Pour qui parlent les politiques et les médias ?

Écouter les médias rapportant les propos des candidats aux élections législatives et autres politiciens (parfois même pas candidats), c’est être assuré, avant même les articles et autres reportages ou interview de ce qu’on va entendre, de ce qu’ils vont dire, pas de surprise. Les orateurs politiques sont devenus extrêmement prévisibles et bien sûr les « petites phrases et autres « bons mots » (on appelle cela les « punch line » dans les milieux autorisés) qui vont permettre aux professionnels des médias (faut-il encore appeler journaliste ces pratiques de boites d’écho) de se vendre au public, sont rapportés tels quels, le plus souvent sans aucune approche critique réelle.
Ce qui est difficile à supporter, c’est le caractère répétitif de ces manières de faire. Ces prises de parole sont bien sûr pleines d’assurance (chacun détient la vérité), d’arrogance (nous sommes surs de détenir la vérité) et de mépris ( les adversaires, et non pas les concurrents, sont des veaux, comme d’ailleurs ceux qui votent pour eux). Mais surtout la plupart manquent d’autant plus d’humilité qu’ils ne sont pas « aux affaires », c’est à dire qu’ils n’ont pas en charge des décisions pour la société qu’ils veulent représenter. Parler et faire des promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, paraît-il, mais le respect de  l’auditeur, du public, du peuple exige une autre approche et surtout une autre manière de transmettre les idées que l’on défend. Il ne s’agit pas de faire partager ses idées, mais de les imposer !!! La responsabilité, partagée entre les politiques et les médias, doit être mise en question à l’aune d’un projet de société qui soit vraiment un projet collectif pour lequel le citoyen accepte de donner sa délégation (vote dans une démocratie représentative).

Pour se remonter le moral on pourra réécouter deux documents :
– le premier est une ancienne chronique de François Morel intitulée « C’est un peu plus compliqué que ça » – https://www.dailymotion.com/video/xby306 On y retrouve cette idée de l’irresponsabilité des propos de celui qui n’est pas aux affaires mais qui change du tout au tout dès qu’il y accède… (fin de la chronique).

Le second est celui qui s’adresse aux électeurs potentiels qui cherchent à comprendre ce qu’est la politique. Pierre Dac et Francis Blanche dans leur chanson « Le parti d’en rire » https://www.youtube.com/watch?v=TLz1JUIcSkk mettent en évidence, par l’absurde, ce que sont les programmes politiques. En nous invitant à l’humour et à l’absurde (on se rappelle l’Os à Moelle), un frère du Canard, Pierre Dac nous invite à ne pas se faire d’illusion sur le système politique et médiatique.

Est-ce une invitation à déserter le Politique ? Non il s’agit bien au contraire d’une invitation à exiger des politiciens et des médias un changement de mode de fonctionnement, de prise de parole. EN renonçant aux promesses, à la démagogie, au populisme, les uns et les autres pourraient enfin ouvrir la porte à la « réflexion » alors qu’ils cherchent à provoquer le « réflexe » de l’électeur….

C’est la faute de l’usager !!! Inverser la preuve

La lecture des textes de recommandations quant à l’utilisation d’Internet et du numérique, issus de nombreuses instances de toutes origines pose problème. Alors que l’on nous indique qu’il y a des risques liés aux pratiques marchandes, à la publicité, au commerce etc… on suggère des attitudes, des comportements, on propose même des lois pour limiter les usages et influer sur les comportements des usagers. Quelques exemples le confirment comme cet avis du printemps de 2021 produit par la Haute Autorité de Santé Publique (https://www.hcsp.fr/Explore.cgi/Telecharger?NomFichier=hcspa20210308_usaexcdelexpdesenfetdesjeuauxcra.pdf) intitulé : « Effets de l’exposition des enfants et des jeunes aux écrans (seconde partie) : de l’usage excessif à la dépendance ». On peut multiplier les exemples qui montrent que plutôt que d’agir en amont, on préfère essayer de réguler en aval. Certes ce n’est pas toujours complètement le cas, mais trop souvent, plutôt que de remettre en cause les fondements mêmes de la manière dont Internet et plus largement le progrès technique se développe dans un environnement économique et de financiarisation, ces instances publiques et autres think tank de toutes obédiences renvoient aux usagers la régulation des comportements pourtant largement induits par le système lui-même. Il semble plus simple de résoudre les problèmes en aval, quand on les a constatés et que cela pose problème qu’en amont, ce qui freinerait le déploiement de solutions, des produits, par ce qui serait en quelque sorte un principe de précaution. Mais ici, c’est plus grave, car ce n’est pas la précaution qui est convoquée, mais plutôt une vision du développement d’une société : faut-il laisser la financiarisation, le marché, guider les usages ?

Si l’on élargit ce questionnement au système scolaire, on observe de la même manière que c’est d’abord aux usagers de « s’adapter » au système. Certes, la bonne conscience des décideurs amène le système à s’ouvrir aux usagers et en particulier aux familles, par contre, en aucune manière le système scolaire, la forme scolaire n’est remise en cause comme non adaptée. On peut lire dans un texte de l’OCDE ce passage « une plus grande implication parentale dans l’éducation « incite à des attitudes plus positives à l’égard de l’école, améliore les habitudes de travail à la maison, réduit l’absentéisme et le décrochage, et a un effet positif sur les résultats scolaires » (cité dans le rapport Corre de 2014, p.41). On rejoint ici un questionnement ancien sur la capacité des familles à éduquer, enseigner leurs enfants. Cette vision, dont nous avons eu l’occasion de parler à propos de textes sur le numérique (cyberharcèlement, contrôle parental numérique) qui tendent à s’appuyer sur l’incapacité familiale et donc de se substituer à elles face aux technologies, semble tenir de l’allant de soi, mais doit être mise en cause. Est-ce de la faute des familles si elles ne parviennent pas à s’adapter au monde qui les entoure. Ce monde peut-il se remettre en cause et ainsi offrir d’autres possibilités. Ce sont les situations de crise extrême qui sont souvent révélatrices de ce problème. L’exemple le plus important est actuellement celui de la crise climatique. En effet, nous avons construit depuis le XIXe siècle (mais aussi auparavant) un modèle de développement de notre société basée sur « l’énergie ». Or les problèmes que l’on voit apparaître sur le plan climatique imposent de réinterroger l’organisation et le fonctionnement de nos sociétés. Si l’on regarde ce qui s’est passé au XXè siècle pour ce qui concerne les déplacements humains, on ne peut que constater l’émergence continue des moyens individuels (voiture, camions) au détriments des moyens collectifs (trains, tram et autres…). Ainsi, chacun de nous a dû s’adapter alors que des milliers de lignes de train ou de tram ont été supprimées. Le retour à ces moyens collectifs depuis le début des années 2000 montre bien que des évolutions sont possibles, à condition que ce soit autant, si ce n’est plus, le système qui se transforme que les humains qu’ils sont censés servir.

