Pourquoi finalement je n’aime pas l’école… à l’ère du numérique mais aussi avant ?

Partant du titre provocateur d’un ouvrage publié en Amérique du Nord et relayé par certains tenants de l’école traditionnelle (celle qui répète qu’il faut répéter pour apprendre), mais ouvrage souvent mal compris, il me semble nécessaire de reposer les équations qui me semblent fondamentales pour parvenir à un développement personnel au mieux de ce qui est possible. Avant de trouver des solutions, il faut essayer de comprendre. Première chose à éliminer l’idée d’un modèle uniforme qui marcherait pour tout le monde. Autrement dit la méthode universelle. Pourquoi, parce que nous sommes tous différents et que ces différences sont à la base du fonctionnement d’une société (au sens ethnologique). Accepter la différence est quelque chose de très difficile dans un monde qui cherche, en particulier depuis les Lumières à trouver une voix identique à tous et une voie identique pour tous.
En quoi le monde numérique pose-t-il problème dans ce contexte ? Parce que de ce côté aussi la tentative d’uniformisation est grande. Partir de 0 et de 1 pour accompagner le monde et ses activités, c’est réduire la réalité à une forme qui n’est pas la réalité. Et pourtant, nous avons pu y croire avec les premiers temps de l’intelligence artificielle dans les années 1980. Or nous pourrions encore y croire avec le retour de cette même intelligence artificielle, revue et corrigée à l’aune de la puissance de calcul des ordinateurs, qui nous promet encore ce même modèle uniformisé (bien qu’il s’en défende souvent). Nos politiques, centralisateurs et républicains de tous les côtés de l’échiquier, savent bien que le peuple est « toujours difficile à gouverner » (citation de Régis Debray qui évoque un propos de Mr Darcos en 2002). Justement parce qu’il entend que les différences soient reconnues et acceptées et non pas qu’elles soient écrasées par un « en haut » théorique. Du coup les tenants de la critique du système s’emparent de cela pour encore davantage tenter de « normaliser » la société.
L’ambiguïté de la pensée humaine est constante. Entre le moi et le collectif nous sommes en permanence en tension. Dès l’école, voire la crèche même, en tout cas dans l’ensemble de l’Education, cette question est posée : « comment je me construis différent dans un monde qui me préfère identique ? ». Le projet de l’école, incarné dans l’ensemble de ces mécaniques internes de fonctionnement s’est informatisé de manière massive au cours des quarante dernières années. Cette informatisation n’a eu de cesse que de renforcer l’identique. Entre l’Environnement Numérique de Travail (ENT) et mon Environnement Personnel d’Apprentissage (EPA) il y a un écart, et les organisations (école, université, administrations, entreprises) ont tendance à essayer de faire disparaître le second au profit du premier : « ton EPA, c’est l’ENT » ! Et l’ENT, au-delà des textes officiels s’est enrichi de multiples fonctionnalités, englobant toute l’activité scolaire. Désormais en s’intéressant au BYOD (cf. le référentiel CARMO), la tentative de colonisation de l’EPA se développe… pour la bonne cause bien sûr, celle qui utilise l’argument de la prise en compte de l’utilisateur pour mieux le contraindre.
Mais l’école c’est aussi simplement apprendre. Là encore, le développement des sciences du cerveau montre qu’un même chemin se trace progressivement. Au nom des neurosciences, on contraindrait le cerveau à entrer dans un modèle de développement cognitif. Le marketing ne doit pas être très loin d’ailleurs qui vise peu ou prou le même objectif (utiliser le temps de cerveau disponible pour le normaliser). Le rêve de la mécanique du cerveau, que nous avons d’ailleurs souhaité, envisagé, il y a plusieurs années en faisant des études de psychologie, puis en nous intéressant à l’informatique et à l’intelligence artificielle, reste tapi dans l’inconscient de chaque humain.
Et pourtant il y a des jeunes qui souffrent d’être élèves. Et pas forcément des jeunes atypiques. Car être élève c’est entrer dans ce processus de normalisation. Lorsqu’enfant on se réveille en pleurant pour ne pas aller à l’école parce que celle-ci vous rend malheureux, il n’y a pas d’alternative. Lorsqu’enfant on attend impatiemment la récréation pour enfin vivre dans l’espace clos de la cour et que l’on se voit contraint d’y renoncer par punition, on enrage non seulement de la salle de classe, mais de l’école toute entière. Lorsque même avec l’ordinateur on est enfermé dans la logique scolaire alors qu’on y perçoit une source d’enrichissement et d’ouverture on sent bien qu’il n’y a pas là non plus de porte de sortie.
Mais alors que faire de cette thèse selon laquelle on n’apprend bien que lorsque l’on a déjà appris. Autrement dit il faudrait installer des automatismes mentaux pour passer à la compréhension du monde. Que faire de sa traduction en milieu scolaire qui viserait à faire de l’école un système de mécanisation des cerveaux (cf. The Wall de Pink Floyd, ou encore Tranche de vie de François Béranger) ? Le problème est plus global. Les témoignages de jeunes qui vivent dans des conditions familiales très difficiles pourraient nous ouvrir les yeux, mais ils sont trop rares pour être entendus et trop radicaux pour être entendables, surtout en ce moment. L’égalité républicaine promise doit renoncer à son idéal de 1791. Vouloir normaliser les esprits est un projet vain. Avec ou sans le numérique, l’Ecole n’y peut rien. Car l’un des projets du tout numérique à l’école n’est pas d’ouvrir de nouveaux espaces mais bien plutôt d’encadrer ces nouvelles libertés offertes par ces nouvelles machines. Mais ces nouvelles libertés ne sont accessibles qu’à certains, qui s’empressent de les refuser aux autres dès qu’ils les ont mises à profit pour eux-mêmes.
Et surtout il y a le projet économico-politique qui sous-tend le développement du numérique dans la société actuelle. Ce projet dépasse largement le cadre du monde académique dont il connaît les limites. Ce projet invente la normalisation par l’usage. Un usage normalisé qui repose sur des contraintes souterraines (algorithmes, données, marketing, travail…) qui donnent l’impression de liberté mais qui au contraire enferme la liberté individuelle dans des procédures écrites par certains et imposées à tous. On peut retrouver les ferments de ce projet dans la philosophie ergonomique de sociétés comme Apple et désormais de la plupart des sociétés du monde informatique : rendre les produits numériques tellement intuitifs que l’on ne perçoit même pas qu’ils vous imposent leurs règlent et qu’ils tentent de vous normaliser…. Quant à l’école, elle a été le précurseur de ce mouvement, maintenant elle en deviendrait facilement la caution…

