Téléphone portable ou non : que dit finalement la loi (future) ?

Afin d’aider à y voir clair, il faut lire les textes au plus près de leur rédaction. La commission mixte paritaire qui a validé (en partie) les modifications proposées par le Sénat  a mis en ligne le résultat de sa cogitation : http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/dossiers/interdiction_usage_telephone_portable_ecoles_colleges?etape=15-CMP

Toutefois la lisibilité suppose que l’on transforme le texte initial des lois visées en leur nouvelle version (encore à valider par le vote des assemblées et la publication dans le BO). Alors que chacun y va de son couplet sans toujours faire ce travail, j’ai donc essayé de remettre en forme les trois articles concernés. Voici le résultat ci-dessous. Les modifications sont en gras entre guillemets.  Seul l’article de la loi L511.5 a été réécrit complètement.

J’espère avoir été suffisamment précis dans cette recension, car il y a quelques difficultés d’ajustement entre les textes de loi en ligne et les repères de la commission.

Art. L. 511-5
. – L’utilisation d’un téléphone mobile ou de tout autre équipement terminal de communications électroniques par un élève est interdite dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges et pendant toute activité liée à l’enseignement qui se déroule à l’extérieur de leur enceinte, à l’exception des circonstances, notamment les usages pédagogiques, et des lieux dans lesquels le règlement intérieur l’autorise expressément.

Dans les lycées, le règlement intérieur peut interdire l’utilisation par un élève des appareils mentionnés au premier alinéa dans tout ou partie de l’enceinte de l’établissement ainsi que pendant les activités se déroulant à l’extérieur de celle-ci.

Le présent article n’est pas applicable aux équipements que les élèves présentant un handicap ou un trouble de santé invalidant sont autorisés à utiliser dans les conditions prévues au chapitre Ier du titre V du livre III de la présente partie.

La méconnaissance des règles fixées en application du présent article peut entraîner la confiscation de l’appareil par un personnel de direction, d’enseignement, d’éducation ou de surveillance. Le règlement intérieur fixe les modalités de sa confiscation et de sa restitution.

Article L121-1

Les écoles, les collèges, les lycées et les établissements d’enseignement supérieur sont chargés de transmettre et de faire acquérir connaissances et méthodes de travail. Ils contribuent à favoriser la mixité et l’égalité entre les hommes et les femmes, notamment en matière d’orientation. Ils concourent à l’éducation à la responsabilité civique « , y compris dans l’utilisation d’internet et des services de communication au public en ligne, » et participent à la prévention de la délinquance. Ils assurent une formation à la connaissance et au respect des droits de la personne ainsi qu’à la compréhension des situations concrètes qui y portent atteinte. Ils dispensent une formation adaptée dans ses contenus et ses méthodes aux évolutions économiques, sociales et culturelles du pays et de son environnement européen et international. Cette formation peut comprendre un enseignement, à tous les niveaux, de langues et cultures régionales. L’éducation artistique et culturelle ainsi que l’éducation physique et sportive concourent directement à la formation de tous les élèves. Dans l’enseignement supérieur, des activités physiques et sportives sont proposées aux étudiants. Les écoles, les collèges et les lycées assurent une mission d’information sur les violences et une éducation à la sexualité.

Article L312-9

Tous les élèves sont initiés à la technologie et à l’usage « responsable » de l’informatique.

Dans ce cadre, notamment à l’occasion de la préparation du brevet informatique et internet des collégiens, ils reçoivent de la part d’enseignants préalablement sensibilisés « une éducation » sur le sujet une information sur les risques liés aux usages des services de communication au public en ligne, sur les dangers du téléchargement et de la mise à disposition illicites d’œuvres ou d’objets protégés par un droit d’auteur ou un droit voisin pour la création artistique, « , de la liberté d’opinion et de la dignité de la personne humaine » ainsi que sur les sanctions encourues en cas [Dispositions déclarées non conformes à la Constitution par la décision du Conseil constitutionnel n° 2009-580 DC du 10 juin 2009] de délit de contrefaçon. Cette information porte également sur l’existence d’une offre légale d’œuvres ou d’objets protégés par un droit d’auteur ou un droit voisin sur les services de communication au public en ligne. « Elle contribue au développement de l’esprit critique et à l’apprentissage de la citoyenneté numérique. »

 

Où sont passés les Pokémon et autres Second Life ?

Une mode chasse l’autre, la cour de récréation n’y a pas davantage échappé que notre société face aux technologies issues de l’informatique. A intervalles réguliers de nouveaux « objets » apparaissent aussi bien dans l’espace médiatique que dans l’espace scientifique. Dans le domaine éducatif ces modes ont un effet assez important : ils suscitent des visions fantasmatiques de l’avenir scolaire et suscitent des rebellions de même ampleur. Ce qui est complète ce tableau c’est que les vifs échanges autour de ces objets dits nouveaux se traduisent par des résistances de toutes sortes qui articulent acceptation et intégration dans les modèles anciens. Pour le dire autrement, une vision historique de l’évolution de l’éducation et des technologiques devrait nous éviter ces amnésies que l’on retrouve quasi systématiquement. Malheureusement, même des « chercheurs patentés » sont complices de ces mouvements, comme si histoire, épistémologie et éthique n’existaient pas. Certains diront qu’un chercheur ne peut pas être au fait de tout, du fait de sa spécialisation, alors il vaut mieux qu’il accepte de ne pas répondre à certaines questions… mais lorsqu’ils sont acteurs des tourbillons des effets de modes, cela devient plus dangereux car ils sont alors appelés à étayer, justifier ces effets.

Quelques illustrations
Rappelons-nous Second Life sorti en 2003, chantre de la réalité virtuelle. Rappelons-nous Pokémon-go sorti en 2016 qui renouvelait le jeu par le lien entre réalité et virtuel. Où en sont aujourd’hui ces enthousiasmes débordants pour ces objets nouveaux ? On nous avait promis des révolutions, nous avons vu des phénomènes de mode mais aussi, il faut bien le reconnaître des marqueurs. Ces marques nouvelles sont celles qui indiquent un passage vers de nouvelles potentialité. Mais la confusion vient de la tentative de nous faire croire que ces potentialités étaient le présent.
Nous avons là un mécanisme typique et aux conséquences bien désagréables. Un objet qui semble en rupture avec les précédents est mis en avant au travers d’une « encapsulation symbolique » dans une activité humaine (jeu, simulation…). Une surmédiatisation, appuyée par des propos de scientifiques heureux de trouver là une tribune nouvelle, fait passer auprès du grand public, et donc de nombre de décideurs (ils sont aussi dans le grand public…!) le sentiment d’importance de la rupture alors qu’il s’agit simplement de l’émergence d’un marqueur. En envahissant l’espace de réflexion dans les milieux les plus concernés, ces « objets » deviennent des attracteurs (et des distracteurs d’autres préoccupations aussi) encouragés par la manière dont les décideurs ont intégré la vague médiatique et l’ont parfois même encouragée par des aides à la mise en application.
Mais les dangers sont là et pour l’illustrer on peut évoquer les TBI/VPI et autres VNI qui, dans la pratique des classes n’ont apporté qu’un sentiment de modernité, tout en permettant des usages traditionnels « enrichis ». Car bien sûr, les quelques enrichissements (meilleure qualité visuelle, possibilité de trace…) permis par ces matériels sont survalorisés et les pratiques effectives en classe peu analysées ou évaluées. L’argument principal qui ressort de nombreuses observations, que l’on peut aussi faire pour le tableau (noir ou blanc) par opposition à l’ardoise individuelle, c’est qu’il permet de « capter l’attention collective ». Et c’est un point qui est au coeur de la pratique de l’enseignement et de son évaluation : les élèves sont-ils attentifs ?

