Spectacularisation des débats : une question pour l’EMI

La mise en scène des débats politiques est d’abord la mise en scène effectuée par la « médiasphère » d’un ensemble d’informations. Le problème c’est que ce n’est pas la valeur intrinsèque de l’information qui est portée dans le débat, mais bien plutôt la valeur de spectacle qu’on peut lui donner. Certains professionnels n’hésitent plus à dire que c’est le moyen d’accrocher le lecteur et donc de financer le média (selon la fameuse règle dictée par les publicitaires). Dès lors comme les enseignants qui s’intéressent à l’EMI peuvent permettre aux élèves de s’en sortir, d’autant plus qu’eux-mêmes peuvent (et son souvent) victimes (associée, voire complice) de cette évolution.

Cette spectacularisation de l’information se trouverait relayée et justifiée par les médias sociaux. Les politiques et leur entourage ont appris la règle (média-training, entre autres) et en usent ou en abusent. Les professionnels des médias ont embrayé sur le même axe. Autrement dit l’information n’a pas de valeur en elle-même. Elle est à la base d’une « transformation médiatique » qui va alors lui ajouter une valeur qui est parfois bien éloignée de son propre intérêt. Le problème posé par cette spectacularisation c’est qu’elle a deux effets principaux : le premier est qu’il est difficile de dégager dans ces objets ce qui est pertinent et intéressant ; le deuxième est que cela transforme notre perception de la réalité en y imposant cette dimension spectaculaire et il devient de plus en plus difficile d’analyser le réel. Les périodes d’élection politiques rejoignent en cela les périodes d’évènement sportifs. Pour le dire d’une autre manière un écran se fabrique de plus en plus en le réel et la perception que l’on peut espérer en avoir. Cet écran est presque un équivalent des algorithmes dont on dénonce aujourd’hui le poids dans le développement de l’informatique et le traitement des données massives (big data).

On imagine un élève dans la classe déplorant la tristesse du cours qu’il suit ou auquel il participe, même activement. Pas de mise en scène, pas d’émotion, que de la raison et du savoir… pour finalement se retrouver bien loin de la supposée « vraie vie » (qui en réalité n’en est qu’une image transformée). On imagine l’enseignant à la prise avec ces extraits vidéo qu’il essaie d’agencer pour engager une réflexion : quels supports choisir ? Comment amener les élèves à comprendre ce qui se passe ? L’hypothèse qui repose sur l’idée de faire fabriquer par les élèves leurs vidéos est intéressante, mais elle est insuffisante. Pourquoi ? Parce que lors de la scénarisation, ils commencent d’abord par reproduire ce qu’ils voient quotidiennement (c’est d’ailleurs la même chose dans des stages de formation d’enseignant). Notre représentation du monde est polluée par l’intermédiation.

Si de nombreux chercheurs ont évoqué la « désintermédiation » en lien avec le potentiel du numérique et des réseaux, il est temps d’interroger la « ré-intermédiation » actuelle qui se fait sous l’effet conjugués de l’ensemble des médias de flux et interactifs. Ces deux termes, aux définitions parfois variables, renvoient simplement au fait que dans nos sociétés nombre de relations ne se font pas directement, mais qu’interviennent des tiers dans le flux communicationnel qui relie deux personnes ou plusieurs. Ce sont ces tiers (terme générique qui désigne cette place particulière dans un flux) qui sont aussi constructeurs. Dans notre domaine, ils sont constructeurs d’une deuxième information qui se superpose à la première allant jusqu’à la cacher (notion de contre-feu). Si l’on considère que l’algorithme est la traduction d’une intention, nous pouvons faire un parallèle entre le traitement machinique (produit sous l’effet d’un programme conçu avec intention) et le traitement médiatique (produit sous l’effet d’une ou plusieurs personnes aux logiques internes, rarement explicites, et pourtant influentes).

Eduquer aux médias et à l’information ne peut s’en tenir à la surface des choses. La lecture des messages, voire leur interprétation ne peut ignorer leur processus de construction et les logiques sous-jacentes à l’œuvre. Le phénomène de spectacularisation qui semblait avoir été bien décrit (Guy Debord) et ensuite tempéré par l’effet d’une prise de conscience collective semble de nouveau en train de s’imposer. Tant que les médias de flux régnaient, le coupable était facilement désigné. Dès lors que les médias interactifs prennent de plus en plus de place, il y a alors un renouvellement de la problématique. La proximité entre l’intermédiaire (le médiateur) et les parties prenantes (public, politique par exemple) change la donne. Il est désormais aisé d’aller chercher auprès du public des retours directs de l’effet spectacle (twitt et autres propos sur les réseaux sociaux). Pour aller plus loin, l’art de la manipulation a gagné en puissance avec la possibilité offerte dans les nouveaux moyens d’information et de communication.

La complexité du processus à l’œuvre, derrière cette facile observation dénonçant le spectacle, est telle et elle implique tellement le récepteur lui-même qu’il devient très difficile de ne pas être soi-même prisonnier du spectacle. Le mythe de la transparence, celui de la démocratie directe, celui de la désintermédiation, autant d’idée qui montrent que le travail de décryptage, d’éducation, ou même de désintoxication est essentiel mais peut-être déjà impossible. Si tel est le cas, alors il nous faut désespérer même de ces personnages publics qui dénonçant cette mainmise l’utilisent encore mieux que les autres pour amadouer le récepteur. In fine tout serait affaire de « propagande » ? Les efforts de désintoxication dans certains médias de flux sont intéressants. Mais ils sont loin d’être suffisant en regard du problème posé.
Il reste à construire une véritable éducation à l’information qui désormais est bien plus importante que l’éducation aux médias… et qui devrait prendre sa place en transversalité dans tous les espaces éducatifs et scolaires….

