Des lectures qui nous alertent… et nous invitent à la réflexion

Depuis le début de l’année, j’ai eu la chance de pouvoir lire trois livres qui me semblent aller dans la même direction : l’interrogation du progrès et de la science au nom d’une anthropologie qui fonde l’écologie de demain, à défaut de celle d’aujourd’hui.

J’avais commencé par le livre de Bruno Latour, « Où atterir ». Ce livre montre le basculement qui est en train de se produire. L’humain face à la terre, c’est le nouveau défi du siècle qui devrait nous amener à réfléchir à l’humain de la terre, l’humain avec la terre :

 

 

 

 

J’ai continué en lisant le livre de Mathias Girel, « Science et territoires de l’Ignorance ». En interrogeant l’ignorance, il montre comment, la science elle-même se construit pour tenter d’influencer l’humain en allant jusqu’à lui nuire en renonçant parfois , par choix ou par contrainte, à aller jusqu’au bout :

 

 

 

 

L’été venu j’ai découvert et lu le livre de Jean Malaurie : « oser, résister ». Livre surprenant qui m’a rappelé mes cours d’ethnopsychiatrie en 1975 à l’université. Au-delà de cette référence, l’auteur parcours une vie auprès principalement des peuples du grand nord (Inuits entre autres) pour nous montrer les petitesses humaines de l’occident, les errements des scientifiques et finalement l’égoïsme qui a gagné la société avec la générale acception du libéralisme :

 

 

 

 

Toutes ces lectures s’inscrivent dans le cadre de la réflexion que je mène depuis quarante années autour du développement des technologies de l’information et de la communication, et aussi sur le sens du progrès, de la science. Ayant eu la possibilité de travailler au quotidien auprès d’une grande variété de personnes et de situations difficiles ou moins difficiles, il m’apparaît nécessaire de transmettre ce qui constitue partiellement le cadre de ce chemin de pensée. A ces trois ouvrages j’ajoute volontiers deux auteurs qui m’ont aussi marqué dans ce chemin de pensée :

Gaston Bachelard pour l’ensemble de son oeuvre et ce croisement constant entre science et conscience, comme dans cet ouvrage, « La terre et les réveries du repos » :

 

 

 

 

Et enfin Jacques Ellul dont l’oeuvre est souvent maltraitée par nombre d’opposants à cette pensée accessible marquée par la qualité éthique et politique comme dans ce livre anticipateur : « la technique ou l’enjeu du siècle » :

 

 

 

 

Il est bien sur probable que nombre d’autres auteurs ont écrit des choses remarquables, que j’ignore (on ne peut pas tout lire). A votre tour aussi, lecteur, de partager vos enthousiasmes mais aussi vos questionnements que ces livres éclairent, même s’ils n’ont pas la vanité de nous donner les réponses.

A suivre et à débattre

BD

 

Mais où sont donc passées les soirées diapos d’antan ?

L’exposition de soi est une possibilité désormais offerte de manière renouvelée à chacun de nous grâce à Internet, le web et encore plus aisément, les réseaux sociaux numériques. Le temps des « vacances » est un temps qui ouvre d’autres angles de vue sur soi. D’une part, chacun (ou presque) dispose de l’appareil photo dans son smartphone, d’autre part nous pouvons en temps réel les partager auprès de nos « amis », connaissances et autres connectés. « Je me montre donc j’existe » est permanent sur ces réseaux, surtout quand les commentaires et les « like » affluent, le temps des vacances n’y échappe pas.

Jadis, au temps ancien de la société Kodak triomphante, nous prenions nos photos de manière précautionneuse, la pellicule de 24 ou 36 photos était précieuse. Ensuite les faisions développer et selon les cas et les époques cela pouvait prendre entre 8 jours et trois semaines. On se retrouvait alors avec ces boites plastiques remplies de photos sur papier accompagnées de ces rubans « rouges et sépias » les négatifs. Certains d’entre nous choisissaient le développement sous forme de diapositives (et parfois les deux). Bref, au sortir des vacances nous avions d’abord pour nous l’évocation visuelle des moments passées, figés sur la pellicule, photos parfois floues, surexposées ou simplement ratées (le doigt sur l’objectif…) mais aussi quelques réussites magnifiques qui nous emplissaient de joie à la sortie du magasin du photographe qui nous avait rendu ces développements.
A ce moment-là, seul le cercle restreint des proches présents physiquement pouvait en bénéficier, deux destinées différentes se révélaient : d’une part la mise en archive, d’autre part la séance « d’après le vacances », la fameuse soirée diapo (https://www.migrosmagazine.ch/archives/mais-ou-sont-passees-nos-soirees-diapos) avec les proches, les amis. Le réseau social était alors activé, cercle assez restreint qui associe les proches, familles, amis, voisinage. On avait alors l’occasion de montrer mais surtout de commenter et de discuter de ces photos. Mais ces soirées diapos ont connu aussi de nombreuses critiques de la part de participants qui n’osaient déclarer leur ennui devant des photos dont l’intérêt semblait difficile à cerner : moi à la plage, ma femme devant la statue, mes enfants sur le vélo etc… Passer de la collection de vacance au récit d’une aventure vécue n’est pas donnée à tous et à chacun : on photographie alors surtout pour se rappeler et pas pour raconter des histoires.
Et le numérique s’est généralisé !
Point de nostalgie, mais une simple analyse pragmatique d’une évolution qui transforme notre mode d’être à l’instant, aux lieux, à l’espace, au temps, aux autres… Dès qu’une opportunité se présente, je prends une photo (et parfois une vidéo) avec mon téléphone portable (et parfois avec un appareil photo numérique, mais plus rarement). Aussitôt, si je l’ai réglé sur le web ainsi, ces photos sont partageables et partagées automatiquement. Là encore on retrouve le souvenir du moment vécu, mais désormais on le partage immédiatement, parfois en direct ou presque, et bien sûr en différé au travers des différents espaces de mise à disposition en ligne. IL n’y a pas de raison que le contenu des photos ait réellement changé. Le selfie s’étant largement popularisé, la facilité de prise de vue désormais démocratisée ont cependant mis en évidence de nouveaux types de photos. La facilité de prise de vue, de stockage et de diffusion transforme progressivement la place des images de vacances… et bien sûr au-delà la place des images dans notre société (André Gunthert, L’image partagée, La photographie numérique, Textuel éditeur, 2015)