Après les routes, le rail, sont arrivés Internet et le web. Circulation de l’information après la circulation des marchandises et des humains ! Dans le même temps, on a pu voir un modèle économique de vie en société qui s’est imposé aussi bien dans les pays démocratiques que dans les pays autocratiques. Ce sont les mêmes logiques internes avec des habillages différents. Cette logique interne est celle d’un développement continu (la croissance) dont les fruits sont présentés comme partagés par tous (élévation du niveau de vie) mais qui sont en réalité basés sur la normalisation des inégalités entre humains. Pour maintenir ce système, les pouvoirs ont besoin de maintenir les peuples dans l’ignorance (dépendance ?). Ce qui a changé entre le XVIIIe siècle et le XXIe siècle, c’est la nature de l’ignorance et les moyens pour la contenir. Le mythe de l’égalité pour tous, portée dans la révolution française avec la construction de l’école moderne, est réactualisé au XXIè siècle en s’appuyant sur de nouveaux moyens dont le principal est « l’accès à l’information et à la connaissance ». Le système scolaire en est le principal bras armé. Quand on déclare qu’un enfant est inadapté à l’école, ne faut-il pas se demander si ce n’est pas l’école qui n’est pas adaptée aux enfants…

La lutte contre l’ignorance s’est traduite par la fabrication de l’école obligatoire pour tous. L’ignorance initiale est celle de la lecture. La montée en puissance des écrits tout au long des siècles passés a créé ainsi un fossé entre ceux qui les maîtrisaient et les autres. Le premier niveau de maîtrise est bien sûr la lecture. Il s’agit alors de passer d’une culture fondée sur l’oral à une culture pilotée par l’écrit. Le développement des moyens techniques audio et visuels, accéléré par la numérisation qui a fait converger les techniques, associant aussi bien l’écrit que l’image et le son, marque la fin du XXè siècle et surtout le début du XXIè. Le déploiement des techniques numériques a été très rapide et concerne toutes les sphères de la vie en société. Le mythe fondateur de l’Internet, porté par nombre d’entre nous autour de l’idée de l’accès direct, sans intermédiaire contraint et contraignant, a pu laisser penser à l’idée d’une nouvelle forme d’égalité. De nouveau, l’ignorance est redevenue une question vive, mais pas encore complètement ou suffisamment expliquée. Elle s’observe aussi bien dans les contenus produits que dans les usages divers qui y sont associés. Les dérives des réseaux sociaux numériques en témoignent autant que le fait qu’ils soient devenus portes d’entrée des usages. Comme si, communiquer, échanger, partager, avec ces moyens, en permanence était un besoin fondamental (Maslow), alors qu’en réalité ce besoin fondamental existe indépendamment des techniques que l’on utilise pour l’assouvir, le satisfaire.

Les concepteurs de tous ces produits, matériel, logiciel, plateforme, fournisseur d’accès etc… s’empressent de se sortir de leur responsabilité des conséquences des usages. La régulation politique tentée par certaines instances (Europe, CNIL, etc….), est, certes, intéressante, mais elle semble bien faible en regard des logiques économiques et financières, voir politique, sous-jacentes. Les démocrates y verront la marque du peuple, les autocrates y verront le moyen d’imposer leur voix, en s’appuyant toujours sur la puissance financière. La responsabilité de l’usage ne peut être envisagée sans prendre en compte le contexte et les moyens de ces usages. Mais ce sont surtout les intentions qu’il faut confronter. En effet, l’intention des firmes qui conçoivent et mettre en œuvre ces outils s’incruste au cœur même des fonctionnalités et fonctionnements de ces outils à forte affordance. L’intention des usagers est le plus souvent guidée (les choix limités, les enjeux de persuasion, les intérêts économiques liés à la publicité par exemple). On observe que la marge de manœuvre des usagers (chère à Michel de Certeau) est, certes, réelle, mais à quelles conditions? Car pour vraiment s’affranchir des logiques internes de ces outils, il faut en avoir suffisamment conscience et connaissance pour pouvoir s’en détacher. Comme pour l’accès au savoir par la lecture destiné à libérer du joug de ceux qui lisent, l’accès à l’informatique, à Internet, au web etc… est de plus en plus contraint. Mais pour ce qui est de la responsabilité d’usage, la tendance est à renvoyer l’acteur de terrain à des choix qu’en réalité il ne peut que difficilement faire, tant la pression est forte. Alors, inversons les responsabilités : l’humain usager, aussi faible soit-il, ne doit pas être mis en situation de soumission au profit de l’humain concepteur. C’est à ce dernier que revient la responsabilité principale, ainsi qu’aux complices qui facilitent le déploiement des produits…

A suivre et à débattre
BD

La forme médiatique de la politique discréditée ? Que faire à l’école ?

Entre la baisse de la participation active aux élections, la baisse du nombre de spectateurs pour le débat du second tour, la multiplication des sondages, aux résultats parfois étranges, et aux commentaires de tous les spécialistes et autres experts, professionnels des médias et de la parole… tout converge pour mettre en évidence le discrédit porté sur la politique mais plus grave, sur LE Politique. La vie de la cité intéresse de moins en moins la population qui sature de ces informations, et en particulier la jeunesse. Outre le trop plein de discours, il y a la forme médiatique qui s’est constituée au fil des années et qui ne concerne plus ceux auxquels elle s’adresse, autrement que pour vendre de l’audience et de la publicité et occasionnellement les aider à comprendre le monde qui les entoure.
Faut-il réécrire l’ouvrage de Pierre Bourdieu « sur la télévision » (1996, Raisons d’Agir) ? Ce que Pierre Bourdieu n’a pas pu connaître, c’est l’arrivée de ces nouvelles formes d’expression permises, sans filtre, par le web. Or ce contexte a alimenté largement le brouillard informationnel et rendu beaucoup plus difficile le décryptage de tout cet univers.

Les manipulateurs sont-ils parmi nous ? Il faut se poser la question à l’analyse de tous les propos tenus dans le cadre de cette période électorale. Il y a effectivement le souhait d’influencer la population en tenant des propos dans lesquels ils sont censés se retrouver. L’emploi des expressions globalisantes comme « les Français pensent que… », « la population souhaite… » est surtout des tentatives pour crédibiliser un propos public. Journalistes, commentateurs et politiques les utilisent en permanence et s’appuient bien sûr sur les fameux sondages et leurs approximations permanentes. Dans l’expression « compte tenu des marges d’erreur possibles » utilisée récemment par toutes sortes de commentateurs à propos des sondages, cela leur a permis d’exprimer des opinions en les faisant passer pour des « presque » vérités…

La désaffection constatée par tous est utilisée trop souvent pour discréditer les résultats objectifs, un peu à la manière des « redressements » des statisticiens… Aucun résultat objectif n’aurait ainsi de valeur. Électeur ou non, votre choix ne vaut rien au regard des commentateurs pour qui seule leur parole compte. Il serait bon qu’un aggiornamento des médias et des politiques soit décrété. Car une parole discréditée à ce point ne peut laisser indifférent. Les discours sont souvent prévisibles, orientés et n’apportent rien d’autre que le vent des paroles émises. Car ces paroles n’engagent pas ceux qui les tiennent à les réaliser. Il toujours plus facile d’attaquer celui qui fait que celui qui dit…  » bien dire fait rire, bien faire fait taire ! » comme le dit Jean Le Cam… Bizarrement c’est de navigateur de plus de soixante années qui exprime ainsi le désarroi d’une partie de la population qui est face au quotidien. Malheureusement, les propos manipulatoires et souvent inconséquents trouvent un écho auprès d’une population qui, pourtant, se sent « à l’écart » de ce milieu politico-médiatique qui sature l’espace informationnel.

Si l’on tente de porter un regard du côté de l’école et plus largement du système d’enseignement et de formation, on en vient à poser la question des « médiations » ou plutôt des « inter-médiations ». Dans une société du début du vingtième siècle, les informations sont peu accessibles directement, les savoirs encore moins. On s’en remet alors aux professionnels locaux que sont celles et ceux qui ont fait des études et dont le métier est associé à une parole crédible. Les enseignants en font partie (relisons Marcel Pagnol). Cette parole est-elle encore considérée ? Dans le mouvement de baisse de la réputation des enseignants, il y a ces concurrences informationnelles qui n’ont cessé de se multiplier. Pour les plus jeunes qui entrent à l’école, les premiers temps montrent un acceptation de la parole de l’enseignant(e). Mais rapidement, ils et elles sont pris en étau entre de nombreuses sollicitations qui les amènent à rechercher leur chemin. Et ce n’est pas facile. On le rappelle ici, la catégorie « jeunesse » n’existe pas tant qu’on n’en a pas précisé les contours sociologiques (au minimum). L’école, de par sa position égalitariste, tend justement à écraser ces différences, mais n’y parvient pas, et semble y parvenir de moins en moins.