A suive et à débattre
BD

Pour citer cet article : admin, "Spectacularisation des débats : une question pour l’EMI," in Veille et Analyse TICE, 25 avril 2017, http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=2059.

De la recherche en général et des chercheurs en particulier

L’auteur de ces lignes n’est pas considéré comme un « vrai chercheur » par une partie des « enseignants chercheurs » qui œuvrent dans les domaines (éducation, TICE et sciences humaines) sur lesquels il s’exprime. Depuis que je fréquente de près cet univers (et c’est récent) je suis assez ébahi des jugements, rivalités voir des jalousies qui peuplent ce « petit monde » (David Lodge). La fréquentation personnelle de nombre de ces personnes m’a souvent révélé de la passion, du partage, de l’enthousiasme et peu de dogmatisme. Du coup il semble bien qu’il y ait deux types de chercheurs : les joyeux et les grincheux…

Deux documents peuvent compléter notre lecture des faits :
– l’enquête nationale « Enquête nationale sur les forces de recherche impliquées dans le champ de l’apprentissage et de l’éducation » (décembre 2016 https://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Rapports/38/9/rapport_enquete-dgesip_VD_747389.pdf)
– Le rapport au ministre T Mandon effectué par Athena et Allistène « La recherche sur l’éducation Eléments pour une stratégie globale » (Avril 2017 http://www.allianceathena.fr/sites/default/files/Volume%201%2016%20avril.pdf)

Bien d’autres lectures, bien sûr peuvent alimenter ma réflexion et en particulier celles sur les méthodologies de recherche dont je ne citerai que deux auteurs, parmi d’autres, qui m’ont marqué : Howard s Becker et Jean Marie Van der Maren. C’est par leur ouverture méthodologique (j’ai été influencé par l’école doctorale de Paris 8 entre 1994 et 2000) que j’ai surtout compris qu’être un vrai chercheur ce n’était pas rentrer dans un moule que certains sont prompts à tenter d’imposer à la communauté scientifique.

Pour tenter d’aller plus loin dans ce questionnement, suis-je ou non un chercheur, j’ai essayé de réfléchir aux critères que l’on peut fixer pour y répondre. Il y a bien sûr les critères académiques, il y a aussi les critères scientifiques, et enfin il y a les critères empiriques. Par ces derniers critères j’entends évoquer les pratiques de terrain et leur mise en réflexion dans des cadres plus ou moins « rigoureux » et surtout leur diffusion. Mais le problème de fond est récurrent : chaque chercheur se fait une idée de la recherche et c’est parce qu’il n’y a pas qu’une seule forme de recherche qu’il y a autant d’écart.

Un exemple de critique de la recherche concerne « la recherche action ». Très décriée par certains, magnifiée par d’autres, cette approche de la recherche n’est pas sans poser de questions si l’on se réfère par exemple à des écrits comme ceux de Claude Bernard ou plus récemment d’Elena Pasquinelli. Mais ce que j’observe et lis me pose problème : il me semble qu’il y a chez nombre de chercheurs une vision académique et normée de la recherche qui provoque des effets gênants pour ceux et celles qui ont du mal à respecter ces normes. Quand un Enseignant Chercheur s’étonnait que l’on ne prenne pas en comptes ses livres comme traces de ses recherches il témoigne de ces normes académiques qui préfèrent les revues à comité de lecture dont on sait pourtant qu’elles ne sont pas invulnérables et donc pas imperméables à diverses manipulations (dans tous les champs de recherche d’ailleurs).

Le développement du web a introduit un nouveau contexte qui enlève des barrières traditionnelles. Entre le consultant, l’expert et le chercheur, difficile de s’y retrouver sur Internet. D’ailleurs certains profitent de la liberté offerte par la publication désintermédiée pour augmenter la confusion. Mais en même temps la séparation des clans est aussi dangereuse. On revient alors à notre question initiale du « vrai chercheur ». De plus en plus il est nécessaire de prouver qu’on est chercheur comme doit le faire celui qui présente sa thèse (dont on rappelle qu’elle est un passage formel qui introduit au droit à la recherche). Les gardiens de l’orthodoxie académique ont bien du mal avec ces nouveaux espaces. Le choix du repli académique est évidemment dans l’air du temps (repli identitaire).

Finalement la question est celle de la crédibilité des propos. Qui parle ? D’où parle-t-il ? Sur quoi appuie-t-il son propos ? Nous découvrons que ces séparations instituées jadis sont en train de perdre leur valeur dès lors qu’on y regarde de plus près. Il suffit de lire nombre de textes de personnes se présentant comme scientifiques et chercheurs pour comprendre que l’académisme formel n’est jamais une garantie. Malheureusement, a contrario, l’étiquette reste, au-delà du travail effectif du chercheur et de la pertinence de son travail, un label qui lui confère une autorité de la parole. Et c’est bien ce qui pose problème.
C’est pourquoi je propose d’analyser la pertinence des propos dans la durée et la continuité des écrits sur plusieurs années. Ainsi on pourra se rendre compte qu’au-delà des coups scientifiques faits par certains, il y a dans le développement des personnes, tout au long de leur trajectoire, des éléments suffisamment nombreux pour accepter de reconnaître à quelqu’un la valeur de son travail de recherche et non pas uniquement le label de « chercheur »….