Que devient donc la fameuses soirée diapos d’antan ? Il est intéressant de regarder toutes ces photos que les uns et les autres nous mettons en partage. Il faut alors analyser, non seulement les photos elles-mêmes, mais aussi le réseau de diffusion. Car parmi les principales évolutions permises par le numérique c’est le partage immédiat en tout lieu de ce que je capte dans ma prise de vue. La soirée diapo est désormais sur Facebook (ou autre Instagram, Snapchat, twitter etc..). Le cercle des amis s’est élargi, les commentaires sont toujours aussi doux (le plus souvent). L’immédiateté est permise, la profusion aussi (on n’a plus à attendre le développement, et ses surprises), et désormais les trucages sont possibles. Dans les contenus des photos, on ne sera pas surpris, il est tout à fait conforme aux anciennes soirées diapo : moi devant le paysage (mais on ne voit que moi) et le paysage sans moi (devinez où ???). Ce qui devient intéressant c’est que la forme du récit change. Nous passons d’un récit a posteriori, reconstruit filtré, à un récit en quasi temps réel qui parfois même se déroule sous vos yeux au fil des jours. Ces séries d’images se situent désormais davantage vers le reportage photo, mais il comporte souvent, si on y regarde plus près, les mêmes formes que l’ancienne soirée diapo.
Pour ce qui est de la diffusion, plusieurs options sont permises, ce qui ouvre de nouvelles possibilités que la photo traditionnelle rendait difficile. Si j’ai un espace de partage en ligne pour lequel je peux choisir les visiteurs, je me retrouve un peu comme celui qui fait des duplicatas et qui les donne à son cercle de relations. Mais dans ce cas, avec les commentaires que l’on peut rajouter, on peut à nouveau se retrouver dans le cas de la soirée diapos. Si je choisis d’utiliser les réseaux sociaux, alors j’ouvre la diffusion vers un autre espace conversationnel plus large et je recherche alors non seulement à partager mais aussi à en avoir un retour au-delà du cercle restreint habituel. La recherche de la popularité du document mis en ligne ne concerne pas forcément tout le monde, mais c’est une caractéristique désormais importante. On peut observer la place qu’occupent désormais photos et vidéos en regard des écrits (et en particulier des écrits longs) dans les réseaux sociaux numériques et plus généralement sur le web.

L’exposition de soi a changé, elle s’est amplifiée. Tant sur le plan de la diffusion que celui des formes techniques (audio, vidéo, photo). On peut s’interroger plus largement sur l’avenir du « texte » devant cette évolution. Si l’on met cela dans une perspective historique, on s’aperçoit que l’instrumentalisation de la pensée par l’écrit a été un élément essentiel de la construction de nos sociétés modernes. Désormais une nouvelle instrumentalisation est en train de se généraliser. Elle début bien sûr au XIXè siècle. On peut rappeler ici le succès d’Edward Whymper et de ses conférences à la lanterne magique (Whymper Photographe, éditions du Mont Blanc, 2012, Alpine Club 2011), précurseur des conférences du type « Connaissance du monde » et désormais des présentations « PowerPoint ». Désormais l’écrit se trouve dans une nouvelle posture sociale. La question n’est pas de celle de sa disparition mais plutôt celle de sa place dans le nouvel ordonnancement de communication. Car si l’écrit est en situation de mutation, le langage, oral le plus souvent, lui est au contraire très présent, oral jusque dans l’écrit parfois.

A l’heure d’une rentrée scolaire dans un monde numérique, on peut se demander s’il ne faut pas revisiter les fameux fondamentaux du « lire-écrire » et les enrichir d’un travail complémentaire et dès la petite enfance, sur l’image, le son et leur place dans la communication humaine….

On peut consulter les écrits d’André Gunthert à cette adresse : https://imagesociale.fr/

Quelle science pour quelle politique du numérique… en éducation ?

Quand les politiques disent qu’ils font appel à la science pour prendre leurs décisions, on peut s’interroger dans deux directions : d’une part la tentative d’instrumentalisation, d’autre part la recherche de reconnaissance. Le politique a intérêt à situer ses décisions dans un cadre différent de celui dont ils relèvent habituellement (le discours politico-médiatique) afin de ne pas subir trop de contestation et surtout de pouvoir s’appuyer sur d’autres pour répondre aux questions soulevées.
Vis à vis du public, la magie scientifique peut être convoquée et ainsi s’assurer le soutien le plus large, sachant que le « grand public », n’ira pas voir au-delà des arguments d’autorité la valeur des travaux scientifiques qui servent à appuyer les décisions. L’argument, « j’appuie mes décisions sur les travaux des chercheurs » est souvent un argument d’autorité. Les chercheurs, de leur côté, sont désormais, du fait de l’évolution de l’organisation des financements, à la recherche de soutiens (politiques) et de moyens (financiers). Ils ont donc besoin de trouver des ressources (financières) au-delà de leur activité statutaire. La recherche, financée par l’Etat (ou autres acteurs publics) sur projet ou financée par les acteurs économiques (entreprises, associations, fondations…), est liée à des « intentions » voir des « intérêts ». L’habileté des financeurs, privés ou publics, est d’associer leurs intérêts à ceux des laboratoires et des chercheurs (survie, financement etc.…). Ces derniers sont alors implicitement ou explicitement liés à leurs financeurs.
La reconnaissance que chacun peut souhaiter est un des moteurs de l’engagement, qu’il soit politique, professionnel, scientifique. Dans un jeu réciproque, le politique et les scientifiques ont donc un intérêt à travailler en proximité pour justement trouver cette reconnaissance. Celle-ci est un moteur étonnant et souvent dénié. Médailles, postes honorifiques, rapports, etc.… certains sont engagés dans une sorte de course à la reconnaissance personnelle. Acceptons le fait que cela soit aussi un moteur pour chacun de nous au quotidien. Mais bien évidemment les conséquences en sont bien différentes, question de milieu. Entre politiques et scientifiques la reconnaissance peut passer par la gratification réciproque mais aussi par l’opposition. L’histoire des sciences est peuplée d’exemples dont certains ont été dramatiques car ils ont simplement bloqué l’avènement de savoirs nouveaux. Car la science, comme la politique, vit des renversements parfois douloureux à défaut d’être violents.

Le livre publié récemment par Mathias Girel, « Science et territoires de l’ignorance » (éditions Quae, 2017), apporte à cette introduction un ensemble d’éléments d’explicitations qui devraient être au coeur du travail de tout scientifique, quelque soit la discipline. Il devrait aussi être lu par les politiques soucieux de s’appuyer sur la science pour prendre leurs décisions. En effet, abordant successivement l’ignorance, ses formes et des dynamiques, la question de l’indiscernable et enfin la question des logiques conspirationnises, Mathieu Girel nous invite aussi à penser comment peut exister « l’agnotologie » dans notre société actuelle. Rappelons ici que « l’agnotologie » est souvent désignée comme la science de l’ignorance (production culturelle de l’ignorance selon Proctor 1992, cité par M Girel), mais nous préférons parler de « science du questionnement ou du doute » par référence à cette autre désignation qu’est « l’agnostique » (qui doute en termes de croyance religieuse).
La lecture de ce livre rejoint nos questionnements (B Devauchelle, comment le numérique transformes les lieux de savoirs, FYP, 2012) sur l’ignorance, dans une de ces dimensions : nous, humains, sommes condamnés à l’ignorance davantage qu’aux connaissances, tant la masse de savoirs est importante et croissante. Les ethnologues et les anthropologues ont mis en évidence cette rupture dans les groupes humains lorsque le savoir du groupe ne peut plus être le savoir de chacun et qu’il faut donc le partager, le segmenter. Mais accepter notre ignorance est une difficulté, surtout lorsque l’on est un personnage politique public, on se doit d’affirmer pour rassurer, mais aussi lorsque l’on est scientifique et que l’on doit reconnaître ses limites. Les dérives liées à cette question de l’acceptation de l’ignorance sont bien démontrées par Mathias Girel, en particulier dans son troisième chapitre qui abord la question des conspirations et des complots.