Pour aller plus loin

Les modes successives attirent l’attention de quelques cercles habituels (les innovateurs ?) à défaut de susciter un intérêt de tous… Mais il est un élément important qu’il est nécessaire d’envisager ici. Ces objets techniques et/ou pédagogiques ont-ils réellement un effet ? Le plus souvent l’effet évoqué par les expérimentateurs est celui de la motivation. Toutefois, cet effet semble s’estomper avec le temps : motivation de l’enseignant (qui s’alimente alors par le changement et la nouveauté), motivation de l’élève (qui s’étiole avec la répétition). Il faut alors se tourner vers les concepteurs de produits qui captent l’attention : vidéastes, cinéastes, concepteurs de spectacles, de jeux, auteurs de BD, écrivains… (Nous aurons l’occasion d’y revenir à propos des mécaniques de jeu)

A l’instar de l’évolution actuelle de la classe inversée, (cf. le récent Clic 2018 et l’interview de sa présidente) on s’aperçoit que ces objets « à la mode », sont souvent d’anciens objets recyclés à l’aune de technologies ou d’évolutions conjoncturelles. De nouveauté très relative, il s’agit surtout de réactivation d’ancien dans un contexte nouveau. En oubliant de se référer à l’histoire, l’effet de la nouveauté produit évidemment sa cohorte de « produits dérivés » dont certains, parfois même de bonne foi et de bonne intention vont profiter et surtout apporte une notoriété en fixant le focus sur ce qui semble neuf. Il ne s’agit pas de dire que c’est bien ou mal, il s’agit surtout d’analyser le processus qui se déroule sous nos yeux et qui semble disqualifier les autres modes d’action existants.

Les disparitions plus ou moins prévisibles de ces objets ne doit pas non plus nous inviter à les ignorer. Ils entrent dans une histoire. Mais il faut distinguer ce qui est de l’histoire d’un engouement temporaire et l’histoire de ces passages (cf. les marqueurs signalés plus haut). Ces deux dimensions doivent être intégrées dans le déroulé socio-historique et analysés dans ce sens. Second Life à quasiment disparu tout comme Pokémon go et pourtant ils ont révélé des potentialités qui peuvent se révéler à l’avenir. On pourra illustrer ce phénomène à propos de l’intelligence artificielle qui entre 1980 et 1990 avait connu un tel engouement avant d’être enfoui pour ressurgir récemment avec, en particulier, le potentiel apporté par un deep learning, certes pas nouveau (Yann le Cun rappelle qu’il date des années 1990), mais enfin possible du fait de l’évolution des machines et de la puissance de calcul.

Pour conclure
En plus quarante années nous avons pu observer ces cycles. Ils touchent la société et par rebond le monde scolaire. Toutefois les hésitations du monde scolaire (enseignement général) face à ces technologies a laissé s’installer un espace dans lequel ces phénomènes de mode ont pu s’installer. Même le ministère de l’éducation s’en empare : enseignants innovants, numerilab, lab110… comme s’il lui fallait aussi entrer dans la danse qui pourrait ressembler à la fameuse tarentelle que l’on utilisait pour soigner les morsures de tarentules dans le sud de l’Italie. Au-delà de phénomènes de mode, il faut s’interroger sur la capacité humaine à entrer dans ces rituels ou non et à en décrypter les raisons…

A suivre et à débattre
BD

Peut-on encore se faire son opinion, avoir ses analyses ?

On reparle, en ces premiers jours de juillet de portable à l’école. La loi « relative à l’encadrement de l’utilisation du téléphone portable dans les écoles et les collèges, » est encore en discussion avec les propos des sénateurs en direction du lycée, cherchant à modifier à nouveau le texte voté début juin (voir les liens ci-dessous). Outre la complexité de la procédure qui voit un texte adopté revenir en discussion…, on ressent la tension entre les deux assemblées sur ce sujet d’ailleurs largement signalée lors du refus de la commission mixte d’adopter, début juin, les modifications apportées par le Sénat. Premier problème posé à celui qui veut comprendre ce qui se passe, les textes présentés en ligne montrent les modifications sans donner le texte intégral modifié ce qui rend la lecture compliquée et difficile. On peut s’étonner de ce problème de communication qui empêche de rapidement analyser les textes en débat.

Comment se fait-il que la presse (principalement) de flux (journaux, radios, télévisions) n’aient pas cru devoir donner accès au texte voté sur les téléphones portables à l’école pour s’en tenir à leurs seuls commentaires. Rares sont les médias qui ont fait à l’instar du Café Pédagogique, un lien sur les éléments « officiels » du débat et son résultat. Mais aucun ne semble en mesure d’aider à comprendre en donnant accès au texte complet lisible incorporant réellement les modifications.
Mais plus inquiétant, pourquoi tout le monde, et les médias en particulier, parle « d’interdiction du portable à l’école » alors que le texte s’intitule officiellement : loi « relative à l’encadrement de l’utilisation du téléphone portable dans les écoles et les collèges ». En effet il y a une différence nette entre la simple interdiction et la définition d’un cadre d’usage (et donc de non usage).

Pour poser plus clairement le problème : alors que l’on parle d’éducation aux médias, on observe ici une tentative lourde de manipulation de l’opinion en ne lui faisant passer qu’uniquement un aspect du problème. D’un côté les pouvoirs publics qui rendent complexe l’accès au texte final, de l’autre les relais d’opinion qui s’empressent de ne signaler qu’un aspect de ce texte, le plus coercitif. Les débats qui ont eu lieu début juin dans les assemblées reflètent bien d’une part l’opacité des points de vue et d’autre part la volonté médiatique d’un impact fort. Or il est question d’autre chose qui dépasse largement la loi : l’éducation de la population. Ici nous parlons bien sûr de toute la population et pas seulement de la jeunesse scolarisée. Michel de Certeau avait, il y a longtemps, signalé cet écart entre la culture de masse et la culture scolaire. Nous en avons ici une illustration remarquable.

Notre propos n’est pas ici de dire si la loi est bonne ou mauvaise, mais d’essayer de comprendre si l’on dispose de suffisamment d’outils pour, en « citoyen éclairé », « discerner » dans les éléments du débat. La réponse est manifestement négative pour l’instant. Contrairement à l’inspiration des fondateurs de l’école et de son souhait de donner accès au savoir pour mieux participer à la nation, se manifeste en ce moment, du fait du contexte actuel marqué par le fameux « pouvoir des médias », une volonté parfois non consciente de ne pas donner accès aux informations nécessaires au jugement. L’audition de plusieurs débats entre élus n’est pas plus rassurante que la lecture des manchettes des journaux. Se faire une opinion suppose de dépasser les premières lignes de ce que l’on veut nous montrer. Encore faut-il pouvoir y accéder…

Dans son ouvrage sur l’ignorance, Mathias Girel met en évidence la variété des formes que peut prendre l’ignorance et entre autres celle, volontaire, de celui qui veut maintenir l’ignorance de l’autre. L’impression que donne ce débat engagé dans la campagne présidentielle est justement celle-là : on met en avant un slogan « interdiction du portable à l’école » et on freine toute velléité d’aller voir au plus près ce qu’il en est. Si l’analyse des débats politiques et les différents articles dans la presse de flux comme dans la presse en ligne interactive montre bien cette tendance à imposer un « point de vue », on peut identifier l’intention, commerciale ou politique d’influer sur la manière de percevoir une proposition. Cela s’appelle simplement de la manipulation et elle est d’autant plus importante qu’elle s’appuie sur des alliés qui sont justement censés devoir la combattre. La collusion de certains professionnels avec la communication « volontaire » de structures étatiques n’est pas nouvelle. Toutefois le danger est bien sûr le risque qu’il peut y avoir à aller à l’encontre de cette communication. Certains pays proches de la France s’emparent de cela jusqu’à emprisonner les contradicteurs. En France on se contente d’interdire, de limiter, de barrer l’accès de certains (de nombreux cas en attestent), mais il s’agit bien de la même logique : contrôler l’information. Cette manière de faire est dans la continuité des pilotages de type dictatoriaux qui révèlent souvent un mépris du citoyen, du peuple, de la culture de masse.