Chaque enseignant est aussi un citoyen, avec ses convictions, ses croyances, ses savoirs et ses ignorances. Le monde numérique, dans lequel ils déclarent souvent avoir de plus en plus souvent de la peine à trouver ce dont ils ont besoin pour eux-mêmes, ils sont donc aussi souvent démunis. Sont-ils alors les bons intermédiaires auprès des jeunes ? Peuvent-ils assurer autre chose que ce que les politiques leur imposent au travers des programmes, des instructions officielles, voir des documents d’accompagnement ? La lente et progressive désaffection pour le métier (constaté aussi dans les pays anglo-saxons) semble indiquer que ces instructions sont de plus en plus en décalage avec le réel, le leur mais aussi celui des élèves dont ils ont la charge. En quelque sorte une perte de légitimité cognitive au profit d’une légitimité « commerciale » fondée sur des notes, des orientations scolaires, des examens etc… Le consumérisme scolaire aperçu dès le début des années 1980 par Robert Ballion (les consommateurs d’école, Stock ,1982) a fini par s’installer dans le paysage ordinaire (cf. les débats autour d’Affelnet et Parcoursup), au détriment d’une école de la citoyenneté, d’une école qui ferait société.

Cet aggiornamento que nous appelons de nos voeux suppose que ceux qui sont appelés à le faire commencent par analyser leur propre fonctionnement et ses conséquences. Médias et politiques sont au premier rang pour effectuer ce travail. Ils sont appelés à comprendre que leur crédibilité en baisse est le signe d’un affaiblissement plus général qui touche désormais aussi le monde de l’enseignement, de l’école à l’université. On peut en particulier penser, qu’à l’instar de Pierre Bourdieu, les formes du débat médiatique sont contre-productives : elles n’informent plus, elles confortent le biais de confirmation, elles appuient aussi sur l’accélérateur du relativisme voire du complotisme. Pour retrouver de la crédibilité, on peut penser qu’il est nécessaire de réfléchir aux manières de faire : interviews, débats, enquêtes, chroniques… C’est en particulier dans les accroches (titres, chapô) et les argumentaires qu’il est désormais nécessaire de travailler si l’on veut que l’information retrouve sa place et sorte de la spirale infernale de la popularité commerciale… qui a perdu désormais tout sens éducatif….

Dans un monde numérisé, pour une école des initiatives : changeons de ministre ?

Après cinq années de ministère de l’Éducation sous la direction de JM BLanquer, il est nécessaire de poser quelques questions à propos de ce qui peut être, pour le domaine du numérique éducatif, considéré comme insuffisant. En effet, après avoir abandonné le plan Hollande, après avoir voulu interdire l’usage du « téléphone portable » en classe, après avoir créé un enseignement obligatoire en classe de seconde générale et technologique, après avoir mis en place un enseignement de spécialité « Numérique et sciences informatiques », après avoir créé un CAPES en 2020 et poursuivre par une agrégation en 2022, après avoir tenté de renforcer les programmes sur l’informatique, on reconnaît bien là la marque d’un manque d’imagination, même si cela se veut efficace. En effet, pour répondre aux besoins d’une industrie et d’une économie, le ministère a montré qu’il était à l’écoute de ces lobbys à la recherche de bras…

C’est en janvier 2022 qu’un texte du BOEN parle de la « Généralisation de l’éducation aux médias et à l’information »… C’est en novembre 2020 que sont lancés, suite aux États Généraux du Numérique, le projet Territoires Numériques Éducatifs, le socle numérique pour les établissements d’enseignement (SNEE), et même un travail sur le « bâti scolaire »… C’est aussi en janvier 2022, que le ministère publie le nouveau schéma de la formation continue des enseignants basé sur les école académiques… Bref il y a dans cette transformation des actions la preuve d’un choc qui a amené le ministère (et en particulier le premier ministre) à prendre en main (via le SGPI), manière souvent autoritaire, à engager ces chantiers. Et ce choc, c’est celui d’une société qui ne parvient pas à donner réellement une place au numérique dans le quotidien : on impose les services numériques, mais on oublie les utilisateurs, les usagers. Le Sénat révélant l’ampleur de l’illectronisme, de même que la mise en évidence de plusieurs des fractures lors des dernières années dont les fractures numériques associées aux fractures sociales, ces faits montrent bien que la pensée magique sur l’école ne fonctionne pas à l’ère du numérique.

Rappelons le, le numérique ne transforme pas la pédagogie, il transforme la socialité, le vivre ensemble, le faire société. Alors que les moyens numériques ont envahi l’espace social, certains ont pensé que les premiers choix du ministre auraient suffi. Erreur, il ne suffit pas d’enseigner l’informatique pour développer une pensée « critique » du monde qui nous entoure. Cette vision du rôle de l’école est une vision du passé, trop déconnectée des acteurs. C’est cette récente transformation des axes pris par le ministère après la crise sanitaire qui montre que l’on n’a pas pris la bonne direction et qu’il faut réorienter largement les actions dans et autour du monde scolaire, universitaire et de la formation à propos du numérique.

Ce qu’a révélé la crise sanitaire, c’est qu’il y a des possibles. Ces possibles, ce sont toutes les initiatives, minuscules principalement, locales surtout, qui ont révélé la richesse des personnels de l’enseignement et de la formation pour faire face à la situation de crise. Mais le ministère s’est arrêté là. Sans véritable vision du numérique en éducation, il n’a pas su capitaliser sur cette situation, car il s’est contenté de constat et surtout de faire des préconisations (EGN) qui auraient pu être faite avant même la crise, tant l’institution fonctionnait mal et que l’on connaissait les problèmes. Mais la crise sanitaire est passée par là et il est temps de changer de « logiciel », pour le dire autrement, de ministre à défaut de ministère. Après cinq années qui se terminent par des réajustements (comme nous venons de le signaler) de fin de règne, comme, par exemple la place des mathématiques au lycée, on ne peut qu’espérer une véritable transformation.

Pourquoi parler d’une école des initiatives? Parce que notre expérience nous a amenés très tôt à constater que pour piloter le numérique éducatif, il faut s’appuyer sur les initiatives minuscules, les rendre possibles, les accompagner. Or plutôt que de chercher à dynamiser l’ensemble des personnels on a préféré mettre en avant les réussites spectacularisables, conforter les manifestations du type Educatice, In Fine et autre Ludovia. Or l’effet de ces évènements touche d’abord ceux qui sont les « super héros du numérique éducatif ». D’ailleurs, on les retrouve de manière régulière dans ces évènements et dans ceux organisés à des niveaux plus locaux. Cet entre-soi est désormais à transformer en un entre « nous tous »…