Le travail rigoureux et systématique de l’auteur l’amène en fin d’ouvrage à exprimer ceci :
« Si les conflits d’intérêt sont un type de pression possible sur l’expertise et sur la recherche, ils ne sont pas le seul exemple. Brown, par exemple, voit dans le recours des gouvernements au « modèle linéaire » – dans le cadre duquel les décisions politiques découleraient naturellement de conclusions scientifiques – un puissant vecteur d’instrumentalisation de la science et de montée du soupçon. (p.133, Mathias Girel). »

Au moment où le ministre de l’Education, à l’instar de l’un de ces prédécesseur (G de Robien entre autres) déclare s’appuyer sur la recherche, il serait bon qu’il lise cet ouvrage. Il pourrait aussi inviter ses « appuis » scientifiques à en faire autant. André Tricot et Franck Amadieu (Apprendre avec le numérique : Mythes et réalités, Retz 2014) nous ont pourtant, à propos du numérique, proposé un chemin. Il ne s’agit pas, pour eux, de dire le bien ou le mal, mais de dire le questionnement. Notre tropisme naturel est bien sûr d’aller vers ce qui rassure (ce qui est sûr ?), et de tels propos sont rapidement réduits à des prises de position. En ce qui concerne le numérique et l’éducation, il en va de même, mais la surexposition médiatique du domaine rend encore plus difficile le fameux « discernement » cher au ministre… et énoncé à plusieurs reprises au cours des six premiers mois de sa prise de fonction.

Si l’on veut éduquer dans un monde numérique, il faut faire preuve d’une grande humilité et accepter ses ignorances. Accepter aussi ses limites, personnelles et collectives. Chacun tente de tirer la couverture à soi et surtout à traduire ses intentions en actes. Le marché du numérique à l’échelle mondiale est au moins aussi puissant que le marché de l’énergie ou celui des produits chimiques ou d’autres. Il s’y produit, comme l’a bien montré Proctor à propos du climat, des manipulations d’information, de connaissances et même de savoir. Gageons que chacun de nous, des pro aux anti numérique éducatif, nous saurons être dans une dynamique agnotologique et non pas dans une affirmation péremptoire, afin d’en permettre une réelle prise en compte au quotidien dans les Ecoles…

A suivre et à débattre

BD

Que peut un ministre pour le numérique dans l’éducation ?

Cela fait près de cinquante années de discours et de propos enflammés sur l’informatique et le numérique dans le monde scolaire auxquels aucun ministre ou presque n’a échappé. La réalité du quotidien scolaire est beaucoup plus modeste que ce qu’ont pu en rêver les uns et les autres. Entre enseignement de l’informatique, révolution pédagogique avec le numérique et tentative d’interdiction des pratiques personnelles du numérique, chacun y va de son couplet, ce qui ravit tantôt les uns, tantôt les autres, au gré des intérêts, des croyances, des idéologies, etc… Car les lobbys sont toujours prêts à intervenir et les salons divers et multiples sur le numérique en éducation en sont une illustration. Dans le même temps qu’observe-t-on ? Des salles informatiques en déshérences, des TBI/VNI et autre VPI qui servent uniquement de projection pour l’enseignant dans 80% des cas (au minimum), des enseignants qui pour les uns refusent toute utilisation des moyens numériques et pour d’autres ne voient que pas l’informatique en classe, mais surtout et c’est la grande majorité, des enseignants qui se trouvent confrontés à des situations éducatives complexes.

Car c’est bien là la difficulté : la situation complexe générée par la transformation sociale et culturelle du fait des moyens informatique et en particulier l’usage nomade connecté. De plus en arrière-plan de ce quotidien, ce qui le sous-tend : l’offre info-communicationnelle, l’ensemble des développements logiciels et algorithmiques, le traitement, visible et invisible, des données. Malheureusement la conscience que la plupart des acteurs du quotidien de l’école ont de cette complexité est très limitée. Elle est surtout d’ordre intellectuelle et médiatique : les médias, sous toutes leurs formes, font passer des messages de surface qui sont considérés comme suffisant, de plus l’impression de comprendre fait croire que l’on maîtrise la question et souvent suffit. Et enfin faire face à une situation complexe, en particulier dans des contextes humains, c’est souvent rechercher des outils « commodes » (cf. le juriste américain Tim Wu) sans se poser trop de questions.

Face à cela les injonctions ministérielles ont un poids très relatif. Cette relativité tient aussi à des priorités que chacun se donne. Le consumérisme scolaire vaut aussi bien pour les clients que pour les fournisseurs. Ils sont liés entre eux par un pacte dont l’équilibre est toujours en question. Est-ce que le numérique transforme ce pacte ? il y a de bonnes raisons de penser que oui. Mais les choses ne sont pas aussi simples. La relation à l’autre, la socialisation, la construction des connaissances, et d’autres domaines encore, sont marqués, transformés par les effets des moyens numériques auprès de chacun. Le monde scolaire, qui se veut un monde de « maîtrise », est donc interrogé par ce qui touche aux fondements de cette maîtrise : perte de l’exclusivité de l’accès aux savoirs, diminution de l’imperméabilité communicationnelle, augmentation de la présence de l’extrascolaire dans le scolaire etc… Or l’observation du quotidien scolaire montre que ces dimensions de maîtrise sont au coeur de la stabilité de l’acte d’enseignement et que tout perturbateur (fut-il endocrinien), n’a que peu de chance de parvenir à ses fins.

Que font donc les ministres ? Ils sont avant tout velléitaires. C’est surtout l’art oratoire qui compte. D’ailleurs le public acquiesce : un mot du ministre et demain on croit que c’est mis en place obligatoirement ; un rapport lui est rendu et demain toutes les préconisations doivent être appliquées ! Loin de là, les textes officiels (ceux votés à l’assemblée) ne sont parfois pas mis en application et les décrets tombés aux oubliettes. Dans le champ du numérique en éducation, il semble avoir choisi la voie la plus « commode », celle de l’enseignement de l’informatique si l’on en croit l’audition de la DGESCO à l’assemblée au printemps. Pour le reste, il faut voir… La visite annoncée à Ludovia ce mardi 21 aout lui permettra de contempler les forces vives du « pro-numérique éducatif » dans toutes leurs variétés : des pro BYOD aux pro Google, des pro Apple aux pro classe inversée etc.… pas d’anti à Ludovia, mais bien sûr des échanges, des débats, souvent fort policés et donc peu questionnant. Chacun sera bien sûr avide des annonces… mais il faudra attendre que la « loi se fasse ». Ainsi en est-il de l’injonction faites aux CA des établissements scolaires de réviser leur règlement intérieur avant la rentrée pour intégrer la loi sur le téléphone portable. Il ne suffit pas d’une loi pour qu’elle soit appliquée, simplement parce que les calendriers réglementaires sont contraignants…

Mais quid du reste. Il est probable que, au vu de ce que l’on a déjà entendu, le ministre n’apporte pas grand-chose à la question du lien entre pédagogie, didactique et numérique. Par contre si cela se confirme entre une filière informatique intégrée dans le baccalauréat (mais qu’en sera-t-il de ce bac ?) et un enseignement de l’informatique à tous les niveaux, on n’attendra pas grand-chose de nouveau. Bien sûr EMI et EMC seront dans le bateau, mais là encore, on est dans le discours et surtout cette séparation entre informatique, EMI et EMC pourrait être une erreur au vu des évolutions actuelles (adaptive learning et autres fake news).

