Sommes-nous dominés par nos cerveaux ? La construction de notre EPTC

Il vous est sûrement arrivé d’avoir des gestes, de faire des actions sans vous en rendre compte et de réaliser après coup que vous aviez été « en automatique », comme piloté par votre cerveau sans que votre conscience en soit informée. La question de la conscience et aussi vieille que la philosophie, celle du cerveau s’est constamment actualisée du fait de l’évolution des savoirs et surtout de l’abandon partiel des croyances et autres illusions magiques que chacun de nous peut avoir, intuitivement de son cerveau. Depuis les travaux de S. Freud (entre autres), l’inconscient a connu une popularité telle qu’il est souvent considéré comme une sorte d’espace inconnu qui contrôle notre vie. Depuis un siècle, les débats sur cet inconscient et même plus largement sur le fonctionnement du cerveau n’ont cessé d’interroger cette question d’une sorte de « moteur caché » qui serait, au sein de notre système psychique, en train de nous « imposer », au moins en partie, nos conduites.

Quel lien avec le numérique éducatif ? Tout simplement parce que en changeant notre environnement perceptif et relationnel, les moyens numériques font aussi évoluer notre fonctionnement mental et donc, probablement l’organisation de notre cerveau. En élargissant cette analyse, on peut s’interroger sur ce que les moyens numériques font aux enfants qui les utilisent de manière courante et de quelle manière leur cerveau s’adapte à cet environnement. Les utilisations compulsives du smartphone par les adultes, les adolescents et les usages fréquents de cet appareil par de jeunes enfants semblent indiquer que les transformations sont en cours. Mais de quelle nature sont ces changements ? Beaucoup de croyances, de constats empiriques, de propos médiatisés au service de conviction, et des travaux scientifiques controversés. Ainsi en est-il de la question désormais ritualisée des écrans. La succession impressionnante de publications de toutes natures depuis de très nombreuses années (antérieures bien sûr à l’ordinateur et à Internet) met en évidence outre les controverses, la très difficile analyse de ce domaine (cf. une récente enquête sur les enfants et le numérique qui ne prend pas en compte le smartphone…). Dans notre approche par l’Environnement Personnel Techno-Cognitif (EPTC), nous avons tenté de mettre à jour certaines évolutions de notre fonctionnement psychique liées aux objets (matériels, logiciels, documents, …) présents dans notre entourage. Nous faisons l’hypothèse que notre fonctionnement psychique est transformé par les « objets » qui nous entourent et leurs usages (les actants).

Nous connaissons tous la notion de plasticité cérébrale qui désigne le fait que le cerveau fonctionne de manière dynamique et qu’il est capable d’évoluer dans le temps (lentement), de transformer sa structure aussi bien au travers des générations qu’au cours d’une vie. Plusieurs éléments de l’environnement du cerveau contribuent à ces changements. Que ce soient des changements physiques, chimiques ou techniques (parmi d’autres), les causes d’évolution du cerveau sont nombreuses. Avec l’invention du langage puis de l’écriture, le cerveau humain s’est transformé pour « accueillir et développer » sa capacité à traiter ces nouveaux éléments du contexte. Si l’on considère l’invention de l’imprimerie, on s’aperçoit que celle-ci a multiplié la quantité d’écrits accessibles dans l’environnement humain. Cela a pris du temps, et les transformations se sont progressivement accélérées avec la mécanisation. Toutefois on considère cette invention comme majeure et transformant profondément la société, comme le passage de l’oral à l’écrit avait pu le faire antérieurement (cf les écrits en Égypte ancienne et leur rôle dans l’organisation sociale). A entendre les témoignages concernant le rapport à l’écrit et aussi au livre, on peut effectivement penser que la transformation a été profonde au cours des siècles derniers.
En partant de cette analyse, on peut imaginer que l’apparition et le développement rapide de l’informatique et de sa socialisation à travers le numérique va produire progressivement des transformations de comportements mais aussi de processus mentaux et qu’à long terme cela transformera aussi le fonctionnement du cerveau (et de ses prolongations) et peut-être même sa structure ou certains des processus qui s’y déroulent. Plusieurs facteurs agissent de manière systémique dans l’environnement humain et, à l’instar des travaux de Darwin et des scientifiques qui travaillent cette question, on peut penser qu’il y a une adaptation progressive qui se traduit jusque dans le corps lui-même. L’étude des comportements qui se développent dans une société marquée par la généralisation du numérique permet de commencer à détecter des transformations qui pourront se traduire durablement ensuite ou être abandonnées jusqu’au plus profond du corps, du cerveau.

Une approche intéressante nous permet d’aborder de manière située la question. La thèse de Magali Loffreda (Magali Loffreda. L’activité d’organisation des ressources éducatives par les enseignants.. Education. Université Paris-Saclay, 2021.) montre comment les enseignants organisent leur « poste de travail » et comment celui-ci est articulé avec l’ensemble de leur mode de vie. Elle cite ainsi cette enseignante « Non c’est vrai je n’avais jamais pensé aux liens entre mon matériel scolaire et la façon dont je range la maison, dont je conçois le rangement à la maison, mais c’est vrai que c’est exactement le même principe (Élisa, Lettres). ». Serions-nous ainsi guidés par notre « cerveau » à tel point qu’il induise des comportements non conscients ? Qu’en est-il des plus jeunes, des élèves ? IL faut, comme pour les enseignants, identifier dans quelle mesure le mode de vie quotidien et l’activité habituelle induisent des transformations. Ainsi le cadre scolaire est-il un cadre qui « forme » le cerveau et induit des rituels des pratiques et des usages qui sont l’écho comportemental de cette forme.

Si l’on élargit le questionnement, on peut rapidement comprendre que nous sommes souvent « enfermés » dans ce que notre cerveau a construit de l’expérience, des situation vécues (école compris), et plus largement de notre éducation « tout au long de la vie ». Ainsi, quand on parle de point de vue, d’opinion, et même d’approche critique, sommes-nous vraiment en mesure de nous affranchir des propositions faites par notre cerveau tel qu’il est. En écoutant des propos d’enseignant(e)s qui se sentent en opposition au numérique à l’école tout comme ceux des volontaristes, on s’interroge sur ce qui a pu les amener à orienter leur propos. Sont-ils réellement dominés par leur cerveau et son fonctionnement ? Les opinions et croyances sont-elles issues d’un processus de maturation psychique progressif ? On peut effectivement observer notre difficulté à nous affranchir de ce que le cerveau a construit et parfois même notre renoncement. Si l’on y regarde de plus près, l’organisation synaptique et cellulaire ainsi que leur fonctionnement semblent progressivement structurer la pensée et si l’on reprend la théorie de l’analogie et de la catégorisation proposée par Sander et Hofstadter, on comprend que nous élaborons au cours de notre vie ces éléments qui peuvent aussi nous limiter, voire nous enfermer dans notre mode de fonctionnement psychique.

La généralisation rapide du numérique se traduit par deux grandes tendances : ceux qui ont construit leur cerveau sans avoir connaissance de ces objets dans leur environnement et ceux qui naissent dans cet environnement. Comme celui-ci est très peu stable et en pleine évolution, les smartphones ont à peine quinze années d’existence massive, on ne peut encore mesurer ou au moins identifier les mutations profondes en cours. Toutefois, les discours et autres controverses sur le sujet font écho à celles qui antérieurement émergeaient lors des sauts techniques qui se propageaient dans la société. Entre enthousiasme et crainte profonde, les débats sont nombreux, mais manquent de distance en particulier par rapport au « cerveau antérieur » de ceux et celles qui débattent. On ne peut cependant mettre de côté les termes de ces échanges tant qu’ils ne sont pas étayés de manière plus scientifique, mais en même temps nous avons la nécessité, dans le cadre d’une éthique du débat, de chercher les éléments de preuve qui peuvent nous aider à comprendre.

L’éducation des jeunes est invitée à se situer dans cette perspective développementale globale et essayer d’en tirer les éléments pour permettre aux jeunes, mais pas seulement, de sombrer dans les formats que les forces influentes de la société tentent d’inculquer, en lieu et place de la réflexion, comme le suggérait il y a quarante ans Jacques Ellul.

A suivre et à débattre
BD

Les élèves sont ils privés d’une éducation au numérique ?

