« Éduquer avec le numérique », 2ème édition revue et augmentée

Ce 14 février 2019  sort la deuxième édition de mon livre « éduquer avec le numérique « . La première édition date de 2016, c’est donc trois années qui sont prises en compte dans cette version revue, actualisée et augmentée. L’ouvrage passe de 197 pages à 227. Certaines parties ont été enlevées (environ une vingtaine) et d’autres ont été ajoutées (environ une trentaine).

Vous trouverez la présentation ici :

https://esf-scienceshumaines.fr/pedagogie/280-eduquer-avec-le-numerique.html

Attention toutefois, aucun signe distinctif sur la couverture, il faut aller à la page de garde sur laquelle est écrit : » nouvelle édition enrichie » ou regarder le nombre de pages.

Quel est l’intérêt de cette nouvelle édition :

– c’est la prise en compte de problématiques récentes qui n’étaient pas présentes dans la première édition,

– c’est la continuation d’une démarche, engagée depuis de nombreuses années, pour essayer de construire un cadre dans le domaine de l’éducation pour définir la place à donner au numérique, à l’informatique

A plaisir de votre lecture, et bien sûr de vos commentaires

A suivre et à débattre

Bruno Devauchelle

La dépression collective, émergence de la première crise d’un monde numérique ?

Si l’on met de côté les provocations et autres propos insensés tenus par quelques un(e)s, les mouvements auxquels nous assistons depuis plusieurs mois sont surtout le signe d’une forme de « dépression collective ». Dépression d’autant plus étonnante qu’elle n’est pas basée sur la perte d’un sentiment d’auto-efficacité, la plupart de ceux qui s’expriment dans la rue pensent qu’ils peuvent arriver à changer le cours des choses, mais plutôt à un manque « d’estime de soi ». Même si cette analyse est un peu caricaturale et trop rapide, elle permet toutefois d’aborder la question des éléments de contexte qui peuvent amener à ce que nous nommons dépression collective. Nous vivons depuis maintenant 50 ans la montée en puissance de l’informatique dans la société. Après avoir concerné le monde des entreprises et du travail en général, l’informatique s’est offert une place de premier choix dans notre vie quotidienne allant jusqu’à devenir un « allant de soi », marquant ainsi le caractère quasi inéluctable de la généralisation de l’informatique en arrière-plan de ce que l’on nomme désormais numérique. Dans le même temps c’est cette même informatique qui a transformé le travail et l’a complexifié en automatisant de plus en plus de tâches routinières. Ne négligeons pas non plus le développement d’un chômage considéré par certains comme structurel et dont l’informatisation des tâches pourrait être au moins une cause partielle. N’oublions pas non plus que d’autres évolutions de la société peuvent aussi augmenter ce sentiment dépressif tout en ayant un habillage de progrès : contrôle des naissances, vieillissement etc.… mais aussi complexité des activités professionnelles, augmentation de la pression de rentabilité/performance, mobilité …

En allant plus loin dans l’analyse de ce qui est en train de se passer, il nous faut prendre quelques objets symboliques et tenter d’identifier en quoi ils peuvent participer de l’émergence d’une dépression collective.
Les réseaux sociaux numériques (RSN) ont ouvert un vaste champ d’expression. Presque sans contrôles, ces RSN donnent à chacun un sentiment de puissance de sa parole proportionnelle aux retours qui en est fait par le biais des likes, des commentaires, des vues, des reroutages, etc… Rapidement un vertige peut prendre l’usager surtout lorsqu’il a l’impression que ce qu’il dit a de l’audience. Mais cette audience se traduit parfois en monnaie (rémunération au clic) ou en influence (organisation d’évènements) en popularité. Attention, la moindre baisse va enfermer celui ou celle qui s’exprime dans une mise en question angoissante. Confronté à l’audience des médias classiques, chaque contributeur souhaite s’élever à leur niveau, et, suprême récompense accéder à leurs colonnes ou tribunes. D’ailleurs les mêmes qui accèdent à cela sont prompt à attaquer leur crédibilité : si je parviens à autant de popularité par les RSN, alors quelle confiance puis-je avoir en des médias qui m’obligent à passer par des « censeurs »… ou jugés comme tels. De plus les RSN associent émotion, popularité et immédiateté ce qui renforce leur impact, leurs effets. Ils sont le symbole de cette ambiguïté, nous sommes en même temps célèbres et inconnus, efficaces et inaudibles… de quoi se sentir mal.

Les sondages sont aussi un élément du paysage fabriqué par les médias traditionnels. Il suffit d’ne lire quelques présentations de résultat pour comprendre qu’ils affirment des opinions, des postures et même parfois des votes alors que ce ne sont que des expressions verbales à chaud en réponse à des questions parfois orientées. D’ailleurs les répondants ne s’y trompent pas qui délibérément répondent avec un niveau de réflexion bien éloigné de celui qu’ils auraient dans un bureau de vote ou encore s’ils répondaient en public. Cette forme d’immédiateté que permet le sondage ne peut être confondu avec ce qui est le fond même de la pensée des personnes. Les professionnels du secteur, habitués à ces critiques, font d’ailleurs tout un discours qui leur permet de continuer leur travail (marché) et d’encourager les médias à les utiliser, caisse de résonnance bien pratique. Mais c’est l’effet de ces comptes rendus de sondage qui tendent à modifier la perception du réel. Un mouvement social modeste peut être porté aux nues ou décrié sur la simple lecture d’un sondage, aussi douteux soit-il. Dès lors le public devient-il curieux de ces affirmations péremptoires qui renforcent ou infirment son mouvement. La dépression collective trouve dans le sondage un premier miroir qui la rend supportable et la conforte

Les médias en continu ont en permanence besoin d’alimenter leur propos. Aussi la récurrence thématique est-elle le moyen privilégié de présentation, imposé par le moyen technique. En ligne ou sur l’écran de la télévision le média en continu va amplifier temporairement tel ou tel fait en le répétant chaque fois qu’un fait, aussi minime soit-il va se produire. Il faut alors donner l’impression d’une nouveauté constante, un renouvellement pour maintenir le lecteur/spectateur dans le flux (théorie du flow). Malheureusement dès que le flux souhaité se modifie, la déprime peut surgir, impression de disparition, d’enfouissement. Ces médias assurent une identité collective, étonnamment renforcée lorsqu’ils sont violemment attaqués et dénigrés. Si les réseaux sociaux numériques permettent de construire l’identité, les médias de flux en sont une caisse de résonnance. Le sentiment d’exister doit donc associer les deux vecteurs. La persistance dans la durée devient à un moment le seul moteur de ce sentiment au risque de perdre la substance même de la dépression qui passe alors à une manifestation formelle au lieu d’être l’expression d’un mal-être réel. La mise en place d’un débat public et ouvert est une réponse très intéressante à suivre. Elle échappe en grande partie aux médias classiques, mais aussi aux nouveaux médias, et remet en avant la confrontation verbale directe comme première. A l’instar du psychanalyste, le grand débat est le divan collectif de notre déprime.