Les intentions ne suffisent pas. Les moyens manquent encore trop souvent. L’engagement global des enseignants dans le numérique est encore à construire. Pour l’instant pas de vagues. Et dans la profusion de sujets à venir (formation initiale et continue, baccalauréat, orientation etc.…) il y a peu de place pour une vision réelle et opérationnelle dans le domaine. Au moins la visite à Ludovia fera-t-elle plaisir à certains pour qui « toucher un ministre » c’est mieux que rien, comme jadis quand on demandait un autographe aux coureurs du Tour de France ou quand on serrait la main du président en visite et en bain de foule – maintenant avec selfie, bien sûr, technologie oblige.

A suivre et à débattre
BD

Modélisation : des cadres d’analyses du numérique en éducation

Il existe plusieurs modélisations du développement du numérique en éducation qui aident à analyser ce qui est en train de se produire dans les systèmes éducatifs contemporains. SAMR, et ASPID (T Karsenty) sa prolongation, sont souvent évoqués. De même le modèle TPACK. On dispose aussi d’outils d’analyse comme le TAM (Technologie Acceptance Model) moins centré sur l’éducation. D’aucuns reconnaissent aussi au triangle d’Engeström, et à la théorie de l’activité, une valeur de synthèse et un outil souple d’analyse. Tous ont mis l’accent sur des dimensions de dynamique et de système. Pour le dire autrement analyser l’introduction de l’informatique et du numérique dans l’école et dans la société nécessite une approche systémique et s’inscrivant dans une dimension temporelle ou historique.

Ce qui caractérise l’objet d’étude « le développement du numérique en éducation », c’est que c’est un objet complexe d’une modélisation analytique ne peut suffire à éclairer. Il faut donc se tourner vers des modèles non seulement systémiques, mais surtout approches de la complexité.
Si l’on en juge par ce qu’en écrit Edgar Morin, « Donc la complexité s’impose d’abord par une impossibilité à simplifier ; […]La complexité n’est pas la complication : ce qui est compliqué peut se réduire à un principe simple comme un écheveau embrouillé ou un nœud de marin… ». On comprend dès lors que les chercheurs qui se penchent sur la question du développement du numérique en éducation sont fortement tentés d’aller vers une approche analytique, mais qu’ils en rencontrent vite les limites et qu’ils s’intéressent alors à des approches « complexes ». C’est pourquoi toute modélisation du phénomène doit être interrogée et critiquée afin d’en montrer les limites. Monique Linard aussi (Des machines et des hommes, L’Harmattan 1990) avait bien mis en évidence cette complexité en abordant le problème par un autre aspect, celui de la conception (le modèle Hélices)

Nous proposons ici de nous intéresser à une autre modélisation des situations complexes pour tenter de l’utiliser pour notre objet de travail. C’est Jacques Ardoino, qui fut proche d’Edgar Morin, qui a développé une grille d’analyse des situations conflictuelles complexes. Si l’on considère l’irruption d’un objet nouveau (l’informatique) dans un contexte social donné (l’enseignement, l’éducation), on peut aussi l’étudier en termes de situation conflictuelle complexe. Six niveaux d’analyse sont envisageables dans cette approche. Pour chaque niveau une lecture différente et différenciée peut être faite, et il est intéressant de passer par les six niveaux si l’on veut que l’analyse soit au moins complète au mieux pertinente.

Ici nous reprenons cette présentation issue de la page : http://apprenons.apaap.be/outils-de-formation/47-la-grille-dardoino.html

1 – Personnel : moi – Solutions dans le comportement
Chacun de nous est confronté à la réalité du numérique dans son quotidien personnel et professionnel. C’est d’abord dans le rapport personnel que j’entretiens avec ces technologies que je peux lire le degré de conflit qu’elles provoquent en moi et la manière de le dépasser.

2 – Interpersonnel : les relations entre les personnes et moi – Solutions dans le système de relation, de communication par ex en prenant les acteurs individuellement
Les possibilités relationnelles fournies par le numérique et ses usages transforment mon rapport à l’autre. La construction identitaire passe par cette relation privilégiée à l’autre et les retours qui sont proposés par l’autre. Se construit un système relationnel qui se transforme progressivement (immédiateté, multimodalité, absence de distance physique etc.…)

3 – Groupal : les relations à l’intérieur d’une unité plus grande (dynamique de groupe) -la classe – Solution dans la gestion de la dynamique de groupe
Au-delà des relations à l’autre, il y a la dimension sociale et collective. Groupes d’appartenance, communautés d’intérêts ou de pratique, des dynamiques de réseaux viennent enrichir les dynamiques interpersonnelles. De simples groupes d’étudiants ou d’élèves à des revendications collectives, la dimension groupale est très présente en particulier depuis les années 2005 à partir du moment où le web devient plus « interactif » et de manière possiblement collective. Pour l’enseignement et l’apprentissage des possibles nouveaux émergent, même si l’expérience des Moocs connectivistes n’a pas vraiment connu de succès…

4 – Organisationnel : fonctionnement de l’organisation-l’école (PO)- Les relations de pouvoirs (coopération, conflits), enjeux, stratégie et les modalités de fonctionnement (rôles, procédures, structures) Solution dans les rôles sociaux, les règles du jeu du système
Le développement du numérique dans les établissements a d’abord marqué leur organisation : administrative d’abord, vie scolaire ensuite, pédagogique enfin. Toutefois l’observation et l’analyse de nombreux établissements permet de penser qu’il y a là un élément d’analyse et de solutions potentielles important.

5 – Institutionnel : la société, la politique de subsides- Groupes de pression, partis politiques, les institutions étatiques qui élaborent les lois, les règles de fonctionnement – Solution dans l’action politique de revendication, groupes de pression pour modifier des législations
Les dirigeants de nos sociétés ont fait de l’informatique puis du numérique un enjeu majeur et planétaire dès le début des années 1980 voire avant. A l’instar des actions groupales possibles, il y a au niveau des institutions des clés de lecture très intéressantes : il suffit de faire une analyse socio-historique du domaine pour s’en convaincre.

6 – Historicité/idéologique : Les valeurs fondamentales qui guident les actions menées et leur histoire
Ce niveau est transversal au cinq autres. Chacun des cinq niveaux est traversé par une histoire et des idéologies. Il convient donc, dans les analyses d’interroger ces deux dimensions pour chacun d’eux. Dans de nombreuses situations, l’histoire prise au sens de dynamique historique, pas seulement ce qui s’est passé, mais surtout comment cela s’est enchaîné. De même le cadre idéologique, souvent passé sous silence parce qu’impliquant, est aussi à prendre en considération

En synthèse, nous proposons de tenter, chaque fois que cela est pertinent d’utiliser cette grille pour analyser ces situations dans lesquelles le numérique s’est immiscé dans le quotidien de chacun. Pour chacun des niveaux il fait tenter de renseigner ce qui peut l’être de manière suffisamment précise. ON évitera en particulier de n’utiliser qu’un seul ou deux niveaux : cela supprimerait l’idée même de complexité propre à cette grille.

