Art du discours… et pas seulement numérique…

Prendre la parole est un art ! pas une technique seulement. Parler (s’exprimer par oral ou par écrit) c’est tenter d’influencer l’autre, celui ou celle qui reçoit la parole. Qu’on le veuille ou non tenir parole c’est envisager la possibilité qu’elle soit reçue. Après l’oral, l’écrit (rappelons la méfiance de Socrate) a élargi le champ du discours. L’informatique rebaptisée numérique tant elle s’est fondue dans le paysage informationnel et communicationnel, ouvre désormais un nouveau champ du discours accessible à tous, comme l’oral (mais pas comme l’écrit, longtemps réservé à quelques-uns). Si les moyens de faire discours se sont multipliés, c’est l’ampleur de la diffusion de ces discours qui a aussi changé. Le temps du livre dominant est en train de s’estomper progressivement dans l’ordre du discours au profit d’un temps de la conversation. En effet après le développement du discours journalistique est apparu celui du discours des polémistes. Il est de bon ton d’être polémiste, même quand on est journaliste, c’est une nouvelle forme de spectacle du discours après celui dénoncé par Pierre Bourdieu, le débat binaire fort présent dans les années 1970 – 1980 dans les médias. Une forme de discours ne supprime pas l’autre, mais l’enrichit d’armes rhétoriques nouvelles. Il suffit d’aller sur des forums ou des espaces de débats dans des réseaux sociaux pour observer ces comportements en évolution dont les plus spectaculaires sont les « trolls ». Car l’une des particularités d’Internet et du web c’est d’avoir permis de nouvelles formes de prise de parole qui ont élargi le champs des possibles et donc amené chacun à avoir la possibilité de s’exprimer. C’est la multiplication des formes visibles de la parole qui est en particulier nouvelle : que ce soit pour le jardinage, la cuisine, la parentalité, la maladie, la critique cinématographique etc… chacun peut désormais parler et écouter, voir être écouté. On comprend donc qu’une éducation à la prise de parole et à l’écoute est essentielle. Lire et écrire ne suffisent pas !!!

Mais prendre et tenir la parole, c’est utiliser donc des procédés qui visent à convaincre (au sens large) l’autre (ce à quoi ce billet prétend, lui aussi bien sûr). Même si les contenus peuvent être importants, il est surtout frappant de remarquer que d’aucuns utilisent des formes particulières pour renforcer, pensent-ils, la force de conviction, de persuasion, de conversion de leur parole. En voici, ci-dessous, quelques-uns qui peuvent évidemment renvoyer à des lectures particulièrement riches sur le sujet : « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens » de J.L. Beauvois et R.V. Joule (PUG, 2002, rééditions multiples), ou encore « petit traité d’autodéfense intellectuelle » de N. Baillargeon (Lux 2006).
Cette liste n’est évidemment pas exhaustive et peut constituer aussi bien un cadre d’exercice, qu’une grille d’analyse et de repérage de ces tentatives de manipulations et donc de la nécessité que nous avons de les neutraliser :

– Attaquer l’auteur et non pas les propos qu’il tient
Commencer son propos en dénigrant ou magnifiant l’auteur avant de citer celui-ci ou au moins d’évoquer ce que l’on veut mettre en avant de sa pensée. Nous le faisons assez naturellement lorsque l’on admire quelqu’un. On l’utilise assez souvent lorsque l’on est opposé aux idées de la personne voir même à la personne elle-même (rivalité, jalousie, intérêt).

– Insérer dans la présentation d’un propos des remarques, commentaires défavorables, dénigrant, ironiques, ou à l’opposé.
En insérant dans le cours de la phrase des petites remarques désobligeantes, je diminue la personne ou le propos. Exemple « Monsieur Machin, chapeau toujours à l’envers, homme politique connu, un de ces menteurs, qui inaugure la foire a déclaré… »… Ces remarques et commentaires peuvent parfois aller très loin : « Monsieur Truc, universitaire, dans sa tour d’ivoire, ne risque rien de là où il est pour discourir ».

– Rassembler un patchwork d’idées dans un texte en donnant l’impression d’une cohérence par l’usage habile des mots de liaison, en vue de faire passer son opinion
A partir d’une thématique sur laquelle on souhaite se faire connaître, on exprime son opinion, sa croyance, en rassemblant un grand nombre d’informations éparses qui vont toutes dans le même sens. Quelques bonnes liaisons et une justification de la valeur de l’auteur par une biographie enrichie permettent ainsi de laisser penser que ce patchwork est un vrai travail d’enquête.

– Mettre en gras, couleur, majuscule, souligné,… une partie du texte
Dans un texte écrit, mais aussi parfois à l’oral, la mise en relief d’un passage du texte ou une idée oriente le lecteur. Ex : ce que j’ai à dire, et cela me parait être le plus important, c’est que… » est une manière utilisée pour essayer d’augmenter la persuasion de mon idée. Par écrit, quand dans un texte, certains passages sont mis en gras ou souligné, ils attirent l’œil et orientent la lecture. Il est difficile de résister à l’attirance de ces passages sauf quand ils dépassent un seuil et perdent de leur visibilité.

– Utiliser uniquement des mots valises qui peuvent être repris pour ou contre la même thèse
L’exemple de Franck Lepage ou de ma « boite à mot », illustre cette manière de faire. On prend un sujet, on collectionne les thématiques et sous parties en en retenant les mots emblématiques et ensuite on en fait un texte qui fait de vous quelqu’un de brillant sur le sujet.

– Invectiver, à la limite de l’injure l’auteur
Critiquer un auteur, au-delà du simple dénigrement, s’appuie sur l’invective, la mise en cause, la suspicion. Les informations proposées sont peu discutables car pas étayées autrement que sur des on-dit ou des informations de troisième main (il m’a dit qu’on lui avait dit que…). Concernant les personnalités publiques c’est une pratique courante. Dès lors que vous devenez visible auprès d’un public plus large, cela a de bonnes chances d’arriver. Nombre de polémistes utilisent ce procédé. Récemment quelques affaires ont montré que la limite avec le harcèlement moral est très proche… même avec les humoristes.

– Extraire un passage, une citation, de l’auteur sans se soucier du contexte dans lequel ce passage se situe
Ce procédé est utilisé quand on veut à tout prix convaincre. En citant, hors contexte, tel ou tel document parce qu’il renforce mon opinion l’idée que je veux faire passer, on arrive ainsi à développer un faisceau de fausses preuves. Soit on cite le livre ou l’auteur qu’on n’a pas lu, soit on extrait simplement une courte citation qui conforte ce que l’on dit, sans se soucier du contexte. C’est un reproche courant fait aux travaux fait dans des mémoires professionnels ou universitaires.

– Ne pas chercher à connaître l’auteur d’une citation que l’on a extrait ou non de son contexte
Le procédé consiste à n’attaquer un auteur que pour un seul travail qu’il a réalisé alors qu’il en a bien d’autres. Les artistes sont souvent victimes de cela surtout lorsqu’une production ne plait pas ou qu’elle change trop l’image que l’on a de l’artiste. C’est aussi le cas lorsque l’on parle de l’auteur en ne regardant que le produit dont on dispose sans le situer dans l’ensemble de la progression de son travail. Souvent un texte publié à un instant précis est situé dans une chronologie (une diachronie diront certains).

