Expressionnisme vs futurisme, relire le développement du numérique

Etudiant en sociologie dans les années 1970, j’ai eu la chance d’avoir comme professeur Jean Michel Palmier spécialiste de la sociologie de l’art dans les premières années du XXè siècle et en particulier de l’expressionnisme. Il nous a fait découvrir les grands mouvements artistiques qui vont accompagner d’une part l’avènement du communisme et d’autre part le fascisme en Italie. Accompagner ne signifie pas adhérer au sens strict du terme, mais désigne une relation entre l’art, la société et les visées politiques et projets de société. Ce qui est intéressant c’est le parallèle que l’on peut faire entre les idées de cette époque-là et celles qui émergent aujourd’hui. C’est en particulier le cas avec cette opposition entre la montée d’attentes du peuple et le développement des idées dites d’extrême droite. Ce qui est aussi intéressant c’est le rapport au progrès technique mais aussi à la personne, porté par ces courants artistiques et politiques. Or le numérique, parce qu’il transforme les formes de notre vie en société, interroge notre relation aussi bien au progrès qu’à nous même.

N’étant pas spécialiste de ces deux courants, je me permets des simplifications que l’on pourra bien sûr corriger. Toutefois l’analyse du développement du numérique dans une société est porteur d’une interrogation forte sur la relation que chacun d’entre nous entretien avec la société telle qu’elle est, telle qu’on la voudrait, telle qu’on la construit. Si l’on se réfère aux notices de Wikipédia de chacun de ces deux mouvements on peut aisément faire des parallèles entre l’approche revendiquée à l’époque et les questions que posent le développement du numérique dans la société. Cela est en particulier présent dans le futurisme Italien (et Russe). Ce courant de pensée va porter dans la société des idées qui, confortant le scientisme de l’époque, prône une adoption des techniques les plus récentes, la vie dans les villes et la vitesse. Pour le dire autrement le futurisme porte fortement des valeurs qui vont s’incarner aujourd’hui dans la dynamique de développement du numérique, tandis que l’expressionnisme lui va interroger la perception subjective que nous avons du monde, une perception déformée désormais par les médiations numériques.

Sans aller plus loin, et en faisant allusion à la leçon inaugurale au Collège de France de Patrick Boucheron intitulée « Que peut l’histoire » et que j’invite à réécouter, il me semble qu’une relecture des mouvements artistiques du début du XXè siècle est un bon angle de travail pour lire ce qui se passe depuis le début du XXIè siècle et peut-être déplorer qu’il n’y ait pas de mouvement artistique, culturel et politique de même ampleur qui s’associe à ces transformations qui nous touchent basées sur l’informatique, le numérique. Ainsi le questionnement pourrait-il avoir une autre ampleur que les débats de « bas niveau » qui peuplent les médias et les réseaux sociaux sur ces questions. Des exceptions bien sûr sont à considérer. Plusieurs intellectuels, chercheurs, penseurs tentent de nous aider à comprendre de Hartmut Rosa à Pierre Rabhy, d’Edgar Morin à Michel Serres. Les lectures ne manquent pas mais leur reconnaissance dans le champ du débat n’est que très peu relayé, on lui préfère les propos provoquants et autres violences verbales qui peuplent de plus en plus la pensée ordinaire présente dans les échanges en ligne et en réel.

La double interrogation, progrès et subjectivité humaine, est génératrice de nombre de champs de réflexion, il nous faut nous en emparer et aider nos jeunes à prendre conscience que la relecture de l’histoire peut nous aider à comprendre les enjeux du monde actuel et de celui de demain.

Rappeler les fondamentaux du développement de l’enfant à l’adulte

Alors que le contexte de vie est transformé par l’omniprésence des moyens numériques qui accompagnent les transformations plus radicales de notre société, il ne faut pas penser que l’humain soit devenu si différent sur un plan plus fondamental, celui de son fonctionnement essentiellement psychique. J’ai dégagé quatre mécanismes du développement humain qui sont autant de moyen de penser l’éducation. Je vous les propose à nouveau (j’ai déjà eu l’occasion de les présenter) car je suis étonné de ne pas les retrouver dans des travaux récents sur le développement humain.

1 Observer, imiter, reproduire, percevoir
La perception et la motricité ont ceci d’essentiel qu’ils forment une boucle qui se développe au fur et à mesure du temps. L’enfant dispose de peu de motricité à la naissance mais il perçoit déjà un grand nombre de « messages », objets auxquels on le confronte. Dès qu’il va commencer à en avoir les moyens il va reproduire ce qu’il a perçu et non seulement reproduire par imitation, mais reproduire par « incorporation » progressive du monde qui l’entoure. L’adulte fonctionne aussi sur le même mécanisme, mais il le fait sur un substrat existant qu’il s’est déjà constitué depuis sa conception. Il suffit d’analyser les apprentissages informels d’un adulte de 40 ans pour s’en rendre compte. Le jeu est un des médiateurs de ce processus tout au long de la vie.
En psychologie ce processus est très étudié car il permet de mettre en évidence les variations dans le développement en fonction des environnements.

2 Expérimenter, essayer, tenter, oser
Au fur et à mesure de son développement l’enfant s’écarte de ce qui l’entoure pour tenter de le « dominer », le « contrôler ». Ce changement de posture ne supprime pas le comportement d’observation mais l’élargit. Le jeu, la simulation, l’expérimentation et l’essai deviennent une pratique fréquente surtout dans les périodes que l’on peut qualifier d’apprentissage (formel et informel). Expérimenter c’est se donner les moyens de choisir les paramètres à faire varier pour comprendre comment « jouer » avec le monde qui nous entoure. Ces activités doivent tenir compte du contexte et de sa complexité. C’est à cause de cela que se met en place cette nouvelle forme d’être au monde.
En psychologie, cela est plus compliqué à étudier à cause du nombre de paramètres à prendre en compte. Les biais sont nombreux. Et surtout il faut prendre en compte des éléments qui ne relèvent plus de la psychologie, mais plus généralement de la culture au sens anthropologique du terme.

3 Interagir, échanger, partager
L’existence du langage ajoute à l’activité perception motricité une dimension nouvelle : la prise en compte de l’autre parlant. Certes interagir, échanger, parler, converser n’impliquent pas forcément un développement : des postures de refus de la confrontation à une autre parole sont fréquentes. C’est le processus d’altération qui se produit dans les interactions verbales (et parfois aussi non verbales) qui est moteur de développement. Au fur et à mesure de la vie, ces activités prennent une importance très forte allant jusqu’au risque de refus, de repli sur soi (que l’on peut largement observer dans les sociétés individualistes actuelles). Les échanges langagiers sont des prises de risque que dès les premiers temps de la vie l’enfant mesure. Il constate rapidement la puissance du verbe et va tenter de l’utiliser dans le cadre de ses activités d’observation, d’imitation (répéter les mots par exemple), d’expérimentation etc… Cela va aussi concerner la maîtrise des émotions.
La psychologie est très en conflit autour des mots et de leur rôle dans le développement. Les querelles scientifiques actuelles autour de la psychanalyse par exemple en sont le témoin.

