours des années 1970 – 1980 a-t-elle modifié l’enseignement/apprentissage ? La réponse étant souvent apportée de deux manières qu’il convient de critiquer : les jeunes ne savent plus faire de calcul mental, puis les problèmes mathématiques que l’on pose aux étudiants/élèves sont beaucoup plus complexes du fait que l’on dispose de cet « instrument ».

Le prisme du GPS est une porte d’entrée intéressante car il ne concerne pas uniquement la jeunesse, mais bien l’ensemble de la population qui progressivement s’est habitué à l’utilisation de cet appareil au moindre déplacement. L’analyse de cette adoption très rapide d’une fonctionnalité technique permet de mettre en évidence l’effet que produit en premier une instrumentation nouvelle adoptée massivement : une forme d’attachement/dépendance qui se fait au nom d’un progrès ressenti comme un plus. Car c’est bien au-delà des discours des promoteurs concepteurs que se trouve l’argument qui va faire adopter cette technologie par le plus grand nombre : elle s’articule réellement dans la vie quotidienne entre une contrainte, un problème à résoudre, un sentiment de malaise et un effet de soulagement. Pour le dire d’une autre manière, derrière l’appropriation on ne peut ignorer la dimension psycho-affective et ses fondements qui sont parfois d’ordre psychanalytique (nous pensons là à l’angoisse de séparation qu’il faut associer à la généralisation de l’usage du téléphone portable puis de ses extensions sur le web). L’article évoqué au début de ce billet renvoie de manière très approximative aux neurosciences (c’est la mode) en expliquant la mobilisation des zones spécifiques du cerveau suite à un protocole expérimental avec IRM (voir recherche en lien ci-dessous). Bref on nous explique que le cerveau ne « s’entraine » (sic) plus : « Les utilisateurs intensifs de GPS pourraient ne plus être capables de se repérer sans cet outil, faute d’avoir entraîné leur cerveau à s’orienter seul. ». De manière différente, et en mettant de côté l’hypothèse contestée de l’entraînement, le fonctionnement cognitif évolue en fonction des contextes et en conséquence, compte tenu du principe de plasticité cérébrale, il est logique de penser une transformation « matérielle » des liaisons interneuronales, voir une modification neuronale. Mais pour l’instant cela doit encore être approfondi, les technologies d’investigation de ce niveau de finesse étant encore en développement.

Ce que l’on peut tirer de cette question du GPS c’est que toute instrumentation modifie le fonctionnement cognitif et probablement neurophysiologique. Les commentaires de l’article qui évoquent aussi bien le sextant que la calculatrice ou encore la carte papier oublient tous que ce sont aussi des instruments qui ont, eux aussi modifié le fonctionnement cognitif. Plus largement et en reprenant la notion d’actant telle qu’énoncée dans les travaux de Callon et Latour, les contextes d’usage sont déterminants pour le développement du cerveau. Dès lors que des objets techniques sont proposés en prolongation, amplification ou substitution de l’activité humaine (physique ou mentale) c’est le « corps humain » ou encore plus l’Humain qui se transforme. Du silex taillé, une des premières traces de l’instrumentation humaine, au smartphone l’évolution continue de l’humain impose une réflexion parallèle sur l’évolution de la transmission au sein des groupes humains. En quoi les instruments imposent des changements aux manière d’éduquer, de transmettre ? Nous n’entrerons pas ici par le seul prisme de l’enseignement qui est finalement une invention formelle tardive en regard de la transmission qui est un des ressorts fondamentaux de la vie des groupes humains (et aussi animaux à des degrés divers).

On peut imaginer une séquence pédagogique qui serait fondée sur l’idée de la déconstruction des instruments (matériels ou logiciels) que l’on utilise. Quelque soit le niveau de complexité il est toujours possible de tenter de révéler à chacun des jeunes, élèves, étudiants, comment l’instrumentation agit sur eux et donc comment elle fonctionne pour parvenir à fournir le service pour lequel l’objet technique est utilisé. Pour ce faire on peut proposer un fonctionnement par couches successives à l’instar de la pelure d’oignon, en explorant progressivement chaque niveau.
1 – Identifier l’intention apparente et déclarée du promoteur de l’instrument
2 – Observer les usages personnels que chacun peut avoir de l’instrument
3 – Mesurer les écarts de perception et d’utilisation entre les concepteurs et les utilisateurs
4 – Décrire les limites imposées par l’instrument en parallèle des différents services proposés et accessibles
5 – Analyser l’instrument en tant qu’objet technique et décrire les composants (entrées, sorties, stockage, traitements)
6 – Décrire pour les fonctionnalités accessibles le cheminement qui va du fait initial au service final
7 – Pour les principales fonctionnalités, examiner plus finement le cheminement et tenter d’approfondir les traitements effectués
8 – Nommer et décrire les catégories de traitement algorithmiques nécessaires pour atteindre le service rendu par l’instrument
9 – Tenter de reproduire en modélisant, en simulant ou en fabriquant, l’instrument
10 – Synthétiser le travail en comparant la capacité humaine non instrumentée avec la pratique instrumentée