La perte de certains repères physiques ne semble pas a priori avoir un impact sur le sentiment de mal-être. Il ne faut pas négliger l’importance de la modification des repères spatio-temporelles qu’apportent les moyens numériques. Immédiateté, proximité, accélération, territorialisation etc.… sont des éléments de ces changements apportés au temps et à l’espace. Ces repères physiques sont remplacés ou augmentés de nouveaux repères produits par les moyens numériques disponibles et de plus en plus utilisés dans la sphère personnelle et professionnelle. L’exemple des communications téléphoniques et vidéo illustre bien cette nouvelle perception de la distance à l’autre. La crainte de la séparation vient renforcer l’utilisation de ces moyens au point de les rendre si habituels que leur dysfonctionnement est source d’inquiétude potentielle. L’accélération permise est aussi celle de la productivité et donc l’attente d’un retour de cette productivité. Si les moyens numériques augmentent un sentiment de pression, ils n’apportent que très imparfaitement une récompense de l’acceptation de cela. L’invisibilité ou l’incompréhension des processus numériques à l’œuvre augmente dans certains cas l’angoisse, surtout lorsqu’il y a des défaillances techniques. L’utilisateur quotidien est le plus souvent perdu face à une panne numérique, il doit appeler à l’aide.

Un article récent (https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/01/30/malaise-democratique-la-france-fissuree_5416415_823448.html) de Françoise Fressoz (Le Monde) publié le 30 janvier 2019, était intitulé : « « Gilets jaunes », grand débat… Les Français sont-ils encore capables de faire société ? » Cette dernière expression me semble être emblématique d’une urgence éducative et sociale. On trouve une explication de cette expression sous la plume de Jacques Donzelot dans un article intitulé : » Faire société » en France ? (Jacques Donzelot, Dans Tous urbains 2015/2 (N° 10), pages 10 à 11) en écho au livre éponyme publié en 2004, mais qui concernait la politique des villes en France et aux Etats Unis. Cette expression semble bien avoir un positionnement spécifique dans l’évolution de nos sociétés et est en lien avec des travaux nord-américains (mais pas seulement) et rejoint les notions d’empowerment ou mieux encore de capabilité issue des travaux d’ Amartya Sen. L’idée essentielle est celle de la possibilité d’agir dont il faut s’emparer, comme le font certains en ce moment, revendiquant une auto-efficacité.

En 2015, répondant à une question sur le rôle de l’école dans une société qui se questionne face au fait numérique, je répondais : il ne suffit pas de se limiter en éducation au « vivre ensemble » mais bien permettre aux jeunes de « faire société », et c’est cela qui manque au système éducatif actuel. En avançant cette proposition, je voulais signifier l’insuffisance de la proposition républicaine et démocratique actuelle face aux évolutions de la société, en particulier numériques. Je voulais aussi signifier un renversement dans la mission éducative de l’école passer de l’intégration dans le monde à la construction du monde. Le seul vivre ensemble me semblait alors bien insuffisant, la suite semble prouver que je n’avais pas tort. Ainsi « faire société » et développer cette capacité chez chacun des jeunes et des adultes c’est choisir d’assumer une responsabilité active face à une dépression collective dont la légitimité ne peut être contestée. Mais le constat ne suffirait pas, tout éducateur se doit de participer au développement d’une éducation qui permette de faire société, de réinventer la société.

A suivre et à débattre
BD

Scandaleux, manipulation

A ma grande surprise, en étant sur le portail d’Orange ce matin 24 janvier 2019 , j’ai pu voir apparaître ce bandeau

 

 

 

Voilà comment les commerciaux, les politiques, les manipulateurs de tous poils essaient de transformer la réalité…. par des sondages en ligne de cette forme….
A suivre et à débattre
BD

Une année qui commence bien ?

Bien au chaud derrière mes écrans, une bonne année 2019…, vraiment ?

Pendant ce réveillon, les écrans se multiplient. Non pas les écrans de nos ordinateurs tablettes et autres téléphones ou encore téléviseur, mais les écrans à nos prises de conscience pourtant nécessaire en ce début d’année. Faire la fête, choisir un bon repas, aller dans des destinations encore inconnues etc.… autant de moyens d’éviter la réalité du quotidien. Les artistes, en particulier humoristes, nous rappellent à juste titre qu’il est parfois (souvent ?) souhaitable de sortir de nos tristesses quotidiennes, ne serait-ce que deux heures. Et pourtant, tout dans cette fin d’année doit nous alerter : disparités sociales fortes et en même temps inconscience de notre confort de vie occidentale, consommation effrénée en même temps que sentiment d’autodestruction collective, numérique généralisé en même temps que modification des repères culturels et sociaux etc…
En 1973, il y a eu le grand choc pétrolier, peu s’en souviennent, certains week-ends, il était même interdit de circuler en voiture. En 1973 tous les jeunes manifestaient en France contre le service militaire à 18 ans. En 1973 les jeunes dénonçaient déjà la dérive. Je me souviens, en classe terminale, de cette journée de travail en commun parents, élèves, professeurs, organisée par les responsables de l’établissement scolaire (des pères jésuites…). Après des ateliers d’échange animés par les élèves (ceux qui avaient d’ailleurs organisé la première grève dans l’établissement), une synthèse des travaux avait permis l’expression de ce propos : « vous, les adultes, avez lancé une société tirée par des chevaux qui sont devenus fous et que vous ne maîtrisez plus ». Quelques mois après, le pétrole étant redevenu une denrée d’insouciance, c’est le chômage structurel qui commençait à s’installer. Mais plus encore c’est une idéologie fondée sur la réussite individuelle et libérale qui s’installait insidieusement. C’était la fin des trente glorieuses.
La guerre 39-45 avait donné naissance à une société qui rêvait de solidarité, de partage. Mais rapidement les rêves se sont trouvés bousculés par la réalité : celle de la décolonisation, celle de la diminution de la domination du monde agricole et rural, celle d’une industrie qui devait produire toujours plus, celle d’une société qui puisait dans les ressources naturelles pour s’offrir croissance, progrès, science et espérance de vie. Aujourd’hui encore, et les comparaisons internationales le confirment, nous héritons encore en partie de ce rêve : sécurité sociale, retraite, impôts, travail, santé etc… Mais nous ne le savons plus. Ecoutons cette vidéo proposée par l’INA : https://www.ina.fr/video/S608021_001/l-an-prochain-j-arrete-de-travailler-!-il-etait-une-fois-les-resolutions-video.html Dans ces propos dont certains ont trente ans, on retrouve cet individualisme, cette envie de profiter pour soi de la possible consommation… Et pendant toutes ces années, nos politiques ont abondé dans ce sens, sans même s’apercevoir du vide qui se creusait sous eux.
Les récents évènements, des gilets jaunes aux féministes, de l’assassinat de Jamal Khashoggi aux manifestations (et manifeste) contre le réchauffement climatique, de la problématique des migrants à celle des intrigues politico-policière de cette fin d’année, tous concourent à nous rappeler que nous continuons sans réfléchir à autre chose qu’à notre bienêtre matériel, ici, maintenant, quoi qu’il en coûte pour les autres. « Chacun pour soi » semble être le poison instillé dès 1973 et peut-être même 1968 et qui depuis ne s’est pas départi. Depuis toutes ces années, une technologie s’est imposée dans toutes les strates de nos sociétés : l’informatique. Dans son histoire comme dans son fonctionnement, cette technologie s’appuie sur la tension constante entre l’individualisme et le collectivisme. Entre les GAFAM et mon smartphone il y a une sorte d’alliance objective qui s’est faite, du moment que ma personne est préservée. Le plus pervers est d’assister à l’utilisation du potentiel collectif du numérique (les réseaux sociaux numériques) pour servir des causes individualistes. Des meneurs font croire au collectif et s’appuient sur les pulsions individualistes.
L’utopie fondatrice d’Internet est bien mal en point, au moins pour celle des mouvement alternatifs américains expliqués par Fred Turner dans son livre : « aux sources de l’utopie numérique » (C et F Editions). L’utopie Internet n’est pas celle des discours des leader de la Silicon Valley. Lisons aussi ce beau livre : Visages de la Silicon Valley (M.B. Meehan et F. Turner, du même éditeur) pour comprendre que les chevaux fous de 1973 ne sont toujours pas calmés. Des alertes se font jour ici et là, comme en 2008, mais nous les ignorons. Peut-être faut-il croire que nous avons décidé de ne pas entendre les bruits qui grondent derrière nos écrans.
La concomitance de publication du numéro de Books de décembre janvier « La terre est plate, l’emprise des croyances » avec le numéro de Télérama de cette fin d’année 2018 « Croire » n’est pas un hasard. Nous préférons croire que voir. L’éducation doit prendre sa part, en particulier le monde enseignant. Si les revendications qui émergent sont elles aussi individualistes, alors s’en sera fini de la possibilité de construire une autre société. Comme dans la salle de classe on entend chez certains adultes : « si l’autre il a eu, moi aussi je veux », « c’est pas moi c’est l’autre ». Si des éducateurs s’en tiennent à ces propos, il y a alors à désespérer du monde éducatif. Après plus de 40 années passées à essayer de transformer l’école, l’éducation, il risque de ne me rester que l’action individuelle (individualiste) prônée désormais par certains (cf. Yann Arthus Bertrand sur LCP récemment) comme seul mode d’action ou plutôt comme dernière chance. Encore faut-il que les forces du bien commun ne soient pas mises à mal par la collusion entre les forces du bien individuel et du bien de plus favorisés.
Les moyens numériques sont-ils une chance pour construire ce monde, comme le rêvaient les utopistes ? Allons voir derrière les écrans au lieu de nous laisser endormir par eux !