En allant dans les écoles primaires à la rencontre des enseignant(e)s, des direct(eurs)trices, des élèves et des parents, il est temps de lancer une alarme : face à l’informatique et au numérique, les écoles et les élèves sont soumis à d’incroyables inégalités. Tout le monde est content, toutes les classes (ou presque) ont désormais un vidéoprojecteur interactif ou un tableau interactif (les appellations TBI, TNI, VNI et autres acronymes fleurissent). Oui, mais ça c’est pour l’enseignant qui n’y donne accès aux élèves (un à la fois) qu’aléatoirement. Dans certains établissements, des « flottes » de tablettes ou d’ordinateurs sont mises à disposition, mais trop souvent encore, laissées dans leurs valises ou armoires… A l’heure où, en France, le ministère parle d’un SNEE (https://eduscol.education.fr/1066/socles-d-equipement-numerique-definis-en-comite-des-partenaires), certaines entreprises s’en emparent (comme Maskott) en proposant son « Socle Numérique de Base » (https://socle-numerique-de-base.fr/) la réalité est bien différente. Quand un directeur d’école vous raconte qu’un vendredi en fin de journée il a vu un livreur déposer une cinquantaine de cartons remplis de matériels informatiques sur le trottoir sous la pluie devant l’entrée de l’école sans autre explication que, je n’ai pas à les porter dans l’école, on peut être rêveur. Quand près de cinquante tablettes sont entreposés dans des valises sans jamais être ouvertes depuis un an et demi, on s’interroge. Quand on parle de « nuage » et de cloud, nombre d’établissements ont des connexions très aléatoires au réseau Internet, sans parler du wifi meilleur au resto populaire du coin que dans les salles de classe, on peut avoir envie de sortir de l’établissement. Bref les constats que l’on peut faire sont révélateurs de plusieurs points qui interrogent l’école au moment où les fondamentaux (français, mathématiques) n’ont jamais été aussi pesants et que le rêve informatico-numérique s’éloigne rapidement des priorités du quotidien.

Quand les enseignants de collège doivent faire passer les évaluation d’entrée en 6è sur ordinateur (car c’est comme ça que ça se fait), ils s’aperçoivent qu’une grande majorité d’entre eux sont en difficulté, non pas par les questions posées, mais par l’utilisation de l’ordinateur pour pouvoir répondre à ces questions. Dès lors ils se tournent vers le primaire et déclarent volontiers que rien n’a été fait avant. Ceci dit c’est une musique récurrente en éducation, si les élèves à l’entrée d’une niveau d’enseignement sont en difficulté, c’est que le travail a mal été fait auparavant… Ainsi le supérieur le dit à propos du lycée qui le dit à propos du collège qui le dit à propos du primaire, quand on ne se retourner pas, au final, sur les familles… ou sur les « maladies ». Les coupables semblent être d’abord recherchés chez les autres avant de regarder chez soi… Et bien sûr, l’informatique et le numérique n’échappent pas à ça. Quand, de surcroît, ce rêve d’un socle numérique dont disposeraient tous les établissements de l’école au lycée… on en est encore trop loin et les différences sont encore trop grandes. Tout ça coute cher, et l’efficacité globale semble être absente du fonctionnement institutionnel de l’Éducation Nationale.

Revenons aux écoles primaires et aux pratiques réelles. Quid de la formation, de l’accompagnement, des ressources, de la maintenance, et même de l’aide aux familles en difficulté ? Sur le papier, tout semble être réglé : dans le second degré il y a les RUPN (ou les conseillers pédagogiques TICE), dans le premier degré les ERUN, il y a CANOPE chargé de la formation continue des enseignants au numériques, il y a les EAFC (les écoles académiques de la formation continue), il y a les INSPE (écoles du professorat universitaires), il y a même des enseignants référents numériques en école primaire et même parfois des parents référents numériques. On oublie probablement d’autres belles photographies ou plutôt cartes postales au dos desquelles il est difficile d’écrire quelque chose de cohérent, voire de réel au quotidien des établissements. Oui, les enseignants du primaire savent rechercher pour eux des ressources de travail (Eduscol). Oui, la préparation de classe se fait désormais le plus souvent sur ordinateur (personnel le plus souvent) que l’enseignant utilise pour ses supports qu’il amène à l’école sur clé USB ou parfois même avec son ordinateur qu’il amène en classe (l’inverse, prendre l’ordinateur dont l’école est dotée à la maison semble interdit…). Mais en classe, pour la grande majorité des établissements, seule la vidéoprojection, interactive ou non, est utilisée une bonne partie de la journée.

Dans certaines écoles, des enseignants « acharnés » à surmonter ces difficultés déploient des trésors d’imagination et d’initiatives pédagogiques pour permettre aux élèves de manipuler. Le plus souvent, ne disposant par d’un appareil par élèves, les stratégies se construisent soit par un travail en binôme ou en classe de groupes ou même en classe atelier (surtout quand il y a peu de matériel) ou par projet. De plus en plus d’établissements ont accès à une Environnement Numérique de Travail. Malheureusement, les statistiques d’utilisation (d’après les directions et les enseignants) restent très modestes de la part des familles et aussi des enseignants. Toutefois l’enthousiasme de certains ne doit pas cacher la réalité de la majorité : c’est le défaut de toutes ces journées démonstrations, eu autres manifestations publiques consacrées au numériques qu ne font que glorifier certains mais recouvrir d’un voile opaque les analyses de terrain. Pour le dire autrement, vu d’en haut le dispositif fonctionne et les « innovateurs » en sont la preuve. Vu d’en bas la réalité est toute autre : les innovateurs sont le plus souvent dans leur coin, isolé ou mis à l’écart, parfois, par leurs collègues qui se heurtent aux difficultés quotidiennes, et aussi à leurs difficultés personnelles : pour beaucoup d’entre eux, le numérique c’est « en plus », cela demande un investissement à long terme, c’est souvent de fonctionnement erratique, cela s’oppose aux priorités autres (les fameux fondamentaux). Quant à la formation, elle est presque inexistante dans le domaine du numérique… pour les enseignants du primaire, sauf s’ils veulent le faire sur leur temps personnel. On ne remplace pas un enseignant qui se forme !!!

La conséquence de ces constats, qu’il nous faudra reprendre à intervalles réguliers, est que les élèves de l’école primaire sont mis à l’écart, très majoritairement, de l’informatique et du numérique (EMI compris). Combien de valises de robots laissées inutilisées; combien de tablettes laissées de côté…. !!! Le constat c’est aussi que les enseignants se répartissent le plus souvent en trois tiers (parfois bien inégaux : les utilisateurs avancés, parfois passionnés, les opposants à tout surcroit de numérique, les sceptiques accompagnateurs partagés entre les philes et les phobes vers lesquels ils peuvent se tourner selon les opportunités. Et chacun à des arguments valables et entendables. Mais surtout, au-delà des discussions, il y a la véritable possibilité d’agir. On pourrait dire que le déploiement du numérique dans l’enseignement ne s’appuie pas sur le développement des « capabilités », mais simplement sur des dispositifs formels d’offre (matériel, ressources, formation) qui ne rencontrent pas vraiment leur public.

La seule donnée positive qui pourrait amener d’ailleurs à un changement des politiques publiques, c’est la durée. Tous nos travaux d’enquêtes et données recueillies montrent qu’il faut du temps pour que les pratiques se transforment. Mais il y a une condition primordiale : la stabilité et la continuité des dispositifs, la coordination entre les acteurs (en particulier dans les services intermédiaires des académies). Qu’un chef d’établissement, un enseignant ressource numérique de la circonscription et qu’un inspecteur découvrent l’organisation de manifestations autour du numérique sans en avoir été informé au préalable et parfois en collision de calendrier avec leurs actions, en dit long sur l’état du système… Les états généraux du numérique ont oublié cela et pour cause : ceux qui les ont piloté appartiennent à la catégorie « d’en haut ». Souhaitons que les équipes n’en viennent à leur dire « au revoir » et qu’elles abandonnent les enfants aux tourbillons des marchés du numérique de toutes natures….

A suivre et à débattre
BD

Le SPNE, un objet à refonder ? quel avenir pour la DNE ?