A suivre et à débattre

BD

10 raisons d’y aller, 10 raisons de ne pas y aller….

Educatice, Ecritech, Orme, Eduspot, Ludovia, EIDOS, etc.… ajoutons ici les journées académiques organisées entre les DANE et CANOPE, ou encore d’autres évènements… on a l’impression qu’ils se ressemblent tous…un peu à la manière des colloques scientifiques. On y vient, on y écoute, on y échange etc… La médiatisation de ces évènements donne souvent une image flatteuse de ce qui s’y passe. Mais est-ce que cela vaut la peine réellement d’y aller ? Evidemment cela dépend d’où l’on se situe, enseignants, entreprise, chercheurs, militants etc… Cela dépend aussi de nos attentes.

Les 10 raisons d’y aller

1 – Se mettre à jour sur les dernières avancées techno-pédagogiques
2 – Rencontrer les acteurs importants du secteur du numérique éducatif
3 – Trouver le produit, le logiciel, la pratique que l’on va essayer ensuite
4 – Passer un bon moment avec des gens connus que l’on ne rencontre pas souvent
5 – Sortir de son quotidien et rêver un peu
6 – Rencontrer la personne qui nous intéresse (difficile parfois parmi la foule)
7 – Sentir l’odeur de l’innovation techno-pédagogique
8 – Faire des affaires
9 – Assister à un atelier avec des personnes dites expertes
10- Echanger des idées, en trouver de nouvelles

Les 10 raisons de ne pas y aller

1 – On n’y apprend pas vraiment des choses nouvelles
2 – On rencontre toujours les mêmes personnes
3 – Sur le web on trouve beaucoup mieux
4 – Les ateliers sont souvent ennuyeux
5 – Parfois on n’a pas le droit d’essayer ni de manipuler, on écoute les personnes dites expertes
6 – C’est mal organisé (trop de monde parfois, personne parfois, inaudible parfois etc.…)
7 – Il y a ces vendeurs qui veulent à tout prix vous convaincre qu’ils ont raison
8 – Il y a ces praticiens qui pensent qu’ils ont la solution magique
9 – Ecouter la langue de bois (institutions, politiques et même chercheurs et praticiens)
10 – Ça coute cher en déplacement hébergement

On pourrait s’amuser à poursuivre l’inventaire, mais force est de reconnaître qu’il faut s’interroger sur la pertinence de ces évènements : font-ils réellement avancer la question de la place du numérique en éducation ? On peut même caricaturer en disant : quelle plus-value quand on assiste ces évènements ? Certaines de ces rencontres sont plutôt commerciales, d’autres plutôt distractives, d’autres encore plutôt didactiques… Certes chacune à sa coloration, mais globalement est-ce vraiment utile d’y aller ? Mais est-ce aussi utile d’organiser ces manifestations ? Car le coût important de ces évènements mérite qu’on les resitue dans le cadre plus général de l’organisation du développement du numérique en éducation. Depuis 1985, n’a-t-on pas l’impression de nombreuses redites, de peu d’avancées en regard des moyens et des efforts financiers et humains déployés. Et c’est sans compter les journées organisées les ministres et autres élus…

On peut penser qu’il y est d’abord une question de visibilité (faut-il se montrer ?) : des participants, des organisateurs, des financeurs, des partenaires… opération uniquement publicitaire ? On peut aussi penser qu’on y retrouve souvent les mêmes : sont-ils si nombreux les spécialistes du numérique éducatif ? Entre les forums pour l’innovation, les salons et les rencontres diverses, on s’aperçoit qu’elles sont surtout destinées à maintenir le moral de ceux qui sont engagés dans ces dynamiques soit dans leurs pratiques, leurs recherches ou leur business.

Est-on capable d’organiser d’autres formes de partage ? Est-ce possible ? Ne risque-t-on pas d’aller vers la spectacularisation des pratiques au détriment de l’ordinarisation ? En tout cas il me semble sain d’interroger les évidences des organisateurs et des participants. A quoi servent les « foires » ? c’est la question que je posais il y a trois ans suite à un de ces évènements. Aujourd’hui, il me semble qu’il faut réinventer l’esprit de la foire du moyen âge : haut lieu de brassage culturel avant tout, mais pas ce que sont devenues les foires actuelles : des espaces destinés au commerce… avant tout.

A suivre et à débattre

BD

PS, parmi ces rituels celui du dénombrement des arguments fait partie aussi de mes énervements du moment… donc ne pas me prendre au sérieux…

Pour citer cet article : admin, "10 raisons d’y aller, 10 raisons de ne pas y aller….," in Veille et Analyse TICE, 20 avril 2017, http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=2051.

Le court terme, le mal d’une société accélérée par le numérique ?

Le développement de l’informatique s’est traduit par une accélération des flux informationnels et une généralisation de l’interactivité communicationnelle instantanée. Nouveau coup d’accélérateur après celui de l’industrialisation, des transports et infrastructures de déplacement (route, rail air). Cette accélération touche désormais chacun de nous personnellement au travers des usages individuels des moyens numériques dont nous disposons désormais presque tous. Par le fait, nous avons tous fait l’expérience de l’impatience : impatience devant un ordinateur lent au démarrage, impatient devant une connexion Internet au débit faible, impatient lorsqu’une réponse à un message instantané se fait attendre, impatient quand le téléphone sonne dans le vide… laissant trop rapidement la place au répondeur automatique. C’est cette expérience intime qui, me semble-t-il, est en train de marquer un changement important dans la manière d’être en société, de vivre l’organisation sociale.