Nous avons eu plusieurs fois l’occasion de l’utiliser dans notre domaine du numérique éducatif, que ce soit pour analyser une pratique individuelle ou le déploiement dans un établissement, voire dans un pays ou une collectivité territoriale. Quelque soit le niveau d’entrée dans la problématique étudier les autres niveaux fournis quasi systématiquement des éléments de compréhension complémentaires. Au-delà de l’instrument, il s’agit aussi d’une posture scientifique face à une situation. Développer l’utilisation d’une grille quelle qu’elle soit est toujours un plus car elle permet la prise de distance face au réel.

A suivre et à débattre
BD

 

 

 

 

 

 

A propos de la grille d’Ardoino
Grille d’Ardoino : http://www.mediateurs-amis.be/uploads/Grille_Ardouano_Notes_Fusion.pdf
Analyse de cette approche par Dominique Grootaers : http://www.meta-educ.be/textes/ardoino.pdf

Vekout Eric (2013). Quelques modèles d’intégration des TICE. Adjectif.net Mis en ligne lundi 6 mai 2013 [En ligne]
http://www.adjectif.net/spip/spip.php?article231
A propos du carré PADI Pédagogie, Acteurs, Dispositif et Institution
Article de Jacques Wallet et Hervé Daguet : NON- USAGE DES TIC, Du bon usage du « non-usage» des TICE
https://journals.openedition.org/rechercheseducations/958?file=1
Thèse d’Eammnuelle Voulgre
http://shs-app.univ-rouen.fr/civiic/memoires_theses/textes/these_VOULGRE.pdf

Que sais-je : La systémique sociale 2009/2738 (5e éd.), PUF – Chapitre VI – La modélisation des systèmes complexes chez E. Morin et J.-L. Le Moigne
parJean-Claude Lugan

Téléphone portable : imbroglio, confusion, incompréhension, méconnaissance

En intitulant son article « Imbroglio autour de l’interdiction du portable à l’école » la journaliste du Monde, Mathilde Damgé, (Le Monde du 01/082018) n’a fait qu’ajouter du bruit au bruit. Outre qu’elle aussi joue de son interprétation, elle reprend en fait les échanges actuels sur les réseaux sociaux et dans la presse et en fait une accumulation qui enrichit la difficulté à y voir clair. Pourtant une publication du texte (ce que nous avons fait ici même) suivi d’une analyse précise aurait permis de soulever d’une part ce qui est exactement dans les écrits officiels (4 articles sont directement modifiés) et d’autre part de mettre en évidence les zones d’incertitude du texte.

Comme le montre la jurisprudence, un texte de loi est d’abord un cadre qui ensuite se décline en des modalités différentes selon les réalités auxquelles il s’applique. Il est rare qu’un texte ne fasse pas l’objet de discussions, mais au final c’est la justice qui tente de trancher. Pour l’instant c’est la rumeur publique et malheureusement, la presse professionnelle n’est pas très à son honneur à ce propos. Jouant davantage sur l’intention politique, une promesse du candidat E. Macron tenue par un ministre JM Blanquer, que sur la problématique de fond, les usages des smartphones dans la vie quotidienne donc aussi dans le contexte scolaire, la presse n’a pas rendu service ni aux uns (les politiques) ni aux autres (les usagers, enseignants, parents, élèves etc.…).

Rappelons ici quelques éléments du texte de l’article L 511.5 : interdiction maternelle, primaire et collège est le premier volet du texte « d’un téléphone mobile ou de tout autre équipement terminal de communications électroniques ». A celui-ci s’ajoute trois éléments disjoints : en premier lieu l’exception pédagogique et éventuellement le règlement intérieur, en second lieu les cas particuliers comme le handicap, et en troisième lieu la confiscation. Sur chacun de ces points il y a beaucoup à dire, mais simplement notons que le « réalisme » du législateur a permis de laisser une marge d’initiative « locale » pour la pédagogie et pour le projet éducatif de l’établissement (règlement intérieur). Si, laisser aux établissements le soin de préciser (de même pour le lycée) les périmètres d’interdiction et d’autorisation, est une idée intéressante, elle fait débat car certains auraient préféré que le ministre décide de tout et qu’il tranche en amont les débats qui ne manqueront pas de naître dans les établissements. Plus largement se profile une évolution qui fait question au-delà de la simple question du téléphone portable : le périmètre de l’autonomie des établissements.
En interdisant tout autre équipement, on peut penser que le ministre tire à vue sur les établissements dotés de tablettes et autre ordinateurs connectés… C’est bien pourquoi cette nuance sur l’usage pédagogique est importante. Sinon il deviendrait impossible d’utiliser un ordinateur (ou tout autre…) connecté dans un établissement scolaire. Quant aux exceptions et assouplissements, en particulier au lycée et pour le handicap, ils sont là encore issus de ce réalisme du législateur.
La notion de confiscation mérite toutefois notre attention (voir liens infra). En effet si le téléphone portable est un « espace privé personnel », la confiscation doit reposer sur des règles très précises. Il sera nécessaire que le ministère précise ce que signifie la confiscation et les modalités de restitution en ne laissant pas dans le vide des CA et autres conseils pédagogiques ou salles des profs des établissements le soin d’en préciser les contours juridiques, au risque de procès complexes.

Il faut aussi parler de deux autres articles modifiés par la loi et dont presque personne ne parle dans ce débat : article L121-1 et l’article L312-9. On y retrouve le réalisme législatif sur la nécessaire éducation au numérique : celle-ci s’incarne donc de plusieurs manières : la responsabilité éducative de l’école (L121.1) et ce que recouvre « l’initiation à la technologie et à l’usage « responsable » de l’informatique. » (L312.9). On ne peut comprendre le premier article si on ne prend pas en compte les deux autres. On peut y lire en particulier d’une part l’enseignement de l’informatique, d’autre part le (ex ?) B2i, ainsi que l’EMI et l’EMC.

Il n’y a pas d’imbroglio, il y a surtout une lecture partielle et partisane encouragée par les uns et les autres qui tentent d’instrumentaliser une question pour faire valoir un point de vue. On reprochera à l’auteur de ce billet sa complaisance vis à vis du législateur (les assemblées et pas du ministre bien sûr, soyons précis). Mais en fait il faut distinguer l’analyse de ce qui est écrit de ce que l’on défend. Aussi il faut éclairer la position que nous défendons.