4 Réfléchir, repenser, reformuler
La conscience de soi est un phénomène étonnant que l’enfant découvre très tôt en particulier au travers des expériences de séparation. Il apprend qu’il est un moi et d’ailleurs observer l’usage des pronoms personnels dans les premières années de la vie est un bon révélateur de cette construction. Mais bien plus, il arrive à l’enfant d’avoir ces temps d’intériorité qui nous inquiètent parfois, nous parents. Or ces temps sont indispensables et le deviennent tout au long de la vie : réfléchir, réflexivité, se traduisent par de multiples formes qui nous montrent que ce processus est indispensable au développement. Pour le dire trivialement, cela permet de catégoriser, d’analogiser, de mémoriser, bref, comme le disent les psychologues cogniticiens de transformer les connexions interneuronales et ainsi de renforcer les souvenirs, mais aussi les apprentissages utiles, procéduraux et conceptuels.

 

********************************** Post scriptum

En lisant les prises de position de certains chercheurs dans l’une des disciplines partie prenante des sciences cognitives, on est souvent étonné de voir qu’après des énoncés péremptoires basé sur des IRM fonctionnels ou EEG divers (ou simplement d’expérimentations), leurs propos se tempèrent progressivement, marquent l’interrogation, le doute, le questionnement. Contrairement à ce qu’une certains médiatisation (volontaire même parfois) tend à faire penser, les fameuses certitudes sont surtout des approches à confirmer, mais souvent questionnées par le quotidien des acteurs, voire par celui des chercheurs eux-mêmes. Que ce soit pour l’apprentissage de la lecture ou la question des écrans, on lit souvent des propos définitifs (en particulier dans les en-têtes) mais modulés progressivement au fur et à mesure de l’approfondissement de la recherche et la confrontation aux réalités quotidiennes.

Dans les années 1970, dans le département de psychologie dans lequel je faisais mes études, l’opposition, très vive, portait sur d’une part ses approches psychanalytiques, d’autre part des approches psychosociologiques et enfin des approches de psychologie expérimentale. Bien évidemment les échanges étaient polémique et parfois idéologiques, autrement dit peu de débats réels. Hier comme aujourd’hui la question des fondements scientifiques du développement de l’humain amène à des polémiques, des controverses souvent fondés sur des partis pris philosophiques, politiques voire religieux. Malheureusement raison ou pas, il y a toujours au fond de chacun de nous un vieux rêve scientiste qui verrait enfin la « vérité » émerger. Aussi peut-on s’en tenir à la modestie d’une approche qui associe empirisme et expérimentations et qui surtout évite des propos définitifs. C’est pourquoi j’ai proposé ici de reprendre les quatre fondements du développement de l’humain que j’ai pu observer et analyser au cours de toutes mes années d’apprentissage (lectures, pratiques, expérimentations) et de formation (confrontation échanges), personnelles et professionnelles (un peu plus de quarante années quand même).

Derrière les écrans la parentalité derrière la parentalité un projet de société

Ma colère est grande : pourquoi ne parvient-on pas à dépasser la question des « écrans » ? Ces procès et autres chroniques, émissions, propos, ou polémiques sont totalement irresponsables. Ils oublient que toutes les évolutions matérielles et leurs usages s’inscrivent dans un « système » et que les intentions sous-jacentes sont porteuses d’un projet de société, d’un projet politique, mais aussi philosophique. Mais il est plus pratique de désigner un coupable plutôt que de rechercher l’origine du problème. René Girard avait bien mis en évidence, dans un tout autre registre, la figure et le rôle du bouc émissaire comme moyen d’exorciser une réalité que l’on ne veut pas forcément voir et comprendre….

Les polémiques qui enflent dans les médias et sur les réseaux sociaux sont souvent fondées sur des questionnements importants, mais trop souvent mal fondés, mal analysés et même idéologisés. Ainsi en est-il de celle nommée « les écrans » ! Lorsqu’en 2013 l’académie des sciences publie un Avis sur « les enfants et les écrans », elle ouvre le débat, mais, malgré ses avertissements, polarise le questionnement sur ces fameux « écrans ». On y retrouve, à l’instar de ce que disent Serge Tisseron et Olivier Houdé, ces fameuses catégories d’âge qui sont censées déterminer les différences dans la maturation, comme jadis Freud, puis Piaget l’ont fait avec leurs stades de développement. Cette forme de catégorisation est bien évidemment réductrice d’une réalité plus complexe, mais elle a une valeur heuristique forte. En effet elle articule recherche scientifique et actualité des pratiques sociales. Même si les deux théories évoquées ici sont remises en question (c’est le propre de la science) elles gardent un impact fort sur les modes de réflexion dans notre société et en particulier dans celles des « classes dominantes de la société » soucieuses de leur statut et l’avenir de leurs enfants. Et surtout il s’agit de faire passer un message qui soit davantage une injonction envers les plus démunis (au sens de désorientés) une sorte d’avertissement « magistral ».

A Noël le marronnier (journalistique) des cadeaux ravive les débats comme on peut le lire ici sur ce site de francetv qui publie opportunément le 25 décembre ce genre d’article que l’on peut qualifier d’à l’envers (et peut-être de caricatural…). En effet il commence par les écrans et se termine par les parents. Outre que les écrans cela ne veut rien dire, la vraie question est celle de l’achat et de la mise à disposition des enfants d’un environnement ludo-éducatif qui participe du développement. Au lieu d’aborder ces deux questions de fond, parentalité et environnement ludo-éducatif, ces articles suivent les propos violents de certains « scientifiques », peut-être en mal de reconnaissance, qui utilisent abondamment cette rhétorique qui s’appuie sur un bouc-émissaire ce qui évite d’aborder les vraies questions de fond. Peut-être aussi faut-il penser que l’effet loupe peut aussi concerner des scientifiques qui, le regard sur le microscope, oublient la culture qui environne l’objet observé. Et en l’occurrence le phénomène s’inscrit bien dans le cadre d’une évolution plus globale de société. Mais bien sûr il faut alimenter la peur sous-jacente à l’angoisse éducative et certains médias ne s’en privent pas. Evidemment l’accusation d’angélisme ou de naïveté, voire d’ignorance peuvent éviter d’analyser les choses plus en profondeur et accepter les confrontations. Ce n’est pas nouveau, cela a existé dans le passé pour d’autres technologies et progrès scientifiques et techniques.