A suivre et à débattre

BD

Salon du livre…samedi de 14h à 16 h

Samedi 25 de 14h à16h, nous serons plusieurs auteurs ayant publié récemment des ouvrages chez ESF http://www.esf-scienceshumaines.fr/.

Comme mes collègues, nous serons heureux de vous rencontrer, de dialoguer avec vous

Retrouvez-nous au Salon du Livre de Paris
Porte de Versailles square A52

Bruno Devauchelle

Éduquer avec le numérique (à voir en ligne)

Plus question de tergiverser : si nous voulons que nos enfants soient libres et capables de prendre en compte l’environnement que nous adultes leur imposons, il est essentiel de les éduquer avec le numérique. Arrêtons d’hésiter, comme le fait l’Éducation Nationale depuis trente ans. Ne laissons pas n’importe qui s’emparer de cette éducation au nom du seul intérêt marchand des officines qui proposent des innovations (ou pas) qui rappellent la difficulté du monde académique à imaginer de nouvelles formes.
Pour voir la conférence qui présente ma réflexion vous pouvez aller ici : http://www.scolanum.fr/bdedu/

Dans le livre « Éduquer avec le numérique » (ESF 2017) que j’ai écrit à partir de mes chroniques publiées depuis 2012 dans les « colonnes » du Café Pédagogique (www.cafepedagogique.net) , chaque vendredi, j’essaie d’approfondir cette question sous différents angles. Ma principale préoccupation est d’amener l’ensemble des acteurs du monde académique à changer définitivement de regard sur ce monde. Au lieu de l’intégrer, c’est à dire de l’adapter à l’école, au lieu de tenter de mettre l’école au service de cette « socialisation généralisée de l’informatique », je propose, comme dans mon livre précédent (« comment le numérique transforme les lieux de savoirs ! » FYP 2012) ou encore du premier (« Multimédiatiser l’école ? » Hachette 1999), de tenter de repenser l’accès aux savoirs dans une société renouvelée dans ses modes d’information et de communication. Tenter de replâtrer, d’adapter, d’intégrer ne sert à rien. Il faut d’abord introduire réellement le numérique dans le monde scolaire et universitaire et en faire une véritable composante du savoir, de sa construction, de sa diffusion de son partage. Autrement dit passer d’une institution de diffusion à une institution de partage.