En conclusion de ces quelques cas, on est surpris que des gens dits de qualité, de par leurs études, leur position sociale, leur réputation, se laissent tenter par ces procédés. Si l’usage est parfois volontaire, il est souvent inconscient. Dans ce cas, on peut imaginer deux possibilités (au moins) : être soi-même dans un univers qui utilise couramment ces propos (ce que l’on observe dans les médias et la recherche de popularité) et ne plus s’en rendre compte; être pervers, voire atteint d’une maladie mentale.
L’éducation à la parole et à l’écoute doit aussi faire partie du bagage fondamental du citoyen. La lutte contre ces procédés est un des éléments clés d’un tel enseignement ou d’une telle éducation. Mais il est dommage de constater que même parmi ceux qui demandent le fondamental du lire et de l’écrire, il y en a qui utilisent ces procédés… pour se faire (re)-connaître… sur papier, dans les médias de flux et désormais sur Internet.

A suivre et à débattre

BD

Faire face aux discours… à la rentrée

Les enseignants qui vont se retrouver en septembre face aux élèves, jeunes et moins jeunes, vont avoir fort à faire. Si au cours de l’année scolaire ils ont été confrontés aux faits et à l’émotion à chaud, à la rentrée ils vont devoir faire avec le temps qui sépare les faits d’une analyse en contexte scolaire. Que ce sera-t-il passé entre temps ? Parents, médias, réseaux, amis, la « construction du réel » aura déjà eu lieu au travers de ces environnements, de ces interactions. De manière très différente d’un jeune à l’autre, d’un enfant à l’autre, les faits à chaud seront devenus des informations refroidies et reconstruites à partir de prismes si variés qu’il sera difficile à l’éducateur de faire le travail de déconstruction nécessaire pour mener une analyse apaisée. Certes la distance enlève l’émotion (on est souvent moins impressionné par un attentat à Kaboul ou à Peshawar qui tue pourtant plusieurs dizaines ou centaines de personnes que par un évènement plus proche géographiquement moins meurtrier), mais elle ajoute le temps de la transformation au travers de filtres multiples et d’interactions variées.
La parution en juin 2016 du numéro 1104 de la revue (rénovée) TDC (Textes et Documents pour la Classe – CANOPE) consacrée aux « discours médiatiques » peut-être un bon support pour que chaque adulte, chaque enseignant fasse pour lui ce travail d’analyse avant d’être en présence des élèves. Certes ce n’est qu’un des aspects du travail à mener, cela donne quelques grilles de lecture utiles, au-delà des médias. Toutefois ce qui est important dans ce travail à mener c’est justement le traitement médiatique qui est fait des évènements et qui demande à être analysé de manière critique, c’est à dire en tentant de contextualiser le propos avant d’en faire une lecture approfondie. Mais très rapidement va venir la question du discours, au-delà des médias, de tous les discours qu’ils viennent de chacun ou de quelques personnalités en vue.
Il est difficile de parler des médias de manière globale (un peu comme quand on parle des jeunes ou de l’école) tant les contextes sont divers. Ayant eu la chance de rencontrer et d’entendre Laurent Jullier il y a quelques semaines, j’ai découvert son approche qui m’a semblée particulièrement intéressante. On trouvera dans ses livre « qu’est-ce qu’un bon film ? » (2è édition remaniée, Editions la Dispute, 2012) et « Analyser un film, De l’émotion à l’interprétation » (Editions Champs Flammarion 2012) de quoi aussi avancer dans la réflexion. En introduction de ce deuxième ouvrage on peut lire : « L’analyse de films n’existe pas. Il n’y a que des analyses et qui plus est des analyses de certains éléments dans un film ». Ce qui m’a particulièrement intéressé dans son propos c’est son respect du spectateur, du lecteur, de l’auditeur, mais aussi du contexte de réception et de l’usage que chacun veut faire de cette analyse. C’est aussi le respect du discours de chacun et le refus d’un discours normé ou d’un discours qui se veut supérieur et qui imposerait son analyse aux autres. Indirectement son propos interroge tout éducateur et surtout propose des outils d’analyse qui prennent en compte cette approche et non pas des analyses qui s’imposeraient d’elles-mêmes du fait du champ de spécialité de l’auteur.
Or c’est l’un des problèmes essentiels des discours des médias et des discours dans les médias. Récemment au cours d’une table ronde organisée sur une radio de service publique, on pouvait entendre un vif débat sur la manière dont la population réagit aux évènements graves qui se sont produits. Il est particulièrement étonnant d’entendre des personnes invitées parler au nom « des français » ou de la « population française » et d’asséner ce qui est simplement un regard personnel (parfois un peu étayé) sur un fait. Les échanges sont vifs, mais l’important n’est pas l’échange de point de vue, mais la prise de parole (cf. « je vous ai laissé parler, ne m’interrompez pas ! ») et son effet d’amplification par le média interposé. Comme jadis Pierre Bourdieu l’avait montré dans son ouvrage « Télévision » la spectacularisation du débat ne sert pas l’analyse mais uniquement l’émotion qui elle-même est censée produire de l’audience. La surenchère verbale semble devenir un sport qui n’est plus réservé à quelques athlètes du discours souvent convoqués dans les médias (les fameux autorisés de Coluche), mais de devenir une norme de l’interaction humaine. Bref Jean Marie Gourio (et Jean Michel Ribes) et ses « brèves de comptoir » renvoie assez bien la manière dont chacun de nous, parfois, se comporte. On énonce de manière éloquente une analyse dont la forme est plus importante que le fond, le contredisant parfois.

Parmi ces formes de prise de parole et de discours, un procédé rhétorique est connu : « Je dénigre et attaque la personne plutôt que les faits dont elle parle ». Ces petites phrases qui disqualifient la personne en entête de discours ou de texte, n’ont d’autre objectif que d’induire un regard négatif sur le propos. Si j’écris, par exemple, « madame truc dont on connait bien la légèreté de comportement » ou « monsieur machin qui oublie trop souvent ses origines », j’induis chez le lecteur un prisme de lecture qui fait que je ne lirai pas la même chose que si j’écris « ce remarquable auteur qu’est madame truc » ou encore « cet homme d’expérience qu’est monsieur machin ». Voici un procédé qui précède le suivant : l’injure, le dénigrement, presque la diffamation. La violence des échanges sur les réseaux sociaux, même si elle n’est pas bien différentes que celle du quotidien, est néanmoins très visible et lisible. Or c’est cette lisibilité nouvelle pour chacun de nous qui pose question. Chaque enfant, jeune ou adulte, est confronté directement à la violence verbale, appelant parfois à la violence physique dans une sorte de sentiment d’inconséquence de la parole. Si cette violence n’est pas nouvelle dans les institutions (cf. la lecture du livre de Pierre Merle, L’élève humilié : l’école un espace de non droit. Paris : PUF, 2005. – 214 p. Éducation et formation) elle semble désormais devenir ordinaire (comme dans nombre de films grand public) elle est en train s’essaimer dans une sorte de posture de dédoublement entre l’énoncé et l’énonciateur : « j’ai dit ça pour rire ». Deux faits confirment cela en pleine été : d’une part un commentaire d’une élue brestoise sur twitter (https://francais.rt.com/france/24519-colere-incomprehension-apres-tweet-hamel) et d’autre part une polémique québécoise à propos d’un humoriste en procès et de la réaction d’une enseignante (https://m.facebook.com/JJJjulie/posts/10154414568938593) à propos de l’éducation des jeunes contre le harcèlement et le dénigrement.