Ouvrons les yeux sur ces tentatives de nous imposer un point de vue, une opinion et essayons d’aller voir au-delà des apparences. C’est une attitude responsable et éthique à laquelle il faut chacun nous atteler.

A  suivre et à débattre

BD

 

Texte voté début juin suite à la navette -assemblée/sénat et l’avis de la commission mixte : 7 juin 2018
https://www.senat.fr/leg/ppl17-558.html
PROPOSITION DE LOI
ADOPTÉE PAR L’ASSEMBLÉE NATIONALE
APRÈS ENGAGEMENT DE LA PROCÉDURE ACCÉLÉRÉE,
relative à l’encadrement de l’utilisation du téléphone portable dans les écoles et les collèges,

modification proposée par la commission du sénat en charge du dossier, qui tente de modifier le texte et de l’étendre au lycée : 4 juillet 2018
http://www.senat.fr/leg/ppl17-625.html
PROPOSITION DE LOI
ADOPTÉE PAR L’ASSEMBLÉE NATIONALE
APRÈS ENGAGEMENT DE LA PROCÉDURE ACCÉLÉRÉE,
relative à l’encadrement de l’utilisation du téléphone portable dans les écoles et les collèges,
TEXTE DE LA COMMISSION DE LA CULTURE, DE L’ÉDUCATION ET DE LA COMMUNICATION (1)

Mathias Girel 2018, Science et territoires de l’ignorance, Quae éditeur

Quelle vision de l’humain dans un monde numérique ? Le cas du lab de l’EN

Le lancement médiatique du lab de l’éducation et de l’innovation le 5 juin nous montre que le ministre de l’éducation n’est pas vraiment philosophe, à peine éthicien, en tout cas son humanisme est réactif plutôt que proactif. De plus ce genre de manifestation nous rappelle cet aphorisme bien actuel :  » Paraître est souvent plus important qu’être… ». Car créer un « lab » est à la mode, dans l’air du temps, mais a besoin d’être appuyé sur une vision, sur un sens. Nous avons écrit en 2012 un ouvrage sur la transformation des lieux de savoirs (FYP Editions) dans lequel nous avons posé les questions qui nous paraissaient essentielles à propos du développement du numérique. Ici nous découvrons simplement un lieu, certes emblématique, mais sans véritable projet éducatif et social. Quant au discours du ministre, il est d’abord un discours politique, mais sans réelle ambition, en réaction au monde tel qu’il est.
Et pourtant il y a bien des mots qui pourraient ouvrir la question : discernement, utilisation raisonnée… mais il y en a d’autres qui montrent le risque de fermeture face au monde numérique : addiction, harcèlement. On peut analyser l’emploi de ces termes pour essayer d’en identifier les forces et les limites :
– Rappelons le, le terme discernement est un terme privilégié de la pensée jésuite et qui renvoie aussi aux « exercices spirituels » qui permettraient d’accéder à ce discernement. La raison, chère aux lumières, s’appuie sur l’homme comme capable de construire un monde de manière rationnelle. Le ministre d’ailleurs parle du progrès technique au service de l’humain en faisant appel aux lumières. Mais les deux modes d’analyse sont-ils compatibles ? Nous retrouvons cependant là un thème fort porté en ce moment de banalisation du libéralisme : la liberté individuelle, le libéralisme. Or, Emmanuel Mounier, dans son ouvrage sur le personnalisme renvoie dos à dos les deux visions qui s’opposent au moment où il écrit ce texte, et surtout appelle à un véritable travail sur, autour et avec la personne. Voici une vision éducatrice qui mérite d’être discutée, réfléchie.
– A vouloir agiter les chiffons rouges des dérives (addictions, écrans, harcèlement…) on en finit par développer des postures strictement défensives, voire conservatrices. Parler des jeunes les plus en difficultés, les plus défavorisés ne dit pas les directions à prendre. Quand on voit la puissance du monde marchand sur les esprits, et comment il est incarné dans le numérique il suffirait d’interdire, de limiter. Certes le texte en préparation sur le téléphone portable semble apporter une ouverture, mais au nom de quelle vision de l’humain ?

Dans le même temps, le ministre renforce l’enseignement de la science du numérique au lycée (il oublie d’ailleurs dans son propos qu’il y a eu en 1985 une filière informatique la section H), on peut le comprendre. Mais est-ce pour fournir les bras qui manque à une industrie qui a souvent creusé elle-même ses difficultés en pressurant les jeunes dans des emplois difficiles, ou est-ce pour développer ce fameux discernement ? La question du numérique ne peut se suffire d’un assujetissement au marché, qu’il soit de l’emploi ou du numérique, par ailleurs décrié à propos de la protection des données personnelles. Dans cette optique, il aurait tout à fait pu faire un lien entre discernement et « consentement libre et éclairé »…
La conclusion confirme cette difficulté à exprimer une vision plus globale. « Ce que nous inaugurons c’est moins un lieu clos qu’un horizon. C’est un horizon de l’usage des technologies au service de tous les élèves, en d’autres termes, une fois encore, la machine au service de l’homme ». Terminant son propos en parlant de se mettre « au service de la personne humaine », on ressent une vision peu travaillée ou enfouie dans un discours dont la sophistique l’emporte au détriment d’un sens qu’on aimerait aussi porté par un ministre lettré de l’éducation.

Au-delà de ces propos ce qui pose question c’est l’idée de ces labs de toutes sortes que l’on crée pour ensuite se demander comment on va les investir. Si le numérique ne transforme pas la pédagogie, l’architecture d’intérieur pas davantage. Par contre l’un comme l’autre apportent des contraintes à la pédagogie, à l’enseignement. Aussi il faut remettre les choses dans le bon sens, créer des lieux pourquoi pas, mais avec une vision (et pas un horizon, car celui-ci est tout le temps fuyant). Canopé avait créé les ateliers il y a plusieurs années déjà. Aujourd’hui le lab s’installe sur de Grenelle et le ministère souhaite qu’il y en ait d’autres jusque dans les établissements. Attention « gadget » !!! à nouveau, un peu comme un marchand qui veut à tout prix vendre son produit, même si celui-ci n’est pas vraiment utile…

Nous en appelons ici à une vision plus globale de l’humain qui permettre à chacun de se situer dans la tension entre l’individuel et le collectif. C’est pourquoi nous disons qu’il ne peut suffire de travailler le vivre ensemble ou les valeurs de la république (comme l’avait fait la précédente ministre), mais bien davantage de penser que nous sommes dans une phase de reconstruction de nos sociétés. Faire société, c’est réapprendre ce qu’est le lien entre la personne et le bien commun. L’un des écueils du numérique c’est de nous illusionner sur le bien commun pour mieux nous vendre l’individualisation. Or les moyens numériques permettent de construire bien d’autres choses. Si le RGPD est une avancée intéressante pour faire réfléchir chacun de nous sur le respect des personnes, il ne peut être que la base, le socle d’un travail éducatif bien plus élaboré : comment permettre à chacun de participer à ce « faire société » ? La forme scolaire est non seulement issue du monde du livre, mais elle est aussi une construction issue d’une certaine vision religieuse de la transmission. Or ce que le numérique transforme c’est justement la transmission. Les cathédrales d’aujourd’hui n’ont plus de murs, mais on espère que leurs bâtisseurs ne seront pas quelques puissantes multinationales, mais bien l’ensemble des humains, qui doivent reprendre la main sur ces puissances. Devons-nous suivre ou précéder ?