Allons au-delà de ces propos de surface et essayons de situer la question à laquelle notre société se trouve confrontée. Le progrès technique est particulièrement marqué dans le domaine de l’informatique de pas sa pervasivité et de sa généralisation sociale depuis maintenant près de cinquante années. Attention, ce n’est pas le seul domaine auquel nous devons nous intéresser, mais c’est celui par lequel les questions de posent en ce moment. L’informatique a imposé, dans la suite du cinéma et de la télévision, l’écran comme interface symbolique principale. Peut-être d’ailleurs faudrait-il ajouter le papier écrit (le livre) comme quatrième technique écran. On connait les critiques émises pour les deux premiers à l’époque de leur développement, on inscrit donc les propos actuels dans cette continuité. Cependant la réalité du développement de l’informatique ne se situe pas dans les mêmes logiques que des autres « écrans ».

L’informatique s’est imposée à la sortie des trente glorieuses en proposant une révolution industrielle qui s’appuie sur la circulation de l’information (et son traitement). Elle s’est imposée aussi dans un contexte de recherche de solutions économiques nouvelles : fin d’une opposition entre deux pôles, capitalistes et communistes, et émergence d’une troisième voie : le libéralisme individualisant. Pour accompagner ce mouvement (cette idéologie ?) et l’histoire d’Internet le confirme, il faut des supports multiples : la puissance militaire, la recherche scientifique, la puissance économique et marketing. Bien évidemment les médias de masse, d’abord dépassés par cette idée, se sont désormais mis en ordre de bataille pour tenir leur rang et continuer de vivre. C’est dans ce contexte et donc dans ce projet de société que plusieurs changements vont s’opérer, parfois avec la généralisation et la socialisation de certains résultats de la recherche (maîtrise des naissances, allongement de la vie, hygiène…) mais aussi accélération globale de la vie des citoyens, des humains (H. Rosa). L’informatique englobe et porte ces évolutions, elle les accompagne et les amplifie. L’écran devient un coupable idéal, d’autant plus qu’il cache les autres questions.

Ce qui touche particulièrement la population dans de nombreux pays, c’est le sentiment de « perte de contrôle » des individus sur le projet social dans lequel ils sont engagés. La visibilité nouvelle, pour chacun de nous, offerte par le web et ses différents développements amène à des comportements parfois nouveaux. Des fausses nouvelles que l’on fabrique et diffuse (rumeurs), aux nouveaux modes de consommation (en ligne etc.…), des violences verbales (harcèlement) à la recherche du profit (bien-être) personnel. Un phénomène mérite d’être analysé en complément, c’est celui des jeux auquel il faut adjoindre celui de la publicité. La captologie, technique de captation de l’attention, est derrière ces différents objets. Les concepteurs de jeux ont compris, à l’instar des publicitaires, les points faibles de l’humain. Associés à un marketing agressif de biens et de services conçus par des « élites » peu soucieuses d’autres choses que la rentabilité financière à court terme, se sont donc banalisés les « réclames » et les « jeux vidéo ». Dans les deux cas l’origine humaine est aisément observable : le jeu est un moteur du développement de l’enfant, l’information publicitaire s’appuie sur les besoins humains (Maslow) qu’il convient de faire passer comme fondamentaux. Ainsi en est-il des objets techniques disposant d’un écran qui concernent particulièrement l’humain et surtout le fonctionnement de son cerveau (réel et imaginaire s’y rejoignent). Derrière ces écrans, un projet de société qui s’appuie sur la faiblesse humaine, celle des enfants qui découvrent le monde tel qu’il est mais surtout, celle des parents bien trop peu avertis et souvent peu formés à la « posture parentale ».

C’est d’abord un projet de société qui sous-tend le développement des moyens nécessaires pour le faire advenir. Les écrans ne sont qu’un indicateur indirect de ce projet. L’intention sous-jacente aux porteurs de ce projet (principalement les classes dirigeantes et les politiques) se traduit pas une analyse des forces et faiblesses de la population avec laquelle il doit se réaliser. Dans le cas présent cette évolution de société touche particulièrement les familles et en particulier la parentalité (ce concept relativement récent recouvre en particulier la capacité à devenir parent et à en exercer les prérogatives). C’est au cœur de celle-ci que se trouve la question des écrans qui révèlent surtout des modes de vie, des modes d’éducation en transformation.

Arrêtons de parler des seuls écrans (et d’ailleurs ils ne sont qu’une partie du problème lié aux technologies de l’information et de la communication), parlons plutôt d’une « éducation impossible » ou tout au moins de plus en plus difficile. Mais le projet de société actuellement en vigueur se soucie-t-il de cela quand il diminue les moyens de prévention dans la petite enfance comme pour la délinquance et la justice. Il est plus facile de laisser émerger un « bon coupable », l’instruction à charge est alors plus facile…. Mais elle manque sa cible et risque, bien au contraire de creuser un nouveau fossé, celui que l’on voit advenir avec la question plus large de la fracture numérique qui concerne désormais cette question de l’éducation aux usages et en particulier au sein des familles… Quand les médias de masse cesseront de populariser cette approche restrictive : Le Figaro, Le Point, France-Inter et même Télérama sont en tête de de décervelage organisé et soutenu par certains scientifiques peu crédibles dans leur milieu…

Bruno Devauchelle

En exemple l’article publié le 25 12 2019 par francetv-info
https://www.francetvinfo.fr/sante/enfant-ado/quatre-questions-sur-l-influence-des-ecrans-sur-le-developpement-des-enfants_3751153.html#xtor=CS1-747
On pourra aussi écouter plusieurs émissions de France Inter ou relire des articles du Figaro et du Point sur le sujet

Si tout le monde s’en charge alors personne ne le fait !!!

Il y a une tendance en éducation qui semble légitime : le partage de la responsabilité entre tous les enseignants et éducateurs de la transmission de certains savoirs, de certaines attitudes, de certaines aptitudes liées à des objets de savoir complexes. Les quatre parcours promus par les précédents ministres de l’éducation, Avenir, Santé, Éducation artistique et culturelle, Citoyen, en témoignent ; A ces quatre-là s’ajoutent l’ex B2i requalifié en CRCN (Cadre de Références des Compétences Numériques) et plus généralement l’éducation au numérique, ainsi que l’EMI (Education aux médias et à l’information). Tous ces domaines de connaissance et de compétences sont répartis entre tous les enseignants, même si certaines disciplines sont plus explicitement incitées à se responsabiliser.

La question sous-jacente est celle de la place de la « culture » dans l’enseignement scolaire. Pas la culture intellectuelle et artistique, mais la culture qui est « dans son sens le plus large, considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. » (UNESCO 1982). Depuis de nombreuses années, la distinction entre savoirs et culture a amené le système scolaire à établir une norme scolaire qui n’est pas la norme sociale, en mettant de côté puis en retrait, certains pans de la culture. Dans le même temps nombre de propos exprimés lors de problèmes sociaux importants se sont questionnés sur la place de l’école et de ce qui s’y transmet dans l’idée que cela pourrait déterminer les comportements adultes : violence, drogue, sexualité, religions. L’école est souvent mise en cause comme défaillante et donc convoquée pour minimiser ces problèmes. C’est là qu’interviennent des propos du type : « il faut éduquer à, dès les premiers temps de la scolarité ». Car la forme scolaire a ceci de particulier qu’elle ne s’intéresse pas réellement à la culture, mais plutôt à des savoirs identifiés, reconnus, découpés et stratifiés en âges successifs correspondants aux niveaux de classes. Pour le dire autrement il y a incompatibilité.