A suivre, l’année prochaine
BD

Le problème c’est les données !

L’année 2018 a vu venir au grand jour une question trop souvent négligée par le passé, celle des données, en particulier personnelles. C’est la mise en place du RGPD (Règlement général pour la protection des données) qui a donné l’alerte. En éducation comme en général dans la société, la place prise par le numérique est telle que l’on est en droit de s’interroger sur ce qui se passe derrière nos claviers, nos souris et nos écrans (devenus tactiles). Or c’est bien autour des données que se situe l’ensemble des questions essentielles : dans un programme informatique on apprend à séparer le code des données. Quand, au début des années 1980, nous bricolions en langage Basic, nous avions souvent les données en grande partie mélangées au code, c’est à dire aux procédures de traitement de ces données. En toute rigueur on nous a appris, avec la programmation « propre » à séparer les deux. Le code, basé sur l’algorithme de traitement, permet de récupérer les données, les traiter (effectuer des opérations plus ou moins complexes de transformation), les stocker et ou les émettre vers des destinataires variés. L’amélioration des performances techniques des composants informatiques a permis d’accélérer les vitesses de calcul et donc d’augmenter les traitements des données, mais aussi la quantité de données traitées.
Et puis arrivent les programmes générés par les données. C’est l’inversion de l’idée initiale. Les données construisent les algorithmes et le code, qu’on appelle cela « machine learning » ou « apprentissage machine », le résultat est le même. Sur la base d’un programme initial, un nouveau programme peut être conçu à partir des données traitées. Une analyse des propositions de logiciels basés sur cette idée montre rapidement les limites de la machine. Stanislas Dehaene, dans son livre « Apprendre » sous-titré « Les talents du cerveau, le défi des machines » rejoint alors les propos de Yann Le Cun sur les limites de la machine. Ouf, pense-t-on, on peut respirer. La fameuse Intelligence Artificielle, que l’année 2018 a réactualisée, ne serait encore une fois, comme dans les années 1980, qu’un argument commercial cachant mal les limites de la machine. D’ailleurs comparé à l’apprentissage humain, les machines semblent très peu efficientes (cf. S Dehaene p.105-110). Cependant on ne peut s’empêcher d’observer que dans des champs, certes limités, l’apprentissage des machines leur permet de s’améliorer : c’est là la ressemblance avec l’humain, si chère à ceux qui parlent d’IA et donc la source de toutes les constructions imaginaires possibles.
Compte tenu de ces éléments, il faut en revenir aux données et à leur utilisation, avec ou sans IA. Observons en particulier le monde de l’éducation et plus précisément celui de l’enseignement scolaire. Sur le site du ministère de l’éducation (http://www.education.gouv.fr/cid133192/le-numerique-service-ecole-confiance.html) on peut lire ces lignes :
– « Le ministère de l’Éducation nationale doit impérativement s’assurer que les flux, les traitements et l’hébergement de ces données scolaires respectent strictement la vie privée des élèves et de leur famille, des professeurs et des personnels administratifs.  »
Et plus loin :
– « Le développement de l’intelligence artificielle (IA) dans le domaine scolaire va modifier les pratiques quotidiennes des professeurs en les aidant par exemple à recommander des contenus ou des ressources ou encore à apporter une assistance à l’évaluation et à la correction des travaux de leurs élèves. L’IA pourra également révéler de nouvelles informations sur les parcours d’apprentissage des élèves. Elle permettra ainsi aux professeurs de mettre en œuvre des situations d’apprentissage et un accompagnement plus proche des besoins de chaque élève. »

La conscience politique de la question des données semble ici claire, d’autant plus qu’ « un comité d’éthique et d’expertise en matière de données numérique » devait être créé en cette fin 2018, mais à ce jour nous n’en avons aucune trace de la mise en place, ce n’est même pas un comité Théodule…. On peut noter dans la deuxième phrase citée ici que l’on parle d’informations et non plus de données. Ce changement de terme n’est pas neutre dans ce discours, il faut rappeler qu’une information est un fait transformé en signal (une donnée) et diffusée ensuite. En séparant l’idée de données administratives qu’il faut protéger de données pédagogiques pour aider les enseignants, on repère les limites de cette prise de conscience : c’est bien l’ensemble des données qu’il faut considérer car elles font système au cœur du processus complexe de développement de l’enfant. En séparant les deux, on peut penser qu’il y a étanchéité de la pratique pédagogique avec la gestion administrative souvent appelée « vie scolaire ». C’est ce message que semble vouloir faire passer le ministère. Et pourtant depuis 2002 et un rapport sur le lien école famille, on a vu l’ouverture des données pédagogiques au-delà des murs de l’école devenir une norme du quotidien : inscriptions, suivi administratif, absence, retard, sanctions, orientation et filières suivies, contrôles et évaluations, travail à faire et à rendre (cahier de texte numérique) et plus généralement l’activité pédagogique au travers des ENT ouverts aux familles. Nous y sommes presque, les données générées par un élèves sont potentiellement un trésor de guerre dont certains peuvent être prompts à en faire une marchandise : quelles données gardent les concepteurs de produits de vie scolaire ou d’ENT indépendamment des demandes officielles ? Une observation impliquée dans un tel déploiement dans plusieurs é nous a permis d’observer que la captation des données est très facile à mettre en place, reste à savoir ce qui en est fait : amélioration du service ? Revente des données ? Un exemple peut nous permettre d’illustrer cela : pourquoi les éditeurs de manuels scolaires ont toujours imposé une identification spécifique de l’élève lors d’accès aux versions numériques de leurs produits ? Lors d’un échange avec certains d’entre eux, ils ont évoqué l’idée d’améliorer leur connaissance de « l’expérience utilisateur ». Pour le dire autrement, tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à la scolarisation des enfants pourraient adopter la même démarche, mais pour quoi en faire de ces données ?