Faut-il un pilotage spécifique pour les questions du numérique au sein de l’Éducation nationale ? Si la réponse est positive, c’est que l’on en attend un potentiel de transformation important du monde scolaire. Si la réponse est négative, c’est qu’on ne considère l’informatique et le numérique que comme un élément du grand ministère. Le Service Public du Numérique Educatif (SPNE) à été institué en 2013 au sein du Service Public de l’Éducation. La création de la Direction du Numérique pour l’Éducation qui a suivi a montré l’intérêt mais aussi les limites de l’exercice. Le numérique dit éducatif est-il si spécifique qu’il doive être en dehors de la question plus générale de l’école et de son pilotage ? On se rappelle l’époque de la SDTICE (sous direction des TIC éducatives) puis l’émergence à partir de 2012 de ce qui va devenir la Direction du Numérique Educatif avec comme première directrice l’inspectrice Générale de Lettres, Mme Becchetti Bizot(2014). La suite de cette direction et surtout les prises de position et initiatives des ministres dans le domaine ainsi que les nominations qui s’en sont suivies laissent sur notre faim. Après une pédagogue, un informaticien qui a montré l’orientation d’un ministère de l’éducation négligeant la dimension pédagogique alors que la présidence de la République reprenait la main sur le numérique (le plan Hollande). C’est alors qu’une déclaration malencontreuse concernant les GAFAM et leur lien avec l’éducation mettait rapidement fin à ce mandat, alors remplacé par celui qui était alors directeur de CANOPE dont il avait assuré la mutation (CNDP puis CRDP le tout dans une unité nationale). La crise sanitaire a démontré les faiblesses techniques au sein de la DNE. Et dans une sorte d’alternance un informaticien, mais issu de Bercy celui-ci, prenait la direction du Numérique pour l’Éducation. Étant entendu que ce directeur était d’abord un technicien, il allait de soi que son approche de la pédagogie était très limitée, et que c’est l’entourage et les membres de cette direction qui sont censés assurer cette dimension.
Un article récent du journal le Monde confirme une orientation technopolitique de cette direction et s’appuie sur la réponse de l’État à une question d’un député (https://questions.assemblee-nationale.fr/q16/16-971QE.htm): « A l’école, l’Éducation nationale tente de limiter l’emprise des Gafam et en particulier Microsoft et Google  » (https://www.lemonde.fr/pixels/article/2022/11/16/a-l-ecole-l-education-nationale-tente-de-limiter-l-emprise-des-gafam_6150169_4408996.html). Contre cet accord signé jadis entre Microsoft et le ministère, par cette réponse à un député en date du 15 novembre 2022, l’État (DINUM et services du premier ministre) arbitre par dessus la DNE cette question et impose aussi aux collectivités cette approche. Précisons ici que l’argument du « Cloud au Centre » doit être relativisé (ce que l’article du Monde ainsi que la réponse officielle fait). Pour mieux comprendre sur ce fameux SECNUMCLOUD (Prestataires de service d’informatique en nuage – https://www.ssi.gouv.fr/entreprise/qualifications/prestataires-de-services-de-confiance-qualifies/prestataires-de-service-dinformatique-en-nuage-secnumcloud/) ce dont il s’agit, il faut comprendre (dans la dernière partie de la réponse de l’Etat) que l’essentiel est d’adopter des outils, services et dispositifs logiciels »respectant les principes du RGPD et de souveraineté numérique ». Cependant il ne faut pas oublier que cette réponse n’apporte pas une contrainte, au vu de ce qui se passe au quotidien dans les établissements, mais plutôt une « doctrine » (ce terme à la mode dans le discours public) qui appuie une stratégie…
Ainsi le Directeur du Numérique pour l’Éducation, une année et demi après son entrée en fonction annonce-t-il « La DNE, dont la stratégie pour le quinquennat doit être officialisée au premier trimestre de 2023 ». Après un travail mené au début de 2022, puis une fausse annonce au colloque inFine en octobre 2022 à Poitiers, puis une autre annonce pour le salon Educatech en fin novembre voici que l’on parle du premier trimestre 2023 pour le dévoilement de cette stratégie et de la fameuse doctrine issue de cette directive gouvernementale accessible ici : https://www.numerique.gouv.fr/services/cloud/regles-doctrine/ et que l’on peut accompagner d’un autre chantier en cours le fameux « DFSR » (https://www.systeme-de-design.gouv.fr/) qui vise à unifier les interfaces des applications de l’État qui pourrait se décliner au delà. Il s’agit en quelque sorte de « normaliser » d’une part les outils et services et d’autre part d’en améliorer l’accessibilité (au sens large) en vue de faciliter les usages. L’approche est louable, d’autant plus que les acteurs des académies et des établissements scolaires ont souvent déploré cette cacophonie des services et des outils. Cependant, tout ne semble pas aussi simple qu’on le pense au vu des reports successifs des annonces et des documents.
De même, on avait vu apparaître une charte au mois de juillet, on attendait la suite. De même depuis le début 2022 un PIX Edu renommé CRCNE pour l’enseignement scolaire, et on attend le texte final et surtout la mise en application, sachant que l’expérimentation est encore en cours…. On peut constater qu’il y a plusieurs chantiers en cours mais qu’ils sont encore à peaufiner. Du côté des utilisateurs, on attend une parole globale qui se déclinerait ensuite dans les différentes strates de l’éducation. Mais il semble que la place et le rôle des collectivités, dans ce domaine doivent être encore précisés. En effet dans la réponse du ministère à la question du député on a pu constater qu’il faudra encore des arbitrages. On lit le rappel du code de l’éducation libellé ainsi : « l’acquisition et la maintenance des infrastructures et des équipements, dont les matériels informatiques et les logiciels prévus pour leur mise en service, nécessaires à l’enseignement et aux échanges entre les membres de la communauté éducative sont à [leur] charge (articles L. 213-2 et L. 214-6). ». De quels logiciels parle-t-on ? Que signifie nécessaire à l’enseignement et aux échanges entre les membres des communautés ? Alors que les collectivités demandent à l’Éducation Nationale d’améliorer la qualité des échanges et surtout de clarifier les règles des partenariats, force est de constater qu’on en est encore loin… au moins à écouter les témoignages des uns et des autres.
Cette page web (https://eduscol.education.fr/398/protection-des-donnees-pers)onnelles-et-assistance) qui semble être mise à jour en octobre 2022 devrait rendre service à l’ensemble de la communauté éducative. C’est en particulier la question du RGPD qui mériterait d’être à nouveau clarifiée et explicitée. En effet si le document proposé par CANOPE à ce sujet est clair (https://www.reseau-canope.fr/fileadmin/user_upload/Projets/RGPD/RGPD_WEB.pdf) sa traduction dans le quotidien des enseignants et des établissements semble encore faire défaut (où sont donc les rapports que les DPD académiques et le DPD national devaient rendre chaque année ?). Trop souvent le RGPD se résume à « j’ai le droit d’utiliser tel ou tel logiciel en classe ». Certes, c’est un début, mais cela ne suffit pas. Le RGPD c’est aussi un état d’esprit et le document proposé par CANOPE explore plusieurs de ces aspects qu’on laisse de côté (droits d’image, droits d’effacement des données etc…)
Enfin, il faut évoquer ici TNE (Territoires Numériques Éducatifs) dont la deuxième vague est en cours de mise en place dans 10 départements. S’agit-il d’un énième démonstrateur ou d’une politique globale ou simplement un coup d’essai d’une politique plus territoriale du numérique en direction de l’enseignement ? Une chose est certaine, ce projet met en évidence la difficulté systémique d’introduire le numérique éducatif dans l’enseignement. La multiplication des acteurs/décideurs (État, académies, collectivités locales, opérateurs de l’état, associations, edtech) et l’articulation entre eux tous risque de donner le tournis aux établissements impliqués : de simples récepteurs de matériels à expérimentateurs innovants, où vont-ils pouvoir se situer.

Pour terminer cette revue, y a-t-il réellement une possibilité de piloter le numérique éducatif ? A faire un retour sur les années 1970 et d’examiner ce qui s’est passé depuis. Vincent Peillon déclarait en 2013 : « L’École doit devenir actrice de la société numérique : il ne faut plus attendre. Nous n’avons plus de temps à perdre. Nous avons déjà perdu trop de temps. ». IL ajoute un peu plus loin : « Ce nest pas le nombre de plans en faveur du numérique qui nous a manqué. Depuis 1970, on ne dénombre pas moins de quinze plans en faveur du numérique… dont 5 depuis les années 2000. ». Regardons ce qui s’est passé au cours des dix dernières années : Vincent Peillon n’a pas été prophète…(https://www.vie-publique.fr/discours/186697-declaration-de-m-vincent-peillon-ministre-de-leducation-nationale-su). La Direction du Numérique pour l’Éducation qui a été mise en place suite à cette impulsion ministérielle se trouve aujourd’hui face à des choix. Il semble bien qu’à lire et constater les actions en cours, que, pour l’instant, la « reprise en main » du pilotage national soit au coeur du projet politique autour du numérique. Pour agir, il faut avoir des tableaux de bords, des indicateurs, des outils de structuration… même s’il semble que cela soit très tardif, il faut reconnaître que le travail est en cours. Portera-t-il ses fruits ? On pourra s’intéresser aux différents chantiers pour en juger, CRCN et CRCNE inclus… de même pour les nouvelles missions de CANOPE face aux Écoles Académiques de Formation Continue et aux Inspe et autre e-Inspe….