Une école des initiatives, c’est une école souple, flexible, adaptable aux réalités locales. Les enseignants sont trop souvent condamnés à faire le grand écart entre les programmes et directives d’une part et les réalités locales aussi bien des élèves, des populations que des moyens. La vieille vision descendante (ce que l’on reproche aux politiques actuels et qui génère tant de défiance) a montré ses limites. Il est temps de libérer les énergies locales (et pas seulement par les salaires) en laissant des espaces d’initiative : organisation des enseignements, régulation des contenus enseignés (distinguer socle et approfondissement), sortir des cloisonnements multiples (disciplines, ages, classes, locaux, etc…). Au final cette école des initiatives, c’est l’école des parcours tout au long de la vie accompagnée par un environnement éducatif et formatif qui a soin de ne pas laisser de côté une personne qui ressent le besoin, l’envie d’évoluer. Autrement dit ce n’est plus seulement une école, mot trop restreignant, mais un environnement éducatif et formatif autour de « maisons de la connaissance », lieux fédérateurs des dynamiques de parcours qui permettent à chacun de se développer. On le voit, il y a aussi une cadre à transformer pour permettre toutes ces flexibilités.
Bien sûr, il est temps que les partisans du « ne changeons rien » et du « donnez plus de moyens » tout comme ceux du « faites ce que je vous dis » ou encore du « nous savons ce qui est bon pour vous », transforment leur manière de penser et de faire. Depuis plus de vingt années, le numérique a envahi toute la société sans que le système de s’interroge sur les écarts. Alors, on agit par à-coups (cf l’EMI de janvier 2022), par diktat (capes d’informatique). Non que tout cela soit inutile, mais cela ne relève pas d’une vision de la complexité sociale, d’une approche « adhocratique ». Pour renouveler cette vision, nous avons besoin d’une autre forme de ministère et dont de ministre. Il est temps que Monsieur Blanquer change de travail, lui qui se répand en ce moment dans les médias (retour à la surface après avoir plongé dans l’océan des manières de faire discutables) en souhaitant durer dix années. Peut-être serait-il plus utile dans un autre milieu que celui de la politique, lui qui en rêvait et avait mis en place une stratégie qui lui avait permis de devenir ministre. Mais probablement davantage dans un poste de « terrain », face à des jeunes et dans des actions concrètes et non pas dans des discours trop désincarnés. Oui, il a raté le virage d’une société qui se numérise de plus en plus. Il n’a pas permis au système éducatif d’en prendre la mesure, figé qu’il est dans ses convictions passées et trop éloigné des pratiques du quotidien.

Quatre évènements, mille lectures, le grand nuage informationnel des « spécialistes »

Écouter les échanges entre journalistes, spécialistes, experts et autres « autorisés, quels que soient les supports, devient peu à peu insupportable. Après la crise sanitaire, la crise ukrainienne et les présidentielles, on est surexposé à des discours de toutes sortes dont on peut s’interroger quant aux intentions et à la qualité. Comme ces propos s’articulent avec les modes d’interrogations de ces personnes ainsi que les titres et autres manchettes, ils prennent une ampleur qui dépasse largement la nature même de leurs propos. Un suivi régulier de ces espaces d’expression amène à s’interroger sur la crédibilité de toutes ces prises de parole ainsi que sur notre propre « crédulité » face à ce torrent médiatique.

Dès qu’un micro ou une caméra sont proches de soi, on peut avoir tendance à de lâcher. C’est-à-dire se sentir soudain autorisé à s’exprimer, mais sur un mode oratoire particulier basé sur une forme péremptoire, affirmative donnant une impression d’assurance qui renforce l’impact du propos. C’est ce que l’on observe lorsque, sur les plateaux télés ou radio et autres espaces d’expression, il est fait appel à ces « spécialistes ». Parmi tous ces « parleurs », on constate surtout que, la plupart du temps ils ont du mal à expliciter leurs propos, à les étayer autrement que par des ressentis, des informations indirectes, parfois par des témoignages locaux etc… Ce qui est très dommageable pour le lecteur, le spectateur, l’auditeur, c’est qu’il est très difficile d’analyser sereinement les propos tenus, d’autant plus que ce récepteur a, lui aussi, ses propres prismes d’écoute et de compréhension.

Il faut ajouter à cette cacophonie les enjeux qui sont en amont de ces propos : l’audience, la publicité, la reconnaissance. En effet, les médias de toute nature sont à la recherche de moyens pour continuer leurs action. Il suffit de constater les évolutions des audiences, du lectorat de telle ou telle émission, tel ou tel journal pour comprendre que l’enjeu de popularité écrase très largement toute rigueur professionnelle. En réception on s’énerve de constater cette spectacularisation de tout évènement qui est susceptible de « faire de l’audience ». Car, non contents de donner des avis, des points de vue, les propos sont montés en spectacle (comme jadis Dechavanne, Michel Polac et d’autres l’ont démontré). Les responsables des médias n’ont peut-être que faire de ce qui se dit, du moment que cela permet le « business » associé (principalement la publicité). Quand les ego croisent les intérêts financiers, cela génère un nuage, un écran à la compréhension. Certes, certains tentent, dans leurs émissions, leurs éditions d’éviter ce biais, mais ils ne sont pas dupes : une ligne éditoriale c’est d’abord des chiffres…

On peut constater que parfois, certains de ces spécialistes ne cachent pas leurs difficultés à asseoir leurs propos sur des faits. Certains déclarent que leur propos est d’abord des conjectures avant d’être des analyses basées sur des faits constatés. L’exemple de la guerre de la Russie contre l’Ukraine est à ce sujet particulièrement exemplaire. Il faudra que certains s’emparent de tous les discours tenus sur les plateaux médiatiques depuis les premières heures de la guerre pour les analyser en profondeur et en montrer la trop grande vacuité globale. À force parfois d’accuser les réseaux sociaux on en oublie d’interroger les médias plus traditionnels. Ne sont-ils pas le reflet ou même parfois les générateurs de tout ce flou informationnel, faisant ainsi écran à la recherche d’informations fiables ? Autre difficulté, l’inconséquence des propos, aussi bien en amont qu’en aval : en amont, certains de ceux qui s’expriment n’ont pas d’implication directe dans le sujet dont ils parlent, autrement que par une position sociale spécifique (éditorialiste, ancien militaire, voyageur, etc…) et en aval les propos tenus n’ont que très peu de conséquences sur ce dont ils parlent. Pour le dire autrement, n’importe qui peut dire n’importe quoi, pas seulement sur les réseaux sociaux mais aussi dans les médias plus traditionnels avec le seul risque d’avoir des contradicteurs souvent aussi inconséquents.

Le rôle des animateurs (parfois intervieweurs) qui pilotent ces prises de parole n’est pas neutre non plus. En réalité, ils répondent à la double commande de l’intérêt d’audience de leurs questions et celle de la ligne éditoriale dans laquelle ils s’inscrivent. Leur manière de poser les questions, d’interrompre, de bousculer relève souvent davantage de l’exercice de bateleur que de celui d’une recherche d’approfondissement. Ce sont les intervieweurs et intervieweuses qui posent aussi problème. Quelles sont leurs intentions réelles ? Quelle éthique défendent-ils vis-à-vis des gens qu’ils interrogent ? Quelle connaissance du sujet qu’ils questionnent ont-ils ? Leur maîtrise du sujet abordé n’est-il pas insuffisant pour poser les bonnes questions ? Peut-on passer ainsi d’un sujet à l’autre sans un travail de fond ? C’est le problème de la profession de journaliste qu’il faut poser, ainsi que du sens de la professionnalité . Il sera intéressant dans quelques temps, au moment de la retombée des urgences médiatiques, de mettre à plat ces manières de faire.

Et pour la jeunesse, se pose la question de ce qu’elle peut faire de tout cela. D’abord, on le rappelle, la jeunesse n’est pas une catégorie homogène. Ensuite, les différences d’âges, de contexte de vie, de parcours personnel sont des paramètres importants à prendre en compte. Les enseignants qui les côtoient au quotidien savent cela, mais sont aussi confrontés à cette complexité double : les jeunes et le nuage médiatique. L’école est-elle en mesure d’aborder correctement ces questions ? On peut s’interroger en regard de la culture enseignante et de son évolution. La lassitude du nuage médiatique peut amener à un repli sur les programmes et sur des savoirs stabilisés et rassurants. L’incertitude qui naît de toutes ces situations est amplifiée par la sphère médiatique. IL est temps que le monde éducatif et le monde médiatique engagent un dialogue de fond sur ce fameux passage qui va de l’information à la connaissance en passant par les savoirs. Le monde numérique a élargi de manière importante le spectre informationnel, les professionnels des médias traditionnels tentent de s’insérer dans ce monde parfois nouveau pour eux, les enseignants eux ne sont pas directement concernés (sauf intérêt personnel) par ces évolutions actuellement, protégés (enfermés ?) par l’institution. Il est temps de repenser la scolarisation sur le fond et sur la forme, mais cela ne peut se faire sans prendre en compte le paysage informationnel en évolution.