Reste un espace d’incertitude à propos des données en contexte scolaire : que collecte-t-on et comment ? Pour l’instant ce que l’on capte comme données, c’est tout ce qui passe par l’utilisation d’un ordinateur (ou dérivé) dans le cadre des activités au sein de l’établissement. Mais que ne capte-t-on pas ? Le chercheur en éducation met en place, pour collecter ses données, des méthodes variées : observation directe, entretiens, questionnaires, collecte de données papier, collecte de données numériques ou numérisées. Examinons chacune de ces sources et de leur transformation en données numériques potentielles et ensuite tenter d’envisager ce que de nouvelles formes de collecte de données automatisées pourrait amener.

– L’observation directe
Être dans l’établissement, dans la salle de classe, c’est être au cœur de l’activité. Faire une observation de classe est complexe au vu du nombre d’évènements qui se produisent à chaque instant et qui peuvent tous amener à des analyses. L’utilisation de caméras pour enregistrer ces activités est certes un moyen de garder plus d’informations, mais aussi d’en délaisser. L’enseignant dans sa salle de classe fait constamment de l’observation, mais impliquée celle-là qui apporte aussi d’autres informations. Aussi a-t-il recours aux traces écrites ou à l’expression orale ou comportementale pour développer son analyse, mais là encore, il est limité naturellement par sa capacité à faire face à un grand nombre d’enfants et leurs productions. L’observation directe est la plus riche, mais aussi celle qui révèle le plus notre difficulté à capter des données dans l’espace classe.
– Les entretiens
Mener des entretiens, individuels, collectifs, ou en focus group, est un moyen courant de recueillir des données. Mais ces données sont particulières car elles sont des « déclarations » non vérifiables la plupart du temps. L’apport des entretiens est bien sûr le repérage des re-présentation de la réalité vécue et donc parfois son interprétation par celui ou celle qui l’a vécu. L’analyse des entretiens peut s’avérer délicate, difficile selon que l’on a été plus ou moins directif. Le complément apporté par l’entretien c’est la parole de l’acteur, son discours sur son action, son activité (on peut évoquer ici la méthode de l’entretien d’explicitation qui apporte des données un peu différentes).
– Les questionnaires
Orientant le propos sur des éléments plus ou moins précis, le questionnaire permet aussi de capter des données, dont la limite est encore celle du discours de celui qui répond. L’avantage c’est le côté formel qui permet une numérisation plus sûre. La limite est, par rapport aux deux premières pratiques, c’est l’appauvrissement de certains éléments du réel dont il est question. Comme l’entretien, le questionnaire est sujet à caution en particulier quand il est passé sans protocole rigoureux, voire d’observation directe de celui qui répond. Les enquêtes en ligne ont justement cette limite, surtout si l’on ne peut savoir qui répond réellement. Les données peuvent être particulièrement fragiles et peu fiables ou en tout cas à nettoyer.
– Les données papier
Dans une activité scolaire, la première production de l’élève c’est l’écrit papier. Il suffit d’observer des classes pour se rendre compte de l’importante présence de ce support et donc la possibilité de les collecter. Cahier de brouillon, du jour, de devoir et autres copies rendues, voici des sources riches car finalisées non par l’attente du chercheur mais par l’activité scolaire elle-même. Ces données sont d’ailleurs toujours premières dans le travail d’évaluation des enseignants. A ces données pédagogiques, s’ajoutent d’autres données dites de vie scolaire qui désormais sont de plus en plus souvent numérisées. Le cahier de liaison, le cahier de texte et les autres données administratives sont encore parfois sur support papier et peuvent servir pour l’analyse, mais leur numérisation est en voie de généralisation
– les données numériques
Depuis le début des années 1980, le monde scolaire a assisté à l’arrivée de plus en plus massive des ordinateurs. D’abord pour la gestion administrative et comptable puis pour la vie scolaire et de plus en plus pour l’activité pédagogique et documentaire. A cela s’ajoute la généralisation des accès à Internet et aux services proposés aux élèves dessus au travers des ENT et autres produits de vie scolaire (Pronote, Charlemagne etc..). Capter les données dans ce contexte peut être automatisé et aller bien au-delà des simples traces volontaires (devoirs, forums et autres participations actives des élèves). L’idée de l’adaptive learning (apprentissage adaptatif) c’est bien d’aller jusqu’au trace comportementales (hésitations, ajouts, errements et autres actions non sollicitées par l’enseignant mais faites par l’élève) pour mieux construire le profil de l’élève et apporter des aides (remédiation ou autres, comme le suggère le ministre).

La captation de données concernant les élèves dans l’espace de travail scolaire ne cesse de s’amplifier. De Big Blue (nom donné à IBM dans les années 1960 en référence à la couleur de ses ordinateurs mais surtout des costumes de ses employés) à Big Brother – (issu du roman 1984 de Georges Orwell publié en 1949), et désormais les GAFAM, la question des données est devenue centrale dans la société numérique. Le constat antérieur des limites de la captation des données a amené les pouvoirs à encourager la recherche dans le domaine de la captation. Dans la salle de classe, nous l’avons vu la collecte de données est très partielle. Imaginons quelques instants divers progrès techniques : captation automatiquement numérisée de toutes les traces écrites (OCR) et orales (transcription) de l’élève, captation des mouvements et déplacements dans l’espace, captation du fonctionnement du cerveau (IRMf ???) en temps réel… Que reste-t-il alors à capter ? Plus grand chose. Effectivement le « surveillant » peut devenir intelligent : jadis il avait comme rôle d’imposer une posture à l’élève (rappelez-vous les grandes salles d’étude avec le surveillant sur une estrade), désormais il lui suffira de demander à l’informatique d’analyser les données captées et de lui proposer le comportement adapté…

La déshumanisation n’est pas forcément celle que l’on croit. Il ne s’agit pas de supprimer les relations humaines, mais de les enregistrer pour mieux les contrôler et mener des actions ciblées. Il suffit de lire des productions du monde du commerce, de la vente et du marketing pour le comprendre. Dans ce domaine on ne se pose pas de question autre que la rentabilité du processus. Transformer l’humain en données est une base essentielle de l’action. Deux clients qui parlent entre eux, comment capter leurs propos et les utiliser éventuellement. Deux élèves qui parlent entre eux dans la classe, comment capter leurs propos pour les engager dans l’action voulue ou simplement vérifier ce qu’ils échangent… Face à un groupe de 20 ou 30 élèves un enseignant n’est pas en mesure de tout capter. Imaginons alors que tout soit enregistré et que les traitements automatiques soient mis en place, on passerait alors dans un autre monde….

A suivre et à débattre
BD

Démolitaire et Totalcratie avec le numérique (ou sans) ? vers une Numécratie !!!