Le portable et en fait l’ensemble des Terminaux Personnels Mobiles Connectés (TPMC) sont désormais des éléments de pratiques culturelles et sociales quotidiennes de l’ensemble de la population (jeunes et vieux…). Le choix d’engager un texte sous le thème de « l’interdiction » est en fait un signe de faiblesse éducative et managériale. Pour le dire autrement pour canaliser les pratiques, sortons le bâton… Plutôt que de favoriser des usages responsables on commence par interdire. Le sens d’apparition des mots dans les trois textes n’est pas neutre : si l’on commence par interdire et qu’ensuite on écrit « mais… », c’est qu’on n’est pas bien sûr de pouvoir arriver à interdire effectivement. C’est une question éducative fondamentale : à un tout petit on peut tenir l’interdiction, à un plus grand c’est plus compliqué (d’où la nuance sur le lycée). Quant aux enseignants, c’est quasiment impossible d’interdire, eux qui sont nombreux à avoir déjà autorisé l’utilisation de ces appareils dans leur classe (au collège et au lycée). Si l’interdiction est une agitation verbalo-juridique, l’autorisation mesurée aurait été un engagement éducatif d’une autre nature. Connaissant bien le projet éducatif jésuite, on est étonné de cette interdiction, ce projet qui veut justement responsabiliser la personne. Mais l’influence jésuite sur le gouvernement est en fait très marginale (malgré les années passées dans ces établissements par certains).

Face à un fait de société, l’article L121.1 est intéressant à analyser, car il montre la philosophie éducative sous-jacente. C’est une philosophie principalement défensive. Si l’article L312.9 vient expliquer ce qu’il convient de faire, il ne réduit pas pour autant l’idée du précédent. Faut-il comprendre que le monde adulte est en train de prendre peur d’un « monstre » qu’elle aurait engendré ? Si ce n’est le cas, tout du moins on peut s’interroger et à nouveau la presse professionnelle ne nous aide pas lorsqu’elle passe de l’analyse à l’interprétation. Friands de scoops et d’informations qui font vendre, certains pensent qu’il suffit d’agiter des situations graves pour faire réagir et pour vendre. Il est plus facile de parler de ce qui va mal que ce qui va bien (cf. le journal la Croix qui réfléchit depuis de nombreuses années à cette question), mais surtout il semble que cela fasse vendre. En plein été, entre une coupe du monde de football, le tour de France cycliste et le retour du championnat de foot de ligue 1 et ligue 2, les jeux du cirque nous offrent un autre volet, un déballage public pathétique d’un monde politique qui a du mal à s’entourer de personnes fiables (les affaires de cette nature ont touché tous les gouvernements de la 5è république). Il ne manquait plus que cette loi sur le téléphone portable pour compléter le tout : l’état est sauf, il tient l’école, la discipline et donc revendique l’autorité. Malheureusement l’autoritarisme n’est pas l’autorité. Seule cette dernière est véritablement éducative, celle qui « autorise » pour reprendre ce que disait et écrivait Jacques Ardoino

Jacques Ardoino : Les avatars de l’éducation : problématiques et notions en devenir, PUF, 2000
Jacques Ardoino : Propos actuels sur l’éducation, l’Harmattan 2004 (1er ed 1965)
Confiscation –
Cet article permet d’éclairer la question : https://www.letudiant.fr/college/confiscation-d-objets-personnels-fouille-quels-sont-les-droits-des-eleves.html
Ou encore mieux celui-ci : https://www.cabinet-piau.fr/droit-de-leducation/la-confiscation/

Publication du rapport IGEN IGAENR sur le protection des données

Intitulé  « Données numériques à caractère personnel au sein de l’éducation nationale », ce rapport vient d’être mis en ligne.
Il est important car il soulève nombre de questions sur des pratiques actuelles et anciennes. A chaque niveau de l’institution et chez les partenaires de l’éducation, il est nécessaire de lire ce rapport rendu en février dernier( comme en atteste le document) mais rendu public ce 1er aout.

http://www.education.gouv.fr/cid129266/donnees-numeriques-a-caractere-personnel-au-sein-de-l-education-nationale.html

http://cache.media.education.gouv.fr/file/2018/69/2/IGEN-IGAENR-Rapport-2018-016-Donnees-numeriques-caractere-personnel-education-nationale-def_986692.pdf

Un certain nombre de remarques en particulier concernant les logiciels de vie scolaire à partir de la page 35   révèle des problèmes beaucoup plus importants que l’on ne peut le penser….
A suivre et à débattre
BD

Téléphone portable ou non : que dit finalement la loi (future) ?

Afin d’aider à y voir clair, il faut lire les textes au plus près de leur rédaction. La commission mixte paritaire qui a validé (en partie) les modifications proposées par le Sénat  a mis en ligne le résultat de sa cogitation : http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/dossiers/interdiction_usage_telephone_portable_ecoles_colleges?etape=15-CMP

Toutefois la lisibilité suppose que l’on transforme le texte initial des lois visées en leur nouvelle version (encore à valider par le vote des assemblées et la publication dans le BO). Alors que chacun y va de son couplet sans toujours faire ce travail, j’ai donc essayé de remettre en forme les trois articles concernés. Voici le résultat ci-dessous. Les modifications sont en gras entre guillemets.  Seul l’article de la loi L511.5 a été réécrit complètement.

J’espère avoir été suffisamment précis dans cette recension, car il y a quelques difficultés d’ajustement entre les textes de loi en ligne et les repères de la commission.

Art. L. 511-5
. – L’utilisation d’un téléphone mobile ou de tout autre équipement terminal de communications électroniques par un élève est interdite dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges et pendant toute activité liée à l’enseignement qui se déroule à l’extérieur de leur enceinte, à l’exception des circonstances, notamment les usages pédagogiques, et des lieux dans lesquels le règlement intérieur l’autorise expressément.

Dans les lycées, le règlement intérieur peut interdire l’utilisation par un élève des appareils mentionnés au premier alinéa dans tout ou partie de l’enceinte de l’établissement ainsi que pendant les activités se déroulant à l’extérieur de celle-ci.

Le présent article n’est pas applicable aux équipements que les élèves présentant un handicap ou un trouble de santé invalidant sont autorisés à utiliser dans les conditions prévues au chapitre Ier du titre V du livre III de la présente partie.

La méconnaissance des règles fixées en application du présent article peut entraîner la confiscation de l’appareil par un personnel de direction, d’enseignement, d’éducation ou de surveillance. Le règlement intérieur fixe les modalités de sa confiscation et de sa restitution.

Article L121-1

Les écoles, les collèges, les lycées et les établissements d’enseignement supérieur sont chargés de transmettre et de faire acquérir connaissances et méthodes de travail. Ils contribuent à favoriser la mixité et l’égalité entre les hommes et les femmes, notamment en matière d’orientation. Ils concourent à l’éducation à la responsabilité civique « , y compris dans l’utilisation d’internet et des services de communication au public en ligne, » et participent à la prévention de la délinquance. Ils assurent une formation à la connaissance et au respect des droits de la personne ainsi qu’à la compréhension des situations concrètes qui y portent atteinte. Ils dispensent une formation adaptée dans ses contenus et ses méthodes aux évolutions économiques, sociales et culturelles du pays et de son environnement européen et international. Cette formation peut comprendre un enseignement, à tous les niveaux, de langues et cultures régionales. L’éducation artistique et culturelle ainsi que l’éducation physique et sportive concourent directement à la formation de tous les élèves. Dans l’enseignement supérieur, des activités physiques et sportives sont proposées aux étudiants. Les écoles, les collèges et les lycées assurent une mission d’information sur les violences et une éducation à la sexualité.