Mais qui donc rêve d’être…

Si observe le microcosme politique, scientifique, médiatique du moment, voici quelques questions qui se posent :

  • Mais qui donc rêve d’être le Jules Ferry du XXiè siècle ?
  • Mais qui donc rêve d’être le Jean Piaget du XXIè siècle ?
  • Mais qui donc rêve d’être le Steve Jobs du futur ?
  • Mais qui donc rêve d’être le De Gaulle de demain ?
  • Mais qui donc rêve d’être le petit père des peuples ?
  • Mais qui donc rêve d’être la Maria Montessori d’aujourd’hui ?
  • Mais qui donc rêve de ce garage au fond duquel pourrait naître l’idée du siècle ?
  • Mais qui donc rêve d’être le successeur à la fois de Sigmund Freud et de Jacques Lacan ?
  • Mais qui donc rêve d’être l’Emmanuel Kant ou le Georg Wilhelm Friedrich Hegel de demain ?

Mais qui donc rêve d’être Platon ou au moins Socrate ?

 

Ils sont nombreux à rêver, mais très peut à pouvoir le faire, alors autant arrêter de rêver et prendre la réalité telle qu’elle est. La faiblesse de nombre d’humains est de construire des rêves de ressemblances alors qu’il suffit de construire le monde de demain, avec humilité et modestie et surtout sans jamais vouloir ressembler à ces images mythiques ou symboliques. Car ceux là ont d’abord eu l’envie de faire avant d’avoir l’envie d’être admiré…

Le monde que nous avons sous les yeux, nous l’avons construit. L’informatique, le numérique et maintenant l’intelligence artificielle ont envahi le terrain médiatique autant que nos pratiques quotidiennes. Ils sont des vecteurs de mutation de nos sociétés, de nos vies. Alors cherchons les chemins à construire, sans chercher à ressembler…

PS, chacun pourra mettre les noms qu’il veut en face de chaque question….

Non, les algorithmes ne peuvent pas répondre à tous les problèmes éducatifs !

A force de laisser la place aux logiciels pour mécaniser des taches humaines, on oublie parfois que les problèmes réels qu’ils sont censés aider à résoudre sont en fait bien plus larges que ce que l’on peut penser. Ainsi en est-il de Parcoursup qui après APB est censé résoudre le problème de l’orientation ou tout au moins de l’affectation…. On peut lire d’ailleurs cet article pour s’en convaincre (surtout à la fin de l’article) : http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/mounir-mahjoubi-avec-parcoursup-jamais-procedure-affectation-postbac-aussi-transparente.html
Dans cette interview de Mounir Mahjoubi, on peut noter plusieurs points significatifs : d’une part la question des GAFAM dont l’utilisation dans un contexte scolaire pose problème, d’autre part la question de la formation des élèves au numérique (on y apprend la fameuse « stratégie nationale pour un numérique inclusif », tient un terme venu de Vincent Peillon ! ), de plus on comprend que la filière des Edtech est bien fragile (taille et compétence des entreprises ?), et enfin on nous reparle de la « transparence » des algorithmes.

Dans ce billet, nous partons de ce dernier point pour montrer qu’il y a un vrai problème d’explication et de compréhension des questions du numérique. Jadis, au début des années 80, on avait coutume de désigner l’informatique comme coupable de nombreux dysfonctionnements, aujourd’hui on parle des algorithmes, demain on parlera de l’intelligence artificielle… Il faut aller voir plus loin : l’informatique, l’algorithme, l’Intelligence Artificielle, sont des écrans à des réalités qu’il faut remettre sur le devant de la réflexion : l’intention, le contexte et les singularités. Pour illustrer cela on peut reprendre les différents points de cette interview et les analyser avec ce prisme. Signalons en premier lieu la qualité et la précision des réponses du secrétaire d’état. Il parvient à circuler entre choix politiques, éléments techniques, et évite d’utiliser la traditionnelle langue de bois (éléments de langage) même si parfois il en est proche.

Le plus significatifs des exemples est celui de Parcoursup : Le mot affectation est un terme qui est équidistant de celui d’orientation et de celui de sélection. Ne nous voilons pas la face et dépassons les clivages idéologiques : la sélection des individus est présente dans toutes les sociétés humaines. Même si le retour en grâce du marxisme pourrait faire rêver à un monde égalitaire, on sait aujourd’hui que toutes les idéologies qui ont été traduites dans des états, des sociétés ont été génératrices de systèmes de sélection. Déclarer qu’on refuse la sélection est au mieux une utopie, au pire une forme cachée du libéralisme, voir du libertarisme. Le terme « égalité » situé au fronton de la république ne devrait pas faire ombrage aux termes « solidarité » et « fraternité » (voir J Houssaye : http://www.gfenlyonnais.fr/wp-content/uploads/2016/09/Jean-Houssaye-Peut-on-e%CC%81duquer-a%CC%80-la-fraternite%CC%81.pdf). Or le problème de l’orientation c’est que c’est d’abord une sélection qui ne veut pas se nommer et cela, bien avant les textes actuels. Si l’orientation n’était plus synonyme de sélection alors il y aurait des chances que l’on dépasse les questions d’algorithme pour aller vers une nouvelle vision de ce qu’est une trajectoire professionnelle. Les algorithmes ne peuvent rien d’autre que sélectionner s’ils ne sont pas liés aux contextes et aux singularités (ce qu’ils ne savent pas faire, au moins pour l’instant). Mais plus largement, comment penser qu’une orientation n’est pas une sélection et pas une exclusion : en permettant les parcours alternatifs, les trajectoires non prévisibles. Les limites de nombre de modélisations informatiques de la réalité sont symbolisées par la question de la prédiction, de la prédictibilité. Le statisticien a du mal à renoncer à l’impossibilité de prédire… l’algorithme aussi… mais en plus dure, il ne sait pas le faire. Si vous analysez nombre de trajectoires professionnelles vous constaterez qu’elles sont de moins en moins prédictibles. Sans pour autant renoncer aux thèses de Pierre Bourdieu, la mise en place des stratégies inclusives (https://societenumerique.gouv.fr/strategie-nationale-pour-un-numerique-inclusif/) en est l’écho, il est temps de penser et de mettre en place des organisations souples (agile ???) qui permettent ces trajectoires. Ainsi on pourrait prendre en compte les contextes, les singularités : la forme scolaire et la forme universitaires en sont encore loin… Du coup le recours aux algorithmes ressemble à un « cache misère » : « c’est pas moi c’est l’ordinateur », on se croirait dans une vieille cour de récréation…

La formation des élèves au numérique est un vieux serpent de mer. A lire le secrétaire d’état on peut y repérer des accents « Languiens » du début des années 2000 lors de la création du B2i. Depuis la réalité s’est imposée, que ce soit pour le numérique ou l’éducation aux médias et à l’information, les résultats sont très décevants. L’école ne sait pas par quel bout prendre le problème. Des idées intéressantes surgissent parfois, comme celles des contestables (parce que fourre-tout) humanités numériques en lycée. Par contre l’idée d’un enseignement systématique du code pendant toute la scolarité, comme seule porte d’entrée est une erreur lourde de conséquences : elle suppose que la technique suffit pour envisager la totalité du problème. Bien que nécessaire elle ne peut être exclusive des autres éléments. Pourquoi ? Parce que l’on part d’une pratique sociale désormais généralisée et qu’on veut en faire une pratique scolairement policée et formatée. L’école est parvenue au terme de sa logique passée, il est temps « qu’elle change de logiciel… ». La encore contextualisation et singularisation sont essentiels. D’un quartier à l’autre, d’un village à l’autre, d’une personne à l’autre, l’appropriation des technologies actuelles passe d’abord par une expérience sensible personnelle. Or cette expérience est déterminante et le modèle de la scolarisation a bien du mal à faire avec.