A titre d’exemple, on peut tester ces couches avec une application spectaculaire comme Flightradar24. Cette application qui propose de suivre en temps réel le parcours des avions qui circulent du décollage à l’atterrissage. On peut ainsi sur une période amener des jeunes à décortiquer ce type d’application pour parvenir à comprendre comment l’instrumentation transforme notre perception du monde qui nous entoure.

Cet exemple et cette approche méritent d’être critiqués et enrichis, bien sûr. Il est en particulier difficile avec certains instruments d’examiner toutes les facettes de son action (exemple le smartphone). Par contre on peut sérier les questions que l’on se pose pour pouvoir soulever quelques éléments. A l’opposé, pour que le travail soit particulièrement efficace, il faut que l’instrument étudié fasse partie de la vie quotidienne de ceux qui l’utilisent. De plus il est particulièrement intéressant d’étudier les instruments pour lesquels une étude socio-historique est possible. Comparer avant et après le développement de l’instrument. Ainsi le passage du sextant ou de la carte papier au GPS permet de mieux percevoir les modifications éventuelles et donc les effets principaux de l’instrumentation.

Même s’il est impossible au commun des mortels d’accéder à des éléments fins issus de la neurophysiologie, il est nécessaire de ne pas négliger cette dimension. Malheureusement, la vague médiatique autour des neuro… de toutes sortes est en train de créer un brouillage dans la compréhension fine. Entre les recherches fondamentales et les vulgarisations hâtives, il y a des raccourcis qui sont parfois étonnants mais qui pourtant reçoivent un assentiment large de la part du public. Là encore il est essentiel de déconstruire ces discours (quand cela est possible) et surtout faire un travail épistémologique pour éviter les risques de sacralisation de certaines approximations dans le domaine. Il suffit, à ce sujet, d’écouter les nombreuses conférences en ligne venues d’horizons très différents pour s’en rendre compte.

En conclusion de cette première analyse, l’instrumentation est une constante du développement humain. Cette instrumentation connaît des fortunes diverses comme l’histoire des techniques permet de l’observer. Ce qui nous intéresse ici ce sont les instrumentations les plus largement adoptées dans la société ou dans un cercle précis de personnes (professionnel ou non). Le terme « appropriation » vient alors prendre tout son sens et dans certains cas on pourrait aussi parler d’incorporation si ce terme n’avait des connotations un peu différentes. En effet la miniaturisation des objets informatiques les rend de plus en plus proches du corps ou de plus en plus associés aux objets du quotidien. Ils sont alors quasiment invisibles dans leur matérialité physique, mais ils influent notablement sur les comportements, la vie sociale ou professionnelle. C’est alors qu’il est légitime de s’interroger sur les effets de ces « incorporations » à condition d’éviter tout parti pris a priori, pour ou contre, mais en prenant soit de décrire ce qui se passe réellement.

A suivre et à débattre

BD

 

 

L’article du Monde – 2017 : http://mobile.lemonde.fr/campus/article/2017/07/25/les-jeunes-savent-ils-encore-s-orienter-sans-gps_5164680_4401467.html?xtref=https://t.co/34ujPDblwS
La recherche publiée sur ces questions de GPS :https://www.nature.com/articles/ncomms14652.pdf
L’article du Figaro sur l’écriture avec les claviers : http://www.lefigaro.fr/langue-francaise/actu-des-mots/2017/07/30/37002-20170730ARTFIG00006-l-ecriture-sur-clavier-un-danger-pour-votre-cerveau.php
La vidéo de Michel Serres – 2007 : https://www.youtube.com/playlist?list=PL6E3E1B24787ECD62

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