Entretien, interview, petites phrases, différences, ressemblances, quelle place pour la parole dans les médias?

Entretien, interview, petites phrases, différences, ressemblances, quelle place pour la parole ?

Le chercheur va faire des entretiens, le journaliste va faire des interviews. Y a-t-il des liens, de ressemblances, des divergences ? La question se pose d’autant plus en ce moment que l’écoute de la plupart des interviews dans les médias audio et visuels montre qu’une modalité semble être commune : couper la parole ! Alors que l’on apprend aux enfants à respecter la parole en cours, le monde médiatique développe l’habitude d’interrompre les propos de ceux qui répondent soit en commentant, soit en ajoutant une question, soit même en changeant de sujet. On argumentera de l’accélération, de l’urgence, de la nécessité pour justifier cette attitude. On argumentera aussi de la lutte contre les propos lénifiants ou langues de bois des interviewés. Mais que constate-t-on. Très souvent, l’intervieweur a déjà une réponse à la question qu’il pose et attend que l’interviewé réponde effectivement dans le même sens. Autrement dit celui qui conduit l’interview définit auparavant de l’évènement ce qu’il espère en tirer. Certains intervieweurs sont parfois même tellement pris par cette manière de faire qu’ils captent la parole des interviewés et ne leur laissent que très peu d’espace d’expression.

Jadis Pierre Bourdieu avait dénoncé la spectacularisation de la parole à la télévision. Il dénonçait alors les mises en scène des débats et de leur conduite en montrant qu’ils ne laissaient pas de place à la parole longue de celui ou celle qui veut expliquer ce pour quoi on l’a fait venir. Signalons ici que certaines émissions, comme 28 minutes sur ARTE évitent très largement ces deux écueils : pas de pugilat/débat, pas d’interruption intempestive, malgré des durées limitées d’interview (12 minutes pour la première partie de l’émission). Après le débat comme spectacle, l’interview devient, elle aussi un spectacle qui désormais ressemble à nouveau à un pugilat, l’adversaire institué étant l’intervieweur. Ces pratiques journalistiques sont bien sûr inscrites dans le cadre plus large de la recherche d’audience, de popularité qui caractérise aujourd’hui les médias de flux, en particulier. Entre les manchettes et autres chapôs accrocheurs, les débats entre chroniqueurs avec un invité cible et l’interview dirigée par les coupures de paroles, on assiste là à la mise en scène de la parole publique. Bien sûr, les professionnels qui sont interviewés apprennent à « faire avec » et donc à en être complices et dès lors qu’ils ne le font pas ils sont soit coupés, soit abandonnés. Les médias se comporteraient-ils comme une meute contre la parole réfléchie et posée ? On peut le penser au vu de cette évolution qui laisse loin derrière des émissions comme celles de Pascale Clark ou d’Henry Chapier.

Lorsque l’on se penche sur les médias plus traditionnels (papier et en ligne) on observe aussi la mise en spectacle mais d’une autre manière. La petite phrase sortie du contexte, le titre-choc qui suggère une opinion, une interprétation, une dramatisation, voilà quelques-uns des procédés couramment utilisés. Cela est d’autant plus irritant, que, nous l’avons déjà signalé, cette manière de faire encourage la dérive plus générale des réponses à l’emporte-pièce, courtes, percutantes, mais rarement voire jamais basées sur des analyses solides. Les médias sont « éducateurs » sans le revendiquer au lieu d’être informateurs pour permettre au lecteur de construire sa propre pensée. Car si l’on analyse plus précisément toutes ces manières de faire, la dérive du monde des médias, portée par certains journalistes qui se considèrent comme des « professionnels » inattaquables, parfois manipulateurs, modèle la pensée de la population dont ils se revendiquent souvent. Ainsi, des phrases comme « les Français disent que », « les Français pensent que », « les sondages nous révèlent l’opinion des Français », sont autant de détournement de la pensée collective au service d’une parole qui « s’autorise ».

Le monde scolaire, et plus généralement le monde éducatif, se sent trop souvent en distance de ces pratiques. C’est ce que certains appellent la distance critique, mais en réalité ce monde est souvent aussi victime de ces pratiques médiatiques. Ces pratiques médiatiques renforcent ce que l’on appelle globalement « l’ignorance ». Et celle-ci touche toute la population, car elle manque le plus souvent des outils pour en sortir. Or il y a des questions simples qu’un travail sur les médias peut utiliser pour construire une véritable pensée critique et renforcer les connaissances :
– La première question est celle des faits : quels sont les faits présentés ?
– La deuxième question est celle de la validité des faits rapportés : quelles sont les sources utilisées et celles mises de côté ?
– La troisième est celle de la médiatisation des faits : comment tel ou tel vecteur de transmission (audiovisuel, écrit, etc…) impose une certaine mise en scène des faits et comment ceux qui construisent ces informations s’en accommodent , les utilisent, les détournent.
– La quatrième question est celle de la lisibilité : dans quelle mesure tous les types de publics (et toutes les formes d’inclusion) peuvent accéder aux faits qui sont présentés , quelle ergonomie, quelle accessibilité ?

Effectuer ce travail de manière systématique est particulièrement intéressant pour développer une conscience critique. Il reste alors un dernier chantier, celui de la reconstruction. Ce chantier est celui, bien connu, de la réalisation de contenus de médias et de leur diffusion, comme exercice pédagogique et didactique. Pour le faire, il ne faut surtout pas omettre de le faire avec des interlocuteurs qui sont dans la même démarche. Ainsi, une classe pourra effectuer ce travail en partenariat avec une autre classe à distance. Le principe pourrait alors être d’une synthèse en forme d’analyse critique des productions respectives, cette synthèse se faisant selon deux modalités : asynchrone au travers d’un retour écrit (ou audio/vidéo) et synchrone au travers d’un échange « en direct » à la suite de ce premier retour. Il y a bien longtemps, dans les classes dans lesquelles j’enseignais, j’ai essayé d’engager des démarches proches, presque similaires. L’idée au fondement de cette pratique est de « déconstruire pour construire » afin de sortir du spectacle et d’entrer dans la connaissance.

A suivre et à débattre
BD

Apprenez à « fermer vos gueules » ! L’ère de la phrase choc, du titre accrocheur…

Apprenez à « fermer vos gueules ». L’ère de la phrase choc, du titre accrocheur…

Médias et réseaux sociaux sont d’accord : un bon article c’est d’abord un bon titre… un bon message sur un réseau social, mais aussi pour les médias traditionnels, c’est d’abord une phrase qui choque. Désormais l’expression violente, agressive semble en train de supplanter l’analyse, le débat, l’approfondissement, l’étayage, la preuve voire même les phrases choc. Titre cours, phrases choc, menaces, sont des conséquences d’un lent délitement des sociétés démocratiques : empêcher la réflexion, pour laisser la place au réflexe (cf. Jacques Ellul https://www.youtube.com/watch?v=01H5-s0bS-I à 14,22 minutes). Pour ce penseur, la société technicienne a généré cela, et si nous n’y prenons pas garde cela pourrait se généraliser. Il prononce ces mots à la fin du XXè siècle et André Vitalis nous rappelle en 2014 combien les travaux de Jacques Ellul sont précurseurs du XXIe siècle (https://www.monde-diplomatique.fr/2014/04/VITALIS/50326).