Le CRCN et l’EMI sont de bons objets d’observation et d’analyse. Surtout si on les met en perspective avec les choix ministériel d’engager l’enseignement du code et de l’informatique à l’école, du primaire au lycée. On le constate, l’informatique et le code sont des objets aisément scolarisables. Par contre les compétences numériques, informationnelles et médiatiques le sont beaucoup plus difficilement. Comment imaginer que compte tenu de sa dimension pervasive, le numérique, l’information ne soient pas travaillés dans tous les enseignements. D’ailleurs quand on analyse les textes officiels, il y avait souvent des éléments signalés dans les préambules aux contenus des enseignements qui faisaient allusion au recours à la recherche d’information ou encore à l’utilisation des moyens numériques. Faire allusion n’a semble-t-il pas été suffisant. Même la loi n’y suffit pas comme l’introduction du B2i en 2005 dans le socle commun l’a montré.

C’est pourquoi j’ai exprimé le fait que lorsque l’on décrète qu’un enseignement doit être fait partout, en général il n’est fait nulle part. En entendant le ministre demander aux équipes de réfléchir à la manière de faire le CRCN ou l’EMI de manière transversale, j’ai l’impression qu’on est dans ce cas de figure, l’histoire bégaye parfois…
Revenant à mes souvenirs Culturels, j’ai réactualisé un poème de Paul Vincensini et l’ai un peu transformé : voici donc la version transformée, suivie de la version originale (dont le fac simile peut se consulter en ligne : http://verlaine06.chez-alice.fr/images/toujours_et_jamais_manuscri.gif ). Ce poète avait vu certains de ses textes interprétés par un duo d’humoriste Avron et Evrard au début des années 1980.

Partout et Nulle part étaient Partout ensemble, ne se quittaient Nulle part.

On les rencontrait dans toutes les foires. On les voyait le soir traverser le village sur un tandem. Partout guidait, Nulle part pédalait.
C’est du moins ce qu’on supposait !

Ils avaient tous les deux une jolie casquette : l’une était noire à carreaux blancs, l’autre blanche à carreaux noirs. A cela on aurait pu les reconnaître ; mais ils passaient Partout le soir et avec la vitesse…
Certains d’ailleurs les soupçonnaient, non sans raison peut-être, d’échanger certains soirs leur casquette.

Une autre particularité aurait dû les distinguer : l’un disait Toujours et Partout bonjour, l’autre Toujours et Partout bonsoir. Mais on ne sut Nulle Part et Jamais si c’était Partout qui disait bonjour, ou Nulle part qui disait bonsoir, car – entre nous – comme ils étaient Toujours ensemble, ils ne s’appelaient Jamais.

D’après Paul Vincensini.

Voici le poème initial de Paul Vincensini, poète ardéchois que j’ai eu la chance de rencontrer en 1984 au cours d’un stage de formation de professeurs de lettres histoire de LEP :

Toujours et Jamais étaient toujours ensemble, ne se quittaient jamais. On les rencontrait dans toutes les foires. On les voyait le soir traverser le village sur un tandem. Toujours guidait, Jamais pédalait. C’est du moins ce qu’on supposait !

Ils avaient tous les deux une jolie casquette : l’une était noire à carreaux blancs, l’autre blanche à carreaux noirs. A cela on aurait pu les reconnaître ; mais ils passaient toujours le soir et avec la vitesse… Certains d’ailleurs les soupçonnaient, non sans raison peut-être, d’échanger certains soirs leur casquette.

Une autre particularité aurait dû les distinguer : l’un disait toujours bonjour, l’autre toujours bonsoir. Mais on ne sut jamais si c’était Toujours qui disait bonjour, ou Jamais qui disait bonsoir, car – entre nous – comme ils étaient toujours ensemble, ils ne s’appelaient jamais.

Paul Vincensini

Est-ce que l’école est encore adaptée aux jeunes, à la société, aux familles, aux milieux professionnels ?

La question de l’impact de l’éducation sur la scolarité est incarnée par différentes publications récentes qui tentent d’analyser les origines de la réussite scolaire en prenant l’entrée de l’action parentale, familiale. A la recherche des sources de l’inégalité, si décriée dans les enquêtes internationales à propos de la France (PISA etc.…), en vue d’y apporter des correctifs tous les décideurs politiques y sont allé de leur couplet, chaque ministre de l’éducation n’ayant cesse de mettre cette lutte contre les inégalités au rang de priorité, il suffit de lire les lettres et discours de rentrée depuis plus de vingt années pour s’en rendre compte.

Une question sous-jacente et récurrente est celle du lien « école-société ». Le prisme de l’informatique et du numérique illustre très bien, mais partiellement, cette question. Plus largement, la salle de classe est-elle la caisse de résonance de la société dans laquelle nous vivons ? Ou plutôt la salle de classe est-elle le lieu qui doit assourdir les bruits de la société ? Ou encore l’école doit-elle être totalement sanctuarisée, en dehors de la société, ne répondant qu’aux injonctions des adultes décideurs ? La question se trouve posée en particulier au travers de la question de la citoyenneté et celle de la connaissance et du respect des valeurs de la république (cf. Les discours de Madame Najat Vallaud Belkacem 2015 – 2017). En effet c’est dans cette question que se trouve l’élément fondamental : l’école doit-elle formater l’humain au moule républicain et si oui comment est-il défini ? Et dans la suite de ce questionnement se trouve celle de la place de la société telle qu’elle est, ou telle qu’on veut qu’elle soit, dans la manière de piloter l’école et de la faire fonctionner.

L’école est telle qu’elle est, il faut en accepter la forme. Oui mais, quel sens a-t-elle au regard de la société et de ses attentes ? Nous faisons l’hypothèse que le modèle de l’école telle qu’elle est actuellement n’est plus opérant. Pour le dire autrement, il y a une fracture souterraine entre le monde scolaire et la société. Cette fracture se traduit par une acceptation sociale de son fonctionnement (sélection, orientation) mais une distance sociale sur son rôle social (sens de la société, développement collectif, bien commun etc.…). Ce grand écart, la plupart des parents le font, mais ne l’acceptent pas pour autant. D’où toutes ces stratégies de contournement fonctionnel mises en œuvre au sein des familles pour éviter l’effet de la forme et faire bénéficier les jeunes d’autres ressources. Dans nos classes, en particulier de lycée nous avons souvent tenu, en tant qu’enseignant, le discours suivant : vous faites des études pour mieux rentrer dans la vie et mieux la conduire, mais pas pour avoir un diplôme, une reconnaissance officielle. Et pourtant nous préparions soigneusement nos élèves aux examens et espérions explicitement le fameux 100% de réussite (et désormais de préférence avec mention) aux examens.