La déconstruction des discours sur les évènements de l’été suppose non seulement l’analyse des faits, mais aussi l’analyse du processus de transformation des « informations » (comprises comme mise en mots de faits que l’on transmet). Or ce processus est complexe et souterrain ou plutôt implicite. La construction que chacun de nous fait de la réalité est une transformation qui associe de nombreux paramètres intrinsèques et extrinsèques. Au premier rang de cela, cette tendance bien analysée par les psychologues à préférer l’information qui conforte ce que je sais que l’information opposée ou différente. Chacun de nous tend à regarder ce qui lui procure un sentiment d’appartenance, de partage avant d’écouter ce qui est gênant, différent voire contraire. A cette attitude s’ajoute la difficulté de chacun de nous à écouter, avant même que le sens des propos tenus ne soit perçu. Cette attitude se trouve aussi dans le fait de parler au-dessus de l’autre. Cette première difficulté rassemblée dans ces trois attitudes (préférence, non écoute, parole) est difficile à dépasser car elle nous met en cause, pensons-nous personnellement. C’est là qu’un travail intéressant peut-être fait pour distinguer ce que l’on dit et la personne qui le dit. Certes il faut assumer ses paroles. Mais quand on veut travailler l’interaction verbale, il est essentiel de ne pas constamment réduire l’un à l’autre. Cet exercice est aussi une posture de respect de l’autre dont il faut tenter de trouver la réciprocité. Lorsque l’on peut faire « tenir » parole dans la salle de classe, alors peut commencer la déconstruction. Cela peut s’appuyer sur diverses méthodes. Certains utilisent des inter-médiations : travail théâtrale, improvisation, concours d’orateur, travail sur l’écriture papier ou numérique. D’autres utilisent le travail de distanciation par l’analyse de documents complétée d’une présentation de ces documents, seul ou en groupe. En tout cas, cela se prépare et doit inclure l’inattendu, l’imprévu. Car l’une des difficultés que chacun de « nous » va rencontrer face au groupe des élèves ou des étudiants, c’est le risque de la rupture, soudaine, parfois imprévisible de l’interaction maîtrisée. Car tenter de travailler sur ces sujets aussi difficiles c’est aussi accepter le refus de certains, voire sa propre difficulté, à ne plus pouvoir entendre l’autre dès lors qu’un dépassement nous fait passer de l’analyse à l’émotion, voir l’affect.

On peut aussi considérer que tout cela ne doit pas entrer dans l’espace de la classe, dans l’espace scolaire. Malheureusement si l’on peut le concevoir comme pari éducatif, il n’est pas certain que chacun de nous, enseignants, élèves, étudiants, soyons capables de tenir à distance la réalité sociale quand elle prend des dimensions aussi fortes et dramatiques que celles vues et ressenties pendant l’été.

A suivre et à débattre.
BD

Lectures de l’été

Été de lecture,

Les livres peuvent aussi bien alimenter les temps libres des vacances que les tablettes et smartphones. Prenons donc aussi du plaisir à lire sur papier.

Deux livres que je vous propose :

La leçon inaugurale du Collège de France de Patrick Boucheron intitulée « Ce que peut l’histoire » (17 décembre 2015) est un discours remarquable (que l’on peut aussi écouter sur le site du Collège). Une démonstration, d’une écriture remarquable, fondée sur des connaissances et un raisonnement marqués par un réel humanisme. Un vrai plaisir. Ce n’est pas très long, c’est dense. C’est publié chez Fayard (2016).

Au moment de « partir en voyage », Francis Jauréguiberry et Jocelyn Lachance nous proposent : « Le voyageur hypermoderne, Partir dans un monde connecté ». Non il ne s’agit pas d’un voyage virtuel. Il s’agit de mettre en évidence l’évolution du voyageur dans un monde globalement numérisé. Travail scientifique rigoureux et accessible. On peut le lire en marchant, mais il faut choisir le bon chemin et surtout fermer son téléphone portable…. (Erès 2016)

La boite à mots : le numérique éducatif en langue de bois

Dans de nombreux milieux professionnels, un ensemble de termes et expressions constituent le signe d’une sorte de « capital culturel » spécifique. Le monde du numérique, pas plus ni moins que celui de l’éducatif, n’échappe à ce phénomène. Franck Lepage en a fait une brillante démonstration dans ce sketch tiré de son spectacle. A partir d’une quinzaine de mots il démontre combien il est possible de tenir un discours devant un public « qualifié » (ici des responsables politiques) sans avoir aucun message à faire passer, entre langue de bois et allant de soi. Car l’habileté de la démonstration repose sur l’idée que dans certaines situations il suffit de connaître quelques mots clés que l’on place habilement dans un discours vide pour passer pour savant et pertinent… Allez le vérifier en visionnant ce sketch (https://www.youtube.com/watch?v=oNJo-E4MEk8).

Le numérique éducatif n’échappe pas à ce phénomène. En voici deux illustrations : La première faite dans un échange avec Christophe Batier : https://youtu.be/uPXOK2eahrw. La seconde, sorte d’échauffement prémonitoire, a été faite en auto-vidéo quelques jours auparavant : https://youtu.be/7QTLC1MlwbA Dans les deux vidéos, bien plus maladroites que ce que peut monter Franck Lepage, j’illustre de manière maladroite le propos en montrant qu’avec les mêmes mots on peut tenir des discours opposés. Car ce qui est intéressant c’est justement de pouvoir, quand on est expert, consultant, formateur… de pouvoir tenir un discours ajusté à son public. On peut même imaginer tenir deux propos opposés au même public si l’on sent, en cours d’allocution, que la première idée est mal reçue et qu’il convient d’en changer : langue de bois sauce suprême ou préparation aux concours d’éloquence, de l’ENA ou de Science Po…

La boite à mot, est une petite boite en plastique qui contient, actuellement et de manière non exhaustive, 54 mots. Chacun de ces mots peut être extrait des discours, propos, conférences et autres tenu sur le numérique éducatif depuis quelques années. Chacun de vous peut s’emparer de cette boite et faire ainsi ce petit jeu. Dans un groupe, on propose à chacun des membres de prendre 10 à quinze mots (cinq pourraient suffire). Il ne faut bien sûr pas les regarder avant de les utiliser. Il est demandé ensuite à chacun, devant le groupe, d’improviser un discours pro, puis immédiatement après un discours anti. Entre les deux temps de la prise de parole, les cartes sont mélangées et le discours, s’il s’appuie sur les mêmes mots, ne les utilise pas dans le même ordre. A l’image de feu « l’école de fans », chaque membre du groupe peut attribuer une note de 1 à 4 a la prise de parole. Le gagnant étant celui a acquis le plus grand nombre de points.

On peut bien sûr imaginer des variantes. On peut bien sûr filmer les prestations et ensuite en faire d’habiles montages. On peut aussi faire le prix du meilleur aphorisme ou encore du meilleur trait d’humour.
En ce début de vacances scolaires et avant que Ludovia ne donne le signe de la rentrée, il est utile de s’entraîner à manier la boite à mots si l’on ne veut pas se retrouver dépourvu dans les échanges informels, les tables rondes, et dans les coursives de ces manifestations qui tout au long de l’année tentent de faire le lit du numérique éducatif « à tout prix ».

A suivre et à débattre
BD

vocabulaire en petites cartes les mots sont prêts à être imprimés, de préférence sur papier A4 cartonné lisse (pour mieux faire glisser les cartes)…

Vers des ascenseurs numériques ? Remplir les espaces interstitiels du quotidien.

Imaginez qu’en entrant dans un ascenseur, d’un seul coup, vous basculiez dans l’univers numérique de demain. Truffé de moyens numériques, cet appareil banal pourrait bien nous surprendre….