Étonnant tournant que celui s’opère en ce moment : la fin de la démocratie idéalisée par les anglais au XVIIIe siècle puis progressivement développée dans les pays occidentaux principalement. Comme nous l’avons proposé dans un précédent billet, la démocratie traditionnelle est mise à mal par le numérique et ses usages. Dans le même temps, certains pays à la culture radicalement différente de la culture occidentale ont développé grâce au numérique des moyens de suivi et de surveillance de l’ensemble de la population au nom d’un pouvoir étatique qui doit, devrait, transcender les intérêts personnels. Dès lors que ces derniers s’expriment, ils sont réprimés, parfois très violemment, mais surtout ils sont identifiés grâce aux moyens numériques disponibles.

Démocratie contre totalitarisme ? Dans les deux cas, les difficultés finissent par surgir de ces nouveaux moyens d’expression qui peuvent donner la parole à tout le monde. Si dans une démocratie, s’exprimer est accepté (jusqu’à une certaine limite cependant), dans un état totalitaire s’exprimer c’est prendre un risque (jusqu’à une certaine limite aussi mais à l’opposé de la démocratie). Ce qui se passe dans de nombreux pays, totalitaires ou démocratiques, c’est l’émergence de la troisième force : la population, ensemble humain appelé souvent peuple, mais aussi citoyens. Si en France pour certains les valeurs de la république doivent transcender l’action des individus et les amener à s’inscrire dans la mécanique démocratique, dans des pays plus totalitaires, c’est la souvent la figure du chef ou du fondateur qui invite la population à en conserver l’autorité, la force, la violence même.

Le numérique peut-il faire émerger une nouvelle forme de « faire société » qui ne soit ni la démocratie dont on peut penser que le modèle ancien est à bout de souffle, ni le totalitarisme qui dans de nombreux cas s’oriente vers le désespoir et la révolte, voire la fuite collective de la population. L’observation des comportements liés à l’utilisation en particulier des réseaux sociaux permet d’observer deux choses : d’une part la montée en puissance d’actions populaires (au sens de vu par beaucoup de personnes) et d’autre part le relais des médias de flux dès lors qu’ils sentent un basculement et sortent de leur soumission au pouvoir. L’exemple de la Chine présenté dans une Thema diffusée par Arte ce 18 décembre montre bien cette capacité d’un pouvoir totalitaire à maîtriser ces mouvements et à les contenir. On observe donc qu’une nouvelle puissance d’expression émerge, qu’elle fait peur à tous les pouvoirs, qu’elle est souvent l’objet de tentatives de récupération par les mouvements traditionnels de la politique.

Aux débuts d’Internet, on a vu apparaître des tentatives de démocratie directe ou en direct, comme les conseils municipaux de la ville d’Amiens en live sur le web. Plus récemment, au sein de nombreux ministères, dont en particulier celui de l’éducation, ou encore l’assemblée, on a vu se déployer des consultations en ligne sur des projets variés. Autrement dit, les pouvoirs en place tentent de capter les opinions, les sentiments, les réactions, voir les propositions. Aller sur le site https://www.debatpublic.fr/ de la Commission Nationale du Débat Public pour comprendre cette méthode, qui bien qu’intéressante semble vite atteindre ses limites : ceux qui s’expriment là ne sont-ils pas les lobbys, les fameux représentants de la société, les spécialistes/experts, toujours les mêmes ? Les résultats de ces consultations ont-elles réellement un effet sur les pouvoirs publics ? Il suffit de regarder les enquêtes d’utilité publique de toutes sortes et leur exploitation pour se rendre compte du problème.

Le questionnement actuel est le suivant : quelle forme de pouvoir peut fonctionner en se basant sur ces moyens techniques ? Il semble que deux domaines de réflexion doivent être étudiés en priorité : faire partager le sens du « faire société » à l’ensemble de la population ; développer l’expression, le débat et la décision le plus près des acteurs locaux, donner de l’autonomie.
– Lorsque la perception du sens du vivre ensemble s’émiette, s’estompe, le faire société ne fonctionne plus. L’exemple de la solidarité sociale exprimée techniquement par la sécurité sociale, les impôts, les mutuelles, les assurances et autres structures de répartition des moyens produits dans notre société, est révélateur du degré de sens que porte cette solidarité. Quand elle devient incompréhensible, elle permet les révoltes populistes ou populaires. Le web et les réseaux sociaux numériques sont des vecteurs de cette incompréhension. En généralisant sur Internet les services publics, on pense faciliter l’accès pour tous. Or on provoque une forme de déshumanisation/réhumanisation qui casse le tissu social local. En créant des banques en lignes on s’aperçoit rapidement qu’on a besoin aussi de contacts humains d’espaces d’échanges. L’industrialisation du tertiaire grâce au numérique est un piège s’il ne s’accompagne pas de nouvelles formes d’humanités, de faire ensemble.
– C’est par l’autonomie du local que l’on peut permettre de favoriser la prise en charge par la population de son faire société. Le sentiment de pouvoir faire s’estompe dans une société mondialisée dont on ne perçoit que les échos numériques en flux ou interactifs. D’où la montée en puissance des fausses nouvelles (fake news) et des théories complotistes. Si dans le local je peux agir et percevoir les résultats de l’action alors je peux envisager au-delà le faire société. Si le local en est réduit à appliquer, alors le désintérêt se développe puis le ressentiment et enfin la révolte ou la fuite (cf. le film « Mon oncle d’Amérique » d’Alain Resnais, tiré du livre de H Laborit « Éloge de la fuite »). Comme les moyens numériques permettent de mobiliser rapidement sur tout et n’importe quoi, chacun peut aller se « ressourcer » dans telle ou telle proposition en ligne, de Justin Bieber aux gilets jaunes…

Le risque est désormais le même pour les pays totalitaires et les pays démocrates. Cependant les premiers ont rapidement pris la mesure du risque numérique et tentent de le juguler par la force. Les seconds tentent de le juguler par le débat. Quel qu’en soit l’issue pour les uns comme pour les autres, le problème de fond est donc celui de la construction de la société de demain alors que nous sommes encore sur celle issue du 18è siècle. Quand on dit à des mouvements populaires qu’il faut qu’ils se structurent pour se présenter aux élections, on tente de les contenir dans la démocratie. Quand on réprime et mes dans des camps de rééducation des mouvements populaires, on tente de les contenir dans le totalitarisme. Aucun des deux systèmes ne doit céder à la naïveté des pouvoirs centraux, Hegel, Engels, Marx ont donné des pistes d’analyses valables pour leur époque et leur contexte info-communicationnel, il faut repenser leurs approches à l’aune de d’un nouveau contexte numérique.

Reste l’éducation de nos enfants. Comment leur permettre de construire et non de sombrer dans un système d’opposition systématique et violente ? On a tenté les valeurs de la République. Je ne suis pas certains qu’elles fassent sens. Il faut peut-être tenter de construire une nouvelle forme de faire société fondée sur ce que je nommerai d’un néologisme : la Numécratie.

A suivre et à débattre
BD

Éducation aux médias et à l’information ? une expérience ancienne (et toujours d’actualité).

Enseignant de lettres histoire en lycée professionnel, j’ai eu la chance de pouvoir « inventer » un dispositif de travail (en 1987) pour permettre aux élèves de travailler aussi bien les médias, les informations que l’expression écrite et orale. J’ai mis longtemps à réaliser que cette expérimentation était particulièrement intéressante au-delà du seul résultat pour les élèves. En regardant de nombreux projets présentés dans des manifestations autour de l’innovation, parfois même dans des livres publiés par ces enseignants, je me suis rendu compte que cette démarche qui date de trente ans est encore d’actualité et que la raconter pourrait servir à d’autres. Mais en partageant cette expérience, je voudrais aussi montrer que ce que chacun tente d’inventer au quotidien dans la classe n’est jamais vraiment nouveau en soi. Le travail pédagogique n’est pas une invention permanente mais plutôt un ajustement constant entre ce que l’on envisage de faire et le chemin que l’on veut concevoir pour y parvenir. La pédagogie de projet, incarnée en partie dans l’idée des TPE chère à Philippe Meirieu, est présente ici, comme si cette idée avait anticipé la proposition des TPE qui arrivera près de dix années plus tard.