PS.
Cette vidéo a été fabriquée avec un boitier Ubicast (voir leur site : https://www.ubicast.eu/fr/produits/studio-webinars-streaming-automatique/). A la suite de l’enregistrement, j’ai utilisé le logiciel fourni pour chapitrer la conférence et rendre ainsi plus facile l’accès à tel ou tel point de mon exposé.

Pourquoi ils veulent tous défaire l’idée des digital natives ? Ils n’ont jamais existé !!!

Depuis que l’idée de Marc Prensky a été popularisée, nombre de publications se sont emparées de l’idée de « digital natives » pour tenter de la mettre à mal, voir de s’y opposer de manière radicale. Si le propos initial est caricatural, comme l’a montré Jean François Cerisier (http://blogs.univ-poitiers.fr/jf-cerisier/2012/04/22/quand-marc-prensky-enterre-trop-vite-les-digital-natives/) il faut cependant s’intéresser au pourquoi de ces réactions multiples. Il semble qu’il faille s’intéresser à l’imaginaire pour mieux comprendre la question. Nous considérons que l’idée selon laquelle lorsque l’on est « né avec » suffit à dire que l’on sait « faire avec » est une illusion qui perdure depuis nombre d’années. Mais que cette illusion est le reflet d’un rapport au vieillissement, au renouvellement des connaissances et plus généralement au développement de la connaissance humaine assez mal vécu. Car l’observation d’un groupe de jeune et de moins jeunes qui font face à des nouveautés dans leur espace de vie montre que les différences de comportement et d’appropriation de ces nouveautés sont très importants. Dès lors que l’on parle de groupes ou catégories comme les enfants, les jeunes, les adultes, les vieux, on réduit chacun à tous et on efface les différences, au nom, en particulier, d’une vérité statistique (rappelons ici qu’avec des statistiques mal comprises, tous les zèbres sont gris). Uniformiser les autres c’est un moyen d’éviter d’entre plus précisément dans l’analyse. C’est ce que font donc certains travaux de recherche qui, pour tordre le cou à cette idée globale, mettent à jour ces différences. Cet engouement pour la critique des « digital natives » révèle surtout une ignorance de la réalité, que ce soit celle des jeunes ou celle des adultes et des personnes âgées : d’une part les différences sont d’abord un phénomène intrinsèquement humain, d’autre part elles existent et ont été démontrées depuis longtemps. Mais c’est le mythe égalitaire qui, forgé à la suite des lumières, rend difficile à admettre l’idée qu’il ne sert à rien de lutter contre les différences mais qu’il faut lutter contre les inégalités qu’elles génèrent. C’est probablement l’une des raisons de l’échec du modèle scolaire français.

Revenons ici à cette question de l’imaginaire comme instrument de compréhension : En premier lieu l’imaginaire du conflit des générations, ensuite l’imaginaire du progrès technologique, puis l’imaginaire de l’apprentissage des techniques, puis l’imaginaire de l’apprentissage spontané et enfin l’imaginaire de la maîtrise du savoir par les adultes. Cette liste qui n’est pas exhaustive est suffisamment large pour que nous l’examinions point par point.

– Le conflit des générations
Cette rengaine dont on a des traces depuis l’antiquité semble être une constante de l’évolution de l’humain. Le vieillissement est un phénomène naturel dont on voit bien qu’il pose question à tout humain. De Nietzsche à Ray Kurtzweil l’idée d’un humain éternel ou surhumain est valorisé et idéalisé. Plus simplement, et concernant les objets techniques, on ne peut qu’être impressionné par l’attirance qu’ils ont sur les jeunes. Cette attirance se traduit bien sûr par des pratiques et progressivement se construit un discours déjà ancien du dépassement par les jeunes d’un monde construit par les adultes. Ce renversement est d’autant plus mal vécu qu’il renvoie les adultes à leur incompétence proportionnelle à l’aisance des jeunes. Comme nous l’avons dit plus haut, il y a de grandes diversités dans l’appropriation des technologies quelques soient les générations. C’est ce qui explique ces diversités de point de vue. Mais cela soulève la question de l’intention de ceux qui magnifient ou fustigent les compétences des jeunes.