Ce qui est affligeant, en particulier en ce moment, c’est que médias et réseaux sociaux sont piégés par leur propre modèle : donner la parole à tous serait porteur voir synonyme de démocratie. On se souvient, avec Fred Turner des utopies de la naissance d’Internet. Mais qui prend la parole lorsqu’elle est autorisée ou simplement possible (pas forcément permise par la loi pour autant) ? Dans les médias traditionnels, il faut passer par le filtre de leur propre organisation, sur les réseaux sociaux les filtres sont beaucoup moins présents. Les débats sur la modération en sont l’illustration. D’ailleurs certains pays non démocratiques ont compris l’importance de contrôler la parole des citoyens en bloquant les médias et les réseaux sociaux et parfois bien davantage. Il semble bien que certaines manières de faire dans nos sociétés démocratiques dans l’utilisation des moyens de communication s’orientent progressivement vers une nouvelle forme de domination de certains groupes sur la grande majorité de la population. Il s’agit de neutraliser la parole de l’Autre par des manières de faire qui empêchent l’expression de la majorité que l’on appelle « silencieuse ». La culture des sondages est une illusion qui tente de nous faire croire qu’elle s’exprime… et elle est largement utilisée dans de nombreux discours qui s’appuient sur cette expression :  » les Français pensent que… » ou encore « les Français disent que ». Pour ce faire, on peut avoir parfois l’impression que l’on essaie de nous apprendre à ne plus penser. Une fois le titre lu, je ne vais pas lire l’article jusqu’à la fin : c’est fastidieux, difficile, parfois en nuance par rapport au titre. Dans ses travaux, Pierre Bayard nous ouvre des clefs de compréhension dont la principale est qu’il suffit de se saisir de la surface d’un propos pour en parler, même si on n’a pas été plus loin que le titre. Une sorte de faiblesse humaine semble être de renoncer, dans certains contextes, à aller chercher plus loin que les apparences.

Les SMS, les twitts et autres propose tenus sur les réseaux sociaux sont désormais la surface derrière laquelle il est impossible, dans la plupart des cas, d’accéder à un approfondissement. Trop souvent les propos tenus, écrits… oublient (sciemment ou pas) de faire du lien vers les sources ou les compléments qui pourraient permettre d’aller plus loin dans la réflexion. Nous avons abordé cette question il y a déjà plus de deux années (http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2019/11/08112019Article637087979469257252.aspx) en évoquant la difficulté d’éduquer à l’écrit long et à la lecture longue. Faisant personnellement l’expérience de cette évolution, je m’aperçois que le piège tendu est extrêmement efficace. Difficile de résister à l’immédiat, à l’instantané, à l’actualité, et de prendre le temps d’approfondir. Cela est d’autant plus pesant que l’on voit que le système médiatique global enserre dans ses dispositifs de nombreuses personnes, parfois très qualifiées, très spécialistes, qui sont alors soit prises par l’envie de ces phrases choc, soit dont les propos sont transformés par des phrases choc souvent sorties de leur contexte. Face à cela une grande majorité de la population ne s’exprime pas ou peu ou rarement et surtout en privé afin d’éviter d’être confronté à ce que certains qualifient parfois de meute.

Qui sont tous ces gens silencieux qui n’osent pas s’exprimer dans ce tourbillon de « petites phrases » ? Ils sont d’abord largement majoritaires dans la société. Ils ne se sentent pas légitimes pour tenir une parole publique car ils ont conscience de leur propre compréhension limitée du monde qui les entoure. Le plus souvent ils ne parviennent pas à construire un propos argumenté car à cours d’informations plus approfondies. Mais aussi ils préfèrent une forme de prudence et d’attentisme et parfois, l’histoire l’a montré, un opportunisme. On pourrait poursuivre la liste, mais il nous faut reconnaître le conflit majeur qui émerge : nous sommes de moins en moins en capacité de « faire société » ! Aidés par les écrits cours et « percutants » (métaphore militaire), nous prenons le parti d’accepter la « provocation » (au sens large) comme mode premier d’exposition des idées et plus souvent encore des opinions et des croyances. C’est pourquoi on est parfois étonné de la virulence de certains messages envoyés, parfois même par des proches, comme si, pour se faire entendre, il fallait créer une sorte de déséquilibre chez l’autre, une réaction affective désagréable…

Que signifie donc « faire société » dans un tel contexte ? (Jacques Donzelot Faire société en France, Tous urbains – No 10 – Juin 2015) (Jean-Paul Vabre, Faire société, Empan 2005/4 (no 60), pages 116 à 122). Au-delà d’une analyse qui met en avant le pouvoir d’agir, c’est aussi une interrogation forte à ce qui est appelé médiatiquement « woke » ou encore « cancel culture », que l’on peut renvoyer plus précisément au choix d’une expression choc, voire violente pour imposer ses idées à une majorité silencieuse. Faire société c’est donc dépasser l’agir local pour aller vers l’agir global. Pour le dire autrement c’est accepter la complexité et éviter les simplifications explicatives. Plus largement encore « faire société » c’est un état d’esprit qui relie chaque action individuelle ou local à la nécessité d’une structuration sociétale. Si nous revenons aux fondements de la démocratie et de la république (grecque) on voit bien qu’il y a ce passage par la citoyenneté et que celle-ci ne peut se diluer dans l’individualisme et l’intérêt personnel. Or ce que l’on observe dans ces nouveaux modes d’expression c’est justement le fait que l’on n’aille pas « voir derrière », que l’on n’accepte pas le voir autrement, si ce n’est pour l’invectiver, les combattre ou l’admirer, voire s’y soumettre.

Il est temps que chacun de nous fasse son aggiornamento cognitif et culturel, en se basant sur une autocritique de nos comportements médiatiques si nous voulons sortir de cette tendance lourde qui s’exprime aujourd’hui jusqu’au travers de la manière dont certains professionnels, journalistes entre autres, mènent leurs activités et tombent eux aussi dans ce système. Si l’on a besoin désormais de tant de médiateurs ou de coachs, c’est probablement parce qu’il est de plus en plus difficile de construire sa trajectoire, son parcours. Si certains quittent, s’éloignent ou refusent désormais ces flots d’information en continu et d’échanges d’invectives (cf. l’histoire des émissions de télévision porteuses de ce modèle : Droit de Réponse, Ciel mon mardi…) c’est bien que l’air de notre société est devenu si irrespirable qu’il devient indispensable de repenser notre relation aux mondes qui nous entoure…

A suivre et à débattre
BD

Il faut faire évoluer les modèles de formation au numérique en éducation (suite)

A la suite de mon précédent teste sur la formation au numérique par les pairs, plusieurs réactions, témoignages et propositions m’invitent à les recenser, d’abord et ensuite à préciser des propositions. Alors que le système médiatique dans lequel nous nous laissons facilement entrainer nous invite à la remarque courte, non étayée et parfois cinglante, il me paraît nécessaire d’encourager et de développer une réflexion plus approfondie qui débouche sur des propositions constructives. Prenons d’abord le temps de reprendre certaines de ces remarques et les discuter que ce soit pour mettre en exergue leurs qualités mais aussi que ce soit pour en signaler leurs limites.