L’ascenseur pèse-personne. Il vous est surement arrivé de regarder cette énigmatique étiquette : 8 personnes ou 600 kilos. Avec insistance vous l’avez regardée, soit lorsqu’une neuvième personne se présentait à la porte (l’ascenseur compte-t-il les personnes) ou lorsqu’une personne un peu lourde était en train d’entrer à vos côtés (l’ascenseur pèse-t-il sa charge). Certains ascenseurs possèdent un indicateur visuel (lumière qui s’allume sur un bouton) de surpoids global. Imaginons un instant qu’il devienne intelligent… A chaque personne qui entre il pourrait indiquer, en l’affichant son poids (et éventuellement, s’il l’identifie, le différentiel avec la fois précédente) et ainsi signaler les limites à ne pas dépasser. On peut imaginer les débats dans l’ascenseur de l’entreprise à propos des statistiques qu’il afficherait pour chacun de ceux présents à ce moment-là…

L’ascenseur qui donne des conseils… en relooking
Presqu’à chaque fois que nous prenons un ascenseur, un miroir nous renvoie tout ou partie de notre image. Joie, déception, surprise, les sentiments sont variés bien sûr… d’autant plus que nous nous empressons souvent de nous y regarder (sauf lorsqu’entre une autre personne…). Imaginez un instant que d’un seul coup, il se mette à vous dire que le col de votre veste ou le pli de votre robe sont à améliorer. Imaginez qu’il vous dise que vos lunettes sont de travers, que votre maquillage est raté, que votre haleine… Grace à la reconnaissance faciale et à sa banque de donnée connectée, l’ascenseur peut en moins d’un étage et demi faire votre diagnostic look et vous donner quelques conseils simples… ou moins simples selon les cas.

L’ascenseur qui tient compagnie
On se sent parfois seul dans l’ascenseur. C’est même l’angoisse, parfois à entendre quelques bruits qui nous semblent suspects lors du passage des étages. Vous êtes monté dans un ascenseur sans boutons. Voua lui avez donné un « ordre » ou du moins vous le croyez et il commence à dialoguer avec vous en langage naturel, non seulement pour indiquer où vous allez mais aussi pour vous « faire passer le temps ». Malheureusement il arrive parfois qu’il ne vous comprenne pas, ne vous identifie pas et donc ne sache pas à quel étage vous déposer. Il vous propose alors de jouer à la roulette ascenceur. D’un simple geste du doigt une roue virtuelle se met à tourner et choisit, pour vous l’étage d’arrivée. A vous ensuite de gérer la suite, car, vous ne le savez pas, l’ascenceur a pris soin d’annoncer votre arrivée aux occupants de l’étage déjà là et qui ne manqueront pas de vous moquer à votre « expulsion » car, dans ces cas-là, l’ascenseur, vexé, n’hésite pas à vous pousser dehors grâce au système automatique d’expulsion d’intrus.

L’ascenseur qui reconnait l’utilisateur au travers du miroir et l’aide dans sa vie quotidienne
Mais l’ascenseur connecté peut aussi être un ami. Vous avez peut-être le réflexe de vous regarder dans le miroir, dès que vous y montez. Comme il vous a reconnu, il peut aussi, selon vos choix, vous lister les tâches et rendez-vous à venir. Il peut passer commande pour vous et payer automatiquement sans que vous sortiez votre carte bancaire (sans contact…) d’un simple acquiescement de votre part par un rictus sur votre visage…. (à la manière des salles de ventes). Miroir, mon beau miroir… direz-vous, mais non il ne change pas la réalité, la vôtre comme celle des autres, à l’arrivée à votre étage. Cependant il vous a permis de ne pas perdre de temps. Cette occupation interstitielle est la grande évolution voulue par l’informatisation massive des ascenseurs. Les employeurs ont mesuré le temps passé (oui, c’est aussi enregistré et traité) par les employés dans les ascenseurs. Ils en ont mesuré le coût et ont sollicité leurs services informatiques pour trouver des algorithmes spécifiques d’optimisation du temps perdu. A la montée, mais aussi à la descente, le matin mais aussi le soir, ou encore sur le temps de la « pause méridienne », les algorithmes calculent comment mieux optimiser ce temps perdu. Ils vont même jusqu’à suggérer voir imposer une activité pendant ce temps-là…

L’ascenseur qui réconcilie les équipes de travail qui montent ensemble.
L’ambiance glaciale des équipes et des personnes qui se croisent dans l’ascenseur est fréquente. Peut-être appuyiez-vous sur le bouton « fermer » la porte avant que votre ennemi ne partage ce moment d’ascension avec vous. On ne s’adresse pas la parole. On a tout fait pour éviter de monter avec les autres, mais l’ascenseur, désormais sans bouton, a attendu patiemment d’être arrivé au poids/nombre optimum, vous rappelant à l’ordre car vous tardiez à monter, il avait aussi identifié vos hormones d’hostilité que vous produisiez en attendant. Et voilà l’ascenseur qui se met au travail. Il modifie l’ambiance selon les personnes qui entrent : changement de luminosité, de musique, dialogue et conseils au groupe présent. Peut-être même pourrait-il raconter des histoires, ou plus simplement afficher les infos ou un document audiovisuel en remplacement du miroir (marre de me voir à chaque fois dans ce miroir). Alors que chacun évite le regard de l’autre, d’un seul coup tout s’arrête, l’obscurité se fait. Le temps de la surprise passée, les langues se délient. Vous pensez à une panne, non, c’est simplement l’ascenseur qui a repéré cette ambiance glaciale et qui tente d’y remédier. D’ailleurs dans le noir, surgit la voix d’un humoriste en vue qui d’une chronique ciblée va réchauffer l’ambiance, à défaut de réconcilier les présents. Et soudain s’affichent le tableau de bord des performances individuelles… heureusement, c’est pour rire nous rappelle la douce voix de l’ascenseur, c’est pour stimuler la créativité et l’envie d’aller plus loin, ensemble…. et non pas contrôler votre productivité, du moins c’est lui qui le dit.

L’ascenseur pédagogue
Profitant de ces « espaces interstitiels », l’ascenseur propose aussi d’apprendre pendant ces courts moments de solitude. Détectant l’utilisateur, analysant son profil, il s’aperçoit qu’un petit coup de pouce cognitif pourrait bien être utile… Aussitôt, prenant la parole, et profitant du miroir transformé en écran, il propose des activités d’apprentissage, de perfectionnement à celui ou celle qui est là. Interrompu parfois par l’urgence, l’ascenseur stoppe la leçon pour interroger sur les désirs de petit déjeuner ou de lecture ou encore de rencntre. Puis une fois satisfait, il continue la leçon… et propose de transférer la suite du travail sur l’espace personnel numérique. Arrivé au bureau ou à la maison, l’activité pourra reprendre. Imaginons un instant la classe inversée dans l’ascenseur…

On imagine la plupart du temps l’informatique au travers des périphériques, écrans, claviers, souris etc… mais elle a appris à se cacher de notre regard pour s’incarner de manière plus subtil dans les objets de notre vie quotidienne. C’est ainsi que l’on peut imaginer tous ces objets de notre environnement qui pourraient ainsi avoir une « autre vie ». Les actants, chers à Michel Callon et Bruno Latour, prendraient encore une autre épaisseur de vie. Voiture, maisons ascenseurs et autres pourront ainsi appartenir différemment à nos manières de vivre. On pourra peut-être même un jour, du moins si on en croit quelques transhumanistes un peu allumés, voir des arbres ou des fleurs ou encore même des animaux dotés de ces moyens qui augmenteront leur présence au monde… mais ne rêvons pas, laissons cela à la science-fiction. Mais parfois la réalité dépasse la fiction (titre d’un livre parcouru dans l’enfance)… alors… laissons aller notre imagination. Devant les machines qui nous entourent, essayons de leur inventer des vertus qu’ils n’ont pas pour l’instant… dès fois qu’elles adviennent un jour…

A suivre et à imaginer
Bruno Devauchelle

Numérique, l’âge de raison ?