– Le progrès technologique
La science et la technique ont atteint à la fin du XXè siècle un niveau de crédibilité très important. Dans l’imaginaire de chacun, il y a une confiance et une croyance en l’efficacité de la technique jusqu’à résoudre des problèmes humains, à la place des humains, le filtrage automatique des fausses informations étant le dernier avatar. Les jeunes, mis devant les faits s’en emparent a priori sans crainte c’est bien ce qui impressionne des adultes qui voient certes des avantages, mais aussi des dangers au déploiement irraisonné de ces technologies. Evoquons ici la robotisation et les objets connectés comme questionnement en émergence. Pourtant certains adultes, concepteurs de ces produits, pensent que les jeunes ne les maîtrisent pas. Ceci est probablement vrai, mais n’est-ce pas aussi une idéalisation du bon usage qui ne peut se faire qu’en suivant le mode d’emploi fait pas les adultes ?

– L’apprentissage des techniques
Dans une société qui, dans le monde scolaire, a longtemps valorisé les humanités puis les abstractions mathématiques, l’apprentissage des techniques est souvent considéré comme de « bas niveau ». Une sorte de mépris, parfois, qui dévalorise cet apprentissage. Ce qui surprend l’adulte c’est l’habileté du jeune, ou du moins de la plupart d’entre eux, face à ces apprentissages. Cette habileté s’exprime d’ailleurs avant le langage lui-même, comme on peut le constater chez les tous petits. La fascination face à ces habiletés, ce qui a amené à parler des digital natives, a en contrepoint généré une défiance face à ces habiletés, surtout dans le monde scolaire, académique. C’est une des sources de cette mise en cause de la manière dont les jeunes prennent en main ces techniques et les maîtrisent. On dit qu’ils savent faire des choses, mais pas bien, ou de manière insuffisante. Ceci tend à renforcer la critique des adultes qui oublient souvent que les apprentissages techniques sont très souvent des apprentissages contextualisés et donc limités.

– L’apprentissage spontané
Une autre dimension traverse l’imaginaire collectif, celui de l’apprentissage spontané. En réalité, cette idée vient surtout du fait que l’on ne s’est pas aperçu qu’il y avait un processus d’apprentissage, on le l’a pas vu. Pour qui observe de près ce qu’est apprendre, on s’aperçoit qu’il y a des effets de maturation qui se révèlent au travers de franchissement brusque de seuils. D’un seul coup on a l’impression que l’enfant sait, a appris, parce que l’on voit le produit de cet apprentissage. Mais si l’on s’intéresse de plus près au processus apprendre, on s’aperçoit qu’il associe de multiples activités visibles et invisibles, ou même inconscientes. Dans un autre registre, un enfant qui imite ne le montre pas. Il regarde attentivement la situation, en capte les éléments qui l’intéressent pour à un moment les réutiliser, les ayant appris.

– l’imaginaire de la maîtrise du savoir
Nombre d’adultes, même s’ils diront le contraire devant témoins, ont une conception de leur maîtrise du savoir qui leur rend difficile la reconnaissance de celle des autres. C’est encore plus vrai quand la position instituée (enseignant, expert, savant etc.) attribue a priori cette maîtrise à celui qui est « labellisé ». Il n’est donc pas étonnant que l’habilité de jeunes face à des techniques surprenne l’adulte et le mette mal à l’aise car mettant en cause la posture instituée. De même dans un système d’enseignement normé, un seuil de maîtrise du savoir est fixé indépendamment des apprenants et dont les enseignants ont la charge. Ce conflit de « maîtrise du savoir » est bien sûr inquiétant et renvoie chacun à son propre rapport imaginaire au savoir.

La popularisation de l’expression « digital natives » s’appuie sur ces éléments imaginaires. Les critiques de cette expression et de son incarnation n’échappent pas non plus à ces dimensions de l’imaginaire. C’est un des biais souvent rencontré mais peu mis à jour dans nombre de recherches menées sur le sujet. En préjugeant d’une maîtrise idéalisée définie parfois par des référentiels mais rarement par des indicateurs précis, les adultes disqualifient a priori toute compétence globale chez les jeunes. En quelque sorte on fixe la barre de la maîtrise si haute qu’on en oublie que cette hauteur est en soi la disqualification de l’autre. Cette manière de faire est souvent inconsciente. Au cours d’échanges avec plusieurs collègues sur ce thème, nous avons eu beaucoup de mal à faire admettre la nécessité d’une explicitation des repères à partir desquels on évalue la maîtrise. On dira que l’on casse le thermomètre pour éviter de mesurer la température ! mais à contrario on pourra dire qu’en créant un thermomètre on choisit les repères et qu’on les impose à celui à qui on applique la mesure de température. Pour le dire autrement, comme pour les tests de QI, tu es intelligent parce que mon test le montre… change le test et tu seras beaucoup moins intelligent. C’est un peu ce qui se passe quand un brillant élève de classe Terminale se retrouve avec une très mauvaise évaluation en classe prépa… Sans les idéaliser, ne négligeons pas les compétences des jeunes, même si nous adultes, éducateurs, enseignants n’y sommes pas pour grand-chose…

A suivre et à débattre

BD

A lire… un projet pour le numérique éducatif du XXIe siècle ?