Ce changement « essentiel » réside dans l’expression « court-terme ». Notre impatience nous amènerait de plus en plus à rechercher des résultats rapides à toutes nos actions. De l’investisseur qui cherche un rapide retour sur investissement à l’électeur qui attend un retour matériel de son vote, chacun de nous serait en train de choisir le court-terme comme élément de base de son fonctionnement social. Il y a de nombreux exemples de l’expression de cette prédominance du court-terme et dans tous les domaines. Même si la quantification de ce temps est variable selon les cas, on remarque qu’à l’accélération du flux informationnel et communicationnel correspond une transformation profonde de nos manières d’être.

Ce court-terme se traduit aussi chez certains, plutôt jeunes (mais pas tous), par la continuité communicationnelle. Dès que l’on se quitte physiquement, on reste en lien par les technologies disponibles afin de ne pas « perdre de temps ». La multiplication de ces observations amène à interroger l’éducateur sur le sens de son action. Eduquer c’est d’abord une action qui s’inscrit dans le long terme. De plus l’éducation ne fonctionne pas de manière univoque : autrement dit à une action ne correspond pas un seul retour, qui plus est rapide. Cette opposition entre le mode de l’éducation (au sens large) et la montée du court-termisme est source de délégitimisation de tout acte éducatif : il ne vaudrait pas grand-chose car il ne rapporte rien immédiatement. Les comportementalistes ont bien compris cela qui prônent le résultat rapide d’une action (input-output). De même l’informatique nous a habitué à ce même mécanisme basé sur une logique binaire et immédiate. J’appuie sur une touche et j’ai immédiatement le résultat, le retour. C’est l’immédiateté apparente qui amplifie le court-termisme. D’une part l’instantanéité de la réponse, d’autre part l’impression d’absence d’intermédiation, deux éléments qui constituent l’immédiateté et qui renforcent le questionnement sur le court terme.

La « transparence » est-elle un mythe ? En tout cas la quête de la transparence comme celle de la démocratie idéale a été portée par l’avènement de la mise en réseau généralisée et interactive. Mais ni l’une ni l’autre n’ont émergé. D’une part les rêve de démocratie numérique s’estompent face aux manipulations informationnelles d’autres par la transparence n’est qu’une apparence, une opacité en réalité qui cache aussi bien les intentions que les algorithmes sous-jacents. Le court terme est alors une réponse possible à l’angoisse cachée de l’usager. Si j’ai rapidement, en retour de mes actions, une récompense à laquelle je m’attends, il y a de bonnes chances que, même si ce n’est pas transparent ni démocratique, je sois satisfait du résultat. L’idéologie du résultat qui, seul compte, vient renforcer cette vision à court terme.

Si nous analysons cela en terme socio-politique, au moment d’une élection démocratique, on s’aperçoit rapidement que nous avons tendance à ne plus voir que le court terme. Et un résultat à court terme qui soit clairement perçu : une ligne sur la feuille de salaire ou d’impôt, un gendarme au bout la rue, un retour rapide de mon travail par une gratification directe etc… A écouter des interviews de citoyens mais aussi des discours politiques, on s’aperçoit que c’est bien le retour rapide qui est attendu. Tout politique qui le comprend fait des promesses… que parfois il ne tient pas ou du moins nous ne le percevons pas. L’art du populiste qui réussit c’est d’associer le geste (la distribution d’un bienfait) à la parole (l’annonce de ce bienfait) à court terme. Même si cela a des conséquences négatives à long terme, il parie sur le fait que cela ne se verra pas, n’aura pas autant d’impact si c’est à long terme. Un élu disait qu’il est plus facile de décider d’une amélioration visible par le citoyen même si elle est moins importante qu’une amélioration invisible pour lui.

Faut-il éduquer à l’acceptation du long terme ? Il semble bien que ce soit de rééducation qu’il s’agisse. Car le rapport au temps s’est transformé avec l’accélération des communications matérielles d’abord puis des communications numériques. Nous avons peu à peu vu diminuer une pensée globale, holistique qui dépasse l’ici et là, le maintenant. On éduque les tous petits à patienter, à ne pas obtenir immédiatement ce qu’ils ont envie. Cela semble de plus en plus difficile, au moins dans ce que l’on entend dire de jeunes parents. Mais chez les personnes plus âgées on a aussi cette attente du ici et maintenant, peut-être est-ce du côté de la fin de vie qu’il faut chercher l’origine de cette attente.

Les moyens numériques sont une formidable fenêtre ouverte sur le monde. Mais ils sont aussi le terreau d’un repli sur soi, d’un repli identitaire. Pas étonnant, l’idée d’un monde globalisé fait peur, même si certains le voient advenir comme Marc Augé dans « L’avenir des terriens. Fin de la préhistoire de l’humanité comme société planétaire » (Editions Albin Michel 2017). Manifestement cette vision qui peut sembler utopique est pourtant plus réaliste qu’on ne le pense. Mais la porte d’entrée est étroite et pour l’instant elle passe d’abord par le repli sur le court terme et sa cohorte de conséquences. Et pourtant avec le web, j’ai désormais une possibilité d’aborder le monde et sa complexité qui n’a jamais été connue auparavant : je peux communiquer avec l’autre, quel qu’il soit, en présence et à distance, je peux observer les méandres de nos sociétés…

Souhaitons que le monde éducatif s’empare de cette question du développement d’une pensée globale et à long terme. Sinon nous sommes condamnés à découvrir chaque jour les résultats de notre inconséquence. Car ce qui est vrai à court terme ne l’est pas forcément à long terme. Si dans « mon ile » je peux me protéger, celle-ci sera inéluctablement détruite si je ne sais prendre la mesure du monde : les instruments existent, apprenons à nous en servir !