Ce n’est pas seulement vis à vis des familles que la question est posée, mais aussi des milieux professionnels. Lors de jury de CAP, en tant qu’enseignant de français nous évoquions l’impossibilité d’accorder le diplôme à certains élèves. C’est alors que s’engageait un débat houleux avec les enseignants de matières professionnelles qui déploraient notre radicalité. A l’opposé, nous déplorions la leur pour des élèves dont les qualités nous paraissaient mériter une reconnaissance. Pour le reformuler, on peut dire qu’il y a là encore un écart massif de visée, de finalité et de moyens. A la fin des années 70, l’hypothèse des unités capitalisables avait été initiée. Elle est restée largement sans suite à ce jour, au-delà de quelques discours et expérimentations et pourtant elle avait pour ambition de réconcilier l’école et la société au travers de la manière de favoriser le parcours des jeunes.

Revenons maintenant à l’exemple du numérique à l’école. La mise en place d’un enseignement obligatoire en seconde et d’un enseignement de spécialité en première terminale semble être une réponse aux attentes de la société (regardons ce qu’en dit le groupe Syntec numérique ou encore l’EPI). La mise en place du PIX, si elle n’est pas mise à mal comme le fut le B2i en son temps, est une autre réponse : on passerait d’une certification interne (exclusive éducation nationale) à une certification externe (ouverte à d’autres milieux et tout au long de la vie). Ainsi donc l’école tente de résoudre, dans ce domaine, les inégalités qu’elle entérine ou provoque dans la société. Il nous faut attendre les premiers résultats de ces nouvelles spécialités pour en mesurer la force et l’efficacité. Cependant il ne faut pas ignorer le fait très minoritaire de la spécialité en regard des autres spécialités. Le vieil engouement pour les spécialités nobles n’est pas près de disparaître… ni dans les faits, ni dans les esprits.

Revenons aussi aux parents, aux familles, à l’éducation hors scolaire. La multiplication des travaux (Ouvrage coordonné par Bernard Lahire, Revue Française de Pédagogie numéro coordonné par Agnès Van Zanten etc.…) et statistiques, et autres études françaises et internationales sur le sujet est un signal fort. L’hypothèse Bourdieusienne est bien sûr contestée de partout : les inégalités sociales seraient renforcées par le système scolaire. Plus globalement c’est une culture dominante qu’elle impose. Sans aller dans les fondements des discussions et des contestations de cette théorie, il faut reconnaître que ce questionnement doit être réactualisé. L’utopie informatique et numérique, l’utopie Internet porte l’idée d’une grande transformation (disruption en novlangue) sociale et de la connaissance. La réalité des pratiques sociales du numérique requestionne la possibilité d’une transformation des trajectoires scolaires. Les travaux de Philippe Carré sur l’apprenance en particulier dans un monde numérisé montrent la nécessaire remise à plat de la place de l’institution scolaire.

Si nous faisons une critique radicale, nous dirons que c’est la finance et l’économie qui, au travers du numérique et du libéralisme, triomphent face à une école du social et du savoir. Il s’agit simplement de constater l’écart évoqué plus haut. Mais cet écart est fondé aussi sur d’autres transformations dont l’une des plus importantes et celle de la natalité et des migrations, et l’autre sur la question du développement durable (économie, social, écologie). Les familles s’interrogent et les plus riches en capital culturel (au sens de Bourdieu) ont rapidement compris comment se situer et opérer. L’école est là, sachons l’utiliser au service de nos individualités même si c’est au détriment du collectif. L’école, même numérique, ne porte pas réellement ces valeurs et donc amène les parents, les familles à déployer des stratégies éducatives compensatoires. C’est le monde de Condorcet à l’envers : reprendre la main sur les apprentissages et l’éducation pour mieux s’imposer dans la société en instrumentalisant la scolarité de nos enfants, en instrumentalisant l’école. Langouët et Léger (en 1992 et en 1997) l’avaient compris il y a bien longtemps.

Pour l’instant on peut lire de plus en plus de recommandations pour adapter les enfants à l’école. Mais l’école est-elle adaptée (au sens large) aux enfants ? N’y aurait-il pas d’autres modèles à construire en ne se limitant pas à de simples modifications architecturales ou de programmes ? Sri Aurobindo avait ouvert jadis des pistes de réflexions et d’actions. Elles n’ont pas résisté au rouleau compresseur d’un système scolaire mondial basé sur un modèle politique et philosophique unique, désormais.

Numérique ou pas comment nous avons cédé…

Les nombreuses lectures critiques sur le développement du numérique dans nos sociétés mettent en avant mais souvent de façon incidente, le rôle de l’économie dans l’évolution globale de l’organisation sociale à l’échelle locale comme à l’échelle globale. Or si ce que l’on nomme les « modèles économiques » de ce secteur numérique est effectivement une donnée essentielle, il faut aussi aller voir du côté de l’humain pour tenter de comprendre comment il intègre l’économie dans sa forme de vie, voir son projet personnel. Dans son livre, « la civilisation du poisson rouge » (Grasset 2019), Bruno Patino associe, à l’instar de Yves Citton et dans un autre axe Dominique Cardon, économie et attention. En faisant de la captation de l’attention (cf. captologie) l’un des leviers fondamentaux de l’économie du numérique, on tente de mettre en évidence le fait que le moteur qui alimente la puissance des services et biens numériques est la capacité de ses concepteurs promoteurs à y mettre des « pièges à attention » de plus en plus nombreux et de plus en plus élaborés. Une fois captée l’attention, le sujet devient un objet dont la valeur va pouvoir être exprimée. Il est donc nécessaire de s’interroger sur ces mécanismes, leur origine et leurs visées, mais aussi sur la possibilité d’y échapper ou, au moins d’en maîtriser les effets.

Mais il faut revenir à ce qui fait l’humain. Nous voyons émerger depuis quelques années une « idéologie du bonheur » qui se traduit par aussi bien la psychologie positive qu’un marketing et des publicités accompagnées de documents médiatisés (articles, documentaires etc.…) qui tendent à diriger chacun de nous vers une sorte de bonheur de vivre. Or c’est au travers de biens de consommations que la plupart de ces propos sont organisés. Que ce soit dans la promotion de contrées lointaines à découvrir ou celle d’objets susceptibles de procurer à court terme du bien être voire du plaisir que s’incarnent cette idéologie. Celle-ci est elle-même appuyée sur l’idéologie du progrès technique et scientifique dont l’histoire du 20è siècle montre que la technique et la science ont transformé notre vie quotidienne (cf. Michel Serres), et complétée par une approche de plus en plus individualisante. En renvoyant à chacun, individuellement et séparément, la responsabilité de sa propre trajectoire, ces idéologies ont pénétré l’esprit de chacun de nous au point d’accepter des transformations du quotidien comme les coupures publicitaires dans les émissions de télévision ou de radio.