Circulaire de rentrée et propos de ministre

La concomitance de deux textes et un discours est toujours intéressante, un signe diront certains. Ainsi en est-il de ce que la ministre de l’éducation déclare au journal le Monde ce 21 avril 2016 à propos du plan numérique et que l’on retrouve dans son discours de Nancy du même jour, peu de temps après la publication de la circulaire de rentrée. Car dans les deux cas la place donnée à l’informatique et au numérique révèle des analyses et des choix qui méritent réflexion et en tout cas de les partager avec les acteurs de terrain. Car c’est bien à eux, en premier que s’adressent ces propos.
Avant d’entrer dans une analyse plus avancée, il faut déjà constater que les premiers commentaires de ces propos sont marqués par des oppositions au moins autant idéologiques que techniques. D’ailleurs la force de ces articles et autres propos en ligne reste très faible en regard de l’importance réelle de certains sujets abordés directement ou indirectement dans ces propos. Pour le dire autrement, peu nombreux seront les lecteurs attentifs de ces textes (on trouve d’ailleurs des erreurs étonnantes dans certains articles de journalistes professionnels), pour leur préférer les rumeurs et les miroirs médiatiques. Et pourtant le suivi attentif de ce qui se dit révèle des inflexions qui peuvent faire penser que l’on entre dans « l’âge de raison » du numérique à l’école. Pourquoi l’âge de raison ? Parce que l’ensemble des propos tenus sont portés par un réalisme assumé (même si certains chiffres peuvent être questionnés) et surtout par un discours qui ne situe pas le numérique dans un imaginaire de « disruption » et d' »innovation », mais bien dans le cadre d’une nécessité sociale dans laquelle doit s’inscrire l’école, au nom de ses missions, de ses finalités. On est donc bien loin du plan numérique et des propos de juillet puis de septembre 2014, quand le président a annoncé la mise en place d’un plan numérique…

Que la ministre de l’Éducation s’exprime sur le numérique est en quelque sorte une curiosité, pour ce qui la concerne. Ce n’est pas son champs traditionnel d’intervention privilégié, elle parlerait alors de citoyenneté, d’inégalités ou de valeurs de la République, ce n’est pas le cas ici, c’est pour cela que ces propos sont intéressants. Une interview et un discours dont la proximité est telle qu’on croirait un copier-coller, permettent cependant d’observer quelques éléments significatifs. En premier lieu il faut prendre acte du fait qu’elle porte un plan numérique qui n’est pas le sien, mais celui du président. D’ailleurs aurait-elle porté un tel plan ? En tout état de cause, elle apporte des chiffres de déploiement qui occultent largement les résistances des collectivités d’une part, la modestie des projets déposés d’autre part. 25% des établissements concernés, cela reste modeste en regard des ambitions initialement présentées le 14 juillet 2014 et le 2 septembre 2014 par le président. Par contre on peut noter que la ministre porte de manière assez claire l’offensive du numérique dans le monde scolaire, indépendamment du plan lui-même. On notera ici la prudence de lecture du rapport de l’OCDE sur l’impact du numérique qui amène la ministre à tenir des propos mesurés. C’est ce qui d’ailleurs l’amène à parler des enjeux et de ne pas s’étendre sur les stratégies et surtout leur mise en œuvre. Ce sont d’abord les appels à projets déjà financés ou à préciser qui sont mis en avant dans le domaine des ressources. Ce sont ensuite les réseaux comme Viaéduc et M@gistère qui sont convoqués à renfort de chiffres : 290 000 enseignants qui se sont connectés à M@gistère, mais de quelle manière et pour quel usage ? 90 000 abonnés à Viaéduc déclarés dans l’interview donnée pour le journal le Monde, alors que le compteur sur la page d’accueil en compte un peu plus de 29000 à ce jour… de fin Avril ?

Il ne faut pas s’en tenir à ces éléments, dont la pertinence est rapidement contestée dans les communiqués qui émanent de diverses sources (médiatiques ou syndicales, par exemple). Il faut plutôt tenter de voir ce qui est porté comme projet global : c’est quoi le numérique pour l’école de demain ? En rappelant, avec prudence, la limite des compétences spontanées des jeunes (dont Lionel Jospin avait pourtant fait état dans un discours de 1998), les propositions sur le code et la place du numérique en classe sont mesurées. Par contre c’est sur le versant des ressources que l’effort est fait. A l’instar de la circulaire de rentrée (voir plus bas dans ce texte), le mot « ressource » est largement mis en avant, associé à contenus et services il indique un choix : on ne parle pas de pédagogie, mais d’environnement de l’activité des enseignants. Ce sont les ressources « innovantes » qui sont proposées (au travers des projets eFran et autres projets des éditeurs), des services et des contenus mis à disposition des équipes. La politique du ministère est donc de poursuivre « l’encerclement numérique de l’enseignement ». La circulaire de rentrée confirme cela et en pose d’ailleurs un cadre dont certains pourront considérer qu’il est contraignant… C’est bien cela la vision actuelle du numérique vu depuis le ministère : développer l’environnement de l’activité des enseignants. La formation, dont on sent bien que le propos est ajusté avec pragmatisme, prudence et réalisme, est bien sûr évoquée, compte tenu des critiques sur les « trois journées », dont on sait bien qu’elles n’ont pas de sens si elles sont isolées. Mais là encore, la référence aux Moocs, à M@agistère ou à Viaéduc confirme bien une évolution dans la réflexion dont les contours restent encore à construire de manière plus précise, si tant est que le temps qui passe le permette…

On peut lire dans l’interview donnée au monde qu’il n’y a pas de quota d’heures consacrée au numérique, pas plus que de discipline dédiée mais que « mais cela permettra aux enseignants de développer le travail collaboratif, de diversifier et surtout d’individualiser les apprentissages ». Il n’est que très peu question des programmes dans les propos de la ministre alors qu’une lecture de ceux-ci laisse à penser qu’il y a des évolutions de ce côté en particulier au cœur des disciplines autres que celles directement concernées par le numérique (évoquées dans les deux textes). Collaboration et individualisation ne constituent pas un projet… pédagogique, mais plutôt une incantation magique. La constance des études (cf. celles de la DEPP sur les collèges connectés et préfigurateurs) est pourtant suffisamment explicite : c’est au cœur des pratiques que se pose le problème. Pourquoi utiliser du numérique quand d’une part l’environnement techno-pédagogique est en grande partie inadapté (accessibilité et utilisabilité) et que d’autre part les programmes et les modalités de contrôles restent largement en marge de cette évolution. Mais il est un problème plus important que la ministre n’aborde pas : certes on peut mettre de côté les compétences numériques (soutenu par les tenants d’un enseignement spécifique entre autres), mais on ne peut ignorer les usages réels du numérique par les élèves et leurs enseignants, même en classe. Non qu’il faille céder à la « dictature des usages » mais parce qu’il faut éviter une « dictature de la scolarisation de la société et de la jeunesse ». Le monde scolaire est érigé en matrice des adultes (quand il y a un problème on parle éducation et donc éducation à, aux, en milieu scolaire). Cette approche repose sur une conception mécaniste et analytique du développement humain. Or les jeunes sont de plus en plus tôt baignés dans les tourbillons de la société (cf. les écrans pour enfants) et en sont un des maillons que les adultes ne cessent de tenter de manipuler, dans un sens ou dans un autre. Or au lycée, un consensus émerge : les pratiques sociales accompagnent de plus en plus les pratiques scolaires au risque d’enfreindre les règlements, et même la loi (en particulier celle de la protection des données personnelles).