La première remarque concerne les formations en place, que ce soit dans les cadres académiques, nationaux ou autres. Plusieurs interventions en signalent l’intérêt réel comme celle de Denis Sestier qui écrit : « La formation de proximité oui tout à fait mais sans rejeter pour autant une formation plus large à l’échelle académique, appuyée sur les besoins, les usages et les conditions de classe, et qui permette les rencontres, les échanges voire les projets entre collègues distants. » On comprend la réticence qu’il peut y avoir à imaginer une critique radicale des formations en place. Le problème posé n’est pas en soi celui de la formation, mais plutôt des formes de la formation. D’ailleurs d’autres témoignages, suite à mon texte, confirment cela. De plus les notions de prise en compte des besoins, des usages et des conditions de classe sont très générales et demandent à être précisées quant aux modalités concrètes, au risque de n’être que des incantations ou des propos rituels. Il serait peut-être intéressant de proposer des « états généraux de la formation continue dans l’enseignement », tant les propos des décideurs sont généralistes et flous (rappelons-nous les trois jours de formation proposés par la précédente ministre de l’éducation suite au plan Hollande…). Cela serait d’autant plus utile qu’un contrat d’objectif signé entre CANOPE et le ministère a été signé récemment (inaccessible en ligne à ce jour) désigne cet opérateur comme acteur important de la formation des enseignants… On aimerait en savoir davantage… quand aux formes retenues pour ces formations…

Parmi les retours à notre précédent message, plusieurs modalités sont évoquées qui vont dans le même sens : Communauté d’Apprentissage Professionnelles, Associations d’enseignants, groupe inversons la classe, Constellations, Forums et autres lieux d’échanges, sont autant de propositions constructives que chacune et chacun essaient de porter autour du travail entre pairs. On le comprend bien la formation traditionnelle est interrogée, parfois depuis bien longtemps. Mais cela ne change pas les logiques globales. Certains personnels témoignent ainsi : « Proximité – politique des territoires – efficacité (principal de collège) ». Bien qu’assez générique, cette remarque renvoie à ce besoin d’évolution. Si nous prenons l’exemple des listes de diffusions apparues à partir de 1995 sur Internet ou encore la multiplication des sites d’enseignants on peut s’apercevoir que deux mouvements coexistent : celui du partage et celui du besoin de regroupement. A l’occasion de la crise sanitaire, certaines initiatives ont confirmé l’importance de cela (témoignage des enseignants dans le domaine de la musique et des arts). Il semble qu’il soit plus facile de partager avec des pairs éloignés qu’avec ceux avec lesquels nous vivons au quotidien, on le constate dans de nombreuses circonstances. Or la question essentielle est bien la proximité, car elle engage davantage, mais elle est aussi plus réactive. Bien sûr toutes ces initiatives concernent tous les « objets de formation ».

Mon propos, ici, s’ancre d’abord sur la question de la formation au numérique, dans le champ de l’éducation, comme milieu spécifique posant de nouvelles questions aux modèles traditionnels de la formation. Il est intéressant de voir que ce questionnement va aussi au-delà du domaine du numérique, mais je souhaite me limiter à cet univers que je connais bien, même s’il ne faut pas abandonner l’idée que c’est globalement la conception de la formation en éducation qu’il faut interroger. Comme je l’évoquais précédemment, la dimension sociale et culturelle du numérique (fait social total) met en évidence des transformations profondes de la vie en société, appuyée sur des moyens techniques dont la maîtrise, la compréhension, l’appropriation sont essentiels et ne peuvent se réduire à des « stages ».

Il le parait important de poser la question à l’envers de la manière dont je l’ai abordée initialement : en partant du sujet par rapport à sa formation et non de la seule formation. Car avant tout une formation, c’est un sujet qui se forme. Or si le modèle dominant de la formation est celui proposé depuis de nombreuses années dans les centres et institutions de formation, chez les personnes qui se forment, il y a aussi une représentation sociale de la formation qu’il faut prendre en compte. Les récentes injonctions à l’hybridation de formation a révélé les résistances nombreuses à des changements de forme de formation de la part des stagiaires (les fameux se formant…). Le constat fait par les enseignants de leur capacité d’autoformation et de formation par les pairs peut-elle être génératrice de demandes de formes nouvelles ? Ce n’est pas certain. On peut penser qu’il y a une sorte de rupture entre s’autoformer et suivre une formation. Dans le premier cas, le sujet est engagé face à une situation qui demande une résolution souvent rapide d’un problème rencontré. Dans le second cas, le sujet est dans une double attente issue de son contexte mais issu aussi de l’offre de formation et de son contexte de réalisation.

Afin de faire évoluer les formes de la formation, dans le champ du numérique éducatif, il semble souhaitable de faire évoluer la représentation que chacun se fait de ce qu’est apprendre, se former. Pour l’enseignant, il y a un paradoxe entre son activité professionnelle telle qu’elle est organisée et ses besoins, ses nécessités de formation qui inversent en quelque sorte le problème : sont-ils alors comme des élèves ? Ce comportement d’élève a souvent été observé dans des sessions traditionnelles de formation d’enseignants. Le renversement est important, il peut prendre son origine dans une organisation locale, à l’échelle de la communauté éducative, qui facilite les échanges, les confrontations, aussi bien pour l’autoformation que pour la formation par les pairs. Tout comme pour favoriser l’autonomie des élèves, favoriser la capacité d’auto et de co-formation au quotidien repose sur une organisation du temps de travail qui le permet : lieux adaptés dans les établissements, temps dégagés pour cela etc… Le primaire, en imposant les 18heures annuelles de formation aurait pu engager une telle modalité. Certes, les CAP et autres Constellations sont des initiatives intéressantes qu’il faut saluer, mais comment aller plus loin ?

Sans abandonner aucune des modalités de formation, les diverses expérimentations que nous avons pu analyser en formation (parfois avec le numérique) font apparaître que le travail de formation en proximité doit précéder toute action de formation traditionnelle. De plus toutes formation traditionnelle doit ancrer son ingénierie dans la problématisation contextualisée des participants, adaptée à leurs « différences ». Enfin mettre en place des environnements formatifs, associant présence, disponibilité et distance devraient être au coeur des ingénieries à construire. Rappelons ici les quatre piliers de l’apprendre : observer, expérimenter, interagir, réfléchir (cf. le schéma ci-dessous). Toute situation de formation devrait s’appuyer sur ces quatre piliers pour s’assurer de sa pertinence…

A suivre et à débattre,

BD

Regarder au travers des fenêtres, et pour 2022 ?

Fenêtres, un regard vers 2022

Il faut instituer la formation par les pairs et en proximité !