A suivre et à débattre

BD

Pour citer cet article : admin, "Le court terme, le mal d’une société accélérée par le numérique ?," in Veille et Analyse TICE, 19 avril 2017, http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=2046.

État d’esprit en éducation

Cette image vue sur twitter récemment a été commentée comme étant largement partagée dans les lieu sportifs :

Du coup je me suis interrogé sur une transposition dans tous les lieux d’éducation.

Voilà ce que je propose :

A l’école et en éducation, N’oubliez pas…

  • Ce ne sont que des enfants
  • On y apprend la vie
  • C’est aussi un jeu
  • Cela dépend surtout d’eux
  • Leurs parents veulent les aider
  • Les éducateurs sont des êtres humains
  • L’école n’est pas une compétition
  • La vie est l’affaire de tous

Le smartphone devient-il le nouveau « crayon-livre » de l’élève ?

Il y a eu la calculatrice électronique, y aura-t-il le smartphone dans la trousse de l’élève ? Rappelons d’abord la Loi : Article L511-5 Créé par LOI n° 2010-788 du 12 juillet 2010 – art. 183 (V) qui dit : « Dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges, l’utilisation durant toute activité d’enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur, par un élève, d’un téléphone mobile est interdite. » La formulation de ce texte est évidemment pleine d’interprétations (téléphone mobile, mais quid des fonctions déconnectées par exemple, des usages par wifi local etc.…). Pour enrichir le propos, la question de la protection de la santé des jeunes est abordée par les artefacts visibles mais pas par la question fondamentale de la nocivité plus globale de l’ensemble des dispositifs permettant de communiquer à distance, aussi bien sûr pour ce qui est des ondes que pour ce qui est des contenus et des modes d’usage de ces contenus.

L’hypocrisie supposée du législateur n’a d’égal que l’embarras général, les incertitudes scientifiques (controverses éventuelles), mais aussi et surtout les comportements humains quotidiens. Si l’on veut aller plus loin, la question de la nocivité générale des progrès techniques, en particulier en matière d’information communication, pourrait amener à une remise en cause toute simple de « l’électricité » fondatrice et élément de base de l’infrastructure générale de la plupart des technologies contemporaines. Mais dans quelle mesure sommes-nous prêts à changer nos vies pour prendre en compte ces risques ? Il est toujours curieux d’observer nos ambigüités personnelles sur le sujet : nous voulons être protégés (des ondes), mais nous voulons pourtant utiliser… (notre smartphone et notre télévision). Et dès qu’il s’agit de nos enfants, les revendications augmentent autant que les inquiétudes ou les angoisses. Une mère de famille témoignant de son choix de contrôler les usages par ses enfants nous disait qu’elle ne parvenait pas à empêcher son mari, père de ses enfants, d’avoir un usage permanent de son smartphone à la maison.

Et en classe alors, qu’en est-il aujourd’hui ? Plusieurs constats : entre 30 et 50 pour cent des enseignants du secondaire que j’interroge invitent parfois leurs élèves à utiliser leur smartphone dans le temps de la classe pour des usages liés aux besoins d’apprentissage (trace, recherches etc.…). Dans le primaire nombre d’enseignants utilisent leur propre smartphone en classe pour des usages divers liés à leur enseignement (photos, recherches etc..). Autre constat, les premiers équipements des élèves en téléphonie mobile commencent désormais au cycle 3 (CM1) et une quasi généralisation du smartphone se situe vers l’âge de 13 ans en classe de quatrième. La différence entre lycée et collège semble s’estomper petit à petit pour ce qui est du recours occasionnel au smartphone. Les principaux usages présentés par les enseignants sont basés sur des photos de tableau noir ou blancs ou des recherches sur Internet et des usages de type calculatrice et dictionnaire. Parfois il est fait appel à des applications spécifiques (SVT, Physique etc.…), le smartphone pouvant, en particulier au collège être remplacé par la tablette.

Qu’en est-il du côté des pouvoirs publics. On remarque que depuis quelques temps la prise en compte de ce que l’on appelle (maladroitement) le BYOD est de plus en plus explicite dans les références aux ENT et autres schémas directeurs. Mais pour les pouvoirs publics, on parle pour l’instant d’équipement individuel mobile (EIM). Ainsi « Le référentiel CARMO (http://ecolenumerique.education.gouv.fr/2016/07/13/referentiels-carine-et-carmo-mieux-accompagner-la-transformation-numerique-de-lecole/) regroupe toutes les préconisations et recommandations sur le déploiement des équipements mobiles individuels dans les collèges ». Puis arrive, à la suite, le référentiel CARINE (http://eduscol.education.fr/cid104324/publication-du-cadre-de-reference-s2i2e-carine.html) qui évoque explicitement dans ses évolutions prévues : « la prise en compte des équipements « BYOD » (Bring Your Own Device) dans les infrastructures de l’EPLE ou de l’école, ainsi que dans la charte et la politique de sécurité de l’EPLE ou de l’école ; ».