C’est là qu’il est intéressant de relire la circulaire de rentrée 2016-2017.On y observe comment est « incarnée » et « orientée » cette approche à défaut de vision du numérique. On le sait, une telle circulaire est, depuis 1999 (date de la première), un texte d’équilibre qui a pour vocation d’orienter l’action et de signaler des points d’attention pour l’ensemble de la communauté scolaire. Pour la rentrée prochaine, le numérique sous diverses formes est présent. Mais il est intéressant de se pencher sur la fréquence des mots pour analyser le propos. Hormis les mots rituels élèves, enseignants etc… on remarque que deux termes traversent le document : ressource (30 occurrences) et parcours (45 occurrences). Le terme numérique est lui-même présent à 36 reprises. Cette forte fréquence de ces trois termes doit être analysée avec précision. Si les deux premiers termes sont « disséminés » dans le texte et le charpentent, celui de numérique, est le plus souvent associé à un contexte ce qui en module et précise la portée.
Deux passages sont explicitement consacrés au domaine numérique. Le premier concerne l’enseignement d’ICN (Informatique et Création Numérique, paragraphe n°4) au lycée qui entré en seconde va vers les classes de première, et reste de toutes façon facultatif, tout comme l’ISN en terminale. Il n’est même pas question de cet enseignement dans le texte. Le second est plus précis puisqu’il accompagne le Plan numérique (Paragraphe n°5). Il est aussi important car il précise plusieurs points : en premier lieu les ressources qui sont déployées. Mais plus globalement ce sont les précisions sur la manière d’environner le travail enseignant qui est particulièrement significatif : ressources, formation, ENT, référentiel à la place du B2i actuel…  Deux points méritent approfondissement: celui de la sécurisation des données personnelles, évoqué à deux reprises dans ce paragraphe et celui de la pédagogie.
– La notion de cadre de confiance s’inscrit dans la nécessité de permettre une prise en compte d’un phénomène qui touche profondément l’école : l’usage des terminaux mobiles (EIM). Les personnels de la DNE qui instruisent ces dossiers sont en train de mesurer la difficulté de faire face aux « usages sauvages » des terminaux personnels des élèves et des enseignants ainsi que des services grand public offert par des sociétés qui ne garantissent pas la propriété et les lieux d’hébergement, voir le confidentialité des données. Il est dommage que la circulaire de rentrée ne fasse pas explicitement allusion à la CNIL et au cadre qu’elle a en charge de définir au-delà de l’éducation; comme si le monde scolaire était en marge des lois plus générales et pouvait construire lui-même ses propres règles. Le développement des pratiques « clandestines » dans les classes et les établissements est une préoccupation qui « transpire » de ce texte. On s’étonne cependant de voir que dans la partie consacrée au plan numérique le lien soit peu fait avec l’ensemble des autres projets et ressources numériques éparpillées dans le texte. Ainsi en est-il des ressources des parcours ou des disciplines, du livret scolaire numérique, des manuels scolaires, des outils d’orientation (Affelnet, APB, Folios ex webclasseur), l’Éducation aux médias et à l’information….
– Pour ce qui est de la pédagogie, c’est l’approche des pédagogies plus « actives » qui est ici évoquée : « travail en groupe, différenciation pédagogique, auto-évaluation ». Si on croise ce propos avec celui lu dans les deux autres documents, on peut constater que la pédagogie est une sorte de boite noire qu’il est difficile d’ouvrir au-delà des propos généraux qui embarquent les termes valises. Il semble nécessaire qu’un jour, au sommet de l’État, une véritable réflexion globale soit menée sur le sens du terme pédagogie, dont chacun fait emploi mais dont les contours restent souvent mal éclaircis. Tout comme les didactiques qui sont, comme la pédagogie, renvoyées en dehors du champ proposé par la circulaire de rentrée (on ne peut pas non plus parler de tout, il y a des arbitrages…).

On ne peut que constater que le ministère poursuit sa stratégie d’encerclement commencée au début des années 2000. Après l’échec de mise en œuvre du B2I, qui finalement était réellement au cœur du monde pédagogique et didactique, il était clair que les politiques chercheraient à appuyer sur l’école de l’extérieur du l’acte d’enseignement. Le rapport Proxima (Le projet PROXIMA pour une appropriation de l’Internet à l’école et dans les familles, http://eduscol.education.fr/chrgt/ProjetProxima.pdf), suivi de la création des ENT en 2003 sont les précurseurs. Les circulaires de rentrée de 2009 et 2010 renforceront cela en ajoutant le Cahier de Texte Numérique aux ENT. La circulaire de cette année confirme, en y ajoutant services et ressources. Ainsi se constitue autour des enseignants un environnement qui fait pression. L’évolution progressive des éditeurs de manuels scolaires va aussi dans ce sens. En orientant nouvellement leur offre vers de l’accompagnement scolaire sur mesure par supports interposé, ils s’insèrent progressivement dans le filet qui se tisse en ce moment.

« L’encerclement informatique de l’activité » est en train de devenir une stratégie globale de pilotage, non seulement en éducation mais plus globalement de la part des services de l’État. Puisque les humains sont difficiles à gouverner (Régis Debray http://eduscol.education.fr/cid46367/sommaire.html, colloque sur l’enseignement du fait religieux 2000) l’État est amené à définir des cadres réglementaires et des lois, mais aussi des cadres de confiance. Mais la difficulté est de permettre aux citoyens de comprendre le rôle de l’État, de l’accepter et même de le conforter. Surtout que la concurrence est de plus en plus vive dans un mode numérique. Les vecteurs de l’éducation ne sont plus canalisés comme ils ont pu l’être jusqu’à une époque récente. Aussi une rivalité monte petit à petit entre les pratiques sociales et les pratiques institutionnelles. Or ce sont les premières qui interrogent les secondes et celles-ci qui régissent les premières. D’où la nécessité d’évolution et d’adaptation. Au risque de laisser échapper l’exercice de la citoyenneté dans un individualisme largement porté dans les modèles de la société occidentale contemporaine. Une circulaire de rentrée donne le cap. Mais elle rappelle aussi les finalités et les enjeux. En matière de numérique, ce sont des questions vives qui sont sous-jacentes, mais pas une véritable vision d’avenir, portée par une stratégie adaptée. On a l’impression qu’une fois de plus on prend les mêmes et on recommence, autrement dit que l’âge de raison et encore moins l’âge adulte du numérique à l’école n’est encore en vue… mais après quarante années, est-ce vraiment nécessaire ?

A suivre et à débattre

BD

Les trois documents sources

Interview de Madame Vallaud Belkacem pour le Monde du 21 avril 2016 :
http://abonnes.lemonde.fr/campus/article/2016/04/21/najat-vallaud-belkacem-le-plan-numerique-a-l-ecole-renforce-encore-le-role-des-enseignants_4905747_4401467.html?xtmc=vallaud_belkacem&xtcr=4
Discours de Madame Vallaud Belkacem dans l’académie de Nancy Metz
http://www.education.gouv.fr/cid101294/-ecole-numerique-discours-de-najat-vallaud-belkacem-prononce-le-21-avril-2016.html
Circulaire de rentrée 2016-2017
http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=100720

Parution de « L’école primaire et les technologies informatisées »

Le livre dont la présentation se trouve ci-dessous est en train de paraître. Avec Stéphanie Netto, nous y avons participé en co-écrivant un article sur le B2i.Couverture_livre_Page_1

A lire et à partager

BD

S’intéresser aux pratiques « ordinaires »

La succession de pratiques appelées innovantes, nouvelles, amène à penser que ces pratiques, lorsqu’elles rentrent dans « le rang médiatique de l’oubli », sont passées dans la vie courante des enseignants. La succession des enquêtes sur les pratiques du numérique dans l’enseignement montre que, dans ce domaine il n’en est rien. Les pratiques dites innovantes ne se généralisent que très peu, voire pas du tout. Les Freinet, Cousinet et autres Montessori ont eu beau nous montrer des chemins différents, ils sont toujours restés en marge de l’institution scolaire dans sa globalité. Or les pratiques ordinaires sont d’abord les pratiques largement majoritaires. Installées dans le paysage depuis longtemps, elles font figure d’évidence pour chacun.