Après avoir fondé « le livre scolaire.fr » nouveau venu dans le champ des manuels scolaires en proposant un modèle de conception participative, François Xavier Hussherr a créé Gutenberg Technology. Cette entreprise se consacre au lien entre monde numérique et monde de l’apprentissage autour des outils de conception d’e-learning et de leur mise en œuvre en s’appuyant aussi sur les évolutions dans le domaine de l’adaptive learning. Avec son épouse Cécile, agrégée, docteur et enseignante de lettres, ils publient un livre dont l’ambition est de proposer d’engager une évolution assez radicale du modèle éducatif. L’argument principal qui fonde leur réflexion est la place prise pas la digitalisation de la plupart des activités de notre quotidien. Leur propos est de dégager, à partir de tendances fortes, présentées dans la première partie de l’ouvrage, des axes de travail pour faire évoluer l’éducation. Même si certains y verront la main du libéralisme et de la privatisation du monde scolaire, il est toujours intéressant de tenter de comprendre les arguments qui viennent du dehors du monde scolaire (en partie).

Il faut, pour éclairer le lecteur, diviser le livre en deux parties. La première est consacrée aux formées émergentes d’usage du numérique en éducation. De la neuroéducation à la classe inversée, de l’autonomie de l’élève à la personnalisation de l’enseignement, les auteurs nous font entrer dans ce qu’ils appellent dans un chapitre qui conclue cette première partie « le professeur du XXIe siècle). Basé sur plusieurs exemples et références prises aussi bien dans la pratique enseignante que dans des travaux de recherche, en pédagogie ou en informatique, l’argument principal est celui de la prise en compte des pratiques émergentes, classes inversées, différenciation, personnalisation, enseignement adaptatif. Il s’agit de montrer combien cette montée en puissance est le signal d’un changement que le monde éducatif ne peut plus ignorer, à commencer par ses décideurs.
La deuxième partie de l’ouvrage démarre en posant la question de la privatisation de l’éducation (sans pour autant la défendre en tant que telle) et en exprimant la question du financement de l’éducation. Evoquant le plan numérique gouvernemental, tout en reconnaissant le bien fondé du projet, les auteurs mettent en évidence qu’il sera « toujours » insuffisant. Cela parce que les modèles de financement du système scolaire sont désormais obsolètes face à d’autres systèmes émergents dans le monde. Sans développer l’idée d’une nécessaire privatisation de l’école, la proposition est une ouverture à un modèle plus souple. Cela ne manquera pas de faire réagir dans différents cénacles.
C’est autour de la question du BYOD que les auteurs vont amener progressivement leurs 12 propositions qui concluent leur ouvrage. La plus surprenante de ces propositions est celle qui les présente toutes et les englobe : celle d’un appel au référendum et à la prise en main, par les citoyens du destin numérique de l’école : « il est important que cette démarche soit un exemple de démocratie participative » (p.167). Viennent alors les propositions qui vont des plus classiques, formation, équipement, infrastructures au plus risquées, BYOD, modification de l’encadrement du contrôle du privé. Et bien sûr sans oublier les classiques incitations au développement de la filière industrielle de l’informatique en direction de l’éducation et l’enseignement renforcé de l’informatique et du numérique dans le monde scolaire.

Il ne faut pas oublier, dans cet ensemble de propos, l’importance que les deux auteurs accordent à la question du handicap et de ses diverses formes. Il s’agit de prendre en compte les troubles de l’apprentissage et en particulier les dyslexies, dyscalculies etc… Ils voient dans les moyens numériques une aide précieuse qu’il faudrait renforcer et développer en s’appuyant, entre autres sur la recherche.