Les modèles économiques qui tentent de s’imposer avec le développement de l’informatique et du numérique ne dérangent finalement pas grand monde, comme si chacun espérait pouvoir en tirer profit et avantage, individuellement bien sûr. Pour le dire autrement, le modèle d’une économie libérale, réglementée ou non par les états, est désormais considéré comme acceptable par les humains, dans leur très grande majorité. Ils ont donc adopté les comportements associés et le développement incroyablement rapide du numérique dans toutes les sociétés en atteste. Car bien au-delà des commodités que procurent les utilisations diverses et variées des moyens numériques, il y a le sentiment d’un « meilleur être » qui est aussi économique et social. Pour ainsi dire, si l’on veut être en société on doit être numérique et ainsi accéder à une place sociale qui nous convienne. On pourra toujours tenter de se dédouaner en renvoyant la responsabilité à ceux qui conçoivent, gouvernent, diffusent, vendent ces moyens nouveaux, mais il faut en retour accepter d’être responsable soi-même des choix que l’on effectue. Ainsi l’enfant accro aux écrans ne l’est que pace que son environnement éducatif le lui a permis. Dès lors il faut que les adultes prennent leur part de responsabilité, non seulement dans l’acquisition des moyens techniques, mais aussi dans la conception qu’ils ont de leur mise en œuvre dans le quotidien du foyer.

Le développement de la vente par abonnement semble être un des modèles adoptés le plus souvent dans le monde numérique (smartphone, logiciels, hébergements etc..). A partir d’un appât, l’offre gratuite, on passe au fameux « premium » et on va alors accepter de payer régulièrement de petites sommes acceptables pour continuer à bénéficier du bien. Les marchands de crédit à la consommation connaissent parfaitement les mécaniques, humaine et financières, sous-jacentes. A l’opposé la gratuité assurée par la contrepartie publicitaire reste très présente mais se concentre dans quelques produits de très grande diffusion Google etc… « Si c’est gratuit, c’est vous le produit », dit le célèbre aphorisme. Mais les choses sont à nuancer. Car nous sommes aussi consentants au nom de ce que nous avons précédemment montré : le meilleur être individuel.

Pourquoi l’attention est-elle venue au centre des débats ? Parce qu’il s’agit d’un fonctionnement mental qui, tout au long de l’histoire humaine, a été utilisé dans de nombreuses situations d’interaction. Avec l’avènement des moyens numériques la concurrence entre les « capteurs d’attention » s’est amplifiée. Or ces capteurs d’attention sont devenus de plus en plus individuels et donc on peut désormais personnaliser la tentative de captation. Les concepteurs ne se privent pas d’apporter à chacun « selon ses besoins », ou du moins selon ceux qui ont été repérés au moyen, entre autres d’enquêtes mais surtout désormais d’analyse des traces. Tout enseignant, face à un groupe d’élève sait combien capter l’attention de « tous » les élèves est difficile, surtout dans un cadre contraint comme celui de l’école… Leur déploration fréquente d’une perte d’attention des jeunes vient rejoindre ce questionnement plus global. Car au-delà des faits, il y a le ressenti. Or ce ressenti est variable selon les contextes : comment expliquer dès lors certaines phases de grande attention durable pour certaines tâches et pas pour d’autres ? Probablement parce que chacun se construit dans son imaginaire un ensemble de repères qui vont l’amener à choisir ses objets d’attention. Cette construction se fait au travers d’une éducation au quotidien, mais aussi dans un environnement que parfois on subit plus qu’on ne le pilote, surtout quand on est enfant.

Un exemple particulièrement illustratif de cette question de l’attention et qui concerne les adultes est celle de la gestion des notifications. Anthony Masure dans ses travaux fait bien sûr le lien avec l’attention. Apprendre à contrôler les notifications c’est apprendre au moins en partie à piloter notre attention. Bien que ce ne soit pas la seule source de captation, elle en est une qui est au moins en partie contrôlable. Or on observe que nombre d’entre nous sommes très rapidement happés par les notifications qui surgissent à tout instant selon les éventuels réglages de l’ordinateur ou du smartphone. Au-delà des réglages, c’est aussi les relations humaines qu’il convient d’examiner : de quelle manière, au sein d’un groupe humain les échanges sont gérés et quelle place prennent les notifications (sonnerie et autres) dans notre quotidien ? Les semaines déconnectées et autres pauses de numérique ne sont rien si, dès lors qu’on en sort, ces fameuses notifications reprennent le dessus de notre quotidien. Si on ajoute à ces systèmes contrôlables, toutes les sollicitations, numériques ou non, on peut mesurer notre fragilité, notre vulnérabilité. Les concepteurs des moyens numériques, à l’instar du monde de la publicité et du marketing, ont bien repéré cette faiblesse, et ils l’exploitent de plus en plus. Désormais avec ou sans notre consentement ?

A suivre et à débattre
BD

Site d’Anthony Masure
http://www.anthonymasure.com/articles/2019-04-archeologie-notifications-numeriques-cerisy

Culture numérique : les fondamentaux

Une lecture importante pour les enseignants : Au moment où l’informatique et les sciences du numérique entrent par la grande porte dans l’enseignement scolaire, il est nécessaire que chacun de ceux qui vont être impliqués dans ce mouvement trouvent des appuis sérieux pour mener à bien leur enseignement. Non pas qu’il faille « faire un cours magistral », mais parce qu’il faut à chaque éducateur des références « culturelles » (au sens large incluant les savoirs) solides pour accompagner les jeunes. Le livre de Dominique Cardon (écrit en lien avec plusieurs collaborateurs) publié aux « les presses de SciencesPo », Culture numérique est un incontournable un indispensable, un socle de connaissances qui concerne non seulement les enseignants des spécialités, mais tous ceux que le numérique concerne et en particulier les enseignants documentalistes pour lesquels cet ouvrage sera une base réflexive essentielle pour leur action au quotidien dans les établissements scolaires.

Certes l’ouvrage n’a pas le projet de couvrir le programme scolaire officiel, mais il se situe en « infra » c’est à dire dans les fondamentaux qui permettent de mieux aborder les contenus de tous les programmes scolaires que ce soit en informatique, science du numérique mais aussi Education aux Médias et à l’Information et d’autres contenus disciplinaires qui pourraient se trouver interrogés par le développement de l’informatique dans la société (physique, philosophie, SVT et autre technologie… ou culture). En intitulant son ouvrage Culture Numérique, l’auteur après avoir indiqué en introduction l’étendue des actions de l’informatique dans tous les domaines (ce que nous nommons habituellement fait social total) écrit : « il est utile de dire que le numérique est une culture ». Ce parti pris sur cette expression est discutable mais il s’appuie sur l’utilité de la formule dans une société aussi largement marquée par la généralisation de l’informatique et du numérique sous ses diverses formes.