Qu’est-ce donc qui résiste ? Désigner un coupable serait faire fausse route : ni les enseignants, ni l’institution, ni la société, ni les familles, n’ont de responsabilité spécifique. Avec le numérique et son développement dans la société, on peut se questionner, car le contexte est totalement différent d’autres situations antérieures. Ce qui change c’est que les acteurs de l’éducation, tous les acteurs, ont développé des pratiques ordinaires du numérique dans leur vie courante.
Qu’observons-nous ? C’est que les enseignants, en premier lieu, utilisent de plus en plus la vidéo projection en classe, surtout lorsque les installations sont fixes et dans toutes les salles, ce qui est de plus en plus souvent le cas dans le second degré et est en train d’advenir dans des écoles primaires de plus en plus nombreuses.
Que constate-t-on? Que les téléphones portables arrivent de plus en plus tôt dans les cartables des enfants (à partir du CM1 désormais semble-t-il). Que les tablettes qui sont de plus en plus souvent dans les foyers tendent à se multiplier à l’école primaire, même si c’est au prix de variations importantes et de démarches complexes.
Que voit-on ? De plus en plus d’enseignants utilisent et font utiliser le smartphone par les élèves pendant les cours. Mais peu d’établissement disposent pour l’instant de matériel individuel mis à disposition pour les élèves. Ils préfèrent utiliser le matériel disponible et fonctionnel ici et là, au moment où on en a besoin à portée de main.

Quelles pratiques, quels usages ? Mais de révolution pédagogique, point. Les pratiques ordinaires restent donc proches des prescriptions frileuses d’une institution qui semble échaudée, parfois, par la peur de l’initiative des équipes, préférant promouvoir des individualités remarquables tout en laissant de côté les pratiques ordinaires, comme si elles étaient rassurantes pour tous. A la recherche des acteurs de ces pratiques ordinaires, on s’aperçoit vite que chacun de nous en est porteur. Derrières les arbres de l’essai se cachent la forêt de la routine.

Et pourtant les changements se font, comme on l’observe au quotidien. Mais pas là où les discours médiatiques portent leur regard. Pas là où les vendeurs désignent ce qu’il faudrait faire de leurs appareillages. Elles se font dans la « zone proximale de développement » (Vygotsky) de chacun de nous. La construction de l’aisance pédagogique de l’enseignant ne se fait pas à coup d’injonctions de généralisation ou de médiatisation des bonnes pratiques. Elle se fait dans le sentiment d’assurance personnelle, de sentiment d’auto-efficacité (Bandura) d’estime de soi et de résilience (Cyrulnik). Elle se fait aussi dans la confiance réciproque de l’acte éducatif, confiance entre tous les acteurs de l’éducation (et pas, là encore, l’un ou l’autre).

En matière de numérique l’absence de cadre clair et durable a été depuis trente années préjudiciable. Cela a laissé le monde scolaire en marginalité d’un phénomène social et a encouragé les attitudes allant dans le sens de la défiance ou de l’attentisme. Les différentes politiques menées ont été toujours en deçà des discours qui ne se sont jamais traduites dans les faits à la hauteur de ce qui était annoncé. Ainsi, où sont passés les ordinateurs portables qu’un ministre voulait distribuer à tous les nouveaux enseignants en 1998. Où seront les 800 000 tablettes ou ordinateur portable qui devraient équiper chaque niveau du collège quand les orientations politiques changeront, comme on déjà pu le voir avec certaines collectivité territoriales…

En ne permettant pas aux pratiques ordinaires de s’implanter, chacun de nous est coupable à son niveau. En préférant le clinquant de l’innovation, on a, au contraire généré de la méfiance, du refus voir de l’incompréhension. Chacun pourra se dire qu’il n’y peut rien, mais cela ne fera que renforcer l’incompréhension. Au niveau de chaque établissement, il est important de permettre que les usages du numériques deviennent ordinaires. La banalité des usages du numérique eu  laboratoire que Jean Didier Vincent appelait de ses voeux dans une interview que nous avions faites à Hourtin en 2004 n’a pas eu d’écho. On pensera ce qu’on veut du B2i, mais il se basait justement sur la dimension ordinaire et tentait de les imposer dans le paysage. Combattu de l’intérieur, comme de l’extérieur, il n’a pas trouvé sa place et le simulacre de légalisation porté par le premier socle commun n’a servi à rien. Car en 2006, le B2i est entré dans la loi, mais pas dans les classes et les établissements, à hauteur de ses ambitions ordinaires.

Quand, en tant que chercheur, je m’intéresse à l’appropriation, j’observe aussi bien ce qui fonctionne que ce passage à l’ordinaire. Or ce passage est encore loin devant nous. Il ne suffit pas d’équipement, mais bien de véritable vision d’éducation à incarner dans des politiques qui s’inscrivent dans la durée et non pas dans l’effet d’annonce. Or les dernières nouvelles venues des politiques ne laissent pas envisager cette évolution.

A suivre et à débattre
BD
PS pour ceux (ou celui)qui pensent que je me répète, qu’ils me montrent leurs propres manières de faire….

Faut-il avoir peur des algorithmes ?

Plusieurs publications récentes et moins récentes nous parlent des algorithmes. De Dominique Cardon à Terra Nova, entre autres, les algorithmes sont désignés comme un objet bien difficile à décrypter, à comprendre voire à identifier, en particulier au travers des usages ordinaires et moins ordinaires que l’on peut faire de l’informatique. Questionner l’école aujourd’hui sur la place prise par les algorithmes aussi bien pour les questions d’apprentissage que pour celles du suivi, de l’orientation ou encore de l’organisation de l’emploi du temps, comme le propose le rapport évoqué ci-dessus semble important mais aussi très opportuniste. En posture critique avec le rapport de l’institut Montaigne lui aussi récent qui réclame un « New Deal Numérique », la note de Terra Nova pose de bonnes questions mais avance sur un terrain qu’il aurait été bon d’approfondir. Et en premier lieu, on a l’impression de découvrir les « algorithmes » et d’en faire un « bouc émissaire ».

Rappelons le pour les plus jeunes, les logiciels de conception d’emploi du temps, les logiciels de gestion de notes, sont les premières briques qui envahissent le scolaire dès le milieu des années 1980, après la comptabilité et l’administration. Rappelons aussi qu’il n’y a pas de programmation sans algorithme, explicite ou non. Lorsque nous programmions, dans les premiers temps de l’informatique scolaire, des logiciels pédagogiques, nos modestes algorithmes avaient déjà un impact réel sur l’usager. Pour le dire autrement : construire un programme informatique c’est imposer des choix à celui qui va l’utiliser, c’est lui imposer l’intention du programmeur, du concepteur de l’algorithme. Quand nous concevions nos premiers logiciels pour faire apprendre à nos élèves la grammaire, l’histoire ou les mathématiques, nous guidions nos élèves selon notre conception de l’apprentissage, très souvent behavioriste d’ailleurs et incarnée par des exerciseurs qui ont toujours droit de cité à ce jour et sont encore largement utilisés.

La différence entre la mise en oeuvre d’un algorithme et un humain qui agit ne réside pas dans l’anticipation, mais dans la capacité d’adaptation au cours de déroulement de l’action anticipée, envisagée (humain) ou programmée (informatique). Quand nous enseignons, nous concevons une progression et non une programmation et tout enseignant sait bien qu’une prédiction peut se transformer au contact de la réalité des élèves. Les spécialistes de la scénarisation (JP Pernin par exemple) ont montré la possibilité de modéliser la réalité d’un enseignement et de son implémentation numérique. Mais, dans le même temps, ils savent aussi que la réalité des humains n’est pas celle des machines binaires. L’adaptive learning, les learning analytics, le machine learning sont des expressions qui, à l’instar de l’intelligence artificielle, ont d’abord un impact sur l’imaginaire de chacun de nous.