Dans la conclusion, il est question de changement et surtout de volonté de changement. Voulant en montrer la nécessité, François Xavier et Cécile Hussherr invitent les décideurs à « engager une réforme en profondeur ». Cette volonté doit inclure en particulier la volonté de réduire dans et par le système scolaire toutes les formes d’inégalités. Même si cette proposition, et toutes celles de ce livre peuvent sembler aller de soi, on peut faire l’hypothèse qu’elles resteront encore quelques temps dans les tiroirs, tant les statistiques démontrent que l’actuel système scolaire est persistant dans son incapacité à faire face à ce problème. L’idée d’en appeler au référendum et au vote citoyen peut sembler surprenante, mais on sent bien qu’il y a là aussi un appel à la réconciliation entre l’école et ses usagers, l’utilisation quotidienne des moyens numériques semblant montrer qu’on en est de plus en plus loin si on les ignore.

François Xavier Hussherr et Cécile Hussherr
Construire le modèle éducatif du 21è siècle, les promesses de la digitalisation et les nouveaux modes d’apprentissage, FYP, 2017, 191p.

Difficile d’inventer le futur…

Thot Cursus signale ce 21 février la publication d’un document sur le futur de l’école : « Rapport-bilan FuturEduc : imaginer l’école pour tous à l’ère numérique« . On sent que nombre d’organismes, institutions et associations sont tentées de cette vision du futur, comme l’a proposé l’IFE pour l’enseignement supérieur il y a plusieurs mois ou l’exercice EDUMIX qui a eu lieu il y a quinze jour à Venissieux.

Mais inventer l’avenir c’est aussi tenter d’orienter le présent. En effet,devant l’habituelle angoisse de l’avenir dont la science fiction est un représentant honorable, chacun tente d’imaginer ce que sera le futur avec aussi un autre dessein : ne pas être dépassé, ne pas se laisser surprendre. Mais l’histoire a tendance à bégayer et avant de vouloir à tout prix imaginer l’avenir, il est parfois intéressant de relire ce qui a été dit et écrit au cours de l’histoire sur ce sujet. Ainsi le fameux « 1984 » de George Orwell, ou encore bien d’autres tentatives comme celle se Steven Spielberg avec « Minority Report ». Il faut aussi penser à René Barjavel et plusieurs de ces écrits qui sont étonnants dans leur vision du futur.

Une fois que l’on a une vision du futur, on tente de préconiser le présent et en particulier celui de ce qu’il convient de proposer aux jeunes. C’est justement le propos de FuturEduc qui entend proposer des axes de travail à privilégier pour l’école d’aujourd’hui. La lecture de ce travail laisse le lecteur sur sa faim à beaucoup de points de vue. Il en est un qui nous semble devoir être signalé, c’est encore une fois cette absence de référence à ce qui s’est écrit dans le passé. Pourquoi ? Parce que cela aurait permis de dégager constantes et variables, essais et erreurs etc… Donner l’impression qu’on imagine l’avenir ne doit jamais cacher qu’on s’appuie d’abord sur ce  que l’on a accumulé en soi au cours des années.

J’ai pu le vérifier en comparant ce qui est écrit dans ce rapport et ce que, nous-même avions écrit à la fin des années 1990. Il est intéressant d’y trouver des similarités avec ce que l’on peut lire aujourd’hui. Non il ne s’agit pas de plagiat. Il s’agit plutôt du bégaiement de la pensée prospective. Nous avions ravivé ce texte en 2015, étonné déjà de voir l’amnésie ou plutôt l’ignorance de ce que l’on percevait déjà à ce moment là.

Plus qu’une critique, il s’agit ici de signaler l’importance qu’il y a à repérer dans l’histoire les signaux des évolutions en cours. Pour ce faire, relire les auteurs passés n’est pas inutile. Ainsi en pédagogie en est-il de même. Certes on ne peut pas tout connaître et tout lire. Mais il faut rester vigilant sur ce que les uns et les autres écrivent et sur ce que nous même proposons. A force d’innovations, d’inventions, de prospective, on risque d’en oublier les lenteurs, les inerties mais aussi les constantes, les régularités, les stabilités qui sont aussi porteuses de dimensions positives. On le voit d’autant mieux en ce moment en analysant les « replis sur soi » qui se développent dans  notre environnement social à l’échelle mondiale. Pourquoi sommes nous tentés par ces ilots communautaristes et protecteur ? Probablement parce que l’avenir nous fait peur. Mais il nous fait peut à cause de l’image que nous avons de notre présent. Image souvent partielle et tronquée. Image d’abord subjective….

Du coup l’intérêt de ces exercices de prospective est bien sûr de nous inviter à inventer l’avenir et aussi d’orienter le présent. Mais il serait dommage que ces exercices ignorent les leçons de l’histoire. On pourra réentendre avec plaisir la leçon inaugurale au collège de France de Patrick Boucheron « ce que peut l’histoire« .