La question des edtech est actuellement liée à celle d’un contexte singulier : celui des marchés en éducation. Ces marchés sont des marchés de niche pour la plupart et surtout ne sont que difficilement exportables. L’exemple des entreprises qui proposent des ENT, confrontées aux multinationales du numérique met en évidence que d’une part les marchés publics sont un piège au développement (de par les spécifications nombreuses) et que d’autre part la légitimité acquise par ces grandes entreprises auprès des particuliers disqualifie, souvent sans réflexion et même à tort, toute proposition locale. Ce qui est intéressant c’est de voir que les grandes entreprises internationales sont parties des particuliers pour créer du général alors que nombre de sociétés liées aux marchés publics (éditeurs de manuels scolaires, éditeurs de logiciels) font le chemin inverse : elles partent de solutions générales et tentent d’aller vers les particuliers. Ces mêmes sociétés sont tentées de verrouiller le marché en influençant les pouvoirs (et donc le ministère). Du coup les edtech qui tentent d’émerger sont soumises à des choix de survie : elles ne peuvent compter sur les marchés publics, elles se tournent vers les particuliers et le privé… La encore l’intention politique peut sembler louable, mais l’intention est inscrite depuis le XIXe siècle dans la manière dont l’Etat envisage le « marché » de l’école (cf. la création de l’édition scolaire et le cantonnement de CANOPE, ex CNDP).

Enfin reste la question des GAFAM et plus généralement des grandes entreprises internationales du numérique. Outre la traditionnelle suspicion de l’hégémonie nord-américaine (en attendant d’autres pays émergents), il y a le syndrome Concorde/paquebot France ou encore le complexe d’Astérix. L’habileté des produits proposés par ces entreprises est de savoir s’appuyer sur le particulier pour faire du général. Elles ont compris la logique du « couteau suisse » qui consiste à offrir un produit contextualisable, personnalisable, singularisable. C’est la proximité avec chacun de nous qui fait de ces produits des vecteurs redoutables de puissance. En distinguant l’offre grand public de l’offre professionnel, peut-on y voir une garantie de respect des personnes ? Si le secrétaire d’état tente d’argumenter en ce sens, ne soyons pas naïfs, à l’instar du reproche fait à beaucoup d’usagers, jeunes en particulier. Le fait de disposer de données n’empêche par leur usage. C’est d’abord en interdisant la collecte de données (consenties ou non) que l’on peut en limiter les effets indirects et potentiels. Le modèle de personnalisation des produits de ces multinationales est intéressant car il s’appuie sur le sentiment de « commodité », de « facilité » ou comme le dit le secrétaire d’état, de « plus pratique ». La contrepartie semble bien sûr être la collecte de données (gagnant – gagnant ?). Ce sentiment qui a fait leur succès, peut être contesté et contestable, si certains produits ont disparu, d’autres résistent…. Et d’autres tentent de prendre la place (cf. certains logiciels libres), mais les succès sont mitigés.

En mettant le focus sur les algorithmes, on met donc de côté le fait qu’ils sont avant tout des productions humaines et qu’ils sont mis en œuvre dans des contextes eux aussi humain. Le monde marchand (en particulier la grande distribution), dont on peut lire les traductions scientifiques dans des travaux sur le marketing, est particulièrement habile à en faire usage et depuis longtemps. Le monde du renseignement aussi (cf. les archives de la STASI) … Automatiser des tâches ne rend en rien plus honorables les actions que réalisent ces machines que si elles étaient réalisées par des humains. Il ne suffit pas de discours sur l’éthique, il faut d’abord déconstruire les situations, les dispositifs et les logiciels utilisés, pour expliciter les intentions et mesurer la force de singularisation qu’elles contiennent. Il y a encore du travail à faire. Et pour l’instant, parmi les naïfs du numérique, le monde scolaire est au premier rang… C’est probablement ce qui explique ses frilosités voir ses silences…. du moins ceux de ses responsables actuels… qui ont aussi à gérer un passé peu glorieux depuis 1985…

A suivre et à débattre
BD

La révolution de l’EPS, poisson d’avril ou prospective ?

Révolution dans l’enseignement de l’EPS. M Blanquer à la Gamer Assembly de Poitiers ce week-end

Une rumeur parle de la visite secrète du Ministre de l’Education et du secrétaire d’état chargé du numérique à la Gamer Assembly qui a eu lieu ce week end à Poitiers. Le ministre de l’Education avait déjà fait une visite à Poitiers pour déclarer la ville « capitale de l’Education Nationale » le 12 décembre dernier. Malheureusement la rue de Grenelle n’a pas été transférée sur la plateau de Chasseneuil du Poitou. Cependant la rumeur d’une nouvelle visite s’accompagne d’une annonce majeure dont nous vous donnons la primeure ci-dessous :

Au vu des coûts des installations et des difficultés rencontrées par de nombreux établissements à accéder à des équipements sportifs adaptés aux besoins d’éducation et au programme, le ministère de l’Education prend des décisions. Après avoir travaillé avec la ministre des sports et le secrétaire d’état chargé du numérique, le ministre de l’éducation envisage une réforme d’ampleur de l’EPS. Entre besoin de faire des économies, nécessité de s’adapter au monde numérique, évolution de la culture des élèves et donc multiplication des difficultés de toutes sortes pour enseigner l’EPS, le ministère de l’éducation a décidé de remplacer l’EPS par « l’e-Sport ». Cette évolution qui se veut progressive s’appuie sur de nombreuses observations et analyses qui confortent les pouvoirs publics dans ce domaine.
Finies les courses d’orientation, finie la natation dans la piscine à l’autre bout de la ville, finis les sports collectifs dans des salles coûteuses (en hiver il faut les chauffer pour que les élèves puissent y aller en dehors des heures réservées aux sportifs, il faut les entretenir etc.…). L’apparition du numérique amène de grandes transformations. Ainsi des enseignants d’EPS n’hésitent plus à utiliser les tablettes, les smartphones des élèves ou les leurs, les objets connectés dans leurs cours ainsi qu’on a pu le constater lors de la réunion des professeurs d’EPS à Paris en janvier dernier, le « bistrot pédagogique » de l’AEEPS de Créteil-Ile de France. Après un propos liminaire de l’inspectrice Générale sur le choc du numérique pour l’éducation, trois enseignants (aussi formateurs et chercheurs) ont bien montré cette évolution, tout au moins pour l’usage des objets connectés et du potentiel vidéo permis par les smartphones et tablettes avec des applications adaptées. Le Café Pédagogique qui y était présent a pu observer et analyser ces évolutions.
Ce n’était pas présent ce soir-là, mais des indiscrétions venues de plusieurs sources dans plusieurs ministères nous ont permis de vous révéler cette révolution : désormais l’EPS sera remplacée par du eSport : autrement dit on fera l’EPS dans des salles de cours en utilisant les moyens informatiques disponibles et en particulier les plus mobiles et connectés. En fait l’idée est un peu la même que pour l’enseignement technique : aller de plus en plus vers la simulation. Quand on constate que le plaisir de joueurs professionnels de sports d’équipe est de rejouer aux mêmes jeux sur écran dès lors qu’ils ont un temps libre et d’attente confirme la proximité entre performance réelle et performance virtuelle.
Ce qui est plus intéressant encore dans ce projet ce sont les possibilités offertes : pas d’accidents corporels, pas de contacts physiques entre enseignants et élèves, plus de vestiaires sordides, criards et parfois pires, bref, un enseignement sécurisé… On peut rêver à un univers aseptisé. Et les jeunes dont on nous dit qu’ils sont tout le temps sur leurs jeux vidéo, voilà une belle opportunité pour faire de ces activités décriées des activités scolaires. Imaginons ce groupe d’élèves en train de passer leur bac numérique sur une simulation de jeu collectif. L’enseignant enregistrerait automatiquement les traces de leurs activités (les manettes de jeux sont reliées à un système de logs automatique), et pourrait, à l’aide d’un logiciel d’analyse statistique et de quelques algorithmes d’IA donner les résultats quasi instantanément.
Les chefs d’établissements interrogés voient cela d’un bon œil : finis les casse-têtes d’organisation, fini les profs en jogging dans l’établissement alors qu’on veut l’interdire aux élèves, bref que des avantages. Quelques enseignants d’EPS auxquels nous avons soumis l’avant-projet nous ont fait part de leur inquiétude mais aussi de leur satisfaction. Inquiétude pour leur avenir et leurs compétences bien sûr. Satisfaction d’avoir enfin un vrai statut de prof, avec des salles de classes et une vraie reconnaissance des collègues dits souvent « plus intellectuels » (comme si les enseignants d’EPS étaient de simples machines à muscles). Mais c’est surtout envers les jeunes qu’ils se sont interrogés : « on va faire des obèses », « il va falloir faire des cours anti-popcorn, burger et autres pizza ». Même si la proximité entre les contenus d’enseignements et les pratiques sociales des jeunes peut sembler attirante, il reste beaucoup de questions à examiner.
Les syndicats, associations et autres hauts fonctionnaires vont se réunir dans les prochains mois pour définir les contours de cette réforme. Bien sûr une plateforme numérique leur sera mise à disposition pour échanger et travailler à distance, afin que ceux qui font les lois les vivent en quelque sorte avant de les promulguer…