Au cours de l’années scolaire 1987 1988, j’ai conçu et réalisé (en collaboration et avec l’aide de l’enseignante-documentaliste) un dispositif d’enseignement et d’apprentissage pour des élèves de Bac professionnel tertiaire. Centré sur le rapprochement entre les disciplines professionnelles (communication organisation) et les disciplines générales (lettres, histoire) le dispositif a été étalé sur deux trimestres à raison de deux heures par semaines. L’objectif initial était de faire réaliser par les élèves un produit de communication. Les formes possibles de communication étaient variées, de l’informatique à l’audiovisuel en passant par le cinéma, la radio, et aussi l’expression orale, l’enquête, l’exposition… Ce travail a été rendu possible grâce à une enseignante documentaliste qui a mis ses compétences au service des élèves ainsi que les moyens matériels mis à disposition au CDI et dans les salles périphériques disponibles (audiovisuel, informatique, travail de groupe)

Le dispositif
– Dans un premier temps, sur quatre séances de deux heures, les élèves devaient élaborer un projet d’un produit de communication en petits groupes (affinitaires)
L’objectif est d’amener les élèves à se poser une question et à définir les moyens dont ils ont besoin pour accéder à une réponse.
– Après échange avec les enseignants, le projet est défini et rédigé en indiquant les étapes, le calendrier et les moyens à mettre en place
L’évaluation de la première étape vise à vérifier la faisabilité du projet et l’implication de chacun dans le projet. Cette étape est parfois réalisée en deux temps par besoin de réajustement, de précisions.
– Conception de fabrication du produit visé : en 12 séances de 2 heures, comprenant des visites à l’extérieur, des rendez-vous, des rencontres,
Au cours de cette étape, qui s’appuie sur une contractualisation, l’autonomie est importante. Chaque groupe d’élève organise son activité, gère son planning, demande les autorisations nécessaires, fait appel aux ressources disponibles, humaines ou matérielles. La gestion du projet est en phase active et chaque groupe sait ce qu’il a à faire. En cas de difficulté, il demande de l’aide et rend compte de la manière de résoudre le problème.
– Présentation publique des produits (à la classe, à la direction, aux intervenants éventuels, aux autres élèves de l’établissement),
Il est essentiel qu’une démarche de projet se termine, en particulier dans le cas des projets buts. La présentation finale des travaux peut prendre des formes multiples pouvant associer plusieurs modalités, mais en lien avec le projet (dégustation, exposition, exposé, dossier, logiciel…). La présentation devant les pairs et avec les pairs a pour but de favoriser les trois formes d’évaluations : celle des pairs, l’autoévaluation, et celle de l’enseignant et ou de l’institution.

Quelques projets et leur(s) production(s)
– Emission de radio sur la vie des jeunes
Les élèves sont attirés par les médias qu’ils veulent comprendre de l’intérieur. L’établissement scolaire est situé non loin de la radio régionale, et une animatrice journaliste propose d’ouvrir son émission à des publics divers. Les élèves prennent contact avec elle. Cette animatrice intervient dans la classe pour expliquer son travail et le fonctionnement du média lors d’une séance prise en dehors du temps consacré au projet. La préparation de l’émission prend du temps car les jeunes font une enquête auprès des autres élèves de l’établissement. Puis arrive le jour de l’émission qui sera enregistrée et ensuite diffusée à toute la classe.
– Conférence exposition sur le SIDA
L’importance croissante prise par le SIDA au début des années 1980 interroge beaucoup les jeunes. Ils décident de prendre contact avec le médecin de l’hôpital spécialiste de cette maladie. Après s’être largement renseignés, les élèves rencontrent le médecin pour une interview et pour négocier avec lui la manière de sensibiliser les autres élèves. Le médecin accepte de venir faire une heure d’intervention dans la classe. Cette intervention sera préparée par la fabrication d’affiches, le rassemblement de documentations qui permettront à la classe de préparer l’échange avec le médecin.
– Logiciel pour aider à comprendre les élections locales et leurs enjeux
A l’occasion d’élections locales, un groupe propose de développer un logiciel pour expliquer à des électeurs (certains élèves sont aussi en âge de voter) le sens du vote, son déroulement et le fonctionnement de la collectivité territoriale issue de ce vote. Sur la base d’un enseignement assisté par ordinateur simple fait de pages d’explications avec graphiques, d’exercices et de compléments textuels (au moment de la réalisation les possibilités graphiques sont très réduites). Lors de la finalisation du logiciel, les élèves pourront tester l’application ainsi produite.
– Festival de vidéos
Passionnés par le cinéma, un groupe d’élève souhaite proposer un festival de cinéma aux autres élèves de l’établissement. Approche juridique, approche artistique, approche culturelle, les élèves préparent une semaine thématique. Ils étudient les films choisis, organisent leur présentation sous forme de panneaux et présentent les œuvres choisies avant la projection.
– Manifestation/exposition sur la cuisine des algues
L’établissement scolaire comporte outre une section tertiaire une section hotellière. Ceci n’interdit nullement les élèves du tertiaire d’aller explorer un domaine comme celui de la cuisine des algues. Le projet semble ambitieux. Il faut d’abord connaître ces algues et leurs vertus (nous sommes en Bretagne, près de la mer, cela facilite les choses). Ensuite, après avoir rencontrés des personnes qui travaillent les algues (recueil, production, transformation) les élèves ont travaillé avec les enseignants de cuisine pour explorer les possibilités d’exploitation de ces algues en cuisine. Ils organisent une dégustation de produits à base d’algues qu’ils ont fabriqué avec des élèves cuisiniers et font une exposition de panneaux dans la salle où a lieu la dégustation. Un discours à plusieurs voix pour présenter le travail des algues va permettre à toute la classe (ainsi que des élèves cuisiniers) de découvrir cette nouvelle approche de l’utilisation des algues pour l’alimentation.

Nous avons beaucoup appris de ce dispositif qui associait d’abord un enseignant de lettres-histoire et une professeur documentaliste et qui s’appuyait aussi sur les enseignants de communication. L’espace CDI était le plus approprié pour permettre ce travail. Composé d’une grande salle de lecture avec des ilots, de plusieurs salles annexes, travail de groupe, salle audiovisuel (téléviseur magnétoscope) et salle informatique (nanoréseau), l’espace CDI a permis à chaque groupe de pouvoir mener à bien son projet. La mise à disposition de moyens (humains et techniques) s’est faite très aisément de par la proximité des lieux. La gestion des élèves a été d’autant plus aisé que leur engagement a été grandissant au fur et à mesure du projet qui s’étalait sur un temps long. Si le choix d’un projet est le plus délicat, la mise en œuvre une fois ce choix validé est très aisée. Les élèves ont pu aussi sortir « en autonomie » sur les heures de cours (autorisations multiples) pour effectuer les rencontres nécessaires à leur projet.