Article L312-9

Tous les élèves sont initiés à la technologie et à l’usage « responsable » de l’informatique.

Dans ce cadre, notamment à l’occasion de la préparation du brevet informatique et internet des collégiens, ils reçoivent de la part d’enseignants préalablement sensibilisés « une éducation » sur le sujet une information sur les risques liés aux usages des services de communication au public en ligne, sur les dangers du téléchargement et de la mise à disposition illicites d’œuvres ou d’objets protégés par un droit d’auteur ou un droit voisin pour la création artistique, « , de la liberté d’opinion et de la dignité de la personne humaine » ainsi que sur les sanctions encourues en cas [Dispositions déclarées non conformes à la Constitution par la décision du Conseil constitutionnel n° 2009-580 DC du 10 juin 2009] de délit de contrefaçon. Cette information porte également sur l’existence d’une offre légale d’œuvres ou d’objets protégés par un droit d’auteur ou un droit voisin sur les services de communication au public en ligne. « Elle contribue au développement de l’esprit critique et à l’apprentissage de la citoyenneté numérique. »

 

Où sont passés les Pokémon et autres Second Life ?

Une mode chasse l’autre, la cour de récréation n’y a pas davantage échappé que notre société face aux technologies issues de l’informatique. A intervalles réguliers de nouveaux « objets » apparaissent aussi bien dans l’espace médiatique que dans l’espace scientifique. Dans le domaine éducatif ces modes ont un effet assez important : ils suscitent des visions fantasmatiques de l’avenir scolaire et suscitent des rebellions de même ampleur. Ce qui est complète ce tableau c’est que les vifs échanges autour de ces objets dits nouveaux se traduisent par des résistances de toutes sortes qui articulent acceptation et intégration dans les modèles anciens. Pour le dire autrement, une vision historique de l’évolution de l’éducation et des technologiques devrait nous éviter ces amnésies que l’on retrouve quasi systématiquement. Malheureusement, même des « chercheurs patentés » sont complices de ces mouvements, comme si histoire, épistémologie et éthique n’existaient pas. Certains diront qu’un chercheur ne peut pas être au fait de tout, du fait de sa spécialisation, alors il vaut mieux qu’il accepte de ne pas répondre à certaines questions… mais lorsqu’ils sont acteurs des tourbillons des effets de modes, cela devient plus dangereux car ils sont alors appelés à étayer, justifier ces effets.

Quelques illustrations
Rappelons-nous Second Life sorti en 2003, chantre de la réalité virtuelle. Rappelons-nous Pokémon-go sorti en 2016 qui renouvelait le jeu par le lien entre réalité et virtuel. Où en sont aujourd’hui ces enthousiasmes débordants pour ces objets nouveaux ? On nous avait promis des révolutions, nous avons vu des phénomènes de mode mais aussi, il faut bien le reconnaître des marqueurs. Ces marques nouvelles sont celles qui indiquent un passage vers de nouvelles potentialité. Mais la confusion vient de la tentative de nous faire croire que ces potentialités étaient le présent.
Nous avons là un mécanisme typique et aux conséquences bien désagréables. Un objet qui semble en rupture avec les précédents est mis en avant au travers d’une « encapsulation symbolique » dans une activité humaine (jeu, simulation…). Une surmédiatisation, appuyée par des propos de scientifiques heureux de trouver là une tribune nouvelle, fait passer auprès du grand public, et donc de nombre de décideurs (ils sont aussi dans le grand public…!) le sentiment d’importance de la rupture alors qu’il s’agit simplement de l’émergence d’un marqueur. En envahissant l’espace de réflexion dans les milieux les plus concernés, ces « objets » deviennent des attracteurs (et des distracteurs d’autres préoccupations aussi) encouragés par la manière dont les décideurs ont intégré la vague médiatique et l’ont parfois même encouragée par des aides à la mise en application.
Mais les dangers sont là et pour l’illustrer on peut évoquer les TBI/VPI et autres VNI qui, dans la pratique des classes n’ont apporté qu’un sentiment de modernité, tout en permettant des usages traditionnels « enrichis ». Car bien sûr, les quelques enrichissements (meilleure qualité visuelle, possibilité de trace…) permis par ces matériels sont survalorisés et les pratiques effectives en classe peu analysées ou évaluées. L’argument principal qui ressort de nombreuses observations, que l’on peut aussi faire pour le tableau (noir ou blanc) par opposition à l’ardoise individuelle, c’est qu’il permet de « capter l’attention collective ». Et c’est un point qui est au coeur de la pratique de l’enseignement et de son évaluation : les élèves sont-ils attentifs ?

Pour aller plus loin

Les modes successives attirent l’attention de quelques cercles habituels (les innovateurs ?) à défaut de susciter un intérêt de tous… Mais il est un élément important qu’il est nécessaire d’envisager ici. Ces objets techniques et/ou pédagogiques ont-ils réellement un effet ? Le plus souvent l’effet évoqué par les expérimentateurs est celui de la motivation. Toutefois, cet effet semble s’estomper avec le temps : motivation de l’enseignant (qui s’alimente alors par le changement et la nouveauté), motivation de l’élève (qui s’étiole avec la répétition). Il faut alors se tourner vers les concepteurs de produits qui captent l’attention : vidéastes, cinéastes, concepteurs de spectacles, de jeux, auteurs de BD, écrivains… (Nous aurons l’occasion d’y revenir à propos des mécaniques de jeu)

A l’instar de l’évolution actuelle de la classe inversée, (cf. le récent Clic 2018 et l’interview de sa présidente) on s’aperçoit que ces objets « à la mode », sont souvent d’anciens objets recyclés à l’aune de technologies ou d’évolutions conjoncturelles. De nouveauté très relative, il s’agit surtout de réactivation d’ancien dans un contexte nouveau. En oubliant de se référer à l’histoire, l’effet de la nouveauté produit évidemment sa cohorte de « produits dérivés » dont certains, parfois même de bonne foi et de bonne intention vont profiter et surtout apporte une notoriété en fixant le focus sur ce qui semble neuf. Il ne s’agit pas de dire que c’est bien ou mal, il s’agit surtout d’analyser le processus qui se déroule sous nos yeux et qui semble disqualifier les autres modes d’action existants.

Les disparitions plus ou moins prévisibles de ces objets ne doit pas non plus nous inviter à les ignorer. Ils entrent dans une histoire. Mais il faut distinguer ce qui est de l’histoire d’un engouement temporaire et l’histoire de ces passages (cf. les marqueurs signalés plus haut). Ces deux dimensions doivent être intégrées dans le déroulé socio-historique et analysés dans ce sens. Second Life à quasiment disparu tout comme Pokémon go et pourtant ils ont révélé des potentialités qui peuvent se révéler à l’avenir. On pourra illustrer ce phénomène à propos de l’intelligence artificielle qui entre 1980 et 1990 avait connu un tel engouement avant d’être enfoui pour ressurgir récemment avec, en particulier, le potentiel apporté par un deep learning, certes pas nouveau (Yann le Cun rappelle qu’il date des années 1990), mais enfin possible du fait de l’évolution des machines et de la puissance de calcul.