Pour citer cet article : Bruno Devauchelle, "La révolution de l’EPS, poisson d’avril ou prospective ?," in Veille et Analyse TICE, 3 avril 2018, http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=2674, visité le 21 juillet 2018.

Éducation aux médias et téléphone portable : contradictions ou intérêts ?

Entre ministres, les annonces vont bon train, mais les gares de départ et d’arrivée sont différentes
Ainsi La ministre de la culture va dans un sens : éducation aux médias, sensibiliser aux médias dans les écoles
Dans le même temps le ministre de l’éducation va dans l’autre sens : interdiction à géométrie variable du smartphone à l’école et au collège, avec changement de la loi…
D’un côté il faut éduquer en faisant, de l’autre interdire de faire est éducatif. Cette analyse caricaturale met en évidence la question plus profonde : Que peut l’école en matière d’éducation ?

Dans le cas de la culture, une évolution est sensible : réhabiliter la légitimité des professionnels du journalisme et donc la crédibilité des médias.
Dans le cas de l’éducation, une autre évolution est sensible : protéger les enfants des méfaits des usages actuels du smartphone et des réseaux sociaux. Mais dans ce cas, le ministre renvoie aux établissements le soin de choisir le degré d’interdiction.

On peut constater que les politiques sont pris entre deux visions : celle de la protection et celle de l’éducation. Afin de ne pas rompre son idée de « confiance » le ministre de l’éducation permet aux équipes de choisir leur positionnement. Il a semble-t-il entendu un état de fait que nous observons et expliquons depuis plusieurs années. Du côté de l’éducation aux médias, on reste largement sur notre faim… en effet il s’agit à nouveau d’aborder la question des « fausses nouvelles » (fake news) et de tenter de proposer des moyens (plateforme) pour permettre de mieux « discerner ».

Les deux ministres oublient, ou plutôt ne s’emparent pas vraiment d’une question plus fondamentale : que devient la culture à l’ère médiatique et numérique dans le monde adulte ? Pour le dire autrement, comment faire en sorte que l’ensemble de la population redevienne pilote de son devenir, en évitant que les moyens de communication d’influence (publicité, marketing cet…) ne neutralisent leur capacité à penser et à choisir. C’est ce paradoxe des réseaux sociaux commerciaux qui insèrent des publicités au coeur du fil info-communicationnel, à l’image des pages de publi-information des journaux, d’une part ils favorisent les échanges interpersonnels avec leurs dimensions affectives et intersubjectives et d’autre part y insèrent des messages publicitaires qui viennent percuter ces affects pour mieux entrer dans l’esprit de chacun….

Il est temps que l’éducation aux médias et aux smartphones s’en prennent aussi à la place donnée aux « messages d’influence » qui s’insèrent dans les usages du quotidien… mais là on touche à la poule aux œufs d’or…

A suivre et à débattre

BD

Pour citer cet article : Bruno Devauchelle, "Éducation aux médias et téléphone portable : contradictions ou intérêts ?," in Veille et Analyse TICE, 6 mars 2018, http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=2662, visité le 21 juillet 2018.

Pourquoi tant de publications sur l’Intelligence Artificielle au basculement entre les années 2017 et 2018 ?

Outre le numéro spécial de Libération (et France Inter), hors-série « voyage au coeur de l’IA » (20/12/2017), on découvre que nombre de médias s’empressent d’apporter leur pierre à l’édifice médiatique du moment. Ainsi le Monde en cette fin d’année publie-t-il plusieurs articles autour de cette question (voir infra). 2017 est donc l’année qui annonce le sursaut de cette expression trop souvent galvaudée « d’intelligence artificielle ». Même Cédric Villani est au coeur de cette tourmente puisqu’il est appelé à fournir un rapport pour la fin janvier 2018 (https://parlement-et-citoyens.fr/blog/lancement-d-une-consultation-publique-sur-l-intelligence-artificielle-par-cedric-villani-participez-jusqu-au-6-janvier)
Bref tout le monde en parle… mais peu de gens vont plus loin qu’un ensemble de lieux communs auxquels s’ajoute une novlangue dont le mot disruption sera le chef de file, une nouvelle fois…

Reparlons plutôt de notre objet pour signaler qu’il n’est pas nouveau et surtout qu’il faut bien se rappeler qu’il a déjà fait les beaux jours de l’espace public entre 1980 et 1990 (cf. Larousse, voir infra). A cette époque les projets étaient nombreux et, assez étonnamment proche de ceux que l’on nous ressort aujourd’hui. Le rapport de France IA est particulièrement riche et intéressant car il tente de clarifier les choses. On trouve en effet à l’annexe 4, la description détaillée de ce qui est présenté à la page 7 des conclusions des groupes de travail. On peut aisément identifier les thématiques qui existaient déjà et celles qui apparaissent du fait des changements technologiques de ces 25 dernières années, dont en particulier l’apparition du web.

Bien évidemment l’école n’échappe pas à ce déferlement de l’IA, qui doit être associé à celui des algorithmes et du big data… D’ailleurs le rapport de France IA ne trouve rien de mieux que de proposer : « Instauration d’un enseignement “IA, traitement des données et sciences numériques” de l’école primaire au lycée » (p.60 et annexe 4). Une fois de plus la seule solution reste toujours la même. Décidément nos « innovateurs » ont bien peu d’imagination… et considèrent l’école comme un terrain de « bataille » sans en interroger le sens… et ce n’est pas nouveau : « poussez-vous, poussez-vous… » dit la chanson.