A suivre et à débattre

BD

Ci dessous les liens (cliquables dans le texte)

 

  • http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/28588/rapport-bilan-futureduc-imaginer-ecole-pour/?utm_source=feedburner&utm_medium=email&utm_campaign=Feed%3A+ThotCursus+%28Thot+Cursus+-+Articles%29#.WK1BM39Qmip
  • http://reseau.fing.org/p/futureduc
  • https://edupass.hypotheses.org/950
  • http://www.edumix.fr/
  • http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=1780
  • http://www.college-de-france.fr/site/patrick-boucheron/inaugural-lecture-2015-12-17-18h00.htm

Conférence à partir de mon livre le 8 mars à Lyon

Si vous êtes disponible et sur Lyon, nous vous accueillerons avec plaisir.

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Bruno Devauchelle

Après l’annonce, les faits : il est en librairie

Même si certains diront que je fais de la publicité, je me permets de vous indiquer que mon livre « Eduquer avec le numérique » est désormais en librairie. Donc si vous n’avez pas voulu utiliser l’opportunité de l’acheter avec l’adhésion au café pédagogique, vous pourrez vous rattraper en allant soutenir les libraires et les éditeurs au travers d’un achat de livre (15 euros).

Ecrire, c’est choisir d’être lu, c’est aussi vouloir partager son point de vue, il est donc logique que l’on essaie de le faire savoir au plus grand nombre.

Quand la photo arrête le temps…

A voir l’engouement actuel pour la photo et la petite vidéo plusieurs questions viennent à l’esprit. Qu’est-ce que l’on photographie ? Que fait-on de ces images ? Pourquoi les fait-on circuler sur les réseaux sociaux numériques ? Comme cet engouement pour ce média ne fait que s’amplifier au fur et à mesure des techniques nouvelles et qu’elles les rendent désormais accessibles à chacun, les questions sont plus nombreuses et plus larges. Quand un évènement se produit, les smartphones sortent des poches. D’un seul coup les photos et les vidéos sont dans la boite, quand elles ne sont pas directement diffusées sur Internet. Mais ce qui impressionne c’est que la photographie et la vidéo qui ont été longtemps un art(isanat) de professionnel sont devenues une pratique sociale généralisée, transformant peu à peu notre relation à l’image mais aussi au temps.

Quand vous visitez certains musées, vous découvrez des galeries de portraits ou d’autoportraits parfois très précis, faisant penser à des photos. D’ailleurs certains peintres ne s’y sont pas trompés qui ont critiqué la photo comme concurrent de leur art. Le portrait peint était un moyen de figer pour longtemps une représentation de soi la plus fidèle possible, ou du moins à l’image que l’on souhaitait donner de soi. L’arrivée de la photographie a changé la donne : difficile de tromper l’observateur, la photo ne transforme pas beaucoup, au début, ce, celui ou celle qui est photographié. C’est surtout la technique utilisée qui la transforme. La retouche et le trucage ne tarderont pas à arriver, vieux ancêtres de la retouche numérique d’aujourd’hui, surtout quand il s’agit de se valoriser. Premier point important donc : le portrait est d’abord une reconstruction de soi

Les selfies, autoportraits ou egoportraits, s’inscrivent dans cette dynamique des photos de soi, des portraits qui jadis étaient un passage obligé du jeune communiant ou des mariés. Désormais se prendre en photo est non seulement une représentation de soi, mais aussi un acte social. Rejoignant les portraits de jadis, le selfie s’inscrit dans une forme de socialité. La photo de groupe prise lors d’un mariage permettait de rappeler l’existence du groupe relationnel auquel on était attaché, c’est désormais la circulation du selfie sur les réseaux sociaux qui assure une fonction proche. Pour soi comme pour son entourage, le portrait individuel ou à plusieurs enrichit la relation. Deuxième point important : la photo de soi (seul ou à plusieurs) est un acte social et pas seulement un acte mémoriel

Robert Doisneau, dont la réputation dépasse largement nos frontières, a fait passer dans notre imaginaire des images signifiante et pourtant, pour la plupart, construite. Pour le dire autrement, il a été capable de nous faire croire à la spontanéité d’images pourtant posées. Cette maîtrise exceptionnelle de la prise de vue s’appuie sur une manière personnelle de regarder le monde. Son humour dont on peut avoir le témoignage dans les courriers à Maurice Baquet (J’attends toujours le printemps, Acte Sud 1996) n’a d’égal que la lucidité de son regard qui transparait dans ses photographies. Chacun de nous, derrière notre viseur ou ce qu’il est devenu avec le numérique, regarde le monde avec ce qu’il est. Troisième point important : la photographie est une construction de soi, de son regard sur le monde, des objets photographiés.