On mesure ici l’écart entre les pratiques effectives et les préconisations. Si les ENT se sont imposés partiellement dans les établissements scolaires, ils n’ont pas réussi à éliminer les solutions alternatives ouvertes au grand public. A tel point qu’une société comme Microsoft a réussi (maladroitement) à signer un accord avec le ministère mais surtout à proposer son fameux 365 dans de nombreux établissements, concurrençant directement, à l’instar de Google, les usages possibles des ENT. De la même manière l’usage de plus en plus large des smartphones dans les classes est aussi un signe du débordement de l’institution. Dans ce dernier cas les contextes locaux encouragent cela : infrastructures fragiles voire défaillantes, accès Internet limité ou fragile, compétences numériques basées sur des usages personnels. Mais ce qui renforce surtout ce recours aux smartphones : au moins, ils l’ont dans la poche. La plupart du temps il fonctionne bien. Si la 4G n’est pas générale, la 3G et le wifi suppléent pour certains. Et de plus certains usages ne nécessitent pas d’avoir recours à Internet. Tout cela suffit à encourager cette évolution.

Au côté des ENT, des EIM et autres dotations, se révèle un monde de la débrouille pédagogique. Ce monde est bien loin des innovations médiatisées. Il est surtout la preuve de la prise en compte d’un nouveau contexte. Le crayon (l’encrier sur la table le crayon à l’oreille, le stylo à bille) laisse de la place à ces nouveaux objets numériques multicompétences. Certains parlent de couteaux Suisses en référence aux célèbres produits de la marque « Victorinox ». On a aussi parlé de « cartable numérique » il y a plusieurs années. Peu importe le nom qu’on lui donne. Les multiples fonctionnalités intégrées dans ces appareils en font désormais un instrument particulièrement intéressant dans la classe. Pour peu qu’on ajoute encore quelques capteurs aux appareils actuels ainsi que d’habiles applications et on pourra alors parler d’instrument principal au service de l’être humain, mais aussi d’instrument majeur pour l’apprentissage et l’enseignement.

Reste à savoir l’avenir qui va être réservé au numérique scolaire dans la prochaine législature. Si tous les candidats prônent le numérique, la plupart n’ont qu’une vision très limitée de ces problèmes. La plupart des partis politiques sont encore marqué par une idée centralisatrice qui veut que si l’on forge tôt les esprits des enfants alors ils deviendront dociles… au pouvoir en place. C’est pourquoi tout détournement, tout contournement sera limité ou combattu. A moins que fort de la puissance acquise sur le marché les grandes entreprises du numérique ne soient sollicitées par l’Etat pour suppléer à ses difficultés. Du coup, ce serait la loi du marché qui s’imposerait. Il est probable que, dans ce cas de figure, les smartphones seraient au premier rang des instruments : car s’ils servent la vie de chacun de nous, ils la modèlent et l’encadrent, de manière souterraine et imperceptible. Nous serions alors éduqués au travers du marché au lieu de l’être au travers d’une intention d’une Politique éducative.

Revenons alors à la salle de classe. La fameuse « liberté pédagogique » doit-elle permettre cette évolution vers le « nouveau crayon-livre » ? Les tentatives d’encadrement sont-elles vaines ? On se trouve en fait face à un problème qui n’a pas encore été réellement pensé. Dans un film (désormais introuvable ?) de Curiosphère on entendait des jeunes de classes de 1ère parler de leurs usages en classe. Cette émission montrait la normalité, pour les élèves, de l’usage du téléphone portable (à l’époque en 2010) et effleurait la question du potentiel pour apprendre (consultation de dictionnaires… calculatrice). Les témoignages recueillis auprès des enseignants semblent tous confirmer que cet usage en classe accompagné par l’enseignant est préférable à l’usage clandestin. De plus il ne génère pas autant de troubles qu’on pourrait s’y attendre.
Ayant été violemment attaqué dans un ouvrage paru en septembre 2016 m’accusant d’encourager cet usage, je m’aperçois que les auteurs de ces propos ne connaissent pas le milieu dont ils parlent et surtout ne l’observent ni ne l’analysent en profondeur. Dans ce blog comme dans l’ensemble de mes écrits (café pédagogique, cahiers pédagogiques et aussi articles scientifiques) et depuis près de trente années maintenant, j’avance l’idée essentielle que le monde éducatif ne peut se tenir à l’écart de ce questionnement. L’observation de la manière de faire n’est pas la recommandation. C’est une posture essentielle de celui qui veut donner à voir pour réfléchir plutôt que d’imposer son point de vue aux autres. Malheureusement, et le quotidien me donne raison, prendre la parole en public c’est risquer la controverse, fut-elle difficile, face à des personnes qui proposent souvenir comme règles leur opinion plutôt que des analyses… Cela semble être une des dérives du débat public dans les médias mais désormais aussi sur les réseaux sociaux…

A suivre et à débattre

Bruno Devauchelle

Pour citer cet article : admin, "Le smartphone devient-il le nouveau « crayon-livre » de l’élève ?," in Veille et Analyse TICE, 16 avril 2017, http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=2035.