Si l’on reprend les articles publiés dans les années 1980 à propos des projets japonais autour de l’IA on sera étonné de relire le panégyrique de l’époque en le comparant à celui d’aujourd’hui. On ajoutera à ces articles nombre d’autres écrits qui à la même époque étaient la préfiguration de ce qu’ils sont aujourd’hui. Nous étions nous-même fort investis dans ces questions en tentant d’explorer le langage d’Alain Colmerauer, Prolog, comme piste intéressante pour le monde scolaire et les applications possibles à celui-ci. Et les lectures de l’époque n’ont rien à envier à celles d’aujourd’hui… On pourra bien sûr revenir à Marvin Minsky dans « la société de l’esprit » publié chez Interéditions en 1988 (Edition originale en 1985), on lira en particulier la quatrième de couverture signée de Douglas Hofstadter dans laquelle il écrit que Minsky  » a astucieusement mené à une compréhension de l’esprit humain bien plus humaniste que celle des humanistes qui méprisent les ordinateurs ». On ressent ici le coup de pied donné aux « humanités » qui à l’époque ignorent tout de ces sciences numériques et qui semblent les découvrir depuis quatre à cinq années après quelques décennies d’ignorance. On pourra aussi relire plusieurs ouvrages publiés chez Masson dans la collection sciences cognitives entre 1988 et 1993 dont en particulier « Acquisition du savoir pour les systèmes experts de A. Hart (Masson 1988, édition originale en anglais en 1986). Dans cet ouvrage on trouvera de nombreux passages qui permettent de comprendre partiellement les sous-bassement de ce que l’on enfouit actuellement sous l’IA et tous ces articles. On pourra aussi lire avec encore plus d’intérêt l’ouvrage de P. Jorion, « Principes des systèmes intelligents » (Masson 1989) qui permet dans un autre sens de bien comprendre les questions sous-jacentes au développement de l’intelligence artificielle en portant le focus sur un grand nombre de problématiques importantes dont celle de l’accès de la machine au « sens ».

Revenons alors à l’éducation. Qu’observe-t-on du côté de l’informatique ? De plus en plus d’opacité dans la compréhension possible, pour l’honnête homme et parfois pour le spécialiste (cf. certains propos de Yann Le Cun), de ce qui se passe dans la machine. Cette opacité n’est pas nouvelle, elle existe avec la généralisation des interfaces homme-machine de plus en plus ergonomiques. Elle existe avec les algorithmes de plus en plus sophistiqués mais surtout peu lisibles (cf. le cas du logiciel d’orientation post-bac APB). Cette opacité, cette difficulté d’accès donne un pouvoir à ceux qui conçoivent ces produits et à ceux qui « pilotent » ou « tentent de piloter » les usages de ces technologies. Développer un discours qui convoque une sorte de magie renforce l’opacité pour tous et pour chacun. Il ne suffit pas de donner des enseignements du code pour accéder à la compréhension !!! Faire croire que la connaissance du code est la clé est une tromperie qui vise à renforcer le pouvoir de l’informatique et sa magie.

Ce qui est dommage dans tout cela, c’est que l’opacité entretenue a pour effet de générer de la suspicion systématique, et surtout de faux débats. La question du progrès scientifique et technique ne peut être abordée correctement dans de telles conditions, à moins que ce ne soit une stratégie pour éviter de mettre à plat les réels problèmes posés par ces évolutions. L’éducation est évidemment nécessaire, mais qu’en est-il des éducateurs. Les spécialistes sont les plus mal placés pour faire cela, ils ne sont que rarement des « passeurs ». C’est donc de ces médiations dont on va avoir besoin à l’avenir, une médiation qui évite le spectacle et donne véritablement accès à la compréhension.

A suivre et à débattre
BD

 

Références

Le rapport de France IA (issue du ministère de l’économie) publié en mars 2017 accessible à cette adresse : https://www.economie.gouv.fr/France-IA-intelligence-artificielle

Le Monde publie en cette fin décembres dans sa rubrique PIXEL trois articles sur la question :
http://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/12/30/l-intelligence-artificielle-ses-promesses-et-ses-perils_5236008_4408996.html
http://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/12/31/les-5-familles-de-l-intelligence-artificielle_5236310_4408996.html
http://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/01/01/que-savent-vraiment-faire-les-algorithmes_5236426_4408996.html

  • Parmi les livres publiés sur le sujet :
    Jean Gabriel Ganascia, Le Mythe de la Singularité, Faut-il craindre l’intelligence artificielle?, Seuil février 2017
  • Jean Gabriel Ganascia, Intelligence artificielle vers une domination programmée?, Le Cavalier bleu, avril 2017 (2è édition) – étonnamment il est presque impossible de savoir quand est sortie la première édition, ceci n’étant pas indiqué dans la deuxième….
  • Laurent Alexandre, La guerre des intelligences, JC Lattès, septembre 2017
  • Paul Jorion, Principes des systèmes intelligents, Masson 1989
  • Anna Hart, Acquisition du savoir pour les systèmes experts, Masson, 1988 – 1986
  • Marvin Minsky, La société de l’Esprit, InterEditions 1988, 1985

Des émissions récentes à écouter :

Emission France Culture, Matières à penser, Serge Tisseron et Jean-Gabriel Ganascia, L’intelligence artificielle : l’avenir de l’homme… ou sa fin programmée ? vendredi 15 décembre 2017 https://www.franceculture.fr/emissions/matieres-a-penser-avec-serge-tisseron/lintelligence-artificielle-lavenir-de-lhomme-ou-sa-fin-programmee

Emission France Culture, La méthode scientifique, animée par Nicolas Martin :  » Jean-Gabriel Ganascia, l’IA et moi, mercredi 27 décembre 2017 https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/jean-gabriel-ganascia-lia-et-moi

Et pourtant la question de l’IA n’est pas nouvelle. On trouve ainsi à cette adresse un bilan fait en 1991 : http://www.larousse.fr/archives/journaux_annee/1991/129/l_intelligence_artificielle

Une vidéo qui aide à comprendre :
https://www.youtube.com/watch?v=trWrEWfhTVg

Parmi les oublis, manques ou évitements du supplément de Libération, ou pourra évoquer :
– L’absence de référence historique aux véritables développement des questions d’IA : à la page 12 du dossier, la brêve histoire de l’IA n’en est pas une. Un oubli majeur sur la période 1970 – 1990 au cours de laquelle nombre de propos et projets sur l’IA ont été tenus, compte tenu des contextes de l’époque, pourtant très proche de ceux encore tenus aujourd’hui. Où sont passés LISP, Prolog et autres systèmes experts et autres « cogniticiens » ?
– Des oublis de références : Philippe Breton et ses livres des années 1980 – 2000 sur l’informatique, les mythes et finalement « la Parole ». Jean Lassègue et son magnifique ouvrage sur Alan Turing (Turing, Les Belles Lettres 1998-2003) et bien d’autres encore.
– L’absence de référence au thème des apprentissages humains en contexte scolaire ou proche. Or c’est dans ce domaine que des questions vivent se posent dont au moins deux sont essentielles : l’aide à la compréhension humaine, l’aide à l’apprentissage des humains. Or les travaux issus de recherches du domaine de l’IA (si tant est qu’on puisse vraiment le définir) portent bien sûr sur ces questions et tentent, déjà, d’apporter des réponses. Mais dans ce champ là, les médias préfèrent paler de neurosciences, oubliant simplement que les travaux de recherche en informatique et en IA font complètement parti des neurosciences.

Comprendre, en Intelligence Artificielle et Intelligence Humaine

Les récentes publication de PIRLS sur la lecture et la compréhension mettent en évidence le fait que le système scolaire français développe mieux le décodage que la compréhension (de textes écrits). La mise à disposition, par Libération, du hors-série « voyage au coeur de l’IA » (20/12/2017), permet à chacun de nous de se faire un panorama de la question de « l’intelligence artificielle » à ce jour. Au coeur de ces articles et interview, mais plus généralement derrière tous ces propos actuels sur l’IA, est posée la question de ce que signifie « comprendre ». Dès les premiers pas de l’informatique éducative, on s’est heurté à la question de l’analyse des réponses des utilisateurs aux questions posées par les ordinateurs. Les limites de l’informatique ont rapidement fait déchanter tous ceux qui rêvaient d’un « analyseur de réponses » intelligent, d’un traducteur automatique, d’un transcripteur voix/texte parfait (speechtexter proposé par Google n’est pourtant pas si mal…). Il suffit de rechercher les traces des écrits des années 1960- 1990 sur le thème pour s’apercevoir que cette question est à l’origine même des fantasmes et mythes qui peuplent les propos sur « l’intelligence artificielle ».