Le pilotage de ce genre d’activité suppose aussi d’articuler ce travail avec les apprentissages scolaires prévus et les compétences requises dans le référentiel des bac-pros d’alors. Le découpage disciplinaire est rapidement tombé du fait de l’imbrication des projets. Plus intéressant encore, des compétences non signalées dans les référentiels de formation ont été développées et mises en œuvre. C’est dans ce domaine qu’il faut nous interroger. Au-delà de la sympathique valorisation des élèves lors de leur présentation publique, il y a les notes attribuées pour être conforme avec les exigences académiques, mais il reste un vide autour des compétences non « scolarisées ». Encore aujourd’hui, dans des pédagogies de projet similaires, on note qu’une partie de ces compétences non prévues ne peuvent pas être valorisées à leur juste valeur. Jusqu’au élèves eux-mêmes qui, n’ayant pas conscience de ces compétences, ne peuvent pas s’appuyer dessus dans leur parcours. Il est grand temps que l’on aide les jeunes à intégrer ces éléments souvent semi-formels voire informels dans leur dynamique personnelle. Portfolio, badges et autres dispositifs semblent vouloir mettre aussi l’accent sur ces compétences. Toutefois on ne sent pas, au sein du système éducatif une véritable volonté. Pourtant dans le supérieur, la valorisation de l’engagement, par exemple, est de plus en plus souvent valorisé jusque dans la délivrance des certifications et diplômes. Cependant il reste un élément à travailler : ce que les élèves, les jeunes, ceux qui apprennent, connaissent et font de ces compétences est très sous exploité et méconnu. C’est une question de « réflexivité », voir de méta-compétence.

A suivre
BD

Une démocratie avec le numérique est-elle possible ?

Au vu de l’importance prise par l’utilisation et le contrôle des moyens numériques par l’ensemble des sociétés de notre terre, il est nécessaire de s’interroger sur ce que l’on appelle encore la démocratie. Des printemps arables aux gilets jaunes, des GAFAM aux pouvoirs chinois ou russes, tout converge autour du numérique pour nous indiquer qu’il est devenu le fondement de nœuds gordiens. Inextricable expression de sentiments aussi extrêmes que partagés, mais aussi incroyable tentative de prise de pouvoir de certains sur l’esprit des autres ou tout au moins sur ce que chaque esprit exprime. La démocratie athénienne est-elle celle de 1789, est-elle celle de 1968 est-elle celle de 2018 ? S’il est une chose que le numérique est en train de détricoter, c’est la démocratie représentative dans laquelle nous vivons. On peut s’en apercevoir en analysant quelques phénomènes qui peuvent inquiéter n’importe quel humain vivant en société.

  • – Lorsque j’utilise des moyens de paiement, de rétribution, d’emprunt, je fais appel à de nombreux moyens numériques (informatiques) sans le savoir dans le détail. Le système bancaire a été un des premiers à saisir l’intérêt de l’informatisation qui progressivement a permis à votre conseiller de mieux vous connaître. Aidé par des algorithmes d’analyse comportementale, il est en mesure de vous fabriquer sur mesure une offre financière, économique, voire de vous inciter (contraindre) à un comportement économique (prêt accepté ou refusé par exemple). Quid de ma parole, de mon libre arbitre face à ces moyens, ai-je encore le droit à la parole ?
  • – Lorsque je connecte mon ordinateur à Internet et que j’effectue une recherche sur le web (moteur de recherche, commerçant.), les suggestions et les résultats qui me sont proposés ou plutôt imposés sont basés sur des méthodes d’analyse de mes propres activités (et celle des autres utilisateurs). En parallèle certains influenceurs agissent en sous-main auprès de ces fournisseurs pour que leurs propositions arrivent en premier et s’imposent visuellement à vous. Une vidéo qui s’ouvre automatiquement à l’ouverture d’une page web n’a pas le même impact qu’une vidéo qui ne s’ouvre que lorsque l’utilisateur le décide. Et pourtant ceux qui choisissent telle ou telle solution sont responsables de ma limitation de choix. La démocratie, c’est bien sûr la possibilité de choisir, mais de choisir en connaissance de cause…
  • – Lorsque j’utilise mon smartphone je me trouve immédiatement dans un environnement qui va me mettre en relation. La première fonction, téléphone, est enrichie désormais des SMS, et autres applications de relation, mise en réseau. De plus, au texte s’ajoutent le son, l’image fixe et animée, autrement dit des compléments bien précieux pour comprendre l’expression individuelle et collective. Mais dès lors que je m’exprime sur le web, je perds la possibilité de suivre ce qui est fait de mon expression. RGPD, clauses contractuelles et au Conditions Générales d’Utilisation (CGU) sont d’abord des déclarations d’intention, puis des réglementations, mais absolument des impossibilités. C’est bien ce qu’il faut comprendre d’une parole qui est désormais toujours potentiellement publique dès lors qu’elle passe par mon smartphone. Ce qui en est fait ne dépend plus de moi. Dans le vote traditionnel de la démocratie, j’ai le droit de changer d’opinion entre deux votes. Sur Internet, même si je change d’opinion, la trace peut être gardée et utilisée. La démocratie représentative est mise à mal par d’une part le droit pour chacun de diffuser son propos et d’autre part la possibilité de capter ce propos et de le transformer. Ma parole ne m’appartient plus.
  • – Lorsque je me déplace, la géolocalisation permet de suivre mes faits et gestes. La fameuse liberté de mouvement, de circulation à l’intérieur d’un espace géographique politiquement défini est désormais de l’histoire ancienne. A l’inverse, j’ai de plus en plus de mal à accepter d’être dans une zone non connectée, me permettant alors de signaler ma présence. Notre ambivalence à l’égard de cette géolocalisation montre bien notre difficulté à passer du collectif à l’individuel et inversement. Je veux être libre mais connecté ! Je veux être indépendant, mais garder un regard sur ce qui se passe dans le monde. L’utilisation des moyens numériques m’insère dans une société plurielle et complexe. Le GPS simplifie ma vision du monde, la réduit à l’itinéraire qu’il m’assigne. C’est un des méfaits du numérique connecté de nous amener à réduire notre champ de vision, de compréhension du monde, tout en nous faisant croire que nous le « possédons » en conscience.

 

La démocratie et son mode de fonctionnement sont mis à mal en ce moment. Certains ministres dirigistes, comme celui de l’éducation, sortent l’argument d’autorité : interdiction du téléphone portable, règlement intérieur renforcé par des mesures envers les familles (les sauvageons d’antan ?), policiers ou gendarmes dans les écoles. Une analyse rapide pourrait faire croire que certains dirigeants pensent que nombre de famille ne sachant plus éduquer, il faut le faire à leur place. On peut retrouver ici des arguments débattus en 1791 à l’assemblée constituante : les pauvres, les illettrés ne savent pas éduquer leurs enfants, nous allons les mettre à l’école pour le faire à leur place grâce à l’instruction publique. D’en haut des pouvoirs la démocratie semble tendre vers un dirigisme fort, d’en bas des pouvoirs la démocratie semble tendre vers un individualisme court-termiste de la revendication.