Le choix et le doute : faire face au chaos informationnel

Alors que se multiplient les initiatives et propositions pour lutter contre les fausses informations, l’infobésité et autres difficultés face à l’information (définie comme un fait transmis après avoir été mis en forme – texte, vidéo etc…). Il est nécessaire de s’interroger sur la posture personnelle que chacun de nous doit développer pour faire face à ce monde d’informations qui semble si chaotique. En effet, très souvent ces propositions mettent en avant des « techniques » à mettre en oeuvre : comment vérifier une source, comment vérifier une image, comment décrypter le vrai du faux en s’appuyant sur une analyse des faits présentés, etc… Ce qui est le plus souvent laissé de côté c’est la partie psychologique, cognitive, c’est à dire la posture que chacun doit essayer de construire pour faire face non seulement à ces informations, mais surtout pour se défaire de ses propres biais psychiques et cognitifs qui font de l’humain un être fragile face au monde qui l’entoure. Il nous est arrivé précédemment d’évoquer la question du « point de vue » ou pour le dire autrement « d’où nous situons-nous ». Lorsque je m’exprime, ma parole est originée et contextualisée : j’ai eu une éducation, j’ai une culture, etc….

Parmi les nouveautés au sein du chaos informationnel, se trouvent les « commentaires » que l’on peut lire soit à la suite d’un article, d’une vidéo soit simplement à la suite d’un écrit court sur un réseau social. Souvent courts (et contraints d’y être parfois), peu argumentés, ils sont le reflet de notre monde d’adultes qui prétendent « éduquer ». On retrouve d’ailleurs des enseignants, aussi. Ces propos sont aussi de plus en plus violents. Or cette violence verbale est un danger pour nos sociétés et incite à la montée des dictatures (qui souvent utilisent d’autres violences). Le chaos informationnel est la première raison d’une difficulté à dépasser justement les propositions « techniques » ou parfois « solutionnistes » (il n’y a qu’à interdire ou bloquer, comme en Iran). Nos enfants, nos élèves, les jeunes connaissent aussi cette violence verbale au quotidien. Sauf que le sens des mots n’est, le plus souvent, pas le même que pour les adultes. Les invectives de cour de récréation ont au départ une valeur bien différente. C’est ensuite, à l’exemple des adultes, que les mots prennent sens… et souvent mauvais sens quand ce n’est pas sens interdit. Toutefois ne fustigeons pas trop vite la jeunesse, car le monde des adultes n’est pas vraiment idéal… mais trop souvent idéalisé.

Les deux principes qui pourraient aider à l’éducation à l’information et à la communication (tous médias confondus) et qui seraient à la base d’un changement de posture, sont le doute et le choix. Notre époque, portée par les moyens numériques, a amplifié la circulation de l’information et des savoirs, les phénomènes de manipulation de l’information et surtout, a mis en évidence nos fragilités humaines. Car nous allons tous en premier lieu vers ce qui nous ressemble, ce qui nous conforte, ce qui nous rassure (voir la liste des biais établis par M. Moukheiber – Votre Cerveau vous joue des tours, Allary Éditions 2019) . À force d’être entre soi, on finit par croire que le monde est comme soi ! Nos élèves, nos enfants, la jeunesse, dès le plus jeune âge entrent dans ce monde qui sans être totalement nouveau est pourtant bien différent de celui que la génération des années 50 – 90 a vécu, a connu. L’histoire, comme l’a si bien montré Patrick Boucheron, peut pour nous aujourd’hui et aussi demain. C’est d’abord l’histoire des humains et de leurs techniques, celles qui ont permis la tentative de prise de contrôle de l’environnement, en le transformant pour nous le rendre, croyait-on plus favorable. Il est toujours possible de faire l’autruche et de ne pas vouloir savoir et voir et d’ailleurs les récentes évolutions des opinions occidentales semblent indiquer que cela se généralise. Pour le dire autrement, nous recherchons des certitudes rassurantes, évitons de faire des choix, car nous ne voulons pas les voir. Face au doute et surtout aux savoirs divergents, on peut être tenté par un repli sur soi et sur ses propres certitudes.

Au moment où l’on parle de développer chez les élèves une citoyenneté et un esprit critique dans un monde numérique, on s’aperçoit que c’est de plus en plus incertain et compliqué, voire complexe. Or le fondement même de l’esprit critique, c’est le doute. Mais pas n’importe quel doute. C’est d’abord le questionnement a priori de toute information (comprise comme un fait rapporté et transmis). À la différence des faits, pour lesquels nous sommes parfois nous-mêmes défaillants dans leur perception, les informations sont déjà des transformations qui parfois, surtout lorsqu’elles sont médiatisées, s’avèrent peu fiables. Les enquêteurs connaissent bien les variations des témoignages sur les faits qui se produisent. Non seulement c’est une question de point de vue (se situer par rapport à la scène des faits), mais parfois, plus simplement des erreurs perceptives et mémorielles de ce qui s’est passé, surtout quand des émotions viennent s’ajouter aux faits. Douter est ainsi à la base d’une posture qui amène l’élève à chercher des variations dans les savoirs, des sources multiples pour mesurer l’étendue du champ mais aussi pour percevoir les différents termes de la question posée. En amont de cette activité, l’attitude initiale est de prendre du recul par rapport à tout fait, toute information et d’engager une démarche systémique de recherche de liens entre le fait, l’information et le contexte.

Une fois la démarche engagée, la construction d’une connaissance passe par l’aptitude à reconnaître un savoir « acceptable » et à l’étayer, l’argumenter, le prouver. Ce savoir est bien sûr temporaire, au risque de la contestation scientifique, mais au moins il permet d’agir. Car un certain niveau de certitude est nécessaire pour engager une action. C’est donc ce niveau que l’on va travailler avec les élèves. C’est normalement ce travail qui, basé sur des choix, va permettre de construire une « trace structurée » et utilisable de manière suffisamment durable pour avancer. Éviter tout blocage dans le raisonnement est essentiel. Puis se développe la capacité à faire des choix. Dans une posture comme celle que nous proposons, faire des choix s’effectue à de nombreux niveaux qui se superposent et interagissent entre eux. Les choix sont souvent extérieurs pour commencer : quel équipement, matériel, logiciel, technique pour avancer dans la vie. Petit à petit, les choix deviennent plus intérieurs, en particulier quand il s’agit des connaissances mais aussi des convictions, voire des croyances. Faire des choix, c’est d’abord un engagement dans une ou plusieurs voies. Cet engagement doit pouvoir être fait en toute responsabilité et connaissance de cause. Dans la relation à l’information, lorsqu’on la consulte, l’analyse et l’intériorise, cette responsabilité est engagée dans la rigueur du travail initial. Dans un deuxième temps le fait de choisir va donc permettre de construire, d’agir en sortant au moins temporairement du doute.

Face aux écrans (au sens large) cette démarche du doute et du choix est essentielle pour permettre une réception et une appropriation, allant parfois jusqu’à une « incorporation » en matière de connaissances. Le problème auquel chacun de nous est confronté, c’est le risque de se faire « déborder » par l’information et ses canaux de diffusion. Il y a un risque d’envahissement du psychisme, une charge mentale ou même une saturation mentale qui peut amener à renoncer à douter et faire des choix. Pire encore cela peut amener à un repli culturel et social. Il semble que nous soyons dans une période qui favorise ce genre d’attitude et qui se traduit dans les choix politiques des humains : abstention, repli… identitaire, etc…. Le numérique et le web en particulier ont ouvert une brèche dans nos cerveaux : nous commençons juste à nous en apercevoir. Cette brèche est c’est celle du chaos informationnel à laquelle nous n’étions pas habitués. Nous sommes passés en moins d’un siècle de notre quartier et de notre village à la planète tout entière à portée de main et surtout au coeur du chaos informationnel. Notre cerveau, aussi plastique est-il, ne s’est pas encore adapté, mais il faut dire que la fluidité informationnelle est telle que lorsque l’on pense en avoir cerné une partie, l’autre nous fuit. Revenir en arrière, c’est ce qu’expriment certains (une enseignante l’appelait de ses voeux encore récemment au cours d’une formation consacrée aux usages du numérique en classe), même si l’idée est séduisante, elle ne permet pas d’ouvrir un « nouveau chemin » pour l’avenir. Aidons les jeunes à le trouver !!!

A suivre et à débattre
BD

PS : on peut lire cet article avec intérêt : Jacques Barou, « DE LA MÉTHODE CRITIQUE AU DOUTE COMPULSIF, Érès | « L’école des parents »2021/1 n° 638 | pages 60 à 62

Faut il imposer des compétences numériques aux élèves ?