On notera aussi que l’apparition des travaux de recherche dans ce domaine est dès le début associée aux questions de psychologie cognitive ou de neurosciences. Au coeur de ces travaux il y a l’apprendre et donc le comprendre. Cependant la définition du concept, ou plutôt du processus semble difficile et floue. Si l’étymologie nous renvoie au « prendre avec » on peut faire l’hypothèse d’un rapprochement avec la connaissance d’une part, l’appropriation d’autre part, mais aussi avec représentation mentale et sociale. Donc en plus de la psychologie cognitive, il faudra prendre en compte l’approche vue par la sociologie des usages d’une part, la psychologie sociale d’autre part. On peut donc tenter une synthèse en disant que comprendre repose sur l’idée qu’un objet extérieur au sujet devient, par le mécanisme de compréhension, un « objet intérieur ». Par objet intérieur, on entend conserver la propriété initiale de l’objet, au moins en partie, pour l’associer au cadre mental du sujet. Faut-il qu’il y ait « sujet » pour qu’il y ait « comprendre » ?

L’histoire d’Alan Turing, dont on omet toujours la dernière partie de sa vie, est celle de la quête du cerveau et de son fonctionnement, que ce soit sous la forme machinique ou biologique. Ce chercheur à la personnalité étrange est d’abord quelqu’un d’incompréhensible (cf. la biographie de J Lassègue) et d’incompris. Cette quête qui fonde sa trajectoire est bien fondatrice de la recherche sur ce qu’est comprendre dans un univers qui associe machine et humain. A l’instar de tous ses successeurs et jusqu’à aujourd’hui, l’énigme du processus de compréhension reste complète. D’ailleurs les multiples travaux de recherche sur le cerveau ne s’aventurent pas sur cet objet complexe, préférant des objets plus stables ou plus « finis » tels la mémorisation/mémoire, l’attention, et l’apprentissage mais sans s’aventurer sur le processus comprendre sauf quand il est circonscrit dans une définition qui permet de le limiter et de le décrire. A l’instar de Benjamin Bloom qui dans sa taxonomie associe le terme à d’autres à de manière assez large et est qui parfois réduit la compréhension au « traitement de l’information » (les interprétations sont multiples), on en vient à penser que comprendre est un objet insaisissable.

L’enseignant face à des élèves, des étudiants à qui il propose de construire leurs connaissances est exposé à cette fameuse difficulté de compréhension : il interroge avec un « vous avez compris », il évalue par des exercices et questions pour s’assurer de qu’il pense être la compréhension. Parfois il s’agit simplement de mémorisation, d’autres fois il s’agit d’applications de procédures. Claude et Mireille Bastien évoquant, à propos d’élèves apprenant les mathématiques, la question des résultats faux avec des raisonnements corrects et inversement démontrent aussi la complexité du processus comprendre. Les parents essaient eux aussi de développer la compréhension par leurs enfants du monde qui les entoure. Les psychologues tentent aussi de la mesurer en séparant compréhension verbale et non verbale au travers des tests de QI (cf. WISC). La multiplication de ces situations ne permet pas d’y voir clair.

Du coup le recours à l’informatique est bienvenu pour beaucoup de personnes qui y voient une analogie avec le cerveau et son fonctionnement. Le seul mot de neurone associé au terme réseau suffit à faire rêver, ou à faire fantasmer. Mais cela suffit-il pour éclairer ce que signifie comprendre ? A écouter les chercheurs reconnus du moment (Le Cun, Berry, Ganascia) on est bien sûr loin du compte. Et même pour certains il faut reconnaître les limites de la ressemblance, voire son incongruité, surtout quand on « démonte » le fonctionnement des réseaux de neurones.

Une question épistémologique essentielle est posée derrière cette question du comprendre. C’est une question qui oppose les chercheurs et qui doit nous faire réfléchir. Regardons cette schématisation proposée par Anthony Fardet (« Halte aux aliments ultra-transformés » éditions Thierry Souccar.)

 

et dont une interview publiée par Bibliobs est consultable à cette adresse : https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20171227.OBS9840/les-faux-aliments-ont-colonise-jusqu-a-50-de-nos-supermarches.html

On y apprend qu’une transformation doit s’opérer dans la recherche dès lors que l’on veut aborder la complexité des problèmes : passer d’une approche réductionniste à une approche holistique (je conseille de lire l’interview très éclairante). Si l’exemple concerne l’alimentation et semble loin de notre question du comprendre, la transposition de cette analyse est aisée à faire au moment où un « conseil scientifique de l’éducation » semble en voie de constitution. Dans le champ des sciences de l’éducation, cette approche n’est pas nouvelle, elle s’inscrit dans la logique des analyses d’Edgar Morin et de ses collègues dont, dans les années 1990, certains comme Jacques Ardoino et Guy Berger ont développé l’approche au travers de l’analyse « multi référentielle ». Se réclamant d’une approche holistique, ces chercheurs proposent aussi une approche multidisciplinaire (à l’instar de la première recherche de ce genre au début des années 1960 sous la direction d’André Burguière sur le village de Plozevet).

Comprendre est un processus complexe, Benjamin Bloom l’avait entrevu, parmi plusieurs autres opérations de même niveau de complexité et parfois imbriquées que sont : Connaissance, Compréhension, Application, Analyse, Synthèse, Evaluation. Mais se contenter d’une approche « réductionniste » est nettement insuffisante en regard de la réalité observable a quotidien dans la salle de classe, l’amphithéâtre et autres lieux de l’apprendre. Car apprendre n’est pas comprendre et malheureusement une approche qui ne consisterait qu’à aborder un aspect de la question (mémoriser, inhiber, etc..) serait forcément limitée voir inexacte et surtout absolument pas utile pour les praticiens. Il est donc grand temps qu’on s’empare de ce problème de la compréhension, au-delà des outils d’évaluation qui tentent de mesurer un niveau, pour tenter de proposer des axes d’action. Car il n’y a pas qu’une manière de comprendre, mais plusieurs, et c’est là que se révèle la difficulté liée à la « singularité de la subjectivité ». On pourra utiliser aussi l’outil méthodologique de Bruno Latour (issu de ses travaux anciens avec M Callon, et M. Akrich) qu’il propose à propos du politique dans son dernier essai « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » (La découverte,2017). Celui-ci ajoute à l’approche de la complexité l’idée de procès d’engendrement qui s’appuie sur l’ancienne notion « d’actant » qu’il renomme ici « animés » ou « agissants ».

Avant de définir « comprendre » il faut d’abord identifier les outils méthodologiques et conceptuels utilisables pour l’aborder. C’est pourquoi la critique d’une approche scientifique « positive » est intéressante. Elle permet de changer de regard sur l’humain et surtout sur son indissociable contexte que nombre de chercheurs ont tendance à négliger trop souvent, quoiqu’ils s’en défendent… La tentative mécaniste d’explication qui semble permise par l’informatique, nous l’avons parcourue depuis quarante années consacrée à l’éducation. Nous y avons cru à la première ère de l’Intelligence Artificielle entre 1980 et 1995. Nous en avons vu les limites en articulant ce que l’on en disait et nos pratiques d’enseignement. Le retour en grâce de l’IA ne doit pas nous faire oublier ce qu’est en réalité l’IH, cette intelligence humaine qui est faite d’articulation constante entre subjectivité et objectivité, rationalité, intuition et irrationalité (ou plutôt incomplétude).

A suivre et à débattre

BD

Une vidéo qui aide à « comprendre » l’IA:
https://www.youtube.com/watch?v=trWrEWfhTVg