Notre manie de prendre des photos ou des vidéos a, avec le numérique, trouvé de quoi s’alimenter. Est-ce une obsession cachée en chacun de nous ? Aurions-nous besoin de figer le présent pour le faire entrer dans le passé ? Autrement dit avons intimement ce besoin de laisser des traces ou au moins de garder des traces. Les historiens sont heureux de toutes les traces qu’ils peuvent utiliser pour tenter de rendre présent le passé. Si la pierre, le papier, la toile sont des supports plus ou moins durables, le numérique le serait moins semble-t-il. Mais l’histoire nous enseigne que les traces qui restent ne doivent pas nous faire oublier (ignorer) celles qui ont été détruites au cours du temps, bien plus nombreuses. Il ne suffit pas de prendre une photo, de faire une vidéo pour que celle-ci devienne une trace durable. Quatrième point important : les traces que nous gardons ne sont rien en regard de celles qui disparaissent.

Cependant, chacun se reconnait dans cette remarque coutumière : « je le garde, on ne sait jamais, ce sera peut-être utile plus tard ». C’est vrai pour de nombreux objets, les collections de photos et diapos d’antan font place au disques durs ou au nuage (cloud). C’est ce rapport au temps qui semble important : lorsque je sors mon smartphone pour faire une photo, je suis dans le présent. Mais prendre la photo ou la vidéo, c’est se projeter dans le futur, on pourra les réutiliser. C’est aussi se garantir le passé, on pourra se souvenir, se rappeler les moments captés. Certains en viennent à penser qu’on rate le présent quand on est dans un évènement et qu’on est obsessionnellement derrière son smartphone à fabriquer une trace. Cinquième point important : Photos et vidéos changent notre rapport au temps et pas seulement au présent.

Les jeunes utilisent de plus en plus les écrans. Le rapport de l’enquête faite par le Credoc chaque année ne comporte malheureusement aucune information sur la prise de vue photo et vidéo. On trouve peu voire pas d’enquête fiable sur ces pratiques dans la société et encore moins pour les jeunes. L’enquête du Credoc ne s’intéresse qu’aux écrits courts instantanés et pas aux photos et vidéos qui, pourtant, sont maintenant aussi diffusés de la même manière (SMS, réseaux sociaux numériques). La construction du rapport au réel est très tôt une interrogation qui se pose quand on voit la fascination des tout petits pour ces écrans. Ils regardent les photos, contactent leurs proche par des outils de visio-conférence, très vite ils prennent des photos et des vidéos. Le monde scolaire est là-dessus très frileux. La prééminence de l’écrit sur l’image est très pesante et l’incitation à l’éducation aux médias et à l’information (EMI) cache le plus souvent la question du rapport à soi dans l’image. Il cache aussi grandement la dimension socialisatrice de l’image et en particulier de l’image de soi. Sixième point important : la photo ou la vidéo sont désormais des éléments de la construction de soi

L’apprentissage du temps, du rapport au temps et sa gestion tout au long de la vie sont un élément essentiel du développement humain. Les médiations nouvelles permises par les techniques numériques les transforment de manière significative. Présent, passé et futur, sont « pris en otage » par les traces que chacun de nous peut fabriquer. Comme nous avons essayé de le montrer, le temps est indissociable de la construction de soi. L’omniprésence de la photo et de la vidéo dans nos vies quotidiennes est en train de faire évoluer rapidement ce processus d’élaboration par la modification des repères temporaux et aussi spatiaux. Bien avant de revendiquer une énième « éducation à », il est nécessaire de travailler à une prise de conscience collective de l’impact de ces pratiques nouvelles sur chacun de nous et donc sur le collectif. Ce travail est naissant. Le monde scolaire qui a pourtant depuis longtemps évoqué l’éducation à l’image ne semble pas mesuré l’importance de ce phénomène. Pris dans l’engouement du moment pour les matériels (tablettes, smartphones et autres objets connectés), on délaisse la compréhension fine des usages alors que ce sont eux qui sont à la base de la société en évolution. Temps et image sont de plus en plus indissociables, il est temps que les éducateurs (parents, enseignants et autres) le prennent en compte.

A suivre et à débattre
BD

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