Au travers de référentiels comme PIX, un ensemble de compétences est désigné par des groupes de spécialistes comme essentielles pour agir en « citoyens éclairés ». Outre que cette intention est discutable au vu des différentes compétences proposées, il y a une particularité qui est peu prise en compte. Quelles sont, aujourd’hui les compétences, les habiletés requises par les enseignants pour que les élèves puissent réussir dans leurs apprentissages et leurs parcours scolaires. De manière explicite ou implicite, les enseignants invitent et imposent à leurs élèves des usages des moyens numériques pour réaliser les tâches scolaires demandées. De manière parfois inconsciente, ils posent un cadre culturel qui nécessite, sans que cela soit dit, que les élèves aient bien les éléments de maîtrise des moyens et dispositifs numériques, et du cadre culturel au sein duquel ils se développent. La culture de l’élève a longtemps été marquée par le livre et l’écrit après l’avoir été par l’oral. Désormais elle est aussi marquée par les moyens et dispositifs numériques auxquels chacun peut accéder, indépendamment du système scolaire.

Qu’elle le veuille ou non, l’école s’adapte à son environnement social et culturel. Elle s’est construite en relation avec celui-ci. La place prise par le livre et l’écrit à partir du début du 19è siècle a été fondatrice de la forme scolaire actuelle. À cet « objet technique », il a fallu que l’on construise un dispositif qui permet de répondre à des besoins et des attentes guidées par le politique et plus généralement par la société telle qu’elle est. Si l’on reprend les propos sur l’image, la radio, le film, la télévision, et maintenant le « numérique », on s’aperçoit que de la défiance à l’idolâtrie, les propos tenus depuis près d’un siècle n’ont pas entamé réellement une forme fondée sur la prééminence de l’écrit et du livre. Les compétences langagières attendues des élèves ont donc été au cœur de l’enseignement, en particulier celui des premières années. Le développement, dans la suite de la philosophie des lumières, de l’idée de rationalité scientifique a mis en avant l’importance des compétences mathématiques et scientifiques. Nous voici donc avec les fameux fondamentaux qui, aujourd’hui encore, pèsent lourdement sur les choix politiques faits en direction de l’école et des jeunes.

Rappelons ici que les catégories socio-professionnelles les plus aisées repèrent, pour la plupart de leurs membres, les codes qu’il est nécessaire d’adopter, pour parvenir à se maintenir dans leurs catégories ainsi que leurs enfants. Certes il y a des déclassements et aussi des ascenseurs sociaux, mais, à regarder de près, ils n’ont pas pris le pas sur une société dans laquelle les inégalités de classes perdurent et pour lesquelles l’école, malgré les intentions, semble ne pas parvenir à contribuer à les résorber significativement. Un discours convenu, venu de tous les horizons idéologiques, utilise régulièrement cette rhétorique sans pour autant parvenir à modifier les choses. Ces fameux codes, souvent difficiles à définir, à expliciter, sont constamment en action dans les différentes évolutions du système éducatif.

Les enquêtes menées dans la population de France (mais aussi de Belgique par exemple) mettent en évidence de nombreuses fragilités face aux exigences d’une société qui se numérise. L’idée de fracture, à laquelle nous référons celle de vulnérabilité, fait florès… et sert d’argument mais mérite une attention particulière, car près de la moitié de la population ressent des difficultés face aux objets numériques. Ainsi, les compétences nécessaires pour vivre dans une telle société peuvent sembler évidentes au vu des nombreux référentiels existants (dont le PIX). Mais il faut rappeler ici qu’une compétence ne se mesure que dans des situations et des contextes spécifiques et que leur maîtrise dans une situation ne peut préjuger de leur transfert dans d’autres situations ou dans le temps. Toutefois le système scolaire est très souvent considéré comme le moyen d’implanter des comportements et des compétences pour toute la vie, ce que l’on retrouve dans toutes les « éducation à » (cf les parcours) mises en place dans les textes et parfois aussi dans les classes.

Il faut toutefois rester prudent face aux compétences numériques des jeunes et leur pérennisation possible. Si dès sa mise en place il a été souhaité que tous les enseignants prennent en charge le développement et la certification des compétences du B2i, c’est justement parce que ses concepteurs ont perçu qu’il y avait beaucoup d’explicite mais qu’il y avait aussi de l’implicite. Or cet implicite est lié aux pratiques spécifiques des didactiques des disciplines. Trop souvent on réduit, par exemple, les compétences numériques nécessaires à l’enseignant de lettres aux logiciels d’écriture et éventuellement aux outils de lecture (même si le livre reste dominant). Pourtant dans les faits, l’enseignant sait bien qu’écrire et lire s’effectue dans des contextes variés de la vie quotidienne de l’élève et qu’il est contraint, dans la salle de classe de limiter les pratiques non prévues dans le monde scolaire à des activités liées aux attentes de l’école. C’est pourquoi beaucoup d’enseignants ne se sont pas impliqués dans le B2i et sa mise en oeuvre. A cela, il faut ajouter cette remarque faite par certains jeunes face aux demandes numériques de leurs enseignants qui s’estiment saturés ou qui se sentent en difficulté face à des exigences numériques.

Les attentes des enseignants vis-à-vis des élèves dans le domaine numérique sont très variées, très inégales en termes de difficulté. Aussi l’élève est amené à s’adapter en intégrant ces attentes numériques dans leur « métier d’élève ». Certes, il y a plusieurs compétences techniques identifiées et explicitées par les enseignants, mais il y a des compétences d’usage qui ne sont pas que techniques. Ainsi il peut paraître évident qu’un élèves sache « naviguer » au sein de sites web, mais très souvent ils ont du mal à garder le fil de leur travail car ils ne maîtrisent pas les codes cognitivo-techniques des pages qu’ils consultent (contenu hors champ visuel/écran, boutons cliquables ou non, sens des consignes données sur l’écran, etc…). En suggérant à ses élèves de faire une recherche internet puis d’en faire la synthèse dans un document texte accompagné d’une petite présentation vidéo ou non – bref, faire un exposé – l’enseignant met l’élève dans une situation complexe et ses attentes peuvent être multiples et pas forcément clairement présentées. L’élève va donc se construire une représentation des attentes de son enseignant et tenter de rassembler ses compétences (celles qu’il maîtrise) pour y répondre. Derrière des demandes qui peuvent être considérées comme techniquement simples, se trouve une forme de complexité qui articule fonctionnement cognitif et fonctionnement technique. Parfois à ces domaines de l’activité humaine s’ajoutent le relationnel et ses codes culturels ou l’économie et le marché et ses propres codes inclus dans le monde du web.

Le monde éducatif pourrait profiter d’une meilleure connaissance des pratiques quotidiennes des jeunes pour mieux leur proposer d’agir dans le domaine numérique. L’analyse de quelques échanges avec des jeunes en marge de l’école révèle qu’ils développent des pratiques essentiellement « utilitaires ». Comment m’en sortir au quotidien, c’est chercher les moyens (et souvent numérique) de répondre à mes besoins. Loin des attentes scolaires, a priori, ces pratiques utilitaires sont particulièrement intéressantes à décrypter, car elles mettent en évidence ce que nous nommons des « habiletés ». Contextualisées, ces habiletés sont souvent limitées aux besoins à court terme, mais sont particulièrement efficaces quand le jeune est « dans la débrouille ». L’écart entre ces habiletés et les attentes du monde académique est souvent important. Elles sont parfois conflictuelles. L’enseignant déplore le peu de compétences de l’élève. L’élève déplore le manque d’intérêt des pratiques numériques dans la classe. Du coup il y a une forme d’affrontement dans ce domaine qui n’est pas sans rappeler ce qui se passe pour la maîtrise de l’oral et de l’écrit. Nous reproduisons inconsciemment les inégalités dans le champ numérique comme nous les avons maintenues dans le champ du livre et de l’écrit. Cette forme de discrimination sociale et cognitive est en partie à la base des inégalités sociales et de la « reproduction » que Pierre Bourdieu a essayé de nous faire percevoir jadis dans ses travaux sociologiques.