Après avoir exercé pendant près de quarante années le métier de formateur, après avoir exercé celui d’enseignant de lycée professionnel, il me semble nécessaire de faire un « retour sur » la formation, ses modalités et son efficacité. Deux parutions récentes nous invitent aussi à y réfléchir. D’une par la publication par la DEPP de l’état de l’école (https://www.education.gouv.fr/l-etat-de-l-ecole-2020-307185) et d’autre part du rapport de la cour des comptes sur les enseignants : (https://www.ccomptes.fr/fr/publications/gerer-les-enseignants-autrement-une-reforme-qui-reste-faire). Ces deux documents font état de chiffres qui posent question d’une part sur les statistiques des formations « formelles » et d’autre part sur la non prise en compte des formations semi-formelles ou informelles. On peut aisément le comprendre car pour objectiver ce qui n’est pas formel cela est difficile voire impossible autrement qu’en interrogeant les enseignants (biais du déclaratif) ou en traçant leur activité personnelle (mais de quel droit et comment ?).
Le document de la DEPP semble montrer que la formation continue des enseignants est quantitativement très importante, mais elle associe aussi bien le suivi de webinaires que la participation à des journées de rassemblement académiques ou autres ou simplement le suivi de stages ou d’ateliers. Autrement dit, en particulier dans le second degré, outre qu’aucune obligation de formation continue n’y est en place (source Cour des Comptes), il est impossible de définir ce qu’est réellement la formation des enseignants. Tandis que dans le premier degré, les trois journées inscrites dans la loi ont au moins le mérite d’être formellement analysable. Mais bien sûr dans le premier degré il existe d’autres activités de formation possibles, mais elles sont rares et plus souvent sous forme d’ateliers (style CANOPE) ou de conférences.
Toutes les enquêtes sur la formation des enseignants au numérique mettent en premier l’autoformation et la formation par les pairs. C’est au sein de l’établissement et de la vie quotidienne de l’enseignant que se situent les modes d’apprentissage et d’appropriation les plus pertinents semble-t-il. Est-ce pour autant que les compétences se développent réellement ? Entre développement et maîtrise, il y a un passage qui se situe dans « l’incorporation » du geste. Comme tout apprentissage, le développement des compétences ne peut se faire sans l’autre, sans les autres. Pourquoi ? D’abord parce que l’autre me renvoie l’image de la pertinence de mon action, ensuite parce que l’autre est aussi le terreau de mon apprentissage par comparaison/imitation. Et puis il y a la fréquence du geste au sein d’un contexte qui peut varier. Si le geste est maîtrisé dans un contexte, peut-il être adapté à un autre contexte ? Pas dans tous les cas. Si la répétition est un élément de l’apprentissage, il n’en constitue pas la colonne vertébrale mais plutôt un facteur de constitution.
Ayant pendant de longues années accompagné des adultes (enseignants très souvent) dans le développement de leurs compétences numériques, j’ai pu observer combien les formations traditionnelles avaient peu d’effets en regard des attendus de la formation (et du descriptif détaillé). En effet, le numérique a ceci de particulier qu’il est très lié au contexte d’usage. Or l’absence de prise en compte du contexte d’usage par le formateur est une source de résistance, voire de rejet, des apports proposés. Certes les stagiaires vont déclarer apprécier, mais qu’en est-il du transfert d’usage dans le quotidien ? C’est dans des formations perlées (deux journées suivies d’un retour en classe avec objectifs partagés puis un jour de retour en centre de formation) que l’on peut mesurer cette difficulté. D’une part les contextes d’usage sont différents, mais d’autre part, à l’échelle des priorités du quotidien, la formation en lieu de stage reste éloignée, mise à distance. Pour les formateurs, c’est souvent perçu comme décevant, mais il faut se rendre à l’évidence.
Un autre écueil, encore récemment rencontré en formation, concerne la profusion d’outils. Cela n’est pas nouveau, mais on s’étonne que l’on n’ait pas évolué à ce propos. Ces formations qui présentent de multiples outils, services et autres logiciels et ressources, sont en fait des catalogues que l’on feuillette sans vraiment s’arrêter et approfondir et surtout contextualisé. Car non seulement ce sont des listes à la Prévert que l’on découvre au pas de charge, mais surtout on les explore pour eux-mêmes et pas pour l’intérêt qu’ils présentent dans différentes situations d’enseignement. Bien sûr, la découverte des possibles peut susciter l’intérêt, mais qu’en est-il en termes de qualité de formation et d’effet ? On trouve, dans la même dynamique, les formations qui se veulent pédagogiques et qui se transforment en formation aux outils. Il y a bien longtemps que l’on observe cela et d’autant plus que cela contente tout le monde, formateurs et stagiaires. En effet, celui qui vient montrer son savoir-faire avec tel ou tel outil va pouvoir éblouir ses congénères, oui mais pas « faire passer » une pratique. De scratch à learning apps, en passant par socrative et autre wooclap, nombreuses sont les sessions dites de formation qui ne sont que des sessions de démonstrations, que l’on retrouve aussi dans ces grands-messes sensées faire partager mais qui sont le plus souvent des vitrines qui valorisent d’abord ceux et celles qui les montrent. Les égos sont aussi parfois de la partie…
Faire passer, là est bien le coeur du problème. Celui ou celle qui œuvre au quotidien auprès de ses collègues ne sera pas reconnu et valorisé au même niveau qu’il le serait s’il devenait démonstrateur ou même formater. Car le problème de la formation par les pairs est celle de la reconnaissance institutionnelle. Avec l’avènement de la formation à distance dans les années 2000, il a fallu du temps pour que les financeurs de la formation donnent leur accord pour les financer comme de la formation ordinaire. Finalement, progressivement les lois sur la formation ont intégré ce modèle qu’aujourd’hui on nomme trop souvent hybride. On comprend la difficulté à faire évoluer les modèles traditionnels, mais on est surpris des résistances, en particulier administratives qui reposent trop souvent sur la suspicion de tromperie. En effet les financeurs, dans leur louable esprit de vérification d’une bonne utilisation des fonds, sont aussi très suspicieux à l’égard des innovations car elles peuvent diminuer leurs droits de regard, leur contrôle sur la formation est sa mise en œuvre.
On comprend dès lors que la proposition qui suit va être si difficile à faire passer « statutairement » ou au moins « institutionnellement ». L’idée défendue ici est de permettre au niveau de l’établissement de valoriser et de financer la formation par les pairs. Cela suppose d’une part d’identifier les acteurs concernés et d’autre part d’organiser leur activité et leur rémunération. En tant qu’enseignant, souvent j’ai été sollicité par mes collègues pour les aider dans leurs usages des technologies informatiques. La reconnaissance est progressivement venue sous la forme d’une responsabilité, modeste mais réelle, un peu comme pour les ERUN ou les RUPN aujourd’hui. Le site de l’académie de Bordeaux publie en 2021 un document qui tente de cadrer les choses : https://dane.ac-bordeaux.fr/wp-content/uploads/2021/03/Guide-du-RUPN-2021.pdf Il est écrit dans ce texte : « La reconnaissance de la mission du RUPN peut se traduire par le versement d’une rémunération supplémentaire sous forme indemnitaire, » et renvoie au site du ministère : https://www.education.gouv.fr/bo/15/Hebdo14/MENH1506032C.htm. On comprend que l’usage du verbe « pouvoir » indique nettement qu’il ne s’agit pas d’une reconnaissance durable. Les trois missions reconnues pour « Le référent pour les ressources et usages pédagogiques numériques » sont les suivantes :
1- Conseiller les personnels de direction dans le pilotage de l’établissement et accompagner les enseignants dans la prise en compte du numérique au quotidien dans les classes.
2- Assurer la disponibilité technique des équipements en lien avec les collectivités territoriales chargées de l’équipement et de la maintenance
3- Administrer les services en ligne par délégation du chef d’établissement.
Comme on le constate, la notion de formation des et par les pairs n’est pas présente et le seul mot d’accompagnement ne peut suffire à le traduire. Il faut comprendre que cela se situe dans un contexte dans lequel la formation est instituée, a ses rouages, ses professionnels et que changer de modèle au niveau local amènerait à des évolutions notables de tous les services de formation continue (voire initiale) des enseignants. Et pourtant la réalité de l’autoformation et de la formation par les pairs doit servir de base pour repenser le développement professionnel dans le monde enseignant, favorisant l’initiative, l’expérimentation mais aussi l’entr’aide. Bien sûr cela s’inscrit aussi dans une vision du travail collectif et collaboratif au sein d’une équipe éducative considérée comme essentielle à l’avenir de notre système éducatif. Et pourtant ce refrain entonné depuis de si nombreuses années n’a pourtant eu que bien trop peu d’écho dans un système toujours trop centralisé, trop jacobin.
Le numérique qui s’est désormais imposé dans toute la société n’est pas un objet ordinaire. Il s’incruste dans la culture et la fait évoluer. C’est la raison pour laquelle son appropriation est aussi inégalitaire. Car les usages sont contextualisés et sont trop différents d’un univers à l’autre pour qu’on puisse les encadrés par des formations basées sur la forme scolaire. Bien au contraire, si le terme accompagnement est justifié, il doit permettre d’ouvrir des possibles et amener à des transformations profondes de la conception de formation continue des enseignants aux usages pertinents et responsables du numérique dans leur métier.