Au-delà des légitimes plaintes d’une partie très hétérogène de la population il y a la question du mode de questionnement du fonctionnement de nos sociétés. Quand Emmanuel Macron a été élu en 2017, il l’a été suite à un rejet massif des partis politiques traditionnels. D’ailleurs ceux-ci ne s’en sont pas encore remis. C’est aussi les partis extrémistes qui n’ont pas non plus réussi à franchir les seuils de représentativité nécessaire en démocratie. Ce n’a pas été un rejet de la démocratie, mais des symptômes de sa maladie. Malheureusement pour tous ceux qui y croyaient, la gouvernance du pays ressemble étrangement aux précédentes, reconstruisant un modèle bien connu d’avant la fin des partis politiques traditionnels. Le mouvement populaire, mais très peu représentatif, est, dans ce qui en est exprimé au travers de tous les médias, réseaux sociaux compris, un rappel fort aux politiques. Votre démocratie n’est pas la nôtre disent-ils ! Mais de quelle démocratie voulons-nous ? Voulons-nous une démocratie ?

La question sous-jacente est celle de la reconstruction sociale. Il faut entendre le besoin de solidarité sociale, mais on entend surtout le besoin de satisfaction de revendications très individuelles. Il faut entendre le besoin d’expression, mais on entend surtout le tintamarre populo-médiatique (la manière dont dans les médias ces expressions sont diffusées). Il faut entendre le besoin de bien commun et d’éducation, mais on entend surtout l’arrivée d’une autorité externe qui impose sa vision au peuple. Il faut entendre une économie au service de l’humain sur la planète et on entend surtout le besoin de justice économique individualiste.

Dans ce contexte, il faut aussi franchir les frontières, passer les océans, vivre avec le monde. Le numérique qui pouvait nous ouvrir les yeux est utilisé pour nous les refermer. Alerte, il est temps que professionnels des médias comme amateurs du web et passionnés de la transmission et de l’éducation, nous osions renvoyer les débats à leur juste place, en prenant soin de tous, mais vraiment de tous et pas que de moi…

A suivre et à débattre
BD

Comment on a empêché la prise de conscience du numérique en éducation !

Commençons par un aphorisme provocateur : ceux qui ont critiqué le B2i et ses successeurs, ceux qui ont freiné sa mise en place sont en grande partie responsable du fait qu’aujourd’hui la culture technologique des enseignants soit aussi faible. Même ceux qui dénoncent cette faiblesse (comme l’article du Monde https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/11/27/la-formation-au-numerique-une-tache-immense-pour-l-education-nationale_5389089_3232.html) et tentent d’imposer aujourd’hui un enseignement d’informatique (aux élèves et aux enseignants) faisaient partie de ceux-là qui critiquaient le B2i, le C2i et autres certifications créées entre 2000 et 2006 et inscrite dans la loi, mais jamais appliquée réellement. Pourquoi ces critiques et surtout pourquoi cette pression d’aujourd’hui ?

En 2000, quand se construit le B2i dans les couloirs du ministère, il y a une conscience aigüe de la montée rapide d’une transformation culturelle, sociale et bien sûr technologique et donc de la nécessité d’agir dans le monde scolaire. Un ouvrage de 1993 témoigne de cette réflexion au travers d’un des chapitres écrit par Jean Michel Bérard. Ce même inspecteur général, est le père de ce B2i et en même temps publiait en 2001, avec Anne Marie Bardi, un rapport sur l’enseignement de mise à niveau en informatique en classe de seconde » et les conclusions, à l’époque, étaient claires. Mais les opposants à cette approche étaient nombreux et aussi bien du côté des professionnels et chercheurs dans le domaine que du côté des sceptiques du progrès informatique voir des anti-technologiques. Comme de plus le B2i s’inscrivait dans une dynamique d’évaluation des compétences, il s’est trouvé mis de côté dans la majorité des établissements scolaires.

On a tort d’avoir raison trop tôt. Dans ma thèse sur le B2i et son développement (http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00345765/fr/), j’ai mis en évidence la force d’invention institutionnel de ce dispositif, ainsi que sa cohérence avec la montée en puissance des équipements personnels et des habiletés techniques des jeunes. Malheureusement, il faut admettre l’échec général de cette proposition combattue de toute part. Ce qui fâche aujourd’hui c’est de constater que les mêmes qui ont critiqué le B2i s’aperçoivent qu’aujourd’hui il y a une nécessité de généralisation aussi bien pour les jeunes que pour les enseignants. En critiquant de toute part cette initiative, qu’ils soient pros ou anti informatique, ils ont tous retardé la montée en puissance nécessaire d’une culture, non pas de l’informatique seule, mais du numérique. On peut entendre de la part d’une chercheuse de l’INRIA qui me disait récemment qu’enseigner des logiciels de bureautique ce n’est pas enseigner l’informatique. Mais couper le lien entre pratique et fondement d’une pratique, séparer l’informatique de ses usages (le bon grain de l’ivraie selon certains) est parfaitement irresponsable et ce d’autant plus que c’est le fondement des disciplines enseignées.

Le Pix ne risque pas de combler le fossé. Pourquoi, parce qu’il ne peut être simplement extérieur au système éducatif. Malheureusement les propositions du ministère sont nettement insuffisantes, et même si les enseignants obtiennent un certain niveau de certification PIX, cela traduira-t-il une réelle conscience technologique ? On ne peut qu’être d’accord avec l’article de ce chercheur de l’INRIA dans le monde à propos de l’urgence de formation. On ne peut que déplorer que ce soit maintenant qu’on en parle alors que cela fait près de quarante années que nous sommes nombreux, Georges Louis Baron, Éric Bruillard et bien d’autres à avoir tenté de faire avancer cette prise de conscience. Les divergences restent encore vives. Chacun tente d’influencer le pouvoir : les entreprises du secteur en mal de recrutement (les médias parlent d’une « école 42 » dans chaque région), les chercheurs du domaine en mal de reconnaissance (CAPES Agrégation), les autres disciplines en mal de territoire (regardons ce qui se passe à chaque rénovation des programmes, chacun prend sa calculette), les politiques, dont la plupart n’ont pas une vision à moyen et long terme, mais se contentent de contenter…

Désolé d’être aussi critique, mais il faut reconnaître que dès 1985 et le plan informatique pour tous (IPT) ces oppositions se sont exprimées. Mais ce que tous ces débatteurs n’ont pas vu venir, c’est la massification et la généralisation de l’informatique dans la société et de ses descendants, le numérique, les médias numériques et autres réseaux sociaux. Les usagers ont cantonné les informaticiens dans leurs salles obscures devant les écrans (et ils en sont souvent contents), ils ont développé avec quelques sociétés visionnaires une nouvelle manière de communiquer et d’informer. Mais il ne s’agit pas que de cela, il s’agit aussi de transformation des modes de vie privée (confère les articles du journal Télérama de début décembre https://www.telerama.fr/monde/partout%2C-tout-le-temps-tous-accros-a-nos-smartphones%2Cn5908086.php ).
Nous sommes désormais face à un problème global qui associe technique économie société et socialité, voir affect et émotions. Vouloir atomiser les approches en les opposant est contre-productif. Cela n’amènera, comme au début des années 2000 à une absence de prise de conscience, une absence de réflexion culturelle sur la place prise par l’informatique, et de ses compagnons médias, télématique… dans la société. Est-il pour autant trop tard. On peut penser que oui, à l’instar de ce qui se passe pour la prise de conscience écologique. Chacun de nous y voit commodité, facilité, mais très peu y voient contrainte, contrôle, algorithme, et autres programmes. Le prix de la liberté est bien sûr la connaissance et la conscience. Mais elle ne doit pas être kaléidoscopée !!!