 

Elle voit des écrans partout ! Paradoxe de la radio nationale

Après avoir présenté ce matin un roman intéressant et surtout l’interview de son auteur à 7h49, l’invité de Léa Salamé sur France Inter, Nathan Devers auteur du livre « Les liens artificiels » (Albin Michel 08/2022), cet après midi, le sujet de l’émission « zoom zoom zen » semble aussi intéressant : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-mardi-20-septembre-2022-7524483 consacre à « l’enfermement mental ». Outre qu’il limite cette pathologie à la seule question des écrans et des réseaux sociaux, cette émission semble particulièrement « légère » dans le ton tout au moins. Invitant « Sabine Duflo, psychologue clinicienne », nous avons été très étonnés des analyses radicales de cette dame, voire de sa virulence eu égard à ce que d’autres chercheurs et spécialistes disent de cette question restreinte des « zécrans » et des « zaddictions ». Sans jamais définir clairement l’un et l’autre, le propos est surtout trop à l’emporte-pièce, sans nuances et sans vraiment d’analyse (hormis la citation de chiffres de l’enquête de l’UNAF de 2021), mais avec beaucoup de prescriptions. Mais ce qui surprend en particulier c’est que la solution proposée est très ambivalente : d’une part, pour cette personne, il faut une loi pour interdire et limiter (pas d’achat de smartphone connecté avant 15 ans par exemple) et en même temps il faut que les adolescents s’autonomisent de leurs parents et plus largement des adultes.

Ne nous égarons pas dans une analyse critique de l’émission de cet après-midi, chacun pourra se faire une idée. L’interview L’interview faite le matin (https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-7-9-30/le-7-9-30-du-mardi-20-septembre-2022-9036214)est située à partir de 48m46s de l’émission du matin et se termine à 57m50s. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est de réécouter le lancement fait pas Léa Salamé à propos de ce livre et d’entendre la réponse de l’auteur, et d’aller ensuite au bout de l’interview de celui-ci. Car nous avons affaire là à un jeune homme de 24 ans (https://fr.wikipedia.org/wiki/Nathan_Devers) dont la qualité d’expression et d’analyse mérite d’être mise en balance avec l’autre émission de l’après midi et les propos de l’invité. Il ne s’agit pas de les confronter, quoique, mais d’essayer d’étudier aussi bien les formes de l’expression que le fond même des propos. Entre l’assurance parfois péremptoire d’une psychologue confrontée dans son quotidien à des jeunes en urgence psychiatrique et une certaine forme d’humilité et de mesure (on dirait ici encore sobriété) on ne peut qu’essayer de se forger son opinion. En préférant l’humilité de l’expérience à la forme oratoire injonctive, nous voulons faire passer une remarque de fond : les médias semblent se complaire d’un discours anti-écran (et parfois allant vers de l’anti-jeune), l’entrée en matière de Léa Salamé en est une belle illustration, fort bien modérée par son interlocuteur.

Pour illustrer cela, quelques citations extraites de cette interview. En expliquant rapidement le « métavers » et en réponse à une question sur ses dangers il déclare : « il faut défendre le réel ». Il déclare essayer de nous faire sentir le vertige de la « virtualisation du réel ». Il se situe comme voulant faire face à la « déshumanisation liée à la découverte d’une double vie qui serait virtuelle ». Ce romancier explique que le métavers est aussi en continuité de l’illusion personnelle d’un autre monde que chacun de nous se construit pour se mettre à distance du réel. Il réclame en quelque sorte « le droit à l’incarnation », mais aussi la possibilité « d’ajouter au réel ». Il termine en parlant de « réconcilier les livres et les écrans ». Enfin, un propos qui invite à réfléchir plutôt qu’à simplifier.

On pourra faire l’exercice suivant : extraire les questions posées par Léa Salamé et s’interroger sur ses intentions d’intervieweuse. En effet, comme de nombreux journalistes, elle a un parti pris au démarrage de son entretien et elle essaie de le faire vivre au fil des questions. Sans compter la mise en avant du fait que ce roman est sélectionné dans de nombreux prix littéraires de la rentrée, ce qui, avec l’âge de l’auteur (dont on ne cite pas les trois autres livres qu’il a écrit) est suffisamment « visible » pour susciter l’intérêt du média…
On pourra aussi s’intéresser au profil de l’auteur, la notice Wikipédia est particulièrement « éloquente », on peut chacun en juger. Ainsi que du pseudonyme utilisé qui lui permet de se mettre à distance de ce qui l’a fait, au moins en partie…

A lire… dans les temps prochains
BD

Recherche sur une formation hybride de 1989 à 1992

Voici un document que j’ai retrouvé et qui pourrait intéresser certains :

UNAPEC formation transactionelle et multimedia

A suivre et à débattre

 

Intimité et extimité sur le web : les adultes particulièrement concernés ?

Pourquoi, en ligne, on parle de soi, on met en ligne son quotidien principalement sur les réseaux numériques ? La mise en scène de soi est désormais courante sur les réseaux sociaux numériques. Entre ma dernière production culinaire, ma dernière randonnée ou encore mon dernier « coup de cœur », montrer une part de soi n’est pas seulement une affaire de jeunes ou d’enfant. C’est aussi désormais une affaire d’adultes. Je ne parle pas ici de ces personnes qui développent leur communication en ligne pour tenter d’influencer leurs congénères, mais plutôt de ces personnes, proches de nous parfois, qui parlent d’elles… en ligne de manière à être vues ou lues et parfois d’obtenir des retours d’autres personnes.

Un des fondements psychologique de plusieurs phénomènes relationnels est celui qui consiste « parler de soi », en public de préférence, soit en présence soit sur des espaces numériques de partage. Lorsqu’une connaissance, un ami nous interpelle sur tel ou tel sujet, il ne faut pas longtemps pour que nous passions au « JE » c’est à dire que la personne à laquelle on s’adresse va parler très rapidement d’elle. Alors que je raconte un évènement récent à un collègue, au bout de quelques instants, il me parle de lui et de ce qu’il connaît ou encore plus a vécu à propos ou proche de cet évènement. Cette observation montre combien nous avons besoin de parler de soi, même quand les autres me parlent d’eux. Sur les réseaux numériques, dits sociaux, ce phénomène a pris une ampleur qui parfois peut être déstabilisante. Ainsi ce militant pédagogique qui, arrivant à l’heure de la retraite, expose ses états d’âmes, ses manières de faire (et parfois celle de ses proches) rentre-t-il dans cette forme d’expression qui interroge : pourquoi a-t-il (elle) besoin de raconter cela alors que cela ne concerne que lui (ou elle) ?

Chacun de nous a ce qu’on nomme un EGO. La satisfaction de cet EGO repose en grande partie sur les autres et ce qu’ils renvoient comme écho. Toutefois chacun de nous a plus ou moins besoin de ce retour, on parle de degré de mégalomanie dans les cas les plus importants. Avant les réseaux numériques et leur accessibilité par tous, la vie de l’EGO passait soit par la proximité de l’entourage soit par les reconnaissances externes institutionnelles (les diplômes), professionnelles (les postes de travail), politiques (mandat d’élu), médiatiques (je passe à la télé, on parle de moi dans le journal, je parle à la radio). En vivant ces expériences de vie, antérieurement à Internet (et plutôt avant 1995), on pouvait ainsi se repérer et stabiliser son EGO, ou le développer. Si Jean Paul Sartre écrivait que « l’enfer c’est les autres », un commentateur (Sébastien Blanc, le Point 2017) l’explique ainsi : « L’enfer ne relève pas de la torture physique, mais du fait de ne jamais pouvoir s’extraire du jugement d’autrui. » Cette analyse vient conforter notre approche, mais en inversant la proposition : si l’enfer, c’est le jugement d’autrui, le ciel serait-il de le solliciter ? Le fameux MOI freudien est bien cette construction individuelle, en partie un processus d’individuation, qui s’effectue en se basant sur la relation à l’autre.

Serge Tisseron définit ainsi l’extimité : « le désir de rendre visibles certains aspects de soi jusque-là considérés comme relevant de l’intimité. ». IL précise cela dans un article de 2011 (https://www.cairn.info/revue-communications-2011-1-page-83.htm) intitulé : « Intimité et extimité » (Serge Tisseron, Communications 2011/1 (n° 88), pages 83 à 91) et écrit « la constitution d’Internet comme axe d’injonction à la visibilité en tant que critère ontologique fondamental pour l’existence du sujet »; Ce concept d’extimité, forgé par Jacques Lacan renvoie a celui d’intimité, il lui serait antérieur, et à celui d’estime de soi. Ce dernier concept est d’autant plus intéressant qu’il a fait l’objet de travaux dont l’Echelle d’estime de soi de Rosenberg est une illustration pertinente (chacun pourra la tester là : https://cache.media.education.gouv.fr/file/Education-sante-citoyennete/26/0/31_echelle_d_estime_de_soi_de_rosenberg_863260.pdf). Le lien avec l’extimité devient plus évident et surtout le Web procure désormais et depuis le début des années 2000 une illustration constante de ce besoin d’estime de soi qui se traduit par des manières de se montrer en public.