Parce qu’il est un ouvrage fondamental, il n’en reste pas moins un ouvrage très accessible malgré ses 428 pages. Pédagogique et didactique, il n ‘y a pas besoin d’être spécialiste du domaine pour comprendre ce qui y est débattu. Fondé d’abord sur un enseignement en université puis sur un MOOC à destination des étudiants de Sciences Po, l’ouvrage est organisé en chapitres courts et synthétiques accompagnés de références pour approfondir pour terminer chacun d’eux. Ce choix d’organisation de l’ouvrage est pédagogique car il en permet une lecture non linéaire, une lecture provisoire (on peut approfondir chaque partie) à enrichir comme nous y incite la mise en forme mais aussi le style d’écriture qui rend le texte particulièrement lisible. Didactique l’ouvrage l’est aussi dans la structuration des contenus. Il y a là des choix importants qui permettent au lecteur d’aborder toutes les questions habituellement médiatisées, mais en ayant en main des références solides, des savoirs reconnus, mais aussi des interrogations et des nuances qui renvoient le lecteur à sa capacité à ne pas s’arrêter à la surface de cette lecture.

Certains reprocheront l’absence de référence au monde scolaire ou à certains milieux professionnels tout comme l’absence relative d’explications trop techniques (quoique dans certains passages il y a de quoi faire). Mais c’est aussi la volonté de l’auteur, dont on connait aussi la qualité de ses conférences et interventions ainsi que celle de ses précédents ouvrages et articles, que d’offrir un « socle de connaissances » aussi bien sur l’histoire que sur les développements actuels. On remarque en particulier le souci d’historicisation qui n’est pas simplement une question de reconstitution d’une histoire, mais surtout une inscription du présent dans un développement constant (cf. le chapitre sur l’intelligence artificielle). Six grands chapitres permettent de construire un décor qui va de la création d’Internet aux transformations qu’il fait subir à la société et qui mènent vers une analyse des questions à venir.

On peut se questionner sur certains partis pris par l’auteur en particulier sur la centration sur Internet et le Web. On remarque que l’analyse historique fait très peu de cas des pratiques en réseau de communication autre que réticulée. C’est ainsi que les BBS, Compuserve et AOL sont trop vite balayés, tout comme le réseau Apple Link devenu ensuite en France Calvacom. Certes l’architecture (comme celle du minitel) est centralisée, mais ce qui est important c’est qu’avant qu’Internet et le Web ne s’imposent, ces réseaux sont extrêmement actifs au-delà des frontières des USA et surtout permettent dans les entreprises et chez les passionnés le développement d’une culture qui est bien avant l’heure celle du web 2.0. Certes elle est restée relativement confidentiel, certes ces réseaux ont tous été fondus dans le paysage, voire ont disparu. Mais ils ont permis l’installation et l’arrivée d’Internet et du Web comme on a pu l’observer entre 1993 et 1996 quand AOL et Compuserve qui étaient antérieurement leaders sur ce marché des réseaux, ont progressivement intégré l’accès au web dans leur proposition antérieure (logiciels propriétaire, ergonomie spécifique) avant d’être submergé par le HTML et les navigateurs web.

Si le livre s’intitule Culture Numérique, on peut ressentir l’envie, à la fin de la lecture, d’un autre ouvrage davantage contextualisé et situé. Si nombre des questions qui traversent le quotidien de nombre de milieux professionnels ne sont pas abordés de manière approfondie, se réduisant parfois à de simples allusions, on ressent l’envie de demander à l’auteur et à ses collègues d’explorer ce que le numérique fait à la culture (au sens anthropologique du terme) et de dépasser les limites qu’ils se sont donné en prenant le critère d’utilité de l’expression comme justification. La littérature récente sur le sujet est suffisamment polémique pour qu’un tel travail se justifie. En effet le numérique, le web suscitent de nombreux écrits qui vont dans tous les sens et concernent tous les milieux, il semble intéressant que les grilles de lecture et les méthodes d’analyse proposées par Dominique Cardon et ses collègues s’appliquent à ces polémiques et permette à chacun de relativiser tels ou tels propos plus ou moins médiatisés.

Merci à Dominique Cardon et à SciencesPo Les Presses de cette publication. Dans le monde de l’enseignement, de l’éducation, cet ouvrage est une référence qui permet de poser les bases de ce qui permet ensuite d’échanger, de discuter, d’approfondir.
On pourra retrouver en ligne plusieurs conférences et interview de l’auteur qui permettent de découvrir son travail et le livre (France Culture par exemple : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/culture-numerique-enjeux-du-xxieme-siecle mais aussi https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-innovation/linvite-innovation-du-dimanche-10-mars-2019
On renverra aussi au passionnant travail d’Hervé le Crosnier d’abord dans ses cours que l’on peut retrouver en ligne sur CanalU et ensuite dans son travail d’éditeur (https://cfeditions.com/public/)

Ressortir un texte ancien et voir qu’il est encore actuel

En 1995, j’ai fait une conférence pour le développement de l’audiovisuel et du multimédia dans l’enseignement. : Audiovisuel et Multimédias 1995 BD reduit

Dans ce texte on retrouve nombre de questionnements qui sont à confronter avec ceux d’aujourd’hui…

« A partir des nombreuses observations que nous avons pu faire, il nous semble que deux principes apparaissent comme une base pour rendre possible une véritable intégration des technologies dans un contexte pédagogique :

Prendre en compte la capacité de chaque individu à innover par rapport à sa pratique usuelle. C’est ce que nous appelons « l’écart d’innovation ».

Chaque enseignant, chaque responsable est soumis à de nombreuses contraintes dans son travail quotidien. Afin d’assurer une qualité la plus constante possible, chacun a développé des outils, des habitudes, des rituels qui ont permis d’asseoir  une qualité générale de l’enseignement. Cependant, l’innovation et le changement, en modifiant ces codes établis, provoquent de l’insécurité et de l’angoisse entraînant des comportement de résistance. L’observation et la pratique de l’enseignement montre que l’intégration de pratiques innovante doit prendre en compte cette angoisse et la capacité de chacun à la surmonter. C’est pourquoi il conviendra de prendre en compte cette résistance qui se traduit par une capacité à innover, variable suivant les individus, que nous pouvons mesure en terme d’écart possible par rapport aux habitudes.