Entre le programme que je conçois et celui que j’utilise il n’y a pas de différence fondamentale, ils sont basés sur les mêmes éléments de base. Entre la posture de concepteur et celui d’utilisateur, la différence est plus importante car effectivement je ne connais pas l’algorithme choisi par le concepteur. L’objectif de tous ceux qui demandent un enseignement de l’informatique est, entre autres de faire prendre conscience du « fait algorithmique », tout comme ceux qui portent l’Education aux médias veulent faire comprendre les « logiques médiatiques instrumentées », autrement dit ce qui est à la base du produit fini qu’est l’émission, le reportage etc… lui aussi fruit d’une intention appuyée sur l’utilisation de techniques (prises de vue, cadrage, montage etc…).

Revenons quelques instants sur les logiciels évoqués dans le monde scolaire par la note de Terra Nova. Pour m’y être intéressé de prêt dès leur apparition, j’ai pu observer, parfois même en dialoguant avec les concepteurs, qu’il y avait une dimension à ne pas négliger, celle du paramétrage. Entre la logique algorithmique et le paramétrage par l’utilisateur il y a un « jeu d’intention ». Moi concepteur, j’accepte ou non que l’usager puisse introduire son intention à ma place ou tout au moins partiellement. Ainsi le responsable des emplois du temps peut-il ou non mettre des priorités, des règles, ainsi les logiciels d’orientation étaient conçus pour qu’une commission puisse donner des « poids » (valeurs) différentes selon les données entrées, de même les logiciels de notes offrent-ils des possibilités plus ou moins grandes de choix par l’usager (coefficients par exemple). Il faut donc introduire dans cette dimension la part de l’usager dans l’intention. Le concepteur permet-il à l’usager de faire des choix ? L’usager préfère-t-il un produit tout fait ou de pouvoir définir lui-même ses choix ? Quand on regarde l’usage des moteurs de recherche par le grand public, on constate l’usage rare des fonctions avancées de ces recherches. Les concepteurs de programmes sont pris dans ce dilemme. Certains choix qu’ils font restreignent très fortement la marge de manœuvre des usagers (l’accès aux fichiers avec IOS pour les Ipad par exemple). Ces choix sont aussi des choix ergonomiques : évitons que les usagers ne s’embrouillent par trop de paramétrage, rendons l’utilisation simple et accessible à tous.

Nous touchons là au coeur de la question : rendre simple l’accès à des tâches complexes supposerait de cacher une partie des actions aux yeux de l’utilisateur. En d’autres termes pour « libérer » l’utilisateur et lui ouvrir des possibles, il faut « l’enfermer » en lui imposant des choix. Cette forme d’analyse est bien antérieure à l’informatique, elle est philosophique et éducative. Philosophique car elle renvoie à la question de la liberté et de la détermination des actions (cf. Les jeux sont faits de Jean Paul Sartre). Educative parce que les fondements de l’acte d’éducation sont la libération du joug de l’ignorance, même si c’est de manière mesurée, contrôlée et encadrée par des programmes.

Pour terminer ce billet, j’attire l’attention sur le risque de dérive qui consisterait à aller vers la théorie du complot : on nous cache surement quelque chose, la complexité et l’opacité des algorithmes en est la preuve. Si l’on ne peut qu’approuver l’obligation « légale » qui devrait imposer la transparence des algorithmes, on ne peut que s’interroger sur l’illusion d’une introduction sommaire de l’algorithmique comme objet à part, en soi. Certes il faut l’aborder en tant que tel, mais les algorithmes, sous des formes et des noms bien différents de ceux énoncés et permis par l’informatique, sont présent dans l’ensemble d’une société dans laquelle l’anticipation explicite et consciente de l’action est une nécessité fondamentale de l’humain (peut-être à la différence des animaux, mais seulement à partir d’un certain niveau de complication des tâches). Ce qui se cache derrière se débat c’est une question de psychosociologique : comment obtenir des autres qu’ils fassent des choses qu’ils ne veulent pas forcément réaliser ? Cette question n’est pas nouvelle, Stanley Milgram en avait fait son travail au début des années 1960.

Eduquer c’est libérer. Mais éduquer c’est aussi contraindre. C’est le processus de négociation des intentions qui est au coeur du développement de la personne dans les interactions avec son milieu. Dès lors que la contrainte est transférée aux machines, le risque pourrait être que l’on nous fasse croire qu’on n’y pourrait rien. Grandir c’est donc construire sur les contraintes, contre elles et avec elles. Si celles-ci deviennent uniquement machinique, il n’y a plus de négociation possible. C’est pourquoi ces différents ouvrages et écrits devraient rappeler l’urgence d’un travail sur les humanités et aussi sur l’humanisme dans une société qui se numérise de plus en plus.

A suivre et à débattre

BD

Rapport de l’institut Montaigne : http://www.institutmontaigne.org/fr/publications/le-numerique-pour-reussir-des-lecole-primaire
Note Terra Nova : http://tnova.fr/etudes/l-ecole-sous-algorithmes
Dominique Cardon (2015), A quoi rêvent les algorithmes, Nos vies à l’heure des big data, Coédition Seuil-La République des idée
Un billet précédent qui aborde des questions proches : http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=1838

Ne pas oublier que la question du TBI c’est pas nouveau !!!

Pour compléter notre précédent message voici quelques éléments pour aller plus loin :

NON, le TBI ne résoud pas la fracture numérique : 26 novembre 2008
http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=215

Crayons optiques, écrans tactiles, TBI, même débat ? 10 juin2009
http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=360

L’interactivité/interaction en classe avec le TBI ? 7 mai 2010
http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=658

L’intérêt du TBI, c’est le logiciel, pas le TBI ! 3 février 2011
http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=806

Après les TBI et les tablettes, les smartphones ? Quelle innovation à l’école !  le 5 juillet 2013
http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2013/07/05072013Article635086056713819210.aspx

Après les TBI, la fin des tablettes, le retour de la craie et des claviers ? 12 octobre 2014
http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=1653

Et en plus

Pour mémoire, il faut rappeler le lobbying des sociétés du secteur et rappeler aussi que les partenariats ne sont pas nouveaux (cf. les plus récents). On s’aperçoit que l’on est souvent mal entendu par les décideurs et que les mêmes manières de faire se reproduisent régulièrement. En voici la preuve :

On peut lire sur le Café Pédagogique en 2005 le passage suivant :
« TICE : Le ministère signe avec Promethean
Le ministère de l’éducation nationale et le constructeur de tableaux interactifs (TBI) Promethean signeront le 24 novembre un accord pour promouvoir les usages des TBI. Il vise à favoriser le partage d’expériences et la formation des enseignants et à proposer des « offres économiquement avantageuses ».

et en 2006 le texte suivant :
TICE : Le ministère sous-traite la formation des enseignants sur les TBI à une société privée
« GTCO CalComp fera tout son possible pour adapter au mieux l’offre de formation aux spécificités des circuits de formation initiale et continue du Ministère ». Le ministère de l’éducation nationale annonce la signature d’un partenariat avec GTCO CalComp, un constructeur de périphériques informatiques. L’accord prévoit que l’entreprise pourra former et accompagner les enseignants utilisant les tableaux interactifs. Elle pourra aussi « mener des expérimentations ».

On ne peut que rester dubitatif quand on relit tous ces textes…dont les enseignements n’ont pas été tirés… à ce jour

A suivre

 

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