Au début des blogs (l’exemple des skyblogs en est la concrétisation) on s’est alarmé et le terme extimité apparaît dès 2001. Dans son article de 2011 S Tisseron parle en particulier des adolescents mais ne limite pas ce phénomène à eux seuls. Toutefois au début des années 2000, l’appropriation d’Internet est encore plutôt le fait des jeunes et des découvreurs que de la majorité de la population. À partir de 2008 et l’apparition des smartphones, les adultes découvrent pour la plupart d’entre eux cet espace d’expression qui peut devenir un espace d’expression de soi. Smartphone plus Réseaux Sociaux Numériques (RSN) un cocktail efficace qui « facilite » l’expression de soi. L’article de S Tisseron évoqué plus haut mérite une lecture « complète », même si la fin de cet article ainsi que certains passages mériteraient d’être approfondi.

Si nous revenons à notre questionnement initial, nous pouvons penser que l’extimité en ligne a désormais gagné le monde adulte. C’est en particulier via les RSN que l’on peut le mesurer. Que ce soit Narcisse et plus encore le mégalomane, l’usage du Web est aujourd’hui banalisé. Je me montre pour être reconnu (empathie, estime de soi), mais aussi je me cache (anonymat) mais pouvoir exister (harcèlement, propos violents). Toutefois il y a une alternative empruntée par certains : ne pas parler de soi, mais partager ses idées ou ses analyses. On trouve cela dans la démarche du scientifique qui publie les résultats de son travail, mais la dérive est celle de la popularité,(le ranking) qui peut aussi être une autre forme de construction de l’estime de soi : mon travail est cité, je suis reconnu. Entre parler de soi et de son quotidien, partager son travail de recherche, ou proposer ses idées ses analyses, il y a des proximités. Mais c’est l’extimité des propos qui est au coeur de notre critique, désormais de plus en plus activée par les adultes et les éducateurs… Où est la limite ?

A suivre et à débattre
BD

Une disparition dans l’édition de « Repères et références statistiques 2022 », un signe ?

Dans les éditions 2019 et 2020 de cette publication de la DEPP (https://www.education.gouv.fr/reperes-et-references-statistiques-2022-326939)  on trouve ce paragraphe : « 2.10. Les technologies de l’information et de la communication dans les écoles et les établissements publics ». En 2021 ces données disparaissent au profit des ensembles immobiliers (« 2.10 Les ensembles immobiliers du second degré public ») et en 2022 elles sont remplacées par cet intitulé : « 2.10 Les ensembles immobiliers du second degré public et l’équipement numérique »

Que peut-on en penser ? Plusieurs hypothèses : la première est le « désintérêt » pour les questions du numérique éducatif au fil du temps; la deuxième est que désormais l’on considère cela comme acquis et que c’est devenu trop banal pour en faire un relevé; la troisième c’est la difficulté à mener à bien ce genre de statistiques, tant les différentes enquêtes menées précédemment (Profetic, ou ETIC) sont imparfaites; la quatrième peut être plus politique et entérine surtout l’informatique au lycée (en seconde et enseignement de spécialité…) et annonce un reflux d’intérêt du ministère. Ce qui est étonnant, c’est le lien avec l’immobilier qui est fait dans l’intitulé et qui est présenté en 2022 sans explication de manière juxtaposée.
Pourtant, on trouve une enquête menée par le ministère : « L’enquête MicroTic2D collecte des informations sur l’équipement en technologies de l’information et de la communication à des fins pédagogiques dans les collèges et lycées publics. » (https://www.data.gouv.fr/fr/datasets/enquete-microtic2d/). Cette enquête est actualisée au 8 juin 2022. Même si les données sont à relativiser, comme l’indique le descriptif, on s’étonne de ne pas les voir réellement utilisées. De plus, les données sont très imprécises, il faudrait croiser ce fichier avec celui précisant des éléments chiffrés supplémentaires : nombre précis d’élèves, nombre de salles de classe, etc… Du coup on peut imaginer que l’absence de données dans l’annuaire est le reflet de ces approximations.

Comment piloter le numérique éducatif sans indicateurs précis ? On aurait pu imaginer que les collectivités disposaient de tels renseignements. Mais, là non plus rien de précis n’est disponible. Or la banque des territoires avec la Caisse des Dépôts et Consignation a (avait ?) élaboré un site appelé eCarto qui était censé aider à y voir clair : « eCarto permet de visualiser le déploiement du numérique éducatif dans chacun des 63 000 établissements scolaires, en rassemblant les données open data sur la connectivité, l’équipement, les ressources et les expérimentations. » (https://www.banquedesterritoires.fr/ecarto). Or ce site semble « mort » depuis 2019. Outre une ergonomie très peu engageante, impossible de trouver des données récentes (2022…) et surtout de comprendre à quoi sert ce site. Encore de l’argent dépensé a rien, même l’enquête MicroTic2D n’est pas référencée…

Comment connaître réellement ce qui se passe sur le terrain quand les données ne sont ni collectées ni remontées ? Cette déliquescence progressive pour ce qui concerne le numérique éducatif et en particulier pédagogique est probablement le signe d’un tournant que l’on peut interpréter aussi au travers des propositions de la DNE : Charte du 9 juillet 2022, stratégie annoncée mais pas explicitée (première étape du 1er juillet dont on attend la suite), etc… le site Acteurs Publics en a récemment parlé mais est aussi curieux de ce que cela va devenir. Un article du 25 aout 2022 propose ainsi cette analyse : « Régulièrement critiqué par la Cour des comptes, le numérique éducatif s’apprête à prendre un nouveau virage ». La lecture de cet article ainsi que des documents actuellement disponibles autour de cette stratégie (on attendait des détails pour le 12 aout, mais il y a du retard) met en évidence une centration sur les Systèmes d’Information de l’ensemble du système que sur les usages pédagogiques (on veut laisser l’initiative aux enseignants…). Bref là encore une difficulté à y voir clair.

Un an après avoir été nommé le Directeur du Numérique Educatif reste très en retrait. Le départ du conseiller numérique du ministre de l’Éducation, Cyril Colléate et son non-remplacement est un autre indicateur d’une évolution de stratégie. Dans son discours de rentrée, (https://www.education.gouv.fr/annee-scolaire-2022-2023-construisons-ensemble-une-ecole-engagee-342475) le ministre reste aussi très en retrait. S’il signale « Une charte pour l’éducation à la culture et à la citoyenneté numériques à destination de l’ensemble des personnels d’éducation s’applique à tous les temps de l’enfant » dont la formulation est étonnante (personnels d’un côté, temps de l’enfant de l’autre !!!), on semble rappeler ce qui avait émergé en 2000 avec le B2i dans cette proposition : « Les compétences numériques sont mobilisées et développées dans tous les enseignements au cours de la scolarité. ». A cela s’ajoute le PIX et la spécialité numérique en lycée… bref pas vraiment un projet ni une stratégie… Attendons de voir dans les temps prochain. Qu’en sera-t-il du projet TNE (Territoires Numériques Éducatifs) ? Sur le terrain, dans les territoires, on s’active, mais en haut lieu, depuis octobre 2021 on n’entend peu parler de ce projet.

A suivre et à débattre…
BD

Du mythe de l’autodidacte à celui de la méritocratie dans les médias ! et l’école alors ?

Il arrive parfois que les médias traditionnels ne soient pas suffisamment vigilants à propos de la qualité de leurs publication. Les médias de flux relaient désormais leurs titres sur les réseaux de toute nature, sociaux en particulier ainsi que par les notifications personnalisées. Dès lors les titres de ces notifications se doivent d’accrocher le lecteur, d’appâter sa curiosité. Le revers de cette pratique est que ces titres sont parfois à relativiser, à vérifier ou même faux. Quant aux articles qui les sous-tendent, ils ont parfois le même travers. Le lecteur est donc soumis à ces notifications qui parfois lui suffisent à « penser » et qui peuvent le dérouter, voire l’amener à propager des fausses nouvelles, s’il ne va pas chercher à approfondir. Apprendre aux jeunes à décrypter n’est pas simple et éviter ce genre de souci suppose que les adultes eux-mêmes repèrent ces faits et sachent les analyser, tant les limites sont ténues. Éduquer aux médias et à l’information n’est pas qu’une question de « référentiels de compétences », mais bien d’un ensemble de savoir-faire et de connaissances dont le cœur est souvent l’incertitude, l’aléa. Pour le dire autrement aucune action dans ce domaine ne peut se prévaloir d’efficacité garantie… Toutes ces pratiques devraient reposer une dynamique de veille et d’analyse qui se situe sur la durée, une sorte de suivi longitudinal.