L’engagement progressif vers un travail transdisciplinaire ou pluridisciplinaire qu’induisent la plupart des dispositifs complexes intégrant les technologies de l’information et de la communication

Les médias, nouveaux et anciens, en permettant une appréhension globale du monde obligent à aborder les questions dans leur complexité. Le découpage disciplinaire traditionnel perd de sa pertinence, en particulier si l’on veut engager une pédagogie de production de savoir par les élèves. C’est pourquoi, au regard des expériences menées par de nombreux enseignants, une approche pluridisciplinaire  semble être la plus à même d’intégrer les médias. »

A lire

BD

EMI : il faut analyser le système médiatique

Dominique Cardon a publié (20 juin 2019) un long article en deux parties à propos de l’effet réel des infox sur la société.

S’appuyant sur une recherche américaine, il montre qu’il ne faut pas se limiter aux analyses trop souvent sommaires qui désignent un fautif, mais qu’il faut comprendre ces infox dans le cadre d’un système. Il écrit : « Les infox ne rencontrent pas les internautes au hasard des interactions dans un monde devenu fluide. Leur visibilité est une production collective du système de publications numériques ». En s’exprimant ainsi il nous invite à revisiter les travaux sur l’analyse de l’effet des informations et de la communication et surtout à ne pas ignorer des tendances profondes qui traversent les sociétés humaines au travers des âges. Car avant le livre, avant l’imprimerie, avant les médias de flux, écrits puis audiovisuels et avant Internet le web et les réseaux sociaux, la circulation de l’information au sein des groupes humains s’appuie sur des systèmes d’échange qui structurent la société et qui évoluent au fur et à mesure des techniques utilisées, sans toutefois que celles-ci ne transforment cette dimension de l’humain (cf. les travaux de Goffman). Pour le dire autrement, une nouvelle fois, la technologie n’a pas d’effet en soi, mais bien selon les contextes et la relation que ces technologies entretiennent avec ces contextes, elles vont accompagner l’humain, parfois en amplifiant ce qui est au centre de ses préoccupations. Dominique Cardon écrit : « Il faut que des gens fabriquent des infox, que des réseaux s’en saisissent, que des médias en parlent, que les algorithmes ne les filtrent pas pour que d’autres acteurs y répondent et que les publics se mettent à leur tour à les partager et les commenter. »

L’arrivée de nouvelles formes et moyens techniques d’information et de communication n’efface pas, ne supprime pas l’effet des précédents. Progressivement une mutation/incorporation s’effectue et le système humain se réorganise. C’est ce à quoi nous assistons en ce moment dans le monde du journalisme et plus généralement des médias de flux (journaux, télés, radio). D’une part les acteurs impliqués dans ces médias tentent de conserver leur position dans le système et d’autre part les nouvelles formes d’interactions médiatiques sont incorporées dans leurs pratiques quotidiennes. Ce qui est étonnant c’est de voir que dans ces médias de flux, il y a une attirance vers les propos des réseaux sociaux qui leur donne une visibilité qu’il n’aurait pas autrement. Le jeu médiatique, de flux ou interactif, est un jeu systémique qui se déroule dans un contexte de « lutte des places ». Dominique Cardon analyse très bien cela dans un ouvrage récent (Culture Numérique, presses de Science Po, 2019) dont nous reparlerons dans un autre texte. Parce que les réseaux sociaux en ligne, dans leurs différentes formes, offrent de nouvelles possibilités d’identité à chacun de nous, nous les utilisons en essayant de les rendre utiles à notre développement personnel, social, professionnel, bref à la « place » que nous occupons ou souhaitons occuper.

Ce qui est intéressant dans tout cela c’est finalement il y a en ligne bien plus de non lu et de non vu que l’inverse. C’est pourquoi, dans la logique de flux, les professionnels des médias traditionnels s’emparent des « populaires », c’est à dire des personnes et des contenus qui sont les plus lus et vus. Ils renforcent d’une part la force de quelques-uns (ceux qui sont souvent vus ou aimés), mais ils confortent aussi leur place « d’ouvreur de porte ». L’indice de popularité n’est pas l’indice de pertinence… mais cela n’arrête pas les grands médias : il suffit de voir comment ils relaient davantage les propos en ligne de M Trump plutôt que les éléments officiels de son action réelle. Ainsi les propos en ligne deviennent les propos officiels ce qui ouvre la porte à une dé-démocratisation : nous ne pouvons plus accéder au réel des décisions pour les discuter, il nous faut nous contenter des « relais ». Le président américain a bien compris, lui qui veut conserver sa « place ». Il a construit un système de circulation de l’information qui induit que la surface des propos est beaucoup plus importante que la réalité des actions et que cela suffit pour que les électeurs votent pour lui. Il a détourné la théorie de la commodité à son profit en faisant circuler des informations qui sont « commodes » pour ses électeurs.

Terminons ici sur la question de la « lutte des places ». Les écrits et propos de Madame Ingrid Riocreux inquiètent et dérangent à juste titre, tant les critiques mettent le doigt sur des propos discutables voire contestables. Toutefois, il faut écouter aussi le raisonnement de cette personne (digne continuatrice de Natacha Polony) pour en mesurer d’une part les dimensions pertinentes et d’autre part les dérives partisanes. Car là encore nous pouvons lire dans son propos ce qui fait écho à ces nouvelles formes qui émergent dans l’espace communicationnel et informationnel de notre société actuelle. Cette personne porte d’ailleurs, elle aussi, la marque de sa lutte des places tout en dénonçant, parfois à juste titre, celle des autres, et en particulier des journalistes. Il faut dépasser ces discours trop marqués politiquement pour s’intéresser, dans le monde éducatif à l’effet des moyens numériques sur la « place » de professionnels de l’enseignement. A voir comment fonctionne actuellement le système scolaire, on peut s’assurer qu’il n’y a pas de contestation de la place des enseignants, sauf à la marge. D’une part les remises en causes de certains « mal servis » par le système, d’autre part les passionnés de numériques qui s’inscrivent dans le courant libéral libertaire conformément aux utopies fondatrices du web (Fred Turner). Si les transformations se sont produites, c’est surtout dans la périphérie et donc sans remettre en cause les places dévolues à chacun au sein du système scolaire. Quant au traitement des infox, le travail de Dominique Cardon nous éclaire sur l’élargissement nécessaire de l’analyse : non il ne suffit de savoir dire si une information est vraie ou fausse (si cela est possible, d’ailleurs !!!) mais il faut aussi analyser la manière dont elle circule dans l’espace médiatique et dans la société…

Article 1ère partie : https://aoc.media/analyse/2019/06/20/pourquoi-avons-nous-si-peur-des-fake-news-1-2/
Article 2è partie : https://aoc.media/analyse/2019/06/21/pourquoi-avons-nous-si-peur-des-fake-news-2-2/
Dominique Cardon, Culture Numérique, Presses de Sciences Po, 2019
Ingrid Riocreux, La langue des médias, 336 pages, Éditions du Toucan.

Le 22 aout 2019, sortie de mon quatrième livre : Inverser la classe

Ca y est cela se met en place pour la rentrée avec ESF Sciences Humaines. En voici la première et la quatrième de couverture

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