Pour conclure
En plus quarante années nous avons pu observer ces cycles. Ils touchent la société et par rebond le monde scolaire. Toutefois les hésitations du monde scolaire (enseignement général) face à ces technologies a laissé s’installer un espace dans lequel ces phénomènes de mode ont pu s’installer. Même le ministère de l’éducation s’en empare : enseignants innovants, numerilab, lab110… comme s’il lui fallait aussi entrer dans la danse qui pourrait ressembler à la fameuse tarentelle que l’on utilisait pour soigner les morsures de tarentules dans le sud de l’Italie. Au-delà de phénomènes de mode, il faut s’interroger sur la capacité humaine à entrer dans ces rituels ou non et à en décrypter les raisons…

A suivre et à débattre
BD

Peut-on encore se faire son opinion, avoir ses analyses ?

On reparle, en ces premiers jours de juillet de portable à l’école. La loi « relative à l’encadrement de l’utilisation du téléphone portable dans les écoles et les collèges, » est encore en discussion avec les propos des sénateurs en direction du lycée, cherchant à modifier à nouveau le texte voté début juin (voir les liens ci-dessous). Outre la complexité de la procédure qui voit un texte adopté revenir en discussion…, on ressent la tension entre les deux assemblées sur ce sujet d’ailleurs largement signalée lors du refus de la commission mixte d’adopter, début juin, les modifications apportées par le Sénat. Premier problème posé à celui qui veut comprendre ce qui se passe, les textes présentés en ligne montrent les modifications sans donner le texte intégral modifié ce qui rend la lecture compliquée et difficile. On peut s’étonner de ce problème de communication qui empêche de rapidement analyser les textes en débat.

Comment se fait-il que la presse (principalement) de flux (journaux, radios, télévisions) n’aient pas cru devoir donner accès au texte voté sur les téléphones portables à l’école pour s’en tenir à leurs seuls commentaires. Rares sont les médias qui ont fait à l’instar du Café Pédagogique, un lien sur les éléments « officiels » du débat et son résultat. Mais aucun ne semble en mesure d’aider à comprendre en donnant accès au texte complet lisible incorporant réellement les modifications.
Mais plus inquiétant, pourquoi tout le monde, et les médias en particulier, parle « d’interdiction du portable à l’école » alors que le texte s’intitule officiellement : loi « relative à l’encadrement de l’utilisation du téléphone portable dans les écoles et les collèges ». En effet il y a une différence nette entre la simple interdiction et la définition d’un cadre d’usage (et donc de non usage).

Pour poser plus clairement le problème : alors que l’on parle d’éducation aux médias, on observe ici une tentative lourde de manipulation de l’opinion en ne lui faisant passer qu’uniquement un aspect du problème. D’un côté les pouvoirs publics qui rendent complexe l’accès au texte final, de l’autre les relais d’opinion qui s’empressent de ne signaler qu’un aspect de ce texte, le plus coercitif. Les débats qui ont eu lieu début juin dans les assemblées reflètent bien d’une part l’opacité des points de vue et d’autre part la volonté médiatique d’un impact fort. Or il est question d’autre chose qui dépasse largement la loi : l’éducation de la population. Ici nous parlons bien sûr de toute la population et pas seulement de la jeunesse scolarisée. Michel de Certeau avait, il y a longtemps, signalé cet écart entre la culture de masse et la culture scolaire. Nous en avons ici une illustration remarquable.

Notre propos n’est pas ici de dire si la loi est bonne ou mauvaise, mais d’essayer de comprendre si l’on dispose de suffisamment d’outils pour, en « citoyen éclairé », « discerner » dans les éléments du débat. La réponse est manifestement négative pour l’instant. Contrairement à l’inspiration des fondateurs de l’école et de son souhait de donner accès au savoir pour mieux participer à la nation, se manifeste en ce moment, du fait du contexte actuel marqué par le fameux « pouvoir des médias », une volonté parfois non consciente de ne pas donner accès aux informations nécessaires au jugement. L’audition de plusieurs débats entre élus n’est pas plus rassurante que la lecture des manchettes des journaux. Se faire une opinion suppose de dépasser les premières lignes de ce que l’on veut nous montrer. Encore faut-il pouvoir y accéder…

Dans son ouvrage sur l’ignorance, Mathias Girel met en évidence la variété des formes que peut prendre l’ignorance et entre autres celle, volontaire, de celui qui veut maintenir l’ignorance de l’autre. L’impression que donne ce débat engagé dans la campagne présidentielle est justement celle-là : on met en avant un slogan « interdiction du portable à l’école » et on freine toute velléité d’aller voir au plus près ce qu’il en est. Si l’analyse des débats politiques et les différents articles dans la presse de flux comme dans la presse en ligne interactive montre bien cette tendance à imposer un « point de vue », on peut identifier l’intention, commerciale ou politique d’influer sur la manière de percevoir une proposition. Cela s’appelle simplement de la manipulation et elle est d’autant plus importante qu’elle s’appuie sur des alliés qui sont justement censés devoir la combattre. La collusion de certains professionnels avec la communication « volontaire » de structures étatiques n’est pas nouvelle. Toutefois le danger est bien sûr le risque qu’il peut y avoir à aller à l’encontre de cette communication. Certains pays proches de la France s’emparent de cela jusqu’à emprisonner les contradicteurs. En France on se contente d’interdire, de limiter, de barrer l’accès de certains (de nombreux cas en attestent), mais il s’agit bien de la même logique : contrôler l’information. Cette manière de faire est dans la continuité des pilotages de type dictatoriaux qui révèlent souvent un mépris du citoyen, du peuple, de la culture de masse.

Ouvrons les yeux sur ces tentatives de nous imposer un point de vue, une opinion et essayons d’aller voir au-delà des apparences. C’est une attitude responsable et éthique à laquelle il faut chacun nous atteler.

A  suivre et à débattre

BD

 

Texte voté début juin suite à la navette -assemblée/sénat et l’avis de la commission mixte : 7 juin 2018
https://www.senat.fr/leg/ppl17-558.html
PROPOSITION DE LOI
ADOPTÉE PAR L’ASSEMBLÉE NATIONALE
APRÈS ENGAGEMENT DE LA PROCÉDURE ACCÉLÉRÉE,
relative à l’encadrement de l’utilisation du téléphone portable dans les écoles et les collèges,

modification proposée par la commission du sénat en charge du dossier, qui tente de modifier le texte et de l’étendre au lycée : 4 juillet 2018
http://www.senat.fr/leg/ppl17-625.html
PROPOSITION DE LOI
ADOPTÉE PAR L’ASSEMBLÉE NATIONALE
APRÈS ENGAGEMENT DE LA PROCÉDURE ACCÉLÉRÉE,
relative à l’encadrement de l’utilisation du téléphone portable dans les écoles et les collèges,
TEXTE DE LA COMMISSION DE LA CULTURE, DE L’ÉDUCATION ET DE LA COMMUNICATION (1)

Mathias Girel 2018, Science et territoires de l’ignorance, Quae éditeur