Une illustration : quand Télérama change les titres de ses articles… (comme le Monde à propos des gardes d’enfants et des puéricultrices, il y a quelques semaines, durant cet été 2022).
Référence du document final de Télérama : https://www.telerama.fr/ecrans/sur-youtube-le-mythe-de-l-autodidacte-a-bon-dos-chez-les-videastes-stars-de-la-plateforme-internet-7011605.php,

Ce 2 aout 2022 au matin, je suis alerté par ce titre proposé par Télérama (notification automatique) : « Sur Youtube, le mythe de l’autodidacte a bon dos chez les vidéastes stars de la plateforme internet ». Plus tard dans la même journée je retrouve, à partir du lien de cette annonce le titre suivant : Sur YouTube, « le mythe de la méritocratie chez les vidéastes stars ». Le reste de l’article est inchangé. Mon étonnement se limite au titre, car pour l’article qui présente une vidéo sur le sujet, il n’y a rien de bien approfondi. Il faut donc alors regarder la vidéo elle-même proposée sur Youtube (https://youtu.be/ASB0o7PFQMU) sous le titre : « Faut-il être riche pour être YouTuber | Le culte vicieux de la méritocratie ». Cette vidéo est sponsorisée par Cyberghost une entreprise qui propose des VPN et qui s’intéresse à ces questions sur Youtube. D’ailleurs, le documentaire est particulièrement édifiant, nous allons aborder cela dans la deuxième partie de notre article.
Mais en premier lieu la question de la transformation des articles, des titres et de certains contenus dans des organes de presse réputés interroge. Quels filtres, quels contrôles, quelle investigation ?etc… Le Monde s’était piégé début juillet avec les « puéricultrices » dont la dénomination a rapidement disparu car totalement fausse et surtout mettant en évidence « l’incompétence » journalistique… de l’auteure de l’article (rapidement corrigée cependant, par les relecteurs internes on suppose). Une première lecture de l’article reprenait à plusieurs reprises cette erreur, assimiler tout le personnel des crèches à des puéricultrices alors qu’ils n’ont pas cette qualification (spécialité diplômée en une année après des études d’infirmière). Quelques temps après l’article mis en ligne avait changé et l’erreur avait disparue, chaque personnel retrouvant son exacte professionnalité, et l’article reprenant de sa consistance

L’autodidacte est-il une figure emblématique de la méritocratie ?

Télérama de son côté est pris sur le fait, mais simplement avec le remplacement, dans le titre, du terme d’autodidacte en méritocratie. Là où le problème peut se poser, c’est que ce premier lien renvoie sur une vidéo sponsorisée dont on peut s’interroger sur la pertinence et la finalité, nous allons y revenir. Plus largement il faut poser la question de l’École face à cette méritocratie et à l’audidaxie supposée du web et en particulier de Youtube. Le film proposé via Télérama est particulièrement intéressant, car il propose une relative acculturation au « vocabulaire » ambiant (le plus souvent emprunté au monde anglo-saxon) dans le monde des youtubeurs qui gagneraient de l’argent via leur chaîne vidéo. Plus encore ce film permet aussi de comprendre les mécanismes économiques et financiers sous-jacents et en particulier la manière dont Youtube « gère » les équilibres financiers lui permettant de fidéliser ainsi les auteurs de ces vidéos et plus encore les spectateurs qui sont la base des revenus publicitaires partagés générés au nombre de vidéo vues… On apprend ainsi une sorte de culture du profit individuel ce qui motive l’intitulé final de cet article : la méritocratie. Rien de nouveau sous le soleil, l’idéologie de la réussite individuelle est au cœur du libéralisme actuel, elle s’incarne ici dans un espace nouveau, celui des vidéos en ligne. Sorte d’arbre qui cache la forêt, la réussite de quelques-uns cache les nombreux échecs d’une multitude et là non plus ce n’est pas nouveau. Ce qui est inquiétant ici c’est que la popularité et la rentabilité individuelle l’emporte sur toute forme de pertinence des contenus proposés.

Sur un plan éducatif, le remplacement du mot autodidacte par celui de méritocratie est intéressant à analyser. Dans le prisme financier, le rêve de gains d’argent rapides est ce qui attire, un peu à la manière des trafiquants de toutes sortes. Pour un jeune, ce rêve est un moteur de motivation qui peut s’avérer très impliquant. C’est plus fondamentalement un moteur de l’action qui fait rêver les plus vulnérables à ce genre de mythe. Mais certains types de société encouragent cette approche qui promeut la réussite individuelle par « tous les moyens ». La méritocratie a deux versants : celui de la réussite individuelle, celui d’une société qui récompense les meilleurs. Mais elle cache sous des arguments individualistes l’analyse du fonctionnement des groupes humains et en particulier la question des inégalités réelles qui sont vécues au quotidien. Combien réussissent, combien échouent ? Car la méritocratie, c’est aussi ceux qui échouent.

L’image de l’autodidacte est, elle, à situer dans le contexte d’une transformation de l’accès à la réussite (scolaire, sociale). Sauf qu’en utilisant ce terme, l’auteur initial du titre de l’article a oublié la dimension cognitive. Puis pour le faire disparaître, il a remplacé le terme par l’idée de la réussite individuelle, quel qu’en soit le contenu, la forme, les méthodes. Rappelons ici que la figure de l’autodidacte est aussi à la base de l’utopie d’Internet (cf. Fred Turner). Dans un monde connecté, les savoirs peuvent circuler. Ceux qui ont accès à ces savoirs pourraient « librement » et « individuellement » se les approprier. Cette belle utopie qui rapproche le savoir de la connaissance est oublieuse du travail de transformation qui doit s’opérer pour effectuer ce passage. Même si l’enfant peut sembler très autodidacte dès son plus jeune âge, il ne faudrait pas ignorer l’importance des interactions humaines ou non, formelles ou non, qui permettent aussi à l’enfant de construire aussi bien les processus que les produits qui accompagnent son développement. À travers ses activités, l’enfant construit en même temps des méthodes et des savoirs. Ces méthodes sont celles qui rendront possible un niveau d’autodidaxie suffisamment performant. Si être en contact avec l’information ne suffit pas à faire la connaissance, il y participe aussi grandement, mais à certaines conditions…

Quant à l’école, on sait qu’elle a été établie contre le danger inégalitaire face au savoir. L’autodidacte n’a pas sa place à l’école, même si l’on vante de plus en plus l’autonomie de l’apprenant. La méritocratie est au coeur du système actuel, mais elle s’appuie davantage sur l’autre pouvoir éducatif, celui de la famille, celui de l’héritage. L’informatique appliquée à l’apprentissage, Internet et désormais l’intelligence artificielle tentent de réactualiser les formes de l’apprendre et de donner aux machines un autre pouvoir face aux apprentissages humains. Pris dans le jeu de la méritocratie, ils prolongent en même temps le mythe de l’autodidacte universel tout en s’intégrant au système scolaire traditionnel (on ne perd pas de vue l’intérêt que procure ce système pour les meilleurs…)

Au travers de ces « lapsus » journalistiques et indépendamment des règles professionnelles qui se sont appliqués (relecture, correction, modification) c’est d’abord la mise au jour, même chez des professionnels, des dérives informationnelles actuelles : aller vite, frapper fort, attirer le lecteur. À force de parler de fake news, on a oublié les trop nombreuses approximations et imprécisions si présentes même chez les professionnels de l’information. Ces mêmes remarquent s’appliquent encore davantage dans tant de contributions à chaud sur les réseaux sociaux ou dans les espaces d’expression publics qui permettent à chacun de faire valoir son « point de vue », même s’il n’est pas étayé de manière solide. Au final, c’est bien de cette éducation dont nous avons besoin, en particulier dans les espaces numériques. Celle-ci commence par apprendre à ne pas s’en tenir au titre ou à la notification, cela continue en lisant/consultant les ressources jusqu’au bout, ensuite cela passe par la recherche des sources et des preuves qui confirment ou infirment un propos. Enfin, il est parfois (mais rarement) intéressant de consulter d’autres commentaires qui peuvent amener à approfondir la lecture. Enfin, il est souhaitable d’apprendre à ne pas s’exprimer immédiatement et en se basant sur la réaction émotionnelle. Il est courant dans les relations humaines en face à face d’observer que l’on ne s’écoute pas vraiment, qu’on veut répondre vite et éventuellement passer sur le registre émotionnel, voire agressif.
Deux proverbes nous rappellent une forme de sagesse : « la parole est d’argent, mais le silence est d’or » et l’humoriste d’ajouter « ce n’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule »….

A suivre et à débattre
BD