Humeur de printemps…

Des choses que je déteste :
Les gens qui ont mauvais caractère, qui ne cherchent par à améliorer les relations avec les autres, qui sont désagréables
Les gens qui disent des généralités sur l’école et que la presse relaye parce qu’ils sont connus
Les gens qui sont dans « l’effet de faux consensus, c’est à dire qu’ils pensent que tout le monde est d’accord avec eux ou qui pensent que tout le monde voit les choses comme eux…
Les gens qui vont comme un lundi et comme un vendredi

Mais il y a aussi plein de choses que j’aime…
Quand l’humain sait être humain
Quand on parle de ce qu’on connait, mais en reconnaissant qu’on n’en connait qu’une partie
Quand on partage dès le matin son humeur positive et heureuse

Pourquoi ces propos dans ce blog.
Parce que le numérique n’améliore rien dans ces domaines… humains
Parce que ça cause beaucoup sur les TICE…
Parce que l’on préfère trop souvent faire briller les chromes en oubliant les bas de caisse du numérique éducatif

Et enfin, parce que depuis vingt années que je partage sur le web (liste de diffusion de 1997 à 2004, blog depuis 2004, café pédagogique depuis 2001), et depuis 38 années que je travaille dans le secteur de l’enseignement, j’enrage de l’immobilisme général de notre école face à ces évolutions que l’on a laissé se faire sans jamais réellement offrir une vision globale et la traduire par des dispositifs réellement efficaces pour tous. Nous sommes en train de laisser beaucoup de monde sur le côté de la compréhension du monde numérisé… N’est-il pas trop tard pour réagir… Mesdames Messieurs, les ronchons chers à Michel Serres, changé votre façons d’être… et de faire.

Pour citer cet article : admin, "Humeur de printemps…," in Veille et Analyse TICE, 15 avril 2017, http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=2030.

Pourquoi finalement je n’aime pas l’école… à l’ère du numérique mais aussi avant ?

Partant du titre provocateur d’un ouvrage publié en Amérique du Nord et relayé par certains tenants de l’école traditionnelle (celle qui répète qu’il faut répéter pour apprendre), mais ouvrage souvent mal compris, il me semble nécessaire de reposer les équations qui me semblent fondamentales pour parvenir à un développement personnel au mieux de ce qui est possible. Avant de trouver des solutions, il faut essayer de comprendre. Première chose à éliminer l’idée d’un modèle uniforme qui marcherait pour tout le monde. Autrement dit la méthode universelle. Pourquoi, parce que nous sommes tous différents et que ces différences sont à la base du fonctionnement d’une société (au sens ethnologique). Accepter la différence est quelque chose de très difficile dans un monde qui cherche, en particulier depuis les Lumières à trouver une voix identique à tous et une voie identique pour tous.
En quoi le monde numérique pose-t-il problème dans ce contexte ? Parce que de ce côté aussi la tentative d’uniformisation est grande. Partir de 0 et de 1 pour accompagner le monde et ses activités, c’est réduire la réalité à une forme qui n’est pas la réalité. Et pourtant, nous avons pu y croire avec les premiers temps de l’intelligence artificielle dans les années 1980. Or nous pourrions encore y croire avec le retour de cette même intelligence artificielle, revue et corrigée à l’aune de la puissance de calcul des ordinateurs, qui nous promet encore ce même modèle uniformisé (bien qu’il s’en défende souvent). Nos politiques, centralisateurs et républicains de tous les côtés de l’échiquier, savent bien que le peuple est « toujours difficile à gouverner » (citation de Régis Debray qui évoque un propos de Mr Darcos en 2002). Justement parce qu’il entend que les différences soient reconnues et acceptées et non pas qu’elles soient écrasées par un « en haut » théorique. Du coup les tenants de la critique du système s’emparent de cela pour encore davantage tenter de « normaliser » la société.
L’ambiguïté de la pensée humaine est constante. Entre le moi et le collectif nous sommes en permanence en tension. Dès l’école, voire la crèche même, en tout cas dans l’ensemble de l’Education, cette question est posée : « comment je me construis différent dans un monde qui me préfère identique ? ». Le projet de l’école, incarné dans l’ensemble de ces mécaniques internes de fonctionnement s’est informatisé de manière massive au cours des quarante dernières années. Cette informatisation n’a eu de cesse que de renforcer l’identique. Entre l’Environnement Numérique de Travail (ENT) et mon Environnement Personnel d’Apprentissage (EPA) il y a un écart, et les organisations (école, université, administrations, entreprises) ont tendance à essayer de faire disparaître le second au profit du premier : « ton EPA, c’est l’ENT » ! Et l’ENT, au-delà des textes officiels s’est enrichi de multiples fonctionnalités, englobant toute l’activité scolaire. Désormais en s’intéressant au BYOD (cf. le référentiel CARMO), la tentative de colonisation de l’EPA se développe… pour la bonne cause bien sûr, celle qui utilise l’argument de la prise en compte de l’utilisateur pour mieux le contraindre.
Mais l’école c’est aussi simplement apprendre. Là encore, le développement des sciences du cerveau montre qu’un même chemin se trace progressivement. Au nom des neurosciences, on contraindrait le cerveau à entrer dans un modèle de développement cognitif. Le marketing ne doit pas être très loin d’ailleurs qui vise peu ou prou le même objectif (utiliser le temps de cerveau disponible pour le normaliser). Le rêve de la mécanique du cerveau, que nous avons d’ailleurs souhaité, envisagé, il y a plusieurs années en faisant des études de psychologie, puis en nous intéressant à l’informatique et à l’intelligence artificielle, reste tapi dans l’inconscient de chaque humain.
Et pourtant il y a des jeunes qui souffrent d’être élèves. Et pas forcément des jeunes atypiques. Car être élève c’est entrer dans ce processus de normalisation. Lorsqu’enfant on se réveille en pleurant pour ne pas aller à l’école parce que celle-ci vous rend malheureux, il n’y a pas d’alternative. Lorsqu’enfant on attend impatiemment la récréation pour enfin vivre dans l’espace clos de la cour et que l’on se voit contraint d’y renoncer par punition, on enrage non seulement de la salle de classe, mais de l’école toute entière. Lorsque même avec l’ordinateur on est enfermé dans la logique scolaire alors qu’on y perçoit une source d’enrichissement et d’ouverture on sent bien qu’il n’y a pas là non plus de porte de sortie.
Mais alors que faire de cette thèse selon laquelle on n’apprend bien que lorsque l’on a déjà appris. Autrement dit il faudrait installer des automatismes mentaux pour passer à la compréhension du monde. Que faire de sa traduction en milieu scolaire qui viserait à faire de l’école un système de mécanisation des cerveaux (cf. The Wall de Pink Floyd, ou encore Tranche de vie de François Béranger) ? Le problème est plus global. Les témoignages de jeunes qui vivent dans des conditions familiales très difficiles pourraient nous ouvrir les yeux, mais ils sont trop rares pour être entendus et trop radicaux pour être entendables, surtout en ce moment. L’égalité républicaine promise doit renoncer à son idéal de 1791. Vouloir normaliser les esprits est un projet vain. Avec ou sans le numérique, l’Ecole n’y peut rien. Car l’un des projets du tout numérique à l’école n’est pas d’ouvrir de nouveaux espaces mais bien plutôt d’encadrer ces nouvelles libertés offertes par ces nouvelles machines. Mais ces nouvelles libertés ne sont accessibles qu’à certains, qui s’empressent de les refuser aux autres dès qu’ils les ont mises à profit pour eux-mêmes.
Et surtout il y a le projet économico-politique qui sous-tend le développement du numérique dans la société actuelle. Ce projet dépasse largement le cadre du monde académique dont il connaît les limites. Ce projet invente la normalisation par l’usage. Un usage normalisé qui repose sur des contraintes souterraines (algorithmes, données, marketing, travail…) qui donnent l’impression de liberté mais qui au contraire enferme la liberté individuelle dans des procédures écrites par certains et imposées à tous. On peut retrouver les ferments de ce projet dans la philosophie ergonomique de sociétés comme Apple et désormais de la plupart des sociétés du monde informatique : rendre les produits numériques tellement intuitifs que l’on ne perçoit même pas qu’ils vous imposent leurs règlent et qu’ils tentent de vous normaliser…. Quant à l’école, elle a été le précurseur de ce mouvement, maintenant elle en deviendrait facilement la caution…

A suivre et à débattre

BD

Salon du livre…samedi de 14h à 16 h

Samedi 25 de 14h à16h, nous serons plusieurs auteurs ayant publié récemment des ouvrages chez ESF http://www.esf-scienceshumaines.fr/.

Comme mes collègues, nous serons heureux de vous rencontrer, de dialoguer avec vous

Retrouvez-nous au Salon du Livre de Paris
Porte de Versailles square A52

Bruno Devauchelle

Éduquer avec le numérique (à voir en ligne)

Plus question de tergiverser : si nous voulons que nos enfants soient libres et capables de prendre en compte l’environnement que nous adultes leur imposons, il est essentiel de les éduquer avec le numérique. Arrêtons d’hésiter, comme le fait l’Éducation Nationale depuis trente ans. Ne laissons pas n’importe qui s’emparer de cette éducation au nom du seul intérêt marchand des officines qui proposent des innovations (ou pas) qui rappellent la difficulté du monde académique à imaginer de nouvelles formes.
Pour voir la conférence qui présente ma réflexion vous pouvez aller ici : http://www.scolanum.fr/bdedu/

Dans le livre « Éduquer avec le numérique » (ESF 2017) que j’ai écrit à partir de mes chroniques publiées depuis 2012 dans les « colonnes » du Café Pédagogique (www.cafepedagogique.net) , chaque vendredi, j’essaie d’approfondir cette question sous différents angles. Ma principale préoccupation est d’amener l’ensemble des acteurs du monde académique à changer définitivement de regard sur ce monde. Au lieu de l’intégrer, c’est à dire de l’adapter à l’école, au lieu de tenter de mettre l’école au service de cette « socialisation généralisée de l’informatique », je propose, comme dans mon livre précédent (« comment le numérique transforme les lieux de savoirs ! » FYP 2012) ou encore du premier (« Multimédiatiser l’école ? » Hachette 1999), de tenter de repenser l’accès aux savoirs dans une société renouvelée dans ses modes d’information et de communication. Tenter de replâtrer, d’adapter, d’intégrer ne sert à rien. Il faut d’abord introduire réellement le numérique dans le monde scolaire et universitaire et en faire une véritable composante du savoir, de sa construction, de sa diffusion de son partage. Autrement dit passer d’une institution de diffusion à une institution de partage.

PS.
Cette vidéo a été fabriquée avec un boitier Ubicast (voir leur site : https://www.ubicast.eu/fr/produits/studio-webinars-streaming-automatique/). A la suite de l’enregistrement, j’ai utilisé le logiciel fourni pour chapitrer la conférence et rendre ainsi plus facile l’accès à tel ou tel point